Six mois après la trahison de Corazon
Doflamingo n'avait désormais plus aucun doute : Corazon, ou plutôt Rossinante, l'avait bien trahi. Lui, son propre frère de sang, alors qu'il avait été jusqu'à le chercher pour le placer sur le siège du cœur… Enfin il ne pouvait pas dire que ça l'étonnait plus que ça. Il ne lui restait plus qu'à attendre la confirmation de Vergo, alors infiltré au sein de la Marine. Mais celui-ci n'était pas encore parvenu au rang qui lui garantirait l'accès à ce genre d'information. Cela ne l'empêchait pas de faire un rapport hebdomadaire à son estimé chef.
L'escargophone posé sur la table devant le pirate émit ce son si particulier qui indiquait une communication entrante. De son côté, il le savait, Vergo avait posé près de lui l'escargophone blanc qui permettait de brouiller les transmissions. Sans risque d'être écouté par la Marine, Doflamingo décrocha.
- « Joker » j'écoute.
- C'est moi, Joker. Tu te souviens de ton expédition il y a six mois ?
Le pirate fronça légèrement les sourcils. Il s'en souvenait parfaitement, et les dossiers récupérés au laboratoire trônaient toujours dans son bureau. Depuis qu'il était bien moins harcelé par la Marine, il avait eu le temps de s'y pencher plus en profondeur. Les informations trouvées étaient intéressantes, mais sans scientifique digne de ce nom pour les exploiter, il savait qu'il ne pourrait rien en tirer.
- Je me souviens, mais je ne comprends pas pourquoi tu remets ça sur le tapis. A moins que tu aies trouvé des infos sur le projet, là où tu es ?
- Non, je doute d'y avoir accès avant le rang d'Amiral, Joker. En revanche, je suis tombé sur… enfin tu vas voir par toi-même. Branche le fax.
Doflamingo n'aimait pas beaucoup qu'on lui donne des ordres d'habitude, mais Vergo l'avait suffisamment intrigué pour qu'il s'exécute. L'appareil se mit en route, et une photo s'imprima sous ses yeux, qui s'écarquillèrent derrière ses lunettes de soleil. Il réussit néanmoins à garder un timbre relativement impassible, les doigts crispés sur le papier.
- Je veux que tu me racontes tout ce que tu sais.
**Flashback
Une semaine auparavant
Le navire du vice-amiral Garp était rentré de mission avec plusieurs jours d'avance, ce qui avait suscité une certaine animation au QG de la marine. Lorsque le grand homme aux cheveux et à la barbe grisonnants descendit sur le pont, il fut accueilli par l'amiral en chef en personne, son grand ami Sengoku. Les deux hommes se serrèrent la main, puis Garp se tourna pour faire face à la passerelle qui reliait son navire au quai.
- On l'a trouvé dérivant sur une barque, commentait le héros de la Marine alors que son second descendait, tenant par la main une fillette d'environ 12 ans.
Elle leva les yeux vers Sengoku et le dévisagea sans ciller. L'amiral en chef tiqua en voyant les pupilles se colorer de la même couleur que sa chevelure, un joli rouge profond.
- Mon dieu, souffla-t-il sans réprimer un frisson d'horreur. Alors ce projet était bien réel. Crois-moi, Garp, si j'en avais eu connaissance, jamais je ne…
- Allons je le sais bien, Sengoku ! le coupa Garp en lui filant une tape amicale dans le dos. Ceci dit, ce n'est peut-être pas l'endroit rêvé pour en discuter, non ?
- Oui tu as raison. Allons dans mon bureau.
Ce fut tout ce que Vergo, alors posté non loin, put entendre de la conversation entre les deux hommes. Désormais trop loin, il se contenta d'observer la gamine qui suivait les gradés. Un détail sur lequel il n'arrivait pas à remettre la main ne cessait de venir le titiller, insaisissable. Il ne lui revint en mémoire qu'à la deuxième rencontre.
Alors qu'il se rendait aux dortoirs, en passant devant la porte de l'infirmerie, il vit de nouveau l'enfant. Prise en charge par l'infirmière, surveillée par deux soldats, elle restait muette à toute tentative de lui arracher un son. L'infirmière finit par lâcher un soupir, se redressant avant de s'adresser à un des soldats près de la porte.
- Apparemment, elle ne fait confiance à personne. Je suppose que c'est dû à un traumatisme. Vous savez d'où elle vient ?
- On l'a récupéré sur North Blue, lui répondit l'homme. Le vice-amiral Garp tient à l'amener sur East Blue dans les prochains jours, il estime qu'elle y sera plus en sécurité.
- C'est vrai que vu les pirates de North Blue, il vaut mieux… marmonna la femme en retournant vers son bureau.
L'évocation de la mer où sévissait Doflamingo fut l'élément déclencheur qui débloqua les souvenirs de Vergo. Six mois auparavant, environ, le jeune maître avait évoqué son expédition semi-fructueuse sur une île abritant un projet secret et avorté du gouvernement.
Dans l'espoir d'en apprendre plus, le pirate infiltré resta à quelques pas de la porte semi-ouverte. Si quelqu'un venait à le surprendre, il dirait juste qu'il devait se rendre à l'infirmerie mais, qu'en voyant les autres soldats, il s'était dit qu'il devait sagement attendre son tour à l'extérieur. Pour plus de réalisme, il osa même s'entailler profondément le bras avec un petit couteau, sans se soucier que la blessure gouttait sur le sol et qu'il lui faudrait nettoyer plus tard. Son audace fut récompensée.
Par l'entrebâillement de la porte, il vit un des deux soldats reculer précipitamment en laissant échapper un juron. Le remue-ménage à l'intérieur de la pièce lui apprit que l'enfant s'était approchée de lui, sans doute sans mauvaise intention, mais son geste avait provoqué la panique du Marine et la colère de l'infirmière quant à la réaction de l'homme.
- Non mais allez-y, traitez-la comme une pestiférée tant que vous y êtes !
- On ne sait pas d'où elle vient, oh ! Elle n'est certainement pas humaine ! Et si elle avait des maladies, hein ?
- Ce n'est pas parce qu'elle est légèrement différente d'un humain lambda qu'il faut la traiter comme ça ! Vous ne réagiriez pas de la même façon face à des géants, pourtant ce ne sont pas des humains non plus !
- Mais... tenta de protester le soldat avant de se faire abruptement couper la parole.
- Ça suffit ! Cette enfant vient très certainement d'une île de la Mer de tous les périls. Peut-être même du Nouveau monde. Ça ne fait pas d'elle...
- Les habitants du Nouveau monde sont des monstres !
Un bruit sourd plus tard, Vergo vit le corps du soldat s'affaisser, une énorme bosse sur le crâne, alors qu'un microscope s'écrasait au sol.
- SORTEZ DE MON INFIRMERIE, IMMEDIATEMENT !
Pour ne pas subir le même sort que son compagnon, le second soldat se saisit de son camarade inanimé et le tira précipitamment dehors, sans même se rendre compte de la présence de Vergo dans le couloir. Celui-ci avait pris soin de se coller au mur afin de passer inaperçu le plus possible. Une fois les deux Marines disparus, il reprit tranquillement sa place.
Un petit rire jaillit de la pièce, ce qui arracha une exclamation de surprise à l'infirmière.
- Mais tu peux parler !
- Bah oui.
Vergo en déduit rapidement que la nouvelle voix appartenait à la fillette. Il s'approcha discrètement et jeta un regard dans la pièce.
- Mais pourquoi tu n'as rien dit jusqu'à présent ? Lui demanda l'infirmière, alors accroupie devant sa petite patiente.
La fille secoua la tête, le regard sombre et les poings serrés.
- Les hommes ici sont méchants. Ils veulent toujours du mal aux gens comme moi. Je ne les aime pas.
La femme laissa échapper un soupir, mais elle n'eut pas le coeur à la contredire. Elle se redressa et lui ébouriffa gentiment les cheveux.
- Tu veux bien me dire ton nom, alors ?
L'enfant la fixa un instant, puis un sourire qui n'exprimait aucune joie se dessina sur ses lèvres.
- Je m'appelle Resha. Mais les gens comme vous s'obstinent à m'appeler la « Red Witch ».
**Fin du flashback
Doflamingo prit le temps de réfléchir à ce qu'il venait d'apprendre. Il aurait pu croire à une autre gamine si celle-ci ne s'était pas elle-même désignée sous le nom du projet qu'il avait découvert à North Blue. Pourtant, il en était sûr, il avait abattu le cobaye d'une balle en plein cœur. Même en admettant que Corazon lui ait menti et ait senti un pouls, elle avait été abandonnée dans un environnement qui aurait dû provoquer sa mort, surtout après une telle blessure. A moins que...
A moins qu'il se soit trompé du tout au tout. Il avait supposé en premier lieu que le cobaye régénérait de ses blessures, mais si au contraire, elle ne faisait que « renaître » à chaque fois ? La première fois aurait pu être imputée au fruit de la résurrection, mais la seconde ?
Le pirate se leva et commença à faire les cent pas devant le regard scrutateur de l'escargophone. Une veine palpitait sur son front, signe d'une colère noire qui ne demandait qu'à éclater. Mais cette fois-ci, il ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même. Il avait eu la possibilité de mettre la main sur un être qui aurait pu réaliser son plus grand rêve, et il l'avait laissé partir, sans même prendre la peine de se fier à son intuition première. Il fallait qu'il corrige cette erreur, et vite.
- Vergo, il va falloir que tu trouves un moyen de m'amener la fille.
- Impossible, Joker.
Doflamingo s'immobilisa, tournant lentement la tête vers l'escargophone. Même sans le voir, son subordonné dut sentir qu'il avait prononcé le mot interdit, car il se dépêcha de se justifier.
- Elle s'est échappée deux jours après son arrivée. Un petit navire a disparu, elle a du le voler. On a fait l'inventaire à la base, et il manquait des vêtements chauds et de la nourriture.
- Des vêtements chauds ? Réfléchit tout haut le pirate. Du genre qu'on porte sur une mer particulièrement froide ?
- Oui... Joker, il y a des chances qu'elle ait repris le chemin de North Blue. Mais pourquoi, ça je l'ignore.
- Je vois... Je te remercie, Vergo. Recontacte-moi si tu as du nouveau.
Sans plus de formalités, Doflamingo raccrocha l'escargophone et sortit rapidement de son bureau. Il avait des ordres à donner.
Le jour de la mort de Corazon
Law sut dès le moment où sa voix parvint de nouveau à ses oreilles que Corazon était bel et bien mort. Ses pleurs redoublèrent, heureusement couverts par le bruit des canons que tirait le navire ennemi. Personne ne fit attention à la petite silhouette blanche qui s'éloignait dans la neige, pas même Doflamingo, qui devait à jamais ignorer qu'il était passé à deux doigts de son rêve le plus fou.
Lorsqu'il fut assez loin pour ne plus être vu des pirates, qui se battaient toujours à proximité de l'île, Law se laissa tomber sur un rocher face à la mer. Il n'avait plus la force de se battre en ce moment, plus rien n'avait d'importance. L'homme qu'il avait longtemps admiré ne voyait en lui qu'un sacrifice à sa gloire, et le premier à avoir éprouvé une réelle compassion pour lui était mort pour le sauver. Il baissa les yeux sur ses mains rongées par la maladie et étouffa un nouveau sanglot. Peu à peu, sa tristesse se transformait en rage et en haine contre cet être qui lui avait volé toutes ses illusions.
Un petit bruit de pas devant lui le fit brusquement relever la tête, le corps tendu, prêt à défendre chèrement sa peau. La surprise à la vue de la fille aux cheveux rouges lui coupa toute envie de se battre, et il resta à l'observer, bouche bée. Elle-même le dévisageait avec méfiance, se rappelant sans doute qu'il faisait partie du groupe du grand homme au manteau rose.
Un long moment s'écoula dans le silence le plus pesant, sans qu'aucun des enfants n'ose prononcer un mot ou bouger un muscle. Enfin, rassemblant tout son courage, Law finit par lever lentement les mains en l'air, signe qu'il ne lui voulait aucun mal.
- Si tu veux te venger, vas-y. Je comprendrai.
Elle fronça les sourcils, puis baissa les poings, ne manifestant aucune envie de lui taper dessus. Enfin, elle s'adressa à lui, d'une voix un peu enrouée à force d'être si peu utilisée.
- Je cherche le grand homme au manteau noir.
Law tiqua à cette évocation de Corazon, et les larmes manquèrent de lui monter de nouveau aux yeux. Il les ravala par fierté, refusant de pleurer devant quelqu'un, surtout une fille.
- Tu lui veux quoi ? demanda-t-il d'un ton plus sec qu'il ne l'aurait voulu.
- Le remercier, répondit-elle sans hésiter un seul instant. Il m'a sauvé, sur cette île.
Ainsi, Law ne s'était pas trompé, il avait bien vu Corazon s'adresser à elle après que Doflamingo lui ait tiré dessus. Son admiration pour son sauveur ne fit qu'augmenter, de même que les regrets de l'avoir perdu. Il baissa la tête et renifla, avant d'indiquer une direction de la main.
- Il est là-bas. Mais il est mort. Je suis désolé.
La fillette eut un petit sursaut, avant de s'approcher tout naturellement de Law. Il voulut protester mais ne put l'empêcher lorsqu'elle passa ses bras autour de lui, le serrant contre elle de toutes ses petites forces. Il se rendit compte qu'elle tremblait et comprit qu'elle aussi éprouvait une peine immense à cette nouvelle.
Un nouveau bruit d'explosion tira Law de sa torpeur. Se redressant vivement, il lança un coup d'œil inquiet dans son dos, là où se déroulait la bataille navale. De là où il se trouvait, il pouvait apercevoir le navire de Doflamingo, toujours en prise avec les Marines. Dans le feu de l'action, il supposait que les pirates ne les repèreraient pas, mais il refusait de tout risquer sur un coup du sort.
La fillette avait suivi son regard et tiqué en apercevant la proue en forme de flamant rose. Sans hésiter, elle attrapa la main de Law et le tira vers une petite crique, où attendait un petit navire portant le symbole de la Marine. Sans écouter ses protestations, elle poussa le garçon sur le pont.
- Il faut que tu t'en ailles avec, lui dit-elle d'un ton autoritaire, avant de tourner les talons.
Surpris, il tendit le bras vers elle pour tenter de la retenir.
- Eh attends ! Viens toi aussi !
Elle repoussa sa main tendue, plongeant son regard dans le sien.
- Toi, tu attires la chance. Si tu pars maintenant, ils ne te retrouveront pas. Moi je vais rejoindre les Marines.
- Pourquoi ? souffla-t-il, la voix tremblante. Ils ne sont pas… Ils t'ont créée, c'est ça ?!
La fillette lui lança un regard amusé, un petit sourire aux lèvres. C'était bien la première fois que Law voyait des yeux s'éclairer à ce point. Durant un instant, il oublia tout sentiment de peine et se surprit à sourire aussi.
- Je m'appelle Resha, et je peux t'assurer que j'ai une famille aussi. Mais si je veux les retrouver, je dois juste… Enfin c'est un peu compliqué.
Passant la main autour de son cou, elle en décrocha un collier sur lequel étaient suspendus deux pendentifs. Elle en décrocha un en forme de tigre, apparemment en argent, et lui tendit.
- Tiens, c'est très important pour moi. Tant que tu l'auras, on finira forcément par se retrouver. Et si jamais un jour tu croises quelqu'un qui porte la même chose, montre-le-lui. Ça m'aidera.
- Mais pourquoi tu ne viens pas avec moi ? demanda Law tout en se saisissant du pendentif avec précaution, avant de lever un regard interrogateur vers la fillette.
Elle soupira, se tournant vers l'intérieur de l'île.
- Parce que l'homme au manteau noir m'a sauvé… mais en partant, quand il est tombé, un de mes colliers s'est pris dans les plumes. Et je n'ai rien pu dire vu que je ne pouvais pas bouger, sinon on me capturait !
Law manqua d'éclater de rire, mais se retint. La situation ne s'y prêtait pas, même si la légendaire maladresse de Corazon avait une nouvelle fois provoqué l'improbable. Il finit par se caler sur le banc à côté du gouvernail du petit bateau et laissa échapper un soupir à son tour.
- Très bien, vas-y. Moi je partirai pas tant que les Marines n'auront pas débarqué. Si jamais tu changes d'avis…
Elle hocha la tête et lui adressa un dernier signe de la main avant de s'éloigner dans la neige. Il ne put s'empêcher de la suivre du regard, se redressant avant qu'elle ne disparaisse derrière une butte pour lui crier.
- Au fait, moi c'est Trafalgar Law !
Un petit rire lui répondit. Rassuré, il se laissa de nouveau aller sur le banc, le petit pendentif bien en sécurité dans le creux de son poing serré.
Doflamingo laissa échapper un grognement agacé en découpant un énième boulet envoyé par la Marine. Tomber sur Tsuru alors qu'il aurait pu se lancer à la poursuite du navire des Marines et récupérer Law, le ciel était vraiment contre lui ! Comme si ça ne suffisait pas de devoir exécuter son propre frère… Décidément, il valait encore mieux battre en retraite le plus vite possible.
Lançant un dernier regard à l'île qui servait de tombeau au défunt Corazon, il eut un sursaut en apercevant au loin une silhouette lancée à toute allure sur le chemin que lui et ses hommes avaient emprunté, quelques temps auparavant. Osant un regard par-dessus ses lunettes, il aperçut la chevelure rouge et sut que ses yeux ne lui jouaient pas des tours. Un hurlement de rage s'échappa de sa poitrine, alors que sa deuxième cible de ces six derniers mois disparaissait derrière un bosquet d'arbres.
- Quoi, qu'est-ce qui se passe Doffy ?! s'exclama Diamante, effrayé par la colère soudaine de son capitaine.
- La gamine, elle est sur cette île ! Trouvez-moi un moyen de la récupérer, immédiatement !
Mais bien sûr, ils ne pouvaient rien faire tant qu'ils étaient sous le feu nourri des canons ennemis. Le cœur rempli de haine, Doflamingo dut se résoudre à voir l'île s'éloigner peu à peu, jusqu'à disparaître complètement à l'horizon. Il le savait, lorsque enfin il aurait la chance d'y revenir, la fillette serait sans doute partie depuis longtemps…
