Aujourd'hui, il était rare qu'ils se disputent. Même si Yuya était beaucoup plus jeune que lui, son fort caractère s'était adouci depuis qu'elle avait eu des enfants. Depuis qu'elle était heureuse aussi et sûre des sentiments de Kyo à son égard. L'une de leurs nombreuses disputes, se rappela-t-elle, concernaient souvent le fait qu'il l'appelait « Planche à pain ». Elle ne le supportait pas, mais vraiment pas. Sa poitrine était douce et ferme, même si plus petite que la moyenne. Et puis n'était-il pas censé l'appeler par un doux nom comme le font souvent les amants ?
Yuya sourit à cette pensée. Im-po-ss-ib-le. Même aujourd'hui, cela serait bizarre qu'il l'appelle « chérie. »
Elle était assise dans la petite maison, sur le rebord de la fenêtre de leur chambre. Le printemps laissé doucement place à une chaleur plus lourde. Pourtant, un petit vent continuait à s'imposer de temps à autre. Et elle en profita en détachant ses cheveux. Puis un souvenir s'imposa à elle. Celui du jour où il avait arrêté de l'appeler Planche à pain.
En soi, c'était un jour comme les autres. Il était revenu de ses trois années où il avait disparu après le combat final. Les retrouvailles avaient été longues, leurs amis tous réunis pour célébrer son retour. Les premiers jours, voire même les premières semaines, il ne l'appelait que de cette façon, mais Yuya sentait que l'intonation avait changé. Souvent, c'était des « Planche à pain, viens ici ». Mais il le disait toujours d'un air neutre, et souvent, il accompagnait sa phrase en tendant la main vers elle pour attirer son corps contre le sien. Elle ne savait pas comment décrire ce qu'elle ressentait. Mais, cela ne l'énervait (presque) plus. Surtout quand s'ensuivait un baiser langoureux.
Yuya émit un léger rire à ce souvenir. Elle entendit un bruit dans le couloir et tourna la tête vers la grande silhouette qui encadra la porte.
- Qu'est-ce qui te faire rire ? demanda Kyo en entrant dans la pièce.
Il avait entendu sa femme glousser alors qu'il passait dans le couloir. Il revenait de chez Kyoshiro et Sakuya, où il avait accompagné les filles pour qu'ils les gardent quelques jours. Yuya venait d'atteindre le cinquième mois de grossesse et les nausées étaient de pires en pires. Elle était constamment fatiguée. Et ils avaient bien besoin de passer du temps ensemble. Kyo n'aimait pas trop voir sa compagne ainsi. Il n'était pas inquiet, pas encore, et les deux premières grossesses avaient été infernales. Elle ne cessait de crier, de pleurnicher. Elle était comme un boulet de canon, peu importe le moment. Elle était certes fatiguée aussi, mais toujours avec un entrain propre à elle. Mais jamais il ne l'avait vu comme aujourd'hui. Alors qu'il se rappelait ces moments, Yuya lui répondit :
- J'étais en train de penser à toutes les disputes qu'on a eu sur le fameux « Planche à pain », dit-elle en rigolant. Je me rappelle bien que sur le moment, j'étais tellement et vraiment en colère, je voulais te tuer à chaque fois que tu prononçais ces mots.
Pendant qu'elle était en train de parler, il s'était rapproché de la fenêtre pour s'asseoir en face de sa femme. Il sourit légèrement au discours de celle-ci.
- Je me rends compte maintenant, continua-t-elle, que j'étais vraiment immature, tu ne trouves pas que je me suis assagi ?
Kyo élargit son sourire, et dit :
- Ne t'inquiète pas, tu es toujours aussi chiante. Même si tu n'es plus une planche à pain.
Yuya le regarda droit dans les yeux, et lui tapa doucement l'épaule de son poing.
- Tu cherches la bagarre, Kyo aux yeux de démon ?
- Ne donne pas le mauvais exemple au futur bébé, femme.
Cette fois, Yuya rigola à gorge déployée.
- C'est toi qui me dis ça ? Je rêve, dit-elle en s'étouffant dans son rire. Elle toussota légèrement. La légèreté du moment ne dura pas. Yuya reprit d'un air sérieux :
- Je sais que tu as remarqué, pour la grossesse.
Kyo hocha légèrement la tête. Il tourna la tête en direction du paysage, pensif. Yuya l'imita. Le calme régna dans la demeure. C'était tellement inhabituel, avec les deux petites filles qu'ils avaient, qu'ils en profitèrent. La présence de l'un et de l'autre les rassurait. Kyo se rapprocha légèrement d'elle et posa une main sur son ventre arrondi. Il le caressa doucement, en formant de petits cercles.
- J'ai un mauvais pressentiment, chuchota Yuya. C'est tellement différent des autres grossesses. Je suis constamment fatiguée, je reste toute la journée dans le futon, c'est comme si j'avais perdu quelque chose, mais je ne sais pas quoi. Et ce n'est même pas seulement la fatigue. Dans ma tête aussi, je ne sais pas ce qui se passe.
Kyo avait arrêté ses caresses, mais il laissa sa main. Il regardait le ventre de sa compagne comme obnubilé.
- Je sens son aura depuis le deuxième mois, répondit-il enfin, après quelques minutes de silence. Pour Hina et Mei, je n'ai pu les sentir qu'à partir du sixième mois.
- Qu'est-ce que ça veut dire, Kyo ?
Quand elle posa cette question, il releva les yeux vers elle. Elle posa sa main sur celle de son compagnon.
- Je ne sais pas, avoua-t-il. En attendant, tu dois te recoucher, allez.
Tout en disant ces morts, il se leva, passa une main sous ses genoux, et une dans son dos, puis la porta jusqu'au futon.
- Je ne veux pas encore être couché, se plaignit-elle.
- Tu fais un caprice ?
Il la posa sur les couvertures en s'agenouillant.
- Non, Monsieur, je ne fais pas un caprice, j'ai mal au dos, j'en ai marre d'être allongé, j'en ai marre de vomir, on n'a plus le droit de se plaindre dans cette maison ?
Kyo eut un rictus taquin.
- Quoi ?! osa-t-elle demander. T'as un problème ?
- Il semblerait que tu ne sois pas en si mauvais état que tu le prétends, idiote.
- Ne me traite pas d'idiote.
- Alors, arrête de te plaindre.
Il mit sa main sur son front et l'obligea doucement à s'allonger.
- Viens avec moi.
- Trop chaud.
Puis Kyo retourna à la fenêtre et s'y adossa de nouveau. Yuya le regarda :
- Tu restes avec moi, alors ?
Il croisa les bras et finit par s'asseoir sur le rebord de la fenêtre. Il s'installa confortablement et attendit que Yuya s'endorme. Elle avait beau se plaindre qu'elle ne voulait pas dormir, elle ne dépassa dix minutes de plus éveillée. Lorsqu'il sentit sa respiration devenir régulière et calme, il sut qu'elle avait plongé dans le monde des songes. Pourtant, il resta là, et prit quelques heures pour réfléchir au problème qui s'imposait de plus en plus. Il en tira une seule conclusion : ce bébé était dangereux pour sa compagne. Même si ses enfants comptaient beaucoup pour lui, sans Yuya, la suite serait inenvisageable. Il ne pourrait pas les élever sans elle.
Il fallait donc trouver une solution pour sauver son bébé, et sauver Yuya.
