La main de sa mère se pose doucement sur son épaule.

« C'est pour ton bien. », murmure-t-elle et ses ongles s'enfoncent dans les paumes de ses mains.

Il a envie de crier, de hurler, de griffer leurs visages si bien maquillés et déchirer leurs vêtements qui leur donnent si bonne figure. D'un geste nerveux de l'épaule, il se dégage de ses longs doigts dont les phalanges collectionnent des bagues en or blanc, et lui jette un regard bouillant de fureur, mais ne dit rien.

Que pourrait-il lui dire de toute manière ? Qu'il les hait, elle et son père, de tout son être ? Qu'il leur souhaite misère et désespoir ? Il baisse les yeux sur les pointes brillantes de ses chaussures en cuir et tente de contrôler le pouls palpitant de son coeur. Pourtant, la colère continue de couleur comme de la lave dans ses veines, son cerveau, son estomac, et il a l'impression de bientôt étouffer.

La porte de sa chambre s'ouvre sans prévenir et il n'a pas besoin de lever la tête pour savoir qu'il s'agit de son père. Les effluves nauséabonds de son eau de Cologne glissent jusqu'à ses narines.

« Sasuke. », demande sa voix et la lave s'écoule de plus en plus vite.

Il appuie ses mains moites sur son front pour calmer le tumulte d'émotions qui se crée en lui.

« Ta manière de te comporter n'est pas acceptable. », déclare-t-il en arpentant la chambre d'un pas lent.

La tête baissée, il ne voit que le déplacement de ses chaussures cirées en cuir sur le parquet de la pièce.

« Tu es l'image de notre famille, tu représentes l'honneur de tes parents. »

Il s'arrête face à la fenêtre qui donne sur le somptueux jardin de la demeure.

« Ne veux-tu pas rendre tes parents fiers de toi ? »

Non, répond-il silencieusement.

« Alors comportes-toi en conséquence. »

Mais évidemment, c'est une question rhétorique. Il n'est pas question de donner son avis, jamais.

Sasuke sait qu'il le regarde, mais il l'ignore : le visage de son père ne lui inspire que la haine et il est fatigué de devoir la contrôler. Assise près de lui sur son lit, la main de sa mère caresse distraitement son dos et il lui fait comprendre qu'il n'aime pas ça. Elle arrête, réprimant un soupir, et se dirige vers la porte de la chambre, suivie de son époux.

« Je te conseille de réfléchir très rapidement à ton comportement, sinon moi et ta mère devrons décider de ta place parmi nous. »

Il se tait quelques secondes avant de reprendre :

« Je doute que tu veuilles finir comme ton frère. »

Dès qu'il entend la porte se fermer derrière lui, Sasuke se rue vers la fenêtre pour l'ouvrir en grand : l'air frais se dépêche de remplacer l'oxygène insupportable de la chambre, de nettoyer la présence de ses deux parents ici quelques secondes plus tôt. Il respire à pleins poumons le vent de cette nuit fraîche d'automne ; il ne veut plus aucune trace de leur existence, ni en lui ni autour de lui.

Il déboutonne sa chemise et la laisse glisser de ses épaules jusqu'au sol, rapidement suivie par un pantalon bleu marine et des chaussures bien trop luxueuses pour son âge. Puis il se penche à la fenêtre.

Le vent teinte de rose ses joues et le bout de son nez, et ses yeux se perdent dans l'horizon noir du ciel. Il se prête à rêver de ce que serait sa vie s'il n'était pas un Uchiwa. En automne, il pourrait courir dans la forêt du village, se perdre, écouter le son de sa voix rebondir sur les troncs d'arbres, tomber dans la boue et sauter dans les flaques de pluie. En hiver, il voudrait construire une dizaine de bonhommes de neige dans son jardin, regarder les flocons se coller à la fenêtre de sa chambre et inviter tous ses copains pour faire une gigantesque bataille de boules de neige. Au printemps, il pourrait faire le tour des parcs du village et dire bonjour aux bourgeons de fleurs, courir après les abeilles et tenter de trouver le fameux seau rempli d'or au pied des premiers arc-en-ciels. En été enfin, il irait à la plage et rirait de tout son coeur, cueillerait des fleurs et s'en ferait de somptueuses décorations pour sa chambre, participerait au festival d'été, observerait le sublime feu d'artifice annuel avec tous ses amis.

Voilà ce dont le jeune garçon rêve entre les quatre murs de sa chambre. La pièce est aussi grande qu'un salon : le lit à baldaquin occupait la moitié de la chambre, une somptueuse armoire en chêne s'appuyait contre le mur de droite, un grand bureau rien que pour lui occupait le mur d'en face, et un milliard de fournitures et de vêtements onéreux garnissaient la pièce. Mais malgré la beauté de sa cage, le petit oisillon se sentait à l'étroit.

Son nom, Uchiwa, le privait des joies de l'adolescence, de l'insouciance, de la découverte innocente ; de ce qui fait le plaisir d'être encore un enfant.

Le jeune garçon ferme la fenêtre avec un soupir et enfile un pantalon en toile et un t-shirt prit au hasard dans son armoire, avant de se glisser sous les couvertures épaisses de son lit. De longues minutes durant, ses yeux fixent le plafond que la lumière de la lune éclaire faiblement.

« Sasuke ! »

D'abord il sursaute, puis se redresse rapidement et malgré l'obscurité, il devine de l'autre côté de la vitre une silhouette qu'il ne connaît que trop bien. Il se débarrasse de ses couvertures à toute vitesse et se dépêche d'ouvrir la fenêtre.

« Sas-!

— Tais-toi, usuratonkachi, tout le monde va t'entendre. », le coupe-t-il en lui tenant la main pour l'aider à entrer dans la chambre.

Naruto était un garçon de son âge tout à fait différent de lui, si bien que Sasuke se surprenait parfois à l'observer comme une bête de laboratoire.

Ses cheveux blonds n'étaient jamais disciplinés, et ses iris bleu azur contrastaient d'une manière presque touchante avec les siennes, plus sombres. D'étranges lignes décoraient ses joues : bien que Sasuke ne lui ai jamais demandé d'où venaient-elles, il était persuadé qu'il s'agissait d'une sorte de tatouage.

A chacune de leur rencontre, il remarquait que ses vêtements étaient soit sales, soit en mauvais état, soit les deux à la fois ; et aujourd'hui ne faisait pas exception. Mais Sasuke ne le lui reprochait jamais. Au départ, il pensait qu'il abîmait ses vêtements en escaladant le balcon de sa chambre, et Sasuke se sentait responsable, mais il apprit plus tard que Naruto n'avait simplement pas les moyens de s'offrir régulièrement de nouveaux vêtements, si bien qu'il portait souvent les mêmes et les usait plus rapidement.

Sasuke lui avait proposé de prendre quelques pièces de sa garde-robe, mais Naruto s'était moqué de ses goûts vestimentaires et Sasuke ne lui proposa plus rien d'autre depuis.

Les deux garçons venaient de mondes totalement opposés et qui ne devaient en aucun cas se croiser. Pourtant, une curiosité partagée les poussait à se côtoyer, à comparer leurs modes de vie, ce qu'ils mangeaient, les jeux auxquels chacun jouait, à se moquer ou à se jalouser l'un l'autre.

Sasuke écoutait avec attention les aventures de Naruto, objectivement tout à fait banales mais qui, aux yeux de ce petit garçon confiné dans sa chambre, étaient passionnantes. Ce soir-là, Naruto lui avait détaillé sa course-poursuite avec l'épicier qui vivait près de chez lui : il lui avait volé un sachet de pommes et quelques clémentines glissées dans ses poches.

Sasuke mémorisait chaque détail de ses aventures : les noms des rues et des magasins devant lesquels il passait, ce que chacun vendait, les noms des villageois qu'il mentionnait parfois, où ils vivaient, si bien qu'avec le temps, Sasuke s'était construit sa petite carte mentale de Konoha.

Naruto était sa porte ouverte sur le monde : à travers ses yeux bleu azur, il avait l'impression de pouvoir toucher lui-même les pommes que Naruto avait piquées, de courir dans les rues du village et sentir le vent caresser ses joues, de respirer la poussière du sol en trébuchant, de contempler le coucher de soleil que Naruto lui promettait sans cesse d'aller voir avec lui. Il avait l'impression de vivre ; hors de sa cage ; loin de cette vie.

Le blondinet sortit de ses poches deux belles clémentines et en tendit une à son ami, tout fier de son trésor de guerre. Sasuke le remercia d'un rapide sourire et l'éplucha lentement de ses doigts fins. Certes c'était un fruit qu'il avait l'occasion de manger tous les jours, mais il s'agissait surtout d'un cadeau qu'un ami lui avait fait. Naruto avait déjà fini de décortiquer le fruit et savourait la pulpe fraîche et juteuse de la clémentine.

« Tu sais, Sasuke, dit-il entre deux quartiers de fruit, dès que tu seras guéri, je t'emmènerai à la plage. »

Sa mâchoire s'immobilisa et il leva lentement les yeux sur le blondinet à sa droite. Ah oui, c'est vrai, il était censé être malade. C'était le prétexte, le meilleur à son sens, qu'il avait choisi pour mettre un terme aux questions incessantes de Naruto qui ne rêvait qu'une seule chose : faire le tour de Konoha, puis du monde avec lui. Le courage lui manquait de lui dire la vérité.

« Et le coucher de soleil ? répondit Sasuke pour dissiper son malaise.

— Ah oui, ça aussi. », acquiesça Naruto avec un grand sourire.

Les murmures des deux garçons se poursuivirent durant une bonne partie de la soirée, tandis que la lune poursuivait sa course dans le ciel. Lorsque Naruto était près de lui, Sasuke oubliait absolument tout de sa vie d'héritier, de ses parents, de son frère, de sa tristesse. Il redevenait un garçon de douze ans.

Cependant, leurs moments ensemble étaient de courte durée.

Tout à coup et sans prévenir, Sasuke plaqua sa main sur la bouche de Naruto, qui lui jeta un regard confus.

« J'ai entendu quelqu'un dans les escaliers. », murmura-t-il.

Naruto écarquilla les yeux et descendit du lit sur la pointe des pieds, piétinant au passage les épluchures de clémentine qu'ils avaient laissé un peu plus tôt.

Personne ne devait savoir que Sasuke côtoyait Naruto : ces visites nocturnes étaient leur petit secret. Le brun ouvrit lentement la fenêtre et fit un signe de la main à Naruto pour qu'il se dépêche. Dehors, le vent soufflait plus fort que tout à l'heure et les grands arbres du jardin se mouvaient comme d'immenses masses noires et gluantes.

Naruto enjamba le rebord de la fenêtre. Le vent faisait danser ses cheveux comme les rayons du soleil qui traversent les nuages. Il se tourna vers Sasuke et malgré les lumières éteintes, ses yeux brillaient.

Il lui tendit son auriculaire.

« Tu es ridicule, Naruto… », marmonna Sasuke en réprimant un sourire.

Il enroula son doigt autour du sien. C'était un rituel chez eux. La promesse silencieuse qu'ils se reverraient, quoi qu'il arrive.

Les lèvres du blond s'étirèrent en un adorable sourire.

« A la prochaine, Sasuke. »

Puis Naruto escalada le balcon et Sasuke attendit d'entendre le bruit de ses pas sur l'herbe avant de fermer la fenêtre.

Il se dépêcha de rejoindre son lit, encore imprégné du parfum de Naruto - un mélange de musc et d'odeur de clémentines. Sasuke s'enfonça sous les couvertures chaudes et le sommeil rejoignit rapidement son esprit plein de merveilleuses images.