In castra Romana

Cela faisait trois jours que Percy Jackson appréhendait ses réveiller, chaque matin, dans la tente des Novus. Car, depuis, chaque journée qui naissait était un calvaire, chaque heure était une épreuve, chaque épreuve était une torture. Il y a trois jours, il s'était éveillé, sur une plage, aux côtés de deux adolescents qui bataillaient pour le réanimer – deux adolescents dont il ignorait jusqu'alors l'identité. Et c'était le souvenir le plus ancien qu'il parvenait à extirper de sa mémoire. Derrière ? Le vide. Il se sentait mal admis, mal intégré dans ce nouvel univers qui ne semblait pas être le sien ses serrements au cœur, chaque matin, étaient le fruit de ces malaises fréquents.

Ses paupières découvrirent des prunelles d'un verdoiement océanique. Cette nuit-là, il avait refait le même rêve, ce songe si particulier qui n'avait cessé de le hanter depuis son arrivée à la Colonie Romaine. Un nom, un nom qu'il arrivait, parfois, à replacer sur un visage. Annabeth. Annabeth. Annabeth. La première fois, elle lui était apparue masquée par la brume. Et puis, à son réveil, Lupa l'avait trouvé. Percy se rappelait encore de sa stupéfaction, et de celle de ses camarades, en voyant cet être, cette créature mi-louve, mi-divine, s'approcher d'eux. Elle les avait éclairés sur leur nature, sur leur présence ici, puis les avait guidés vers la Colonie. Pour Ariane, et Enée, qui l'accompagnaient et prétendaient être ses deux meilleurs amis, tout prit forme lorsqu'ils comprirent qu'ils étaient en réalité des demi-dieux, produit de l'amour d'un être humain et d'un parent divin. Ils devaient la suivre, dans un endroit où ils pourraient vivre et évoluer en sécurité – car selon elle, ce genre de progéniture, les « Sang-Mêlés », comme elle les appelait, ne pouvaient vivre normalement, avec d'autres humains banals. Pour le jeune garçon, le flou de son esprit subsistait, ainsi que les questions multiples qui se bousculaient en lui. Il n'avait aucun souvenir de sa vie antérieure, avant ce matin, sur la plage. Enée et Ariane avaient bien essayé de lui rendre la mémoire en lui expliquant d'où ils venaient, mais Percy restait dupe. D'après eux, ils auraient été à l'école ensemble, et tout avait semblé plus ou moins normal – s'il l'on oubliait de prendre en compte quelques accidents, des événements pour le moins étranges. Et un jour, alors qu'ils en sortaient, ils s'étaient retrouvés face à une sorte de démon tout droit sorti des Enfers, un monstre hideux à trois têtes. C'était Gregor, un de leur camarade, qui était venu à leur rescousse, en révélant être en réalité un faune, à corps d'homme mais à jambe de bouc. C'était lui qui les avait guidés jusqu'à la plage, l'entrée de la colonie, en les arrachant aux griffes de la créature. Là, il avait disparu, Percy s'était évanoui, et puis…

Et puis, il y avait eu Lupa. Cela, il s'en souvenait, et tous les détails lui apparaissaient clairement la manière dont la louve s'était approchée d'eux, ses explications, aveux froids.

Percy laissa vagabonder son regard dans la tente où il se trouvait. Deux lits de camp, une table basse, des cousins, des fauteuils en somme un espace assez grand, sous une toile claire proprement tirée. La Colonie Romaine n'était pas l'endroit le plus accueillant qui soit, mais il avait remarqué que l'on y attachait une profonde importance au respect de l'ordre, et à la discipline. Tout était parfaitement organisé, et la disposition des tentes n'échappait pas à la règle. L'espace était divisé en quatre, quatre régions où étaient installées des tentes pour chacun des groupes. Les occupants de la Colonie se trouvaient classés selon leur grade, leur mérite – mais un espace existait, à part, réservé à l'accueil des nouveaux qui n'avaient pas encore eu l'occasion de faire leurs preuves.

« Enée, Percy ? Lupa demande à vous voir dans deux heures. Elle précise qu'il s'agit de l'Epreuve. Vous avez intérêt à être là. »

Installé sur le lit d'en face, l'unique occupé, Enée se retourna, encore à moitié somnolent. Ses grands yeux bruns dorés réfléchissaient son étonnement, teint d'une certaine nuance d'angoisse.

Percy, lui, laissa échapper un soupir tandis que le Consul s'éloignait – un des meilleurs, guerrier d'élite, chargé de maintenir la discipline entre ses camarades, et de transmettre les messages importants. L'Epreuve… Il en avait beaucoup entendu parler depuis son arrivée ici. D'après ce qu'il avait compris, c'était une tâche particulière qui permettait de tester les demi-dieux pour ensuite les répartir selon leurs aptitudes, leur niveau.

« - Percy ?, questionna Enée, dont le visage s'était assombri, au fond de la tente.

- Oui ?

- Tu penses qu'on va s'en sortir ? Je veux dire… D'après ce qu'on raconte, il y en a beaucoup qui n'y ont pas survécu, et puis… ».

La suite de ses mots se perdit dans un bégayement inintelligible. Il resta un instant pensif aux paroles de son ami, lui-même se sentant légèrement anxieux. A vrai dire, depuis qu'il avait perdu ses souvenirs, tout le rendait nerveux. Percy comprenait la détresse d'Enée le camp romain où ils avaient atterrit paraissait rude, et les autres habitants, sans pitié pour ceux qui n'avaient pas réussi à se faire une place, les « faibles ». Pourtant, il voyait bien que son camarade s'épanouissait tout de même, malgré la sévérité des autorités en place. C'était son monde, ses probables demi-frères et sœurs qui arpentaient ces allées et vivaient dans ses tentes. Percy, lui, ne saurait se sentir chez lui nulle part, désormais. Maintenant que ses souvenirs avaient été effacés, il ne savait de quelle manière, il ne pouvait plus se sentir chez lui nulle part, ne connaissant pas ses origines. Et puis, il y avait eu ce rêve, ce rêve qui lui disait qu'il venait d'ailleurs. Qu'il fallait qu'il retrouve sa terre. Puis ce nom, Annabeth. Et le visage auquel il devait appartenir.

Il réussit à s'extirper de ces méditations, puis se retourna vers son ami, qui semblait en proie à diverses émotions. Percy aurait aimé les croire, Ariane et lui, quand ils disaient qu'ils venaient tous du même endroit, mais cela lui paraissait véritablement impossible à assimiler. Si seulement il pouvait s'en rappeler…

« - Mais tu sais Enée, je suis sûr que ce n'est pas si terrible que ce qu'ils prétendent ! Ils doivent juste chercher nous intimider…, lâcha-t-il, d'une voix pensive qui se voulait rassurante.

- Sûrement…

- Et puis tu sais, je pense que ça vaut vraiment le coup. Juste pour connaître l'identité de son parent divin… »

Après que le candidat ait passé l'Epreuve, le rituel voulait que Lupa, en quelque sorte la dirigeante de la colonie, lui avoue de quel dieu de l'Olympe il descendait. Percy voyait en cela une chance d'en apprendre plus sur son passé, ses provenances. Mais pour Enée, qui n'avait jamais connu son père, cet argument suffisait à rendre le sourire. Il avait auparavant raconté à Percy à quel point la présence paternelle lui manqua durant sa petite enfance, malgré sa mère à ses côté.

Il détailla son camarade, la teinte brune de ses yeux, ses cheveux châtains. C'était un physique pour le moins ordinaire, sans prendre en compte sa stature haute et athlétique. Enée paraissait sportif, mais pourtant, il savait mieux se faire discret, préférant les arts et la musique à toute forme d'autres jeux. On pouvait régulièrement le voir griffonner un poème dans un coin, et il fallait reconnaître qu'il possédait un certain talent.

« - Viens… On peut aller rejoindre Ariane…, lui proposa celui-ci.

- Oui…Oui… Tu as raison », approuva Percy.

Ils se préparèrent rapidement, sans échanger un mot de plus.

Leur amie avait pris la tente voisine, inoccupée, dans l'espace réservée aux tentes des « Novus », les nouveaux arrivants. Après avoir passé l'Epreuve, ils devraient quitter ces tentes et être répartis selon leur niveau, leurs aptitudes guerrières et intellectuelles, qui seront jugés durant cette tâche. Chaque groupe possédait son terrain dans la Colonie, où ils avaient planté leurs tentes chaque groupe cherchait à se démarquer des autres, par leurs emblèmes, leurs hymnes. Il y avait les Bonum, les bons et valeureux, ceux qui avaient réussi à s'illustrer avec bravoure il y avait les Medium, moyens, ceux qui ne manifestaient aucune qualité particulière sans pour autant être véritablement mauvais au combat, ou dans d'autres domaines et il existait une parcelle de terre réservée aux Infirmum, les « faibles », comme on les appelait. Eux ne devaient leur survie à l'Epreuve à un simple coup de chance, si l'on en croyait les dires – ils étaient méprisés et malmenés partout au sein de la colonie, souvent enfants de dieux mineurs. Enfin, il existait une assemblée particulière, supérieure à toutes les autres, celle des élites, les meilleurs des meilleurs, les privilégiés c'est eux qui portaient le titre de Consul.

« - Ariane !, s'écria Enée, sorti de la tente pour découvrir son amie qui les attendais à l'extérieur.

- Vous avez reçu le message ? On passe l'Epreuve aujourd'hui !, s'écria-t-elle, joyeuse. »

Il était dans les habitudes de la jeune fille de paraître enthousiaste et optimiste. Percy appréciait particulièrement sa bonne humeur, qui rendait l'ambiance plus détendue et leur moral plus léger. Du haut de ses quatorze ans, elle était la plus jeune du trio, mais cela ne l'empêchait pas de montrer des qualités très marquée, dont une bravoure sans égale et une astuce hors du commun. Il fallait également admettre qu'elle était jolie, avec ses cheveux d'ors et ses traits d'ange, mais malgré ses yeux pétillants de sentiments, il était particulièrement ardu de deviner ce qu'elle pouvait penser – en outre, c'était une petite personne très fière, qui tenait particulièrement à se différencier des autres, en accordant une grande importance à son honneur. Ariane avait grandi toute sa vie sans connaître sa mère, et même si elle se taisait sur le sujet, on pouvait sentir que, tout comme Enée, cette absence avait été très mal vécue.

« - Oh ! Evidemment…, balbutia le brun.

- J'ai hâte de leur prouver qui je suis, ils vont pas en revenir, et ils vont s'incliner, et… ! Qu'est-ce qu'il y a ? Enée ? T'as pas l'air en forme ! Et toi Percy… Tu dis rien… ! Qu'est ce qui se passe ? »

En temps normal, Percy savait qu'elle n'hésiterait nullement à taquiner son ami sur ses appréhensions, mais elle ne put que s'attendrir, s'apitoyer devant sa mine déconfite.

« - Enée ! Enfin ! Evidemment qu'on va s'en sortir ! Fais pas cette tête ! »

Sa voix était rassurante, calme. Percy renchérit :

- Bien sûr qu'on s'en sortira ! Et puis tu vas savoir qui est ton père, c'est pas rien !

- C'est vrai…, acquiesçait Enée. »

Ariane se tourna ensuite vers lui, songeuse, tout à coup.

- Et toi ? Tu… Tu n'as toujours pas retrouvé tes souvenirs ?

La réponse était plus qu'évidente.

- Toujours pas. »

La jeune fille soupira, et tourna les yeux vers Enée, toujours en proie à une certaine panique, qui semblait néanmoins avoir diminué.

« - Hey ! Les nouveaux ! »

Ils se retournèrent tous les trois. Une adolescente marchait vers eux. Ses cheveux de jais lui coulaient jusque dans les épaules, ses traits semblaient détendus, et seuls ses yeux semblaient refléter une certaine pointe de mélancolie, une tristesse saisissante. Percy se demandait quel pouvait bien être la nature de ce chagrin.

« - On m'a chargé de venir vous voir. Il s'agit de l'Epreuve, que vous devez bientôt passer. Ne vous inquiétez pas tant que ça, c'est vraiment rien de bien méchant ! Et c'est moi qui dois vous préparer. Il faut vous fournir armes, armures et tout ce qu'il faut. Pas la peine de vous entraîner, ce n'est pas nécessaire. Vous devrez juste me suivre et m'obéir. »

Elle parlait rapidement, comme pour se débarrasser le plus vite possible d'une mauvaise corvée. Pourtant, elle ne semblait pas véritablement antipathique, au fond.

« - Au fait… Je m'appelle Rachel, lâcha-t-elle.

- Rachel ?, questionna Ariane. C'est toi qui as perdu ton copain ?

Son regard s'assombri.

- Jason a disparu depuis trois jours. »

Un silence s'installa, l'espace de quelques secondes.

« - Venez. Nous ne devons pas perdre de temps Lupa attend, leur rappela-t-elle. »

Ils suivirent leur guide et passèrent ce qui leur restait de la matinée de l'autre côté du camp, là où se situaient les tentes de ravitaillement d'armes. Les fils de Vulcains ou de Mars s'escrimaient à forger toutes sortes d'épées, de poignards, de sabres, de boucliers ou de sabres – bref, tout équipement qui servait dans les combats. Enée se retrouva rapidement muni d'une lance impressionnante tandis qu'Ariane revêtit avec joie un arc magnifique. Percy, lui, n'arrivait à s'habituer, à s'accorder parfaitement, à aucune des épées qu'on lui présentait. Malgré tout, on lui assura qu'il avait gardé de magnifiques réflexes.

Cette ballade dans le camp devait plus servir à leur faire passer la matinée en leur changeant les idées qu'à les préparer véritablement, pensait-il. Rachel restait distante vis-à-vis du trio, dissimulant très mal une certaine froideur face aux nouveaux arrivants eux ne s'en soucièrent guère. Percy sentait sa gorge se serrer, tandis qu'une boule noueuse se formait au cœur de son estomac.

Plus d'une heure s'était écoulée lorsque leur accompagnatrice leur héla qu'il se faisait temps. Selon ses dires, Lupa devait les attendre. Elle leur expliqua que l'Epreuve se déroulera dans l'arène – une reproduction fidèle du Colisée –, dans le secteur bordant le camp.

Lupa était une créature fascinante et les regards ne pouvaient s'empêcher d'être attirés par elle, elle qui inspirait immédiatement confiance et respect – sentiments auxquels se mêlaient une pointe de crainte. Immédiatement, en sa présence, Percy se sentit rassuré. Toutes les angoisses de la matinée s'étaient envolées. C'était un poids qu'on lui retirait. Et tout, tout dans l'allure de la Louve, dans son maintien, ou dans sa façon de se tenir, traduisait une seule et même idée : la majesté.

« Enfants – elle ne les interpellait qu'ainsi – votre Epreuve va commencer. »

Alors, Percy vit ce qui l'attendait et ses yeux s'écarquillèrent.