Et maintenant la suite (comme dirait un de mes chouchous)


Le hub était silencieux à sa manière, des cliquetis de griffes, des lointains grognements, des clapotis d'eau. Cela rejoignait le bourdonnement des ordinateurs en pleine recherche, le ronflement du ptéranodon et le léger battement de ses ailes. Ianto savourait habituellement ces moments de calme, où le monde lui semblait enfin arrêter sa course et lui permettait de réfléchir. Mais depuis un certain temps, ces instants-là lui étaient devenus pénibles à supporter.

Il préférait mille fois avoir son esprit et ses mains occupés à autre chose qu'à penser et trembler. Ce frémissement ne le quittait plus, depuis la mort de Lisa, comme des minuscules répliques à son tremblement de terre intime. La présence des autres lui était devenu nécessaire, un besoin d'être entouré pour ne pas penser, pour ne pas s'appesantir sur la douleur, la rage et la haine qui accompagnaient sa vie désormais. Chaque souffle qu'il prenait avait le gout amer du chagrin et il n'arrivait pas à reprendre une vie normale. Tant bien même qu'il n'ait jamais eu une vie normale depuis qu'il avait intégré Torchwood.

Il secoua la tête. Il s'aperçut qu'il était encore parti vagabonder dans ses pensées. Il lui était de plus en plus difficile de ne pas se vautrer dans sa propre souffrance. Le seul remède de cette situation atroce était de s'activer, de travailler et de materner ses co-équipiers. Il n'y avait pas d'autres mots. Owen a besoin d'un souffre-douleur qui sache lui faire le seul café qu'il puisse boire, Gwen, une oreille compatissante qui sache l'écouter silencieusement, Tosh, un ami qui sache lui rappeler de temps à autre qu'elle n'est pas un robot à l'esprit extraordinairement intelligent.

Il venait juste de la mettre dehors. Owen l'avait abrutie de médicaments contre un rhume particulièrement coriace. Mais elle était aussi dure à cuire que son virus; elle avait tenu à rester travailler encore sur un programme qu'elle gardait secret. Ianto soupçonnait la jeune femme d'avoir presque réussi, à voir l'air réjoui qu'elle arborait tout à l'heure. Il l'avait finalement menacé de la mettre sous camisole et de la ramener chez elle de force, afin qu'elle prenne du repos et qu'elle cesse de contaminer la base. Elle avait pris ça pour une plaisanterie, bien sûr.

Mais, à cette heure tardive, il travaillait encore à désinfecter les parois de son ordinateur, les tasses, son bureau et toutes surfaces qu'elle aurait pu toucher. Il tentait de se donner bonne conscience en se disant que c'était pour éviter une épidémie dans la base. Mais en réalité, il n'arrivait pas à rentrer chez lui. De plus rien que d'imaginer Jack malade, cela lui donnait la nausée. Impossible, il serait un homme impossible à soigner. Jack. La cause de ses souffrances.

Depuis ses débuts à Torchwood 3, il sentait son regard sur lui, alors qu'il croyait qu'il ne le voyait pas. Il sentait ses mains frôler les siennes alors qu'il lui donnait son café ou lui soumettait des dossiers. Il ne pouvait pas s'empêcher de remarquer ses attentions, ni s'empêcher d'y réagir. Il tentait d'ordinaire de cacher son embarras, teinté de quelque chose sur lequel il ne voulait pas mettre un nom, par des plaisanteries sur le harcèlement au travail. Mais à cause de Lisa, le cœur n'y était plus. La rage et la colère qui le brûlait prenait racine dans la mort de la jeune femme. Que Jack lui ait ordonné de la tuer l'avait brisé moralement et physiquement.

Il avait fait tellement d'effort pour cacher la femme à demi-cybernétique dans la base, il avait été jusqu'à falsifier les vidéos du hub. Heureusement, d'ailleurs, que Toshiko ne s'était rendu compte de rien. Il avait tout tenté pour préserver la vie de la jeune femme. Il avait réussi à comprendre le fonctionnement de la structure la maintenant en vie sans aucune aide. Ce dont il avait été fier. Mais il n'avait pas réussi à la re-transformer en humaine, ni à persuader Jack qu'elle pouvait être sauvée. La douleur qui rongeait son esprit depuis quelques semaines menaça de le submerger. Il respira profondément et compta à voix basse jusqu'à ce que son cœur s'apaise. Une technique comme une autre qu'il commençait à douter de l'efficacité.

Il avait terminé sa journée et se prépara à éteindre les ordinateurs et appareils qu'aimablement Owen avait laissé en route.
-"Mérite ton titre d'employé du mois" lui avait-il lancé, la dernière fois qu'il s'était plaint de l'état dans lequel il retrouvait régulièrement la salle d'autopsie. A croire qu'il faisait exprès de laisser trainer des entrailles sur le sol. A bien y réfléchir, oui, sans doute. Peu importe, il s'était vengé. Depuis une semaine, Owen ne tournait plus qu'au décaféiné. Et il ne comprenait toujours pas pourquoi il s'était endormi sur le décolleté de sa dernière conquête. Bah, Ianto avait peut-être la main un peu lourde sur le temesta, cela lui apprendrera à se moquer de lui. Jack avait acquiescé au titre d'employé du mois, ce qui inexplicablement lui avait fait chaud au cœur. Décidément, il ne se comprenait plus, ce mélange si compliqué entre la haine et l'admiration pour le capitaine.

Sa main se posa sur l'ordinateur de Toshiko. Elle avait mis un post-it pour le prévenir "NE PAS ETEINDRE - Travail en cours" souligné trois fois, en rose. Hum, son travail devait être vraiment important. Il se rappela la soufflante que Gwen et Owen avait eu, il y a quelques jours, pour avoir osé frapper son précieux ordinateur avec un ballon. Qui pouvait être assez idiot pour jouer au foot dans une base remplie d'artefact extra-terrestre et d'informatique ? Ne cherchez plus, Owen et Gwen. Ianto se demanda s'il n'y avait pas quelque chose entre eux. Il les entendait souvent chuchoter et rire entre eux et se taire dès que quelqu'un passait. Sans compter que Gwen était tout sauf discrète quand elle trouvait quelqu'un à son goût. Les regards ne trompaient personne et certainement pas lui. Owen, fallait le vouloir quand même.

Il regarda l'écran de visionnage des caméras de surveillance. Il voyait Cardiff apparaitre sous la pluie, autant de petites cartes postales dévoilant le visage de la capitale. Il adorait manipuler les caméras, rechercher des vues singulières de la ville, révéler la beauté caché de la cité. Pour rien au monde, il n'aurait avouer passer autant de temps à ça.

En zoomant sur un de ses quartiers favoris, il eut la surprise de découvrir Jack galopant à toutes jambes derrière un weevil. Aussitôt, son cœur cogna contre sa poitrine,accompagné d'une boule de douleur au creux du ventre, comme un serpent lové dans un nid de haine. Cela devenait franchement perturbant. Il remarqua que le weevil tentait de perdre son poursuivant dans les rues tortueuses du quartier. Il se cachait de loin en loin, derrière un porche, près d'une statue. Il était malin et Jack paraissait à bout de nerf. Ianto s'amusa à suivre le weevil, jusqu'à sa cachette. Il avait envie de surprendre le capitaine en lui offrant le weevil sur un plateau. Pourquoi voulait-il autant son approbation ? Certainement parce qu'il ne pouvait pas laisser cette créature dans la nature.

Ce fut Jack qui appela finalement, via l'oreillette de Tosh. Il répondit avec déférence, maitrisant sa voix. Il ne voulait surtout pas montrer que depuis presque 20 mn, il les suivait à l'écran. La conversation s'engagea. Ianto se sentait fébrile et tentait de se contrôler. Jack avait cet effet agaçant sur lui. Il le rendait nerveux, anxieux, avec cette désagréable impression d'être à nu devant lui et de lire ce qui se cachait dans les replis de son cerveau, ceux-là même qu'il refusait d'interroger.

- Toujours au Hub à ce que je vois.

- J'allais partir. De quoi avez-vous besoin ?

- que tu retrouve la trace du weevil que je chasse. Cherche sur les vidéos surveillance du quartier de Grangetown. Et dis à Tosh de me retrouver près de St peter, j'y ai laissé le SUV.

- Tosh est rentrée, vous vous souvenez de son rhume, il dégénérait, donc vous lui avez ordonné d'aller se coucher. Pourquoi a-t-il dit ça ? il ne savait pas.

- Ah oui ? si tu le dis.

- oui, Monsieur. Pourquoi mentir ?

- Alors, toi, rejoins-moi !

- dans 10 minutes, Monsieur, je vous retrouve à Durham street, c'est là que se trouve votre weevil. Il vient juste d'ouvrir une bouche d'égout et de s'engouffrer dedans. Il se passa la main sur les yeux, incapable de détacher son regard du visage radieux de Jack.

- ah, que ferais-je sans toi ?

- je ne sais pas, Monsieur.

Jack avait raccroché. Ianto avait les mains tremblantes et les jambes inexistante en-dessous des genoux. Il se demanda s'il ne commençait pas à couver le virus de Toshiko. Son coeur battait à tout rompre sans qu'il en connaisse la cause. Il avala le café qui restait dans la tasse près de lui. Décaféiné. Beurk. Il attrapa son manteau lourd et sortit en courant de la base.

Quelque minutes plus tard, il se trouvait au pied d'un étrange édifice, un mur dont les pierres n'auraient pas rechigné contre un démoussage, étudiant les glyphes en ancien gallois qui y étaient gravés. Jack était en retard et Ianto était nerveux. C'était la première fois qu'il se retrouvait à une chasse au Weevil, et ne savait pas comment cela allait se dérouler. Il vit enfin Jack arriver en courant, d'une foulée légère, son manteau tourbillonnant à tous les vents. Il s'arrêta en dérapant une dernière fois sur les pavés avec une tête de gamin joyeux, faisant mine de vérifier sa montre. Le capitaine voulait jouer. Il réprima un mouvement d'humeur, il était bien trop tendu pour ça. Jack, après quelques mots, lui décocha un sourire qui fila se ficher dans le coeur de Ianto, attisant les serpents qui vivaient dans son ventre. La haine lui parut soudain un moyen efficace pour se défendre contre des émotions inconnues. Il n'arrivait pas à le regarder en face, de peur qu'il ne lise cette rage qui l'habitait et qui lui faisait regretter d'être né.

- Alors, prêt pour ta première chasse au weevil ? Ne t'inquiète pas, je suis là, tout va bien se passer. ça fait toujours ça la première fois !

- vous ne vous lassez jamais, n'est-ce-pas ?

Ianto se félicita de réussir à maitriser si bien sa voix, alors que le sous-entendu graveleux était énorme. Il se sentait encore gêné par ce genre d'allusion mais il avait raison, le détester rendait les choses plus faciles. Jack lui expliqua la position des égouts. Il se força à écouter afin de comprendre ce que l'homme lui racontait, en évitant de se focaliser sur la ligne ferme de son menton et sur la soudaine démangeaison de son poing droit.

-....et tu l'étourdiras à sa sortie et j'irais te payer une glace.

Mais, que dit-il, c'est une proposition, ça ? Il répondit comme si cela ne venait pas de le déstabiliser.

- humm, Monsieur, cela implique que vous entriez dans un égout, et que vous y pataugiez. Cela, malgré le nettoyage récent de votre manteau, je n'ai pas envie de prendre une glace avec vous, si vous voulez bien m'excuser.

- j'ordonne, tu obéis, chasse, capture et puis glace...

- en plein hiver ?

Il jouait sur le mode ironique mais il se sentait malade de jouer cette comédie. Cependant le capitaine attendait cela de lui. Il ne s'amusait que trop à le secouer de cette manière. Il rêva qu'il lui effaçait ce sourire fatal du visage, qu'il lui brisait la mâchoire pour effacer ce sourire triomphant, pochait ses yeux trop doux, qu'il serrait ce torse à lui casser les côtes...

- Prenez des employés, donnez leur un peu de pouvoir sur vous et tout de suite, ils en profitent...

Jack attendait une réponse mais le Gallois ne répondit pas. Il ne voulait surtout pas que le capitaine entende ce qu'il aurait à dire de cela.

Obéir, il a déjà donné, pour que cela lui a servi jusqu'ici. Il se haït lui-même d'avoir laisser le Capitaine Jack Harkness disposer de sa Lisa, d'obliger les membres de l'équipe à lui ôter la vie, alors qu'il s'en était révélé incapable. Il s'était juré de lui faire payer. Le destin venait peut être de lui en fournir l'occasion. Il ne put s'empècher de le regarder partir vers l'autre bouche d'égout alors que la voix de la haine rugissait dans ses oreilles, dragon libéré de son contrôle défaillant.

Deux voix en lui se contre-disaient et se battaient pour le contrôle de son esprit. L'une lui hurlait de saisir l'occasion de se venger et d'accomplir ce qu'il lui avait un jour promis. L'autre lui chuchotait d'une voix séductrice de profiter du temps présent et du sourire du capitaine. Complètement irrationnel, il lui semblait devenir fou. Ses mains tremblèrent, son souffle s'accéléra. Il oscillait entre les deux propositions, issues de son seul esprit déchiré, un choix cornélien dont l'issue le terrifiait.
Il se laissa tomber à terre et saisit à mains nues la plaque d'égout sans égard pour ses vétements. Choisir, choisir... le tuer ou le laisser vivre... les pensées s'emmèlaient les unes aux autres dans un maelstrom impossible à contenir. Il arracha la plaque de son emplacement et resta à attendre, la main désepérement crispée sur le pistolet étourdisseur que Jack lui avait confié.

Il entendit des grognements, humain, inhumain, comment le savoir ? Il entendit la plaisanterie forcée de Jack, et le craquement de la lampe, puis un cri de douleur. Il se mordit les lèvres, incapable de faire un choix. Pourrait-il seulement lui faire du mal ?

Il vit le capitaine s'approcher, reculant sous l'assaut de la créature, tombant à genoux. Ses yeux vacillants se rivèrent aux siens, alors que la mort s'approchait de lui à grand pas. "Ianto" son nom prononcé dans un souffle lui parut résonner comme le tonnerre à son oreille. Il se tendit vers son capitaine, ses yeux se remplirent de larmes, il ne pouvait pas le laisser mourir ainsi. Toutefois, il se raidit, comme si son nom murmuré avait permis à une des voix de prendre le dessus et de finalement opérer un choix : laisser faire. Il ne pouvait plus bouger, seulement regarder le weevil s'acharner sur le corps du capitaine. Pourquoi il lui semblait lire dans le regard de Jack la compréhension et l'acceptation ? Il ne comprenait pas lui-même ce qu'il lui arrivait.

Il se tenta de se carapaçonner de haine pour regarder l'hallali du weevil sur le capitaine, mais la porté de son choix vint le frappa à l'estomac, violemment. Il n'eut que le temps de se rejeter en arrière pour vomir l'horreur, cette haine dévastatrice qui l'a poussé à commettre un acte irréparable. Il recula aussi loin qu'il put, rampant en pleurant de rage et de desespoir sur les pavés sales et mouillés. Il toucha du dos la paroi du cimetière Sainte Grace et y resta prostré vide de toute pensée, coupé de toute sensation.


Bon, je vous laisse vous défouler dans vos reviews, y'a pas à dire mais ça motive énormément.