Titre : La Marionnette à fils d'Humanité

Auteur : Deus-Nihil

Couple : Jeremiah Gottwald / Anya Alstreim

Rating : -18 ans

Résumé : "Anya Alstreim ne se souvenait pas du début de sa vie, et c'était une évidence valable pour tout le monde. Pour elle, ses débuts n'en n'était pas, parce que d'aussi loin qu'elle pouvait s'en souvenir, la vie l'avait mangée, avalée tout entière, et recrachée avec une âme blessée et damnée."

Note d'auteur : J'espère que ce chapitre vous plaira !


La Marionnette à fils d'Humanité

Chapitre 2 : Changement de propriétaire


Elle l'entendit, ce déclic léger, ce son à demi-aigu qui signifiait une destruction, une infime explosion capable d'arracher des vies, des membres, des organes, et des chairs...

Et alors que la grenade fut lancée vers elle, alors que la mort lui semblait presque inévitable, elle ne pensa à rien, quitta précipitamment son poste comme si sa vie en dépendait - et la réalité était que sa vie en dépendait vraiment. Mais sa course précipitée, guidée par son instinct de survie et une montée accrue d'adrénaline, ne fut pas suffisante pour éviter les dégâts de la grenade.

Elle n'eut pas le temps d'entendre l'explosion qu'elle la subit de plein fouet, et que la douleur qu'elle n'arrivait pas même à situer fut si intense qu'elle aurait préféré mourir sur le coup plutôt que de vivre cette chose horrible que nous appelions "amputation".

A demi-consciente, assourdie et souffrante, allongée sur le sol froid et caillouteux et n'ayant pas le temps d'être surprise d'avoir survécu, son seul réflexe fut de saisir sa mitraillette, tombée négligemment devant elle.

- Ce doit être ma punition, murmura-t-elle difficilement, le ton amer et coupable.

Et sans hésitation, elle tira, ciblant les hommes qui avançaient vers elle.

Anya Alstreim n'était plus qu'une proie... Et ses prédateurs étaient ses ennemis : des hommes grands et effrayants.

Mais sans ses jambes - qui lui avaient été cruellement arrachées par l'explosion de la grenade et qui reposaient à quelques mètres d'elle, douloureusement évidentes à son champs de vision ; que pouvait-elle bien faire? Elle n'en savait rien ; mais ce qu'elle savait, c'était qu'elle ne pouvait pas fuir...


Lorsque Anya ouvrit les yeux, ce qu'elle vit fut un noir dérangeant, profond et inconfortable. L'obscurité sur lequel ses yeux furent ouverts lui firent se demander si elle avait bel et bien ouvert les yeux, ou bien si elle hallucinait ou rêvait. Ou peut-être était-elle simplement morte...

Mais quand elle ressentit une douleur sourde et aiguë en tentant de bouger son bras, elle sut qu'elle était vivante ; et tristement, elle n'en fut pas soulagée. Sa déception quant à sa condition lui broya le cœur, et sa culpabilité quant à ce qu'elle était lui donna envie de pleurer, de crier au monde sa souffrance, et de supplier le pardon à ceux qu'elle avait ciblé, blessé, et/ou tué.

Or, elle ne le pouvait pas... Ce n'était pas seulement parce qu'elle estimait ne pas le mériter, mais c'était aussi parce que jamais elle ne prétendrait qu'elle ne savait pas ce qu'elle faisait lorsqu'elle condamnait la vie d'un autre avec ses propres armes : elle avait du sang sur les mains, et elle l'assumait par soumission à ses péchés - des péchés qu'elle voulait à tout prix expier, mais qu'elle ne pourrait probablement plus jamais oublier.

En soulevant son bras, en endurant sans peine une douleur qu'elle connaissait par cœur, elle se dit qu'au final, elle ne payait que le prix de ses erreurs. Et en tâtant de ses doigts ses yeux recouverts d'un bandage fin mais serré, en s'assurant que ses globes oculaires étaient toujours dans ses orbites, elle se promit de ne plus faire d'erreurs et de redevenir la Anya qu'elle était il y avait encore cinq mois : une machine de guerre qui ne vivait que pour détruire.

Parce qu'en tant que machine, elle ne ressentirait plus rien ; et en ne ressentant plus rien, elle ne ferait plus d'erreurs. Si elle devait sacrifier son humanité pour exécuter convenablement les ordres, alors elle le ferait : après tout, un de ses ordres les plus importants était de ne plus rien ressentir, d'être un outil parfait et de jouer son rôle.

Et elle était à présent un outil cassé... Une erreur ; un fardeau qui lui aura valu la douleur et la perte des siens.

C'était donc en enlevant adroitement le bandage qui couvrait ses yeux qu'elle décida que, quand elle ouvrirait de nouveau les yeux, elle les ouvrirait sur un nouvel objectif : être le personnage parfait ; peaufiner ses capacités ; mettre un voile épais sur ses émotions.

Mais c'était dans ces moments où on pensait que les choses devenaient meilleures que la vie prenait un tourment inattendu. Dans la lumière tristement douloureuse de sa chambre d'hôpital, ce n'était pas sur un nouvel objectif que ses yeux blessés s'ouvrir : c'était sur les orbites creux d'un des nombreux hommes qu'elle n'avait pas pu sauver. Ce garçon qui était à peine un homme, et qui lui reprochait dans sa mort de ne pas être arrivé plus tôt pour lui éviter la torture qu'il avait enduré.

Une peur terrible l'assaillant, les yeux écarquillés baignés dans des larmes discrètes mais bien réelles, Anya souffrait d'une hallucination qui reflétait avec une perfection malsaine des souvenirs récents mais cauchemardesques. Parce que, elle le savait sans même jamais y penser : sa vie était un cauchemar... Et sa peur profonde la fit paniquer, coupant son souffle, et stimulant son rythme cardiaque.

Dans cette chambre d'hôpital trop blanche pour une âme si cassée, l'esprit brisé de la jeune fille provoqua en elle un mal ignoble que seuls les plus osés ou les plus lassés acceptaient d'évoquer, invitant la mort à venir s'installer pour jouer avec les fils encore tous intacts de ses membres maigres.

La poupée était cassée, et malheureusement pour elle, cette poupée ne pouvait pas mourir.

"Laissez-moi mourir !", aurait-elle voulu crier au monde. Mais le monde ne pouvait rien pour elle...

- Pitié... murmura-t-elle doucement, les yeux toujours écarquillés, fixés sur un cadavre qu'elle seule voyait.

La poupée était cassée... Mais si son corps se réparait toujours de lui-même, son esprit se fissurait de plus en plus.


Il lui avait fallu plusieurs jours pour s'en remettre complètement. Elle ne savait pas combien exactement, mais ça n'avait désormais plus d'importance : son corps était de nouveau "réparé", pareil à celui d'un jouet neuf, avec de la chair et du sang en plus.

Elle était plus vivante qu'une marionnette, et cette pensée la fit sourire amèrement, sans qu'elle ne comprenne réellement pourquoi...

De son séjour à l'hôpital, il ne lui restait que des orbites creux. Ce souvenir la rendait malade, sans qu'elle ne puisse mettre le doigt sur ce qui en faisait une réalité. Elle oubliait, et c'était probablement pour le mieux... Depuis que cet homme - Jeremiah Gottwald - lui avait rendu ses souvenirs, elle savait qu'elle ne devait plus chercher à se rappeler de ce qu'elle avait oublié : désormais, pour elle, le passé était un prédateur terrifiant, l'une de ses plus grandes peurs.

Et alors qu'elle devrait détester le fait que ses pertes de mémoires continuaient à trouer vulgairement sa vie, elle en était plutôt soulagée. Grâce à Jeremiah Gottwald, elle savait ce que c'était que de se souvenir du passé ; mais à cause de lui, elle avait apprit à en avoir peur. Et parce qu'elle en avait peur, chaque oubli lui paraissait être une bénédiction.

Alors elle ne chercherait pas à se souvenir... Elle ne chercherait plus à comprendre, à savoir ; elle chercherait seulement à être l'outil parfait que ses supérieurs voulaient qu'elle soit.

C'était avec cette pensée qu'elle se dirigea vers le bureau du Commandant, se préparant à recevoir le blâme de son échec. La mission avait été un succès, mais pour son Commandant, il avait été un échec. La base qu'ils étaient censés prendre avaient été détruite parce qu'Anya n'avait pas été assez rapide, stoppée dans sa progression par une grenade qui lui avait arrachée ses deux jambes.

Elle n'y était techniquement pour rien : c'était les risques. Mais à cause de la destruction de la base, les informations qu'ils recherchaient avaient été réduites en cendre ; et Anya, qui n'était qu'un soldat parmi d'autres, devait prendre le blâme de toute l'unité qu'elle avait assisté. Parce qu'Anya étant "spéciale", ses supérieurs exigeaient d'elle des performances aussi "spéciales" que sa propre personne... Or, anormale ou pas, lorsqu'Anya voyait l'un de ses membres arraché, il lui fallait du temps pour le voir repousser.

Mais ça, ses supérieurs ne semblaient pas l'accepter. Pour eux, son utilité n'était remarquable que dans son corps qui ne pouvait mourir, et ses capacités à tuer et à détruire. Car Anya n'était pas comme les autres... elle était leur outil spécial. Et en tant qu'outil, elle n'était avant tout qu'un prototype raté, seul parmi tous parce que, pour une raison qu'elle ne connaissait pas, le projet qui avait fait d'elle le monstre qu'elle était avait été arrêté en toute urgence quand elle n'était encore qu'une enfant.

Ce qui faisait d'elle un monstre unique, sans personne pour la comprendre, et sans égal...

Mais à quoi bon lui créer un être égal, quand on savait que, si elle ne pouvait mourir de blessures, son corps finirait par fatiguer et se décomposer, lui promettant une mort qu'elle savait douloureuse et qu'elle avait entendu prochaine? Et "prochaine" signifiait "dans quelques années au plus tard"...

Anya Alstreim n'était pas supposée exister en premier lieu...

Retenant un soupir, arrivée devant le bureau de son Commandant, elle se dit qu'elle était bien misérable.

Et avec reculons, souhaitant repartir le plus vite possible, elle frappa sur la porte face à elle, et l'ouvrit.


La porte s'ouvrit, réveillant Jeremiah de ses pensées et de ses doutes.

Assis sur l'une des chaises, faisant face au commandant, il se retourna lentement, ne sachant pas comment réagir. Et alors que la porte fut refermée par la nouvelle arrivée, il la regarda avancée vers le Commandant - et vers lui par la même occasion.

Elle ne lui épargna pas un regard, et Jeremiah, ne sachant pas comment agir face à son impolitesse, fronça simplement les sourcils, les lèvres tirées dans une ligne droite et n'attendant qu'à laisser connaître ses pensées. Mais il ne laisserait pas l'impolitesse de la jeune fille le troubler.

- Alstreim, salua froidement le Commandant. Assis-toi. Nous devons parler.

Impassible, parfaitement contrôlée, Anya ne s'assit pas, attirant un soupir lourd et lassé du Commandant. Et Jeremiah nota que ce dernier était probablement habitué au comportement de la jeune fille.

- Sais-tu pourquoi je t'ai faite appeler? demanda l'homme.

Anya, imperturbable, répondit lentement :

- Pour m'annoncer ma sentence?

A ces mots, le Commandant fronça les sourcils ; et Jeremiah ne savait pas à quoi il pensait. Lui-même se retint de froncer les sourcils plus qu'il ne l'avait déjà fait, voulant éviter de faire remarquer son ennui de sitôt. Il avait besoin de jouer un rôle parfait pour avoir les pleins pouvoirs sur la personne d'Anya Alstreim.

- Dis-moi... fit le Commandant, en faisant un signe de tête vers Jeremiah. Reconnais-tu cet homme?

A ces mots, le visage d'Anya Altreim se tourna lentement vers lui ; et ses yeux, d'un rouge profond pailleté de roses et de cristaux clairs et limpides, se fixèrent sur Jeremiah. Et face à la profondeur du regard de la jeune fille, il retint une envie forte de déglutir, mal à l'aise, sous l'impression inconfortable que la fille pouvait lire en lui et voir dans son esprit et dans ses secrets.

Mais lorsque la jeune fille plissa les yeux, Jeremiah se sentit presque ridicule face à ses pensées : qu'importait qui était Anya Alstreim, qu'importait la profondeur de son regard, elle ne pouvait pas lire ses pensées.

Et alors qu'elle pencha la tête légèrement sur le côté, alors qu'elle semblait chercher dans ses souvenirs qui était l'homme grand devant elle, Jeremiah ne put s'empêcher de penser qu'elle était adorable.

Mais à sa surprise, elle tourna de nouveau son regard vers le Commandant, et d'une voix presque innocente, demanda :

- Je devrais?

Ceci n'avait aucun sens, pensa Jeremiah. Il avait vaincu la jeune fille - et d'une manière presque barbare ; il l'avait épargnée - elle lui devait la vie ; et par-dessus tout, il l'avait libérée de l'emprise du Geass et rendu ses souvenirs perdus. Et... elle ne se souvenait pas de lui?

Il se sentit vexé. Au fond de lui, une petite voix lui dit que ce n'était pas normal qu'elle l'oubli, lui parmi tous ; mais il l'ignora...

Il voulait dire quelque chose, demander à l'enfant ce que son comportement et son impolitesse apparente voulait dire ; mais ce n'était pas à lui d'intervenir, et difficilement, il retint ses mots de franchir ses lèvres.

Et il eut bien fait, parce qu'à peine impressionné, comme habitué - et Jeremiah pensa que c'était étrange, le Commanda répondit, à demi-sévèrement :

- Tu devrais, en effet : cet homme est celui qui t'a vaincue il y a cinq mois.

A ces mots, Jeremiah décida d'attendre la réaction de l'enfant. Il ne s'attendait pas à ce que cette dernière écarquille les yeux et le dévisage de nouveau, comme cherchant à vérifier les dires du Commandant. Il ne s'attendait pas non plus à ce qu'elle recule d'un pas, comme tétanisée par une peur profonde qu'il ne pouvait expliquer.

Et en rien il ne s'attendait à ce que la jeune fille murmure son nom d'un ton presque incertain, avec un fond de crainte dans sa voix :

- Jeremiah Gottwald...

Il décida de l'ignorer, ne sachant pas comment réagir. Il ne pouvait même pas dire si lui-même avait les sourcils froncés ou les yeux écarquillés ; il se résigna juste à tourner de nouveau son regard vers le Commandant, attendant une réaction de sa part.

Et il le vit sourire avec une satisfaction cruelle, malsaine ; Jeremiah décida alors qu'il n'aimait pas ça.

- Je vois que tu te souviens de lui, fit le Commandant.

Anya, alors, reprit contenance. Elle secoua la tête, comme pour chasser des pensées qu'elle ne voulait pas voir s'installer, et redirigea son regard vers le Commandant. Puis d'une voix teintée de froideur et de reproches certainement volontairement mal cachés, elle répondit :

- Il est difficile d'oublier quelqu'un prêt à nous tuer.

Ce n'était pas vraiment ça, pensa Jeremiah, le regard fixe et l'air impertubable.

D'autant plus qu'il l'avait épargnée... et qu'elle l'avait, semble-t-il, vraiment oublié : elle ne l'avait pas reconnu, après tout.

- J'imagine que c'est en effet difficile, fit le Commandant d'une voix à demi-moqueuse. Même pour quelqu'un qui a des pertes de mémoire.

Jeremiah, du coin de l'œil, vit Anya se raidir légèrement.

"Pertes de mémoire"... A ces mots, il ne savait pas pourquoi, mais il se sentit mal. Quelque chose n'allait pas...

- Pourquoi m'avez-vous convoquée, au juste? demanda Anya, froidement. J'imagine que ça a un rapport avec cet homme?

Les coudes sur la table et le menton reposé sur ses mains croisés, les lèvres du Commandant se tirèrent en un sourire léger mais indescriptible.

- Ça a bien un rapport avec moi, lâcha Jeremiah, sans réfléchir, ennuyé que l'on parle de lui sans l'intégrer à la conversation.

Anya lui lança un regard vide, peut-être légèrement menaçant, mais Jeremiah ne voulait pas se faire des idées si il s'avérait que c'était vraiment le cas. Il préférait ignorer le comportement de la jeune fille pour l'instant.

Cette dernière regarda de nouveau le Commandant, mais avant qu'elle n'ait pu dire le moindre mot, il lui demanda :

- Que penserais-tu si "cet homme" devenait ton propriétaire?

Jeremiah, soudain, se sentit très mal à l'aise. Qu'importait ce qu'il en semblait, cette question faisait de lui un homme mauvais. Il ne prétendait bien sûr pas être un saint, mais qu'on l'envisage comme le propriétaire d'une adolescente était... malsain. Terriblement et cruellement.

Anya devait certainement penser la même chose, puisque avec le ton le plus glacial qu'il avait pu entendre d'elle jusque là, elle répliqua :

- Mon propriétaire? Ai-je l'air d'un animal, mon Commandant?

Peut-être avait-elle l'ai d'un chaton ou d'un lapin, pensa Jeremaih, sans comprendre d'où lui venait cette pensée.

Le Commandant, d'une fureur contrôlée et d'une voix forte et autoritaire, répondit :

- Ce n'est pas la question, Alstreim. Réponds juste à la question.

Anya, pas le moins du monde impressionnée - du moins c'était ce que pensait Jeremiah, dit d'un ton soumis :

- Si c'était un ordre, alors je le considérerais comme tel.

Cette réponse gênait Jeremiah ; et le manque d'émotion d'Anya accentuait son malaise. Une relation où un être humain considérait un autre être humain comme son propriétaire était quelque chose de totalement malade, inacceptable ; mais quand il s'agissait d'une adolescente qui considérait ainsi un homme adulte et mature, ça sous-entendait une relation de nature sexuelle, uniquement sexuelle. Et Jeremiah ne supportait pas cette idée...

Pourtant, il l'avait lui-même choisit, par égoïsme, pour satisfaire sa conscience et sauver Anya Alstreim ; et ironiquement, il semblait que celui qui avait d'abord accepté ça - le Commandant - prenait un malin plaisir à le torturer psychologiquement, et à se servir d'Anya comme d'un outil pour le faire.

- Bien, fit le Commandant. Parce qu'à partir de ce soir, tu vivras sous sa tutelle.

A ces mots, Jeremiah vit Anya hausser un sourcil. Elle voulait probablement montrer sa curiosité et sa surprise, mais en le faisant, Jeremiah ressenti ses incertitudes et son inquiétude.

Elle ne croyait probablement pas les mots de son propre Commandant, pensa-t-il.

Ce dernier, froidement, dit :

- Il sera ton maître, ton superviseur, ton tuteur et ton propriétaire. Tu feras tout ce qu'il te dira de faire ; tu devras lui obéir et te soumettre à chacun de ses ordres. Pendant trois ans, tu ne devras rendre de comptes qu'à lui, et à lui seul.

Au fur et à mesure de ses mots, Jeremiah vit le visage d'Anya pâlir considérablement et ses yeux s'écarquiller, une lueur qu'il ne pouvait décrire dans le regard. A n'en pas douter, ça ne lui plaisait pas...

- Est-ce clair? conclut sévèrement le Commandant.

Jeremiah se sentit soudainement mal pour elle. Et alors qu'elle tournait son regard vers lui, lui demandant muettement si elle avait bien entendu son Commandant et si ce qu'il avait dit était vrai, elle demanda :

- Est-ce une blague?

Jeremiah ne savait pas à qui elle le demandait précisément - à lui ou à son Commandant. Mais machinalement, il secoua la tête, lui certifiant que les mots précédemment dits étaient tous la vérité cruelle qu'elle craignait de croire et d'accepter.

Et alors, comme si elle n'avait jamais été choquée par cette révélation, elle reprit contenance, masqua ses émotions avec un visage froid et indifférent ; et avec toute l'insensibilité dont elle était capable pour ce qu'elle venait d'apprendre, elle regarda son Commandant, et dit, parfaitement impassible :

- C'est très clair, mon Commandant.

Ce dernier eut un sourire cruel ; mais pas un sourire qu'il adressa à Anya : un sourire qu'il adressa à Jeremiah. Et Jeremiah se sentirait coupable si il ne savait pas, lui, pourquoi il faisait ce qu'il faisait.

Terriblement, il avait l'impression d'être acteur d'un trafic d'enfants. Et l'objet des convoitises malsaines et malades étaient ici Anya Alstreim...


Elle tira dans la tête, plus machinalement que volontairement. Avec une agressivité et une froideur que peu lui connaissaient, elle déchargea son chargeur sur la cible noire en face d'elle.

Et si son corps était dans cette salle de tir, si elle y était seule, son esprit était, lui, perdu dans un passé proche, situé à seulement quelques heures, et accompagné du souvenir de l'homme qu'elle aurait souhaité ne jamais revoir : Jeremiah Gottwald.

Avant de le revoir, tout ce qu'elle ressentait n'était qu'un vide habituel et attendu, un vide douloureux qui faisait de sa dépression un état confortable, presque normal, et paisible malgré ses pensées sombres et ses souvenirs maudits. Mais désormais, avoir revu cet homme avait provoqué en elle une peur profonde et macabre ; et alors qu'elle avait appris qu'elle allait devoir soumettre son corps et son esprit à cet homme, lui obéir comme elle l'avait toujours fait avec ces hommes qui lui avaient appris à ne jamais se plaindre et à accepter son sort, une terreur épouvantable accablait son cœur.

Elle aurait encore préféré le détester, le maudire, ou être répugnée par sa présence ; mais honteusement, le seul homme qui l'avait vaincu, celui-là même qui lui avait rendue ses souvenirs et condamnée à vouloir la mort plus qu'elle ne voulait la paix, provoquait en elle l'effroyable torture qu'engendrait une âme tourmentée.

Anya Alstreim ne pouvait plus prétendre ne plus avoir peur de personne ; et ce fait irrémédiable et involontaire l'effrayait.


A SUIVRE