: Ce qui nous appartient :
Premier chapitre: The edge of the dream
Auteur: Rain on your Back:
Disclaimer: Shaman King ne m'appartient pas, sinon Hao et Jeanne se verraient beaucoup plus souvent.
Note: J'ai pris un peu de temps, mais voilà le premier chapitre. Je suis assez contente de la taille mais assez flippée de savoir s'il y aura équilibre avec les autres. Enfin. J'avais écrit quasiment tout Paradigm d'avance, là je fais l'inverse, on va voir ce qui produit le meilleur résultat!
Premier chapitre: The edge of the dream
I hear you calling from some lost and distant shore
I hear you crying softly for the way it was before
Hymn for the Missing (RED)
La lumière du jour commençait à s'introduire dans la chambre sombre. Sans un bruit, Jeanne éteignit sa lampe-torche désormais inutile, mais ne bougea pas. Elle avait encore un peu de temps avant de devoir aller petit-déjeuner, et elle en profiterait jusqu'au bout.
Devant elle s'étalait un tableau de liège. C'était un de ces objets censés se recouvrir de photo-souvenirs et de petits mots doux. Il y avait bien des images et des inscriptions sur le sien, de tableau, mais il s'agissait des acteurs de l'affaire, et des bribes d'informations qu'elle avait pu récupérer pour tenter d'y trouver du sens.
Le dix-sept novembre 1996, vers seize heures environ, des coups de feu avaient retenti dans la maison Lasso. La sœur adoptive de Marco Lasso, Meene Montgomery, venait rendre visite à sa nièce; elle était entrée et avait trouvé son frère affalé sur le sol. Rackist, son conjoint, avait l'arme dans la main et leur enfant sous le bras, qu'il tentait en vain de calmer. Il n'avait rien cherché à cacher: immédiatement, il avait voulu qu'on appelle la police, et était passé aux aveux dès l'arrivée des officiers. Ses aveux étaient une mine d'or pour la presse locale. D'une part, il avouait avoir paniqué en voyant son partenaire (les termes des journaux étaient... plus bariolés), qui voulait s'enfuir avec leur enfant. D'autre part, il avouait que cette fuite était motivée par le fait que Marco ait découvert son rôle dans la mafia de la ville. C'était tout un clan qui s'était effondré en quelques jours à cause de l'affaire.
Tout cela, Jeanne l'avait lu dans les journaux qu'elle avait pu récupérer de l'époque, après avoir lu la lettre mystérieuse. Elle, elle ne se souvenait de presque rien des événements. De cet après-midi de novembre, il ne lui restait qu'un immense trou noir. Elle n'avait pas dix ans à l'époque... Meene l'avait ensuite emmenée passer plus d'un an dans une institution près de la mer. De cela non plus, elle ne se souvenait que mal, mais l'impression générale était celle d'un marécage de rage et de souffrance. Meene n'y était pour rien, elle avait pensé qu'une équipe d'experts serait la mieux placée pour aider une enfant à surmonter le traumatisme; mais ils n'étaient pas Rackist, et encore moins Marco, et elle les avait détestés pour ces deux bonnes raisons. Une fois revenue dans sa ville natale, la jeune fille s'était juré de ne pas y retourner, quoi qu'il lui en coûte, et elle s'était tenue tranquille... jusqu'à la lettre. Lorsqu'elle l'avait reçue, elle avait su qu'elle ne pouvait plus fermer les yeux et se laisser trimbaler comme un paquet sans volonté. Alors, elle avait acheté le tableau en cachette, et elle avait commencé ses recherches.
Ce matin, il s'agissait de rajouter les informations obtenues la veille. Chaque fois qu'elle y travaillait, les visages de sa famille lui sautaient au visage. Pour Marco, pour Rackist, pour Meene, elle avait des photographies, le genre qu'on aurait pu mettre sur son passeport pour ne pas prendre trop de place. L'inconnu qui lui avait remis la lettre était figuré par une description écrite de ce dont elle se souvenait: la carrure, les cheveux, le vêtement. Si elle avait eu le moindre talent de dessin, il eut suffi qu'elle fasse un croquis de ce qu'elle avait vu, mais il ne fallait pas se faire d'illusions de ce côté-là. C'était quand même frustrant. Et voilà qu'elle était dans la même situation pour l'inconnu du cimetière. Gonflant les joues, elle secoua distraitement une main, et se concentra. Peut-être pouvait-elle essayer tout de même...? Mais cela ne servirait probablement à rien; elle n'avait pas la mémoire des visages, et déjà la silhouette s'effilochait dans son souvenir. Tout ce qu'elle avait, c'était la description écrite la veille au soir, à la seule lumière de la torche: "cheveux longs, foncés (?), yeux bridés sombres, haut de forme et costume noir brillant, air arrogant, sait qui on est. simple curieux? a l'air d'en savoir long - fait son intéressant. s'en méfier." Ce n'était pas grand-chose. Vu le phénomène, il n'avait peut-être même rien à faire sur son tableau. Mais elle ne voulait laisser aucune piste de côté. Alors, avec mille précautions, elle sépara le bout de papier du reste de la page et le punaisa dans un coin vide de son tableau avant de se redresser pour le regarder. Une grimace déçue s'esquissa sur ses lèvres. Il restait beaucoup d'espace vide, sur ce tableau. Les journaux avaient beaucoup parlé de l'affaire, mais peu d'entre eux avaient quelque chose à dire. Avec un soupir, la jeune fille rangea le tout dans le tiroir de son bureau. C'était le seul endroit qui fermait avec une clef, le seul que sa mère ne pourrait pas fouiller (ahem, "ranger").
D'ailleurs, ladite mère appelait d'en bas. Jeanne s'extirpa de sa chaise et s'empressa de s'habiller. Sur sa chaise patientaient plusieurs paires de collants, qu'elle dédaigna. Elle ne supportait pas la sensation qu'ils lui procuraient: la pression de cette espèce de toile d'araignée si serrée autour de ses jambes la déconcentrait, et elle les filait invariablement dès qu'elle les touchait. Un pantalon lâche, c'était bien plus facile à porter, et de toute façon un bien meilleur choix pour ce qu'elle avait prévu de faire dans la journée. Elle songea qu'il risquait de faire froid. Peut-être devrait-elle mettre un pull... Mais Meene trouverait ça étrange, alors qu'il faisait chaud dehors... Le pull trouva une place au fond de son sac, sous le carnet de notes, le flyer et le livre qu'elle devait rendre à la bibliothèque. La clef du tiroir et la lampe-torche y trouvèrent aussi leur place. Puis Jeanne referma le sac à dos, et prit le chemin de la cuisine.
La cuisine était parée de carrelage rouge. Quand elle était plus jeune, elle passait des heures à placer ses pieds bien droit sur les rainures, comme si elle marchait sur un fil tendu entre une porte et l'autre. Il y avait des bourrasques dangereuses, des obstacles terribles; mais elle parvenait toujours de l'autre côté. L'idée la faisait sourire, même maintenant.
Meene avait déjà tout préparé; il n'y avait plus qu'à s'asseoir. Il y avait du chocolat chaud, et des pancakes au sirop d'érable. Rien qu'à l'odeur, Jeanne sût qu'elle se régalerait, et le souvenir de ce qu'elle devait faire se rappela douloureusement. Meene était toujours aux petits soins pour elle, et elle, elle allait lui mentir. Mais voilà, il n'y avait pas moyen: si Meene soupçonnait quoi que ce soit, elle le lui interdirait. Elle craignait toujours que sa nièce se blesse, alors l'idée qu'elle aille fouiller dans son passé... Non, il valait mieux ne rien lui dire.
Sur le réfrigérateur trônait un cliché que Jeanne connaissait presque par cœur. Il datait d'une fête à laquelle ses parents avaient participé; la tête de Rackist était cachée par l'aimant qui maintenait la photo en place. Autour d'un couple, tout un groupe souriait: il y avait Meene et Kevin, accompagnés de quatre autres hommes. L'un d'entre eux - Christopher, si son souvenir était bon - elle se souvenait l'avoir vu, quand elle était très petite. Il était gigantesque, et il l'avait portée sur ses épaules, comme une petite princesse... La question sortit avant qu'elle n'aie pu s'en empêcher. "Pourquoi tu ne les vois plus? Tu disais que c'était des amis proches..."
Meene leva les yeux de son pancake et la regarda un moment sans comprendre. Puis Jeanne pointa le doigt vers l'image, et elle fronça les sourcils. "Ah, euh... c'était plus les amis de Marco, tu sais. Après ce qui s'est passé... on s'est tous un peu éloignés. C'était dur pour nous, Jeanne. Mais parlons d'autre chose. Tu profites bien de tes vacances?"
Cela faisait un peu beaucoup de mots, et Jeanne se contenta d'un vague "hm-m," alors qu'elle tâchait de faire sens de tout cela. Cela sembla suffire à sa mère adoptive, qui sourit et lui resservit des pancakes. "Tu n'oublieras pas ton rendez-vous avec Kevin cet après-midi. Je l'ai marqué dans ton agenda, mais comme tu n'as pas touché à ton cartable depuis le début des vacances, je m'inquiète..."
Jeanne mordit sa lèvre. Elle n'était pas bien sûre de la réponse que Meene attendait; elle finit par acquiescer.
"Tu avais oublié," conclut Meene sur un ton quelque peu accusateur. Jeanne se raidit.
"N-non, pas du tout. Mais, euh... on pourrait le déplacer? J'avais envie de me reposer, aujourd'hui," prétendit-elle en regardant le sac à dos qu'elle avait posé près de sa chaise. Elle avait envie de sortir son plan et de voir si elle pouvait tout combiner; mais si elle faisait cela, Meene verrait tout, et elle n'aurait plus aucune chance de faire ce qu'elle voulait.
"Jeanne, ce n'est pas raisonnable. Cela ne te demande qu'une heure," fit Meene, ferme maintenant. Jeanne pressa ses lèvres l'une contre l'autre. Elles étaient abîmées, et l'une des plaies se rouvrit. Jeanne ne desserra pas les lèvres, laissant le sang se répandre dans sa bouche. Il n'y avait plus rien à dire, de toute façon; Meene avait parlé, et son mot faisait loi. Finissant ses pancakes, la jeune fille se leva et alla déposer son assiette et sa tasse dans le lave-vaisselle avant de se saisir de son sac à dos.
"Où vas-tu?"
Jeanne posa le sac sur la chaise, entrouvrit la poche du dessus et sortit un tract sombre. On y distinguait un attrape-rêves, et un masque africain. "Il y a une exposition que je veux aller voir, il faut que je parte maintenant pour pouvoir voir Kev après."
Meene prit le tract et l'observa suspicieusement. "Elle se termine en janvier... tu ne veux pas y aller plus tard?
- Non, je veux y aller aujourd'hui," fit Jeanne, sans bien sentir ce que Meene voulait dire par là. Elle ne serait pas en train de se préparer si elle voulait n'y aller que plus tard... "Mais ne t'inquiète pas - c'est gratuit, je pourrai y retourner plus tard si je suis prise par le temps," ajouta-t-elle.
Meene acquiesça. Elle ne s'était pas levée, mais elle hésitait visiblement. "Tu veux que je vienne avec toi?"
Il y avait quelque chose dans cette question, quelque chose comme une fragilité. Jeanne était consciente que Meene l'aimait énormément; même si elle n'était pas Marco, qu'elle ne parlait pas avec ses mains et qu'elle insistait pour que Jeanne voie Kevin régulièrement, elle était une mère, et Jeanne s'en voulut de mentir. Mais elle n'avait pas le choix.
Alors elle sourit, un sourire réglé au millimètre pour paraître rassurant et sage tout à la fois. "Ne t'inquiète pas, j'y vais avec des amies."
Cela sembla rassurer Meene, qui l'attira à elle pour lui prendre un baiser. "D'accord. Prends soin de toi. Et mets une écharpe!"
Jeanne hocha la tête alors qu'elle s'éloignait, et attrapa au porte-manteau une écharpe qu'elle ne mettrait pas, incapable qu'elle était d'en mettre une sans se sentir étouffée. Bientôt, elle était dehors, et en route pour le métro.
L'exposition avait lieu dans le centre-ville, sur le chemin qu'elle devait prendre pour aller explorer la maison des Lasso. Pour que son excuse soit en béton, elle s'y dirigea, prit un ticket et parcourut l'exposition. D'habitude, les différentes histoires racontées dans les couloirs de pierre l'auraient énormément intéressées. Mais aujourd'hui, elle avait une mission, et tout disparaissait devant son importance. Elle traversa tout l'endroit au pas de course, sortit sur le parvis du musée, et se dirigea de nouveau vers le métro. La ligne qu'elle prit alors était plus touristique, et la jeune fille se fougna dans un recoin en attendant le terminus.
Ressortir à l'air libre lui fit du bien, et elle alla s'asseoir sur un banc pour reprendre son souffle. Elle sortit de son sac un paquet de biscuits et mordit pensivement dedans. Il fallait encore qu'elle monte la colline qui se dressait devant elle. Quelqu'un avait planté un panneau annonçant les différents sentiers et leur difficulté. Curieuse, elle se prit à le lire. La municipalité faisait de son mieux pour domestiquer l'immense parc donné à la nation par le testament de Marco. Avec un peu de chance, elle pouvait suivre l'un de ces chemins pour arriver dans la partie privée...
Une petite heure plus tard, la jeune femme commença à désespérer. Elle montait le long d'un sentier sinueux sans en voir le bout, et l'heure tournait... Elle devait voir Kevin à trois heures. Si elle mettait déjà deux heures à trouver la maison...
Puis elle remarqua un escalier de pierre qui s'enfonçait à sa droite. Un peu désespérée, elle se mit en devoir d'y grimper. Son mauvais équilibre manqua lui jouer un tour, et elle faillit tomber plusieurs fois, mais elle trouva bientôt un portail barré d'un grand "propriété privée." La poignée était rouillée et ne tournait plus; Jeanne escalada la barrière et se retrouva sur une allée pavée. Le jardin avait commencé à l'envahir, et la jeune femme dut contourner plusieurs fournées d'orties. Enfin, elle parvint à la porte.
Il devenait clair que personne ne s'était occupé de la maison. Les tuiles du toit, autrefois bleues, avaient viré à l'orange, et plusieurs étaient tombées dans l'herbe. Une série de graffitis couvrait le mur autour de la porte, et les fenêtres ne devaient qu'aux barres de fer plantées en travers des ouvertures de ne pas avoir été brisées. Les bandeaux de police étaient encore là, déchirés et mités par le temps, le long de la porte.
Jeanne prit une grande inspiration. La porte ne semblait pas avoir été forcée; ce qui signifiait que personne n'était entré depuis les événements. Elle retira son sac à dos. Elle en sortit des gants, et une écharpe dont elle s'enveloppa la bouche et le nez. Mieux valait se méfier d'odeurs qui pouvaient la rendre malade. Puis elle prit un grand imperméable plastique, dont Meene ne remarquerait pas l'absence. Elle piocha aussi sa lampe torche, ainsi que la clef qui avait été glissée dans l'enveloppe avec la lettre anonyme. La serrure résista un moment, puis céda, et la jeune femme put s'introduire à l'intérieur. La porte était plus lourde que dans son souvenir; en la passant, elle put remarquer son épaisseur. C'était une espèce de porte blindée... ce qui expliquait que personne n'ait pu la forcer. Après une hésitation, elle referma la porte à clef derrière elle. Mieux valait être sûre que personne ne pouvait la suivre.
Elle leva ensuite la lampe torche à la hauteur de son torse. La porte s'ouvrait sur un long couloir plein de toiles d'araignées, et une vague odeur de moisi traversait l'écharpe. En avalant sa salive, Jeanne se mit à avancer, un bras devant elle pour ôter les toiles d'araignées. Le plancher grinçait sous ses pas, et elle se demanda un instant si la masure n'allait pas s'effondrer sur sa tête...
Jeanne se souvenait de l'histoire de l'endroit. Il y avait eu, encore plus haut sur la colline, un château, depuis longtemps en ruines; les dépendances avaient subi le même sort... sauf celle-ci. Marco l'avait achetée pour pas grand-chose. Il avait gardé les murs, mais avait évidé l'intérieur comme un fruit, et l'avait remplacé par quelque chose de bien plus moderne. Elle se souvenait aussi que le couple avait acheté cet endroit juste après avoir commencé le processus d'adoption pour elle. Maintenant, il n'y avait plus qu'elle dans cette maison froide...
Une porte apparut à sa gauche. La poignée était poisseuse de poussière, et Jeanne se félicita d'avoir mis des vieux gants. La lampe révéla une cuisine fatiguée par les années; la jeune femme n'osa pas s'y aventurer. A sa gauche s'ouvrait la bibliothèque et le bureau de Rackist, et elle décida d'y revenir dès qu'elle serait allée jusqu'au salon. Il lui importait de faire le plus difficile d'abord.
Et bientôt, le couloir la mena là où elle voulait aller.
Les meubles n'avaient pas été bougés; le fauteuil renversé dans la lutte des deux hommes était toujours appuyé sur son dossier. Elle fit quelques pas, s'arrêta. Personne n'avait nettoyé le sang, non plus. Une espèce de flaque sombre luisait sous le pinceau de lumière; le sang avait dû imbiber le bois.
Jeanne ne se souvenait pas de ce qui avait pu se passer. Elle n'avait que neuf ans, et selon les policiers elle n'était même pas dans la pièce quand c'était arrivé. Dans sa tête, elle percevait pourtant l'écho des rapports faits par les journalistes dans les extraits qu'elle avait pu retrouver sur les réseaux. "La reconstitution montre que le jeune Marco Maxwell avait dû apprendre l'appartenance de son ami à la mafia et voulait protéger sa fille adoptive. Il avait préparé ses sacs et s'apprêtait à l'emmener quand il a entendu entrer Lasso. Il a poussé sa fille dans la salle et s'est trouvé face à une arme. Après une courte lutte, Maxwell réussit à pousser son adversaire vers le sol; c'est à ce moment qu'un coup de feu malheureux l'a traversé de part en part..."
C'était toujours très étrange de les écouter, ces journalistes. Certains ignoraient complètement la relation qu'avaient eue ses parents, comme s'ils n'avaient été que deux colocataires. D'autres le surjouaient et faisaient de cet accident (parce que c'était un accident, lui avaient assuré Meene, et Kevin, et toutes les sources fiables) un crime passionnel entre deux dégénérés, sous-entendant même que Rackist l'aurait tuée s'il en avait eu le temps. Un certain journaliste prétendait même que le couple était connu pour ses disputes terribles, et qu'elle avait été battue par l'un ou l'autre. Rien qu'au souvenir de cet article, Jeanne aurait pu pleurer; l'idée qu'on déformait son histoire à ce point-là lui donnait envie de casser quelque chose.
Tous étaient cependant d'accord sur le déroulé des événements: Marco voulait s'en aller avec elle, Rackist n'était pas d'accord, ils s'étaient battus, et Rackist avait abattu Marco avec une arme illégale. L'un des journaux avait même réussi à interviewer le légiste: "La balle a traversé presque tous les organes à travers son estomac pour ressortir par son épaule. La mort a été presque instantanée. Même si les secours avaient été sur place, il n'y aurait rien eu à faire. Et, au vu de la taille de la tache de sang sur le sol, le légiste avait raison.
Jeanne expulsa tout l'air de ses poumons et respira profondément. Elle ne savait pas bien à quoi s'attendre en venant ici; mais elle ne ressentait rien. Elle pouvait presque voir physiquement la tristesse, la colère et la peur qu'elle devrait ressentir se dresser devant elle, toutes proches; mais elles étaient comme séparées d'elle par un rempart de coton. Tant mieux, quelque part. Elle n'était pas là pour pleurer mais pour trouver des indices; si elle subissait le contrecoup plus tard, au moins aurait-elle ce qu'elle était venue chercher. Contournant la flaque de sang, elle jeta un œil dans sa vieille chambre; mais elle était vide. Meene avait dû prendre la plupart des jouets et des meubles pour tenter de recréer un univers familier dans son appartement. La chambre des deux adultes, cependant, était encore en l'état: le lit n'était même pas fait. Mais les tiroirs et les armoires avaient été retournés et vidés; elle n'y trouva rien.
Bon... il ne restait plus qu'à fouiller la grande bibliothèque. Revenant sur ses pas, elle se glissa dans la pièce. Le bureau, lui aussi, avait été vidé; mais les livres étaient encore sur les étagères. A la lumière de la lampe, elle se mit au devoir de déchiffrer les titres. La première étagère était remplie de textes religieux et philosophiques. Kant, Saint-Augustin... aucun intérêt pour le moment. Sur la deuxième étagère s'alignaient des ouvrages sur l'autisme et les moyens de communication non verbaux. Elle en retira un, par curiosité, et remarqua qu'ils étaient tous annotés à la main. Ah... ses yeux la piquaient soudain.
C'était Rackist, principalement, qui lui avait appris à parler avec ses mains quand prononcer des mots était trop compliqué. Elle se souvenait avoir passé des heures avec Marco à écouter ce que l'ancien prêtre apprenait lui-même dans les livres, jusqu'à ce qu'ils se comprennent tous parfaitement sans prononcer un mot.
Dire que c'était cet homme qui était aussi un chef mafieux si important que sa disparition avait plongé la ville dans le chaos pendant presque cinq ans.. Avec un soupir, elle reposa l'ouvrage. Alors qu'elle se redressait, la jeune femme tomba en arrêt devant une photographie encadrée. Marco et Rackist la tenaient par la main, tous sourires. Elle ne devait pas avoir plus de sept ans alors... Après hésitation, elle retourna le cadre et chercha à en décoincer le cliché. Avec ses gants, elle n'y parvenait pas; elle fit donc de son mieux pour ôter la crasse accumulée dessus, puis retira les gants et récupéra la photo, qu'elle glissa dans sa poche.
Soudain quelque chose comme une brûlure se fit ressentir sur son pouce. Inquiète, Jeanne braqua sa lampe sur son doigt. Une zébrure rouge commençait à perler. Zut... elle avait dû se couper sur les attaches du cadre. Un instant, elle songea à lécher le sang; mais après avoir touché le cadre, l'idée lui donnait envie de vomir. Un vague étourdissement la prit, et elle faillit tomber contre l'étagère. Elle parvint à se rattraper contre le cadre -
Et tomba au travers. Ou, plus exactement, la bibliothèque sembla reculer, et elle suivit le meuble dans un espace qui n'aurait pas dû exister. Jeanne tomba par terre et se félicita d'avoir pris un imperméable. Pendant un moment, elle resta là, incapable de se relever. Son corps était parcouru de frissons de dégoût. Le sol sentait le moisi et l'humidité; le monde autour d'elle semblait couvert d'une épaisse couche de poussière moins cotonneuse que visqueuse. Sa lampe était tombée quelque part derrière elle, et elle ne voyait plus rien. A tâtons, elle la chercha, malgré les frissons que lui donnait la sensation du sol. Bientôt elle l'avait; heureusement, la lampe marchait encore. Mais ses mains étaient maculées de poussière maintenant. Jeanne se retint de vomir et chercha du bout des doigts un mouchoir dans son sac et se frotta méticuleusement les mains. Heureusement, l'endroit où elle était tombée avait été occupé par l'étagère, et il n'était donc presque pas poussiéreux; un second mouchoir suffit à nettoyer son visage, le devant de son imperméable et ses chaussures. Soulagée, la jeune femme se redressa. La boule de dégoût dans son ventre n'était pas partie, mais elle l'ignora. Avec précaution, elle remit ses gants - s'arrêta, tout près de la nausée. Elle avait manqué un peu de poussière entre son pouce et son index, et le latex en glissant dessus lui soulevait le cœur. Vite, elle retira et retourna le gant, prit encore un mouchoir, nettoya de plus belle. Elle fit de même avec sa main, puis décida de regarder combien de temps il lui restait.
De sa main gantée, elle releva un peu la manche de son imperméable et écarquilla les yeux. Elle avait perdu près d'une demi-heure depuis qu'elle était tombée. Pourtant, elle n'avait pas vu le temps passer... La jeune femme essaya de se concentrer sur les chiffres. Elle avait rendez-vous avec Kevin dans moins de deux heures. Il lui faudrait au moins une heure pour redescendre et aller jusqu'au cabinet aux murs de soleil. Cela ne lui laissait qu'une petite demi-heure pour fouiller l'espace qu'elle venait de découvrir.
Ignorant le mauvais nœud dans son ventre, la jeune femme braqua sa lampe dans le couloir qu'elle venait de découvrir. Il y faisait presque plus noir que dans le reste de la maison, et il était à peine assez large pour elle. La jeune femme commença à pianoter sur le manche de sa lampe.
Il fallait qu'elle reste calme. Lentement, elle s'avança dans l'obscurité, et se trouva bientôt dans une toute petite salle. Elle tenta de se rappeler le plan de la maison. Le couloir devait être coincé entre la bibliothèque et le couloir de l'entrée. Cette pièce... devait être entre la petite buanderie située au bout de la bibliothèque et les murs de la maison.
Relâchant sa respiration, la jeune femme balada sa torche sur les murs de la pièce. C'était une espèce de petit bureau. Les murs étaient couverts de placards. Elle tenta d'en ouvrir un, mais il était fermé par un cadenas, alors elle se dirigea vers le meuble. Il n'y avait rien sur le dessus de la table, mais les six tiroirs en dessous semblaient bien pleins. Les deux premiers dévoilèrent un fatras de documents qu'elle posa sur la table. Elle ouvrit le troisième, et se figea. La torche se réfléchissait sur le sombre métal d'un pistolet. Sans réfléchir, elle referma le tiroir.
Le nœud dans son ventre s'était encore resserré. Ouvrant le quatrième tiroir, elle en sortit une espèce de journal aux pages déchirées. Pour se calmer, elle décida de le feuilleter; elle se rendit bien vite compte que cela aurait l'effet inverse. Elle ne reconnaissait pas l'écriture; elle était tremblante et baveuse, comme si on avait écrit de la main gauche. Cependant, elle pouvait le déchiffrer, et les mots lui glaçaient le sang.
Il y avait surtout des listes. Des listes de magasins avec des croix, ou des flèches, des "payés" et des "non payés". Plus loin, il y avait d'autres listes, avec des sommes exorbitantes marquées sur la même ligne que des kilos soigneusement annotés. Jeanne ne s'y connaissait pas énormément, mais elle pouvait deviner ce qui se vendait à de tels prix. C'était visiblement le carnet d'un mafieux. Rackist? Elle retourna à la première page, alla à la dernière; il n'y avait pas de nom. Jeanne feuilleta les documents qu'elle avait déjà trouvés, et comprit assez vite qu'il y avait pas mal de preuves compromettantes dans tout cela. Des preuves que la police n'avait jamais vues. Les sourcils froncés, la jeune femme déchira soigneusement une page du carnet et le remit, avec le reste des documents, là où elle les avait trouvés. Elle ouvrit ensuite les derniers tiroirs. L'un était vide.
L'autre était plein de lettres. Jeanne les posa sur la table. Du premier coup d'oeil, elle devina qu'elles venaient toutes de la même personne: c'était la même écriture majuscule, brouillon, enragée. Il n'y avait pas la maladresse apparente du carnet dans ces grands traits de plumes...
Jeanne prit la première et se mit à la lire. "Petite conne. Tu es vraiment débile, tu sais? Tu gênes tout le monde. Marco en a tellement marre de toi et de tes idioties. Il ne sait pas comment se débarrasser de toi, mais il le ferait s'il le pouvait. De toute façon tu t'en tirerais tout de même, n'est-ce pas petite salope..."
Elle lâcha la lettre, choquée. Cela continuait comme ça sur des lignes et des lignes, noircissant toute la page... Et Jeanne sentait que ce n'était pas la première fois qu'elle voyait cette lettre. Elle se rappelait déjà avoir lu ces mêmes mots, sur le même papier. Une espèce de vague douloureuse remonta dans sa gorge. Elle posa la lettre, en prit une seconde. Une série d'invectives similaires couvrait le papier. Il n'y avait rien de nouveau sur la troisième. Elle était toujours la cible. Mais qui avait pu vouloir écrire de telles choses à une enfant?
C'est en lisant la quatrième que la jeune femme sut qu'elle devait sortir au plus vite. Celle-là n'était pas très longue, mais elle était accompagnée d'un dessin. Une fille-bâton avec des cheveux gris, des yeux rouges, un pistolet-bâton sur la tempe. "Suicide-toi, ça vaudra mieux pour tout le monde," était écrit en dessous.
Jeanne se sentit tout d'un coup déconnectée du monde autour d'elle, comme si elle venait de plonger dans l'eau. Mécaniquement, elle posa son sac sur ses pieds, en sortit une pochette cartonnée. Puis elle saisit avec son gant le paquet de lettres, et la page déchirée du carnet, qu'elle glissa dedans.
La sonnerie de son téléphone la sortit de son état cotonneux. De sa main propre, Jeanne extirpa l'objet de sa poche. Elle avait un nouveau message de Meene.
"Coucou J, n'oublie pas ton rdv avec Kevin dans une heure. J'espère que tu t'es amusée au musée. Je te fais une soupe pour ce soir?"
Cela suffit à la sortir de son état brumeux. Jeanne avala sa salive, finit de ranger ses affaires et prit le chemin de la sortie. En passant, elle s'agrippa au cadre de la bibliothèque pour la remettre en place. A son grand soulagement, le meuble pivota, et il n'y parut plus.
Bientôt elle était dehors. Immédiatement, elle retira ses gants et les posa dans un sac plastique, avec les mouchoirs qu'elle avait utilisé pour se nettoyer. Mieux valait s'en débarrasser, pour éviter les questions. Son imperméable était encore un peu sale, mais il pleuvait; avec un peu de chance tout partirait avec l'eau. Elle n'avait plus que trois quarts d'heure pour arriver jusque chez Kevin, alors elle se mit en route. Le stress d'arriver à l'heure lui fit du bien, en remplaçant les émotions de la maison. Celles-là, elle les enferma de tête dans la pochette cartonnée, et se promit de n'y plus songer avant d'être seule. A grands pas, la jeune femme descendit la colline sans prendre garde à l'averse qui lui tombait dessus et prit le chemin du métro. Elle était fatiguée déjà. Pourtant, elle ne craignait pas de s'endormir. Son esprit surchauffé allait bien la garder éveillée.
La salle où Kevin recevait ses patients avait quelque chose comme un effet calmant sur elle. C'était comme si personne ne vivait là; qu'on entrait dans une salle d'exposition toute en tons beiges et jaunes. Depuis qu'elle était petite, elle avait appelé ces murs des murs "de soleil," comme pour capturer l'effet de chaleur douce qui l'enveloppait dès qu'elle y entrait. Les chaises étaient coupées dans un cuir brun, et on s'y enfonçait comme dans un bain de guimauve. Au mur pendait une sculpture des deux masques du théâtre, l'un blanc, l'autre noir.
Jeanne sentit son regard s'y fixer alors qu'elle poussait la porte d'entrée. Tout sentait presque le neuf, et cela la faisait sourire dès le seuil. Après une courte pause, la jeune femme alla s'asseoir dans son fauteuil, et ferma les yeux un instant. L'histoire qu'elle devait raconter au psychologue lui revint à l'esprit, et elle se détailla une dernière fois le processus. Petit-déjeuner avec Meene. Métro jusqu'à l'exposition. Plusieurs heures dans l'exposition. Métro jusqu'ici. Ca se tenait; il ne devrait pas poser trop de questions.
La porte s'entrouvrit derrière elle. Le bruit de pas lui annonça le propriétaire des lieux, et elle rouvrit les yeux pour le regarder s'asseoir. Kevin Mendel était un homme entre deux âges; mais pour elle, tout le monde était entre deux âges. Selon ses souvenirs, il avait toujours eu la cicatrice qui lui barrait la joue, cette ligne rougeâtre de peau trop lisse, comme fondue; cela ne la gênait pas, mais elle savait qu'elle ne faisait pas partie de la majorité. Il en cachait la majeure partie sous une perruque brune fournie qui lui donnait un air de personnage fantastique.
Le psychologue avait amené son dossier avec lui. Si l'épaisse pochette avait pu être inquiétante, et même dangereuse en d'autres temps, Kevin en avait ôté toute puissance. Jeanne avait le droit de le consulter, de lire ses notes, de les barrer, d'ajouter son sentiment; c'était plus comme un journal de leur compréhension mutuelle qu'un rapport sur les bizarreries de la jeune femme.
'Jeanne?' Même en ayant le regard dans le vide, l'interpellée remarqua qu'il signait son nom. Elle se sortit de sa réflexion en secouant la tête, et saisit la feuille qu'il lui tendait. Kevin en avait une, lui aussi. "Tu as l'air fatiguée," commenta-t-il à voix haute. "Tu as eu une journée chargée?"
Jeanne acquiesça, et sortit le flyer et le ticket de son sac. Elle avait pris soin de les remettre au dessus de ses affaires pour ne pas devoir fouiller devant lui; le papier n'était même pas froissé. On y distinguait une espèce de bibliothèque derrière le masque africain et l'attrape-rêves, comme pour assurer les visiteurs qu'il s'agissait bien de quelque chose de sérieux. Le regard de Jeanne resta bloqué sur cette bibliothèque. Elle venait de prendre conscience qu'elle était de la même couleur que celle de la maison. "Ah oui, j'en avais entendu parler," dit le médecin en face d'elle. "Je savais que ça te plairait. Tu y es allée seule?"
Nouveau hochement de tête. Jeanne savait qu'elle aurait dû sortir de son mutisme, faire l'effort de parler - ou au moins de signer - pour lui assurer que tout allait bien. Mais son cerveau était revenu à la vieille maison, le passage secret, les papiers. C'était la tête de Rackist prisonnier qui remontait maintenant. Elle était de plus en plus convaincue qu'il disait la vérité. Oui, il était le mafieux qui faisait peur au monde entier, oui il avait tué Marco, oui il méritait de rôtir en enfer, et la fichue lettre qu'il avait envoyée pour la torturer n'était qu'une trahison de plus.
Kevin ne se départit pas de son sourire. "C'était bien?
- Oui," souffla-t-elle doucement, en contrôlant difficilement sa voix, "mais il y avait beaucoup de bruit parce qu'ils avaient mis un chant chamanique comme musique ambiante, et parce que tout le monde criait pour s'entendre." Même si elle avait pu rester, la jeune femme savait qu'elle n'aurait pas pu supporter ce bruit longtemps. Levant une main, Jeanne saisit l'un des objets posés sur la table, prêts à être triturés comme elle le faisait maintenant.
Kevin acquiesça. "Ne te force pas. Si tu es fatiguée, tu peux signer, je comprends que ce n'est pas bien drôle de venir ici si souvent. Est- ce que tu as tout ce qu'il faut pour t'isoler quand il y a besoin?"
Jeanne cligna des yeux, réfléchit. 'Oui, ça va,' signa-t-elle en lâchant le jouet sur ses genoux. Kevin connaissait un peu la langue qu'elle signait, mais il fallait qu'elle y aille lentement, qu'elle utilise des signes simples. 'J'ai de la musique pour couper le bruit, ça aide.'
Kevin sourit. "Bien. On va passer au second volet de notre travail, alors. Tu as eu des cauchemars dernièrement?
- 'Non'.
- Des crises d'angoisse ou de panique?
- 'Non. Ça fait longtemps'.
Kevin cligna des yeux et cessa d'écrire sur sa feuille. "Comment te sens-tu à ce sujet?"
Jeanne fronça les sourcils. 'Je suis contente que ça ne soit pas arrivé depuis longtemps. Mais j'ai du mal à m'empêcher de penser que ça va revenir bientôt. Ça ne va pas partir pour toujours...' Surtout maintenant, maintenant qu'au lieu de se contenter de regarder l'abîme du haut du puits elle était descendue dedans pour fouiller dans la boue. Ce n'était qu'une question de temps avant qu'elle ne s'énerve trop, ou qu'elle tombe sur quelque chose de trop lourd pour le supporter sans broncher. Elle espérait simplement que ce ne serait pas devant des inconnus; elle n'avait aucune envie d'être emmenée à l'hôpital par un trop bon Samaritain.
Kevin eut un sourire qui se voulait rassurant. "Tu n'as pas à t'inquiéter. Les médias ont complètement oublié toute cette histoire, je ne pense pas que ça revienne pour un moment. Si tu prends tes médicaments normalement, ça devrait aller... mais si une crise survient, tu m'appelles, d'accord? Je viendrai le plus rapidement possible."
Jeanne acquiesça. Evidemment. Elle n'avait aucune raison de s'inquiéter. Après tout, pour lui, elle faisait de son mieux pour ne pas songer aux événements de son enfance. Depuis qu'elle était avec lui, elle avait fait des progrès réguliers - entrecoupés, tout à fait normalement selon Kevin, de rechutes diverses - et il n'y avait pas de raison que ça change...
"Meene m'a dit que tu étais allée voir ton père," entendit-elle soudain, et sa pensée se glaça. Pourquoi était-il au courant? Pourquoi étaient-ils au courant? Elle était adulte, on ne lui avait pas fait mention d'un quelconque avertissement à sa famille quand elle avait demandé à voir Rackist. "Elle voulait y aller ce matin, et on lui a mentionné ta visite," expliqua Kevin en voyant qu'elle pâlissait. "Ne t'inquiète pas, elle n'est pas fâchée, et moi non plus. C'est normal de vouloir le voir, Jeanne. C'est ton père, et tu l'aimais beaucoup... Mais elle m'en a parlé, et je pense que si tu veux le revoir, nous devrions travailler ensemble pour rendre cela sain et utile pour toi. C'est normal de vouloir le voir, mais cela comporte certains risques, tu comprends? Il ne faut pas y aller sans te préparer."
Jeanne fronça les sourcils. Il parlait rarement comme ça. En même temps, elle faisait rarement quoi que ce soit d'important sans lui demander son avis. Et l'inquiétude sincère qu'elle lisait sur le visage de Kevin - mais lisait-elle bien? - faillit la convaincre. Après tout, ne serait-elle pas plus efficace avec l'aide de 'vrais' adultes? Kevin - et Meene - ils étaient plus âgés, ils avaient connu Marco et le gentil Rackist, ils pourraient peut-être identifier celui qui avait envoyé la lettre... Mais quelque chose l'en empêchait. Peut-être qu'elle avait simplement peur que sa théorie soit tournée en ridicule. Et puis Meene serait probablement inquiète à l'idée de sa protégée faisant de telles choses. Elle trouverait ça dangereux, et inutile, et l'empêcherait d'enquêter plus avant.
Jeanne souffla doucement et prit sa décision. 'J'ai dix-huit ans maintenant,' signa-t-elle lentement. 'J'ai le droit de le voir seule, et je voulais lui demander moi-même pourquoi il avait fait tout ça.'
Kevin acquiesça. "Je comprends. Il t'a répondu?"
La jeune femme cligna des yeux. 'Non.' Et elle ne mentait pas. Rackist ne lui avait pas répondu, pas réellement, et ce d'abord parce que ce n'était pas ce qu'elle avait demandé. Mais la question de Kevin avait un avantage; elle avait ramené son esprit sur la courte discussion qu'elle avait eue avec son père.
Était-elle bien sûre qu'il n'avait pas donné de réponse à ses questions?
