Chapitre 1
Edwin Jones avait toujours eu un faible pour les mauvais garçons. Ceux qui exhalaient une aura énigmatique attisant sa curiosité maladive et la poussaient à commettre mille impairs. Elle ne vivait que pour ressentir ce frisson d'excitation qui bouillonnait dans ses veines lorsqu'elle se savait proche du point de non-retour. C'était grisant. Et stupide. Elle le regrettait à présent. L'étau se refermait sur elle.
Ses jambes emprisonnées dans des collants provocants étaient parcourues de spasmes nerveux. Elle continuait cependant d'avancer comme on le lui avait intimé, jusqu'à la gigantesque porte qui se trouvait à l'extrémité de la pièce circulaire où elle avait été introduite à son arrivée. Il lui semblait pourtant que, plus elle pressait le pas, plus les battants de la porte s'éloignaient. Elle avait le sentiment qu'on se jouait d'elle.
Un bruit quasiment inaudible l'immobilisa au centre de la pièce. Elle retint sa respiration, le cœur battant à tout rompre. Un parfum de menace flottait dans l'atmosphère. Ses yeux s'affolèrent, cherchant un endroit où se poser, le danger à détecter, sans grand résultat.
— Anxieuse, Jones ?
La voix glaciale qui résonna dans son dos la fit sursauter. Elle déglutit bruyamment et se retourna pour découvrir un magnifique jeune homme qui avançait d'une démarche féline dans sa direction. Ses tremblements cessèrent lorsqu'elle reconnut le visage du jeune homme. Une vague de soulagement déferla dans sa poitrine. C'était lui. Et si lui était là, cela signifiait qu'elle était en sécurité. Elle tendit la main, comme pour effleurer le visage de son interlocuteur.
— Je n'ai pas peur, dit-elle enfin, d'une voix qu'elle espérait assurée.
— Bien sûr que non. Après tout, tu n'as aucune raison d'avoir peur, Jones.
Il avait comblé la distance qui les séparait en l'espace de quelques pas souples, et rivait à présent ses yeux sur ceux de la jeune femme vacillante. Un léger sourire se dessina sur ses lèvres. Elle se mordilla l'intérieur de la bouche, troublée par l'apparence séduisante du jeune homme. Il l'avait charmée au premier regard et, depuis, il ne se passait pas une journée sans qu'elle ne pense à lui. Peut-être allait-il enfin l'inviter à passer du temps en sa compagnie ?
— C'est chez vous, ici ?
Sa voix résonna sous le dôme en verre, se répercutant en échos dans la pièce déserte. Il éclata de rire avant de glisser un doigt sous le menton de la jeune femme pour la forcer à lui rendre son regard brûlant.
— Je suis partout chez moi, très chère.
Edwin risqua un sourire, même si elle n'était pas certaine de comprendre où il voulait en venir. Les mains du jeune homme descendirent sur sa nuque avant d'effleurer ses épaules où elles jouèrent avec les bretelles de sa robe. Edwin s'empourpra lorsqu'il déposa ses lèvres sur sa clavicule afin d'en goûter la peau. Elle ferma les yeux, en attente d'autres caresses, et entrouvrit les lèvres dans l'espoir qu'il les embrasse à son tour. Il n'en fit rien, se contentant de replacer sagement les lanières de sa robe sur ses épaules, l'air ennuyé.
— Quel dommage, Jones, quel dommage…
— Qu'est-ce qui est dommage ? demanda la jeune femme, confuse.
— Nous aurions pu être heureux, tous les deux.
— Il est encore temps, hoqueta-t-elle en s'agrippant aux épaules de son interlocuteur.
— Non, soupira-t-il en secouant la tête.
Il la scruta intensément et dégaina sa baguette magique qu'il pointa sur les mains de la jeune femme. Celle-ci fronça les sourcils puis étouffa un cri en voyant des liens infrangibles enchaîner ses poignets. Le séduisant jeune homme qui lui faisait face n'avait plus rien d'attirant. Il la fixait comme un prédateur regarde une proie, avec délectation. Des larmes embuèrent les yeux d'Edwyn quand le jeune homme dirigea son arme vers sa gorge.
— S'il-vous-plaît, supplia-t-elle d'une voix brisée. S'il-vous-plaît… laissez-moi… je n'ai rien fait… je peux encore vous être utile, n'est-ce pas ?
— J'y compte bien, sinon tout cela – il les désigna d'un vague geste de la main – serait un gâchis phénoménal.
— S'il-vous-plaît…
— Inutile de geindre, Jones. Un destin merveilleux t'attend.
Il y eut un éclair de lumière foudroyant et Edwyn Jones perdit connaissance, s'effondrant sur le sol comme une poupée de chiffon.
*.*.*
Londres, trois mois après la visite de Corinna MacSilver au manoir de James Sirius Potter.
Masqué derrière un arrêt de bus crasseux, il ne perdait pas une miette du spectacle qui se déroulait à quelques pas de sa cachette. Une femme trapue aux allures de gorille distribuait des tracts colorés dans la rue, braillant à tout va. L'averse qui s'abattait sur Londres ne semblait pas la déranger outre mesure car elle s'acharnait à vouloir poursuivre les passants qui, quant à eux, couraient pour échapper aux trombes d'eau déferlant au-dessus de leurs têtes. Elle portait un imperméable jaune vif hideux, qui, selon James, reflétait un mauvais goût incontestable. Ses gestes impérieux trahissaient une colère tout autant perceptible au travers des paroles fulminantes qui jaillissaient sans discontinuer de sa bouche.
— Ils sont partout ! beuglait-t-elle en agitant ses prospectus détrempés. Le Ministère nous cache des choses ! Des monstres, mesdames, mesdemoiselles, messieurs, se camouflent parmi nous ! Ce sont eux qu'il nous faut abattre, pour notre survie personnelle ! Rejoignez le mouvement de défense et luttons ensemble contre les créatures maléfiques qui ont envahi nos villes !
James étouffa un rire moqueur, enfonça son feutre sur sa tête et se débarrassa de la cape d'invisibilité qui le protégeait des regards indiscrets. Il savait que ce qu'il s'apprêtait à faire mettrait MacSilver dans une rage folle, mais il lui paraissait impensable de ne pas se saisir de l'occasion pour récolter des informations. Il annula le sortilège d'imperméabilité qu'il avait mis en place pour se protéger de la pluie avant de rejoindre la femme qui gesticulait furieusement sur le trottoir, non sans oublier d'enjamber une flaque d'eau lui barrant la route.
— … des abominations de la nature !
— Je vous prie de m'excuser, madame, fit James en parvenant à sa hauteur. Pourriez-vous m'expliquer l'objet de vos propos ?
La femme aux allures de gorille le regarda par-dessous ses sourcils broussailleux, comme pour s'assurer qu'il ne se moquait pas d'elle. James entreprit de conférer à son visage – magiquement métamorphosé – une expression candide vraisemblable. Ses efforts ne furent pas vains car les traits grossiers de son interlocutrice se détendirent, laissant deviner un sourire. Elle lui tendit un tract.
— Madeleine Wart, se présenta-t-elle. Figurez-vous que pendant plus de dix ans, j'ai travaillé au Ministère, jeune homme. J'étais la secrétaire personnelle de chacun des Premiers Ministres qui se sont succédé ces dernières années. Je préparais le café et je m'occupais du courrier dans la plus grande discrétion. Dix ans, c'est suffisamment long pour percevoir des bruits de couloir, vous ne croyez pas ?
— Certainement.
— Eh bien je n'ai pas seulement entendu, j'ai aussi vu.
Ses yeux roulèrent dans leurs orbites tandis qu'elle hochait la tête d'un air consterné.
— Vu quoi ? s'enquit James d'une voix badine.
— L'un d'entre eux… un monstre !
— Un monstre ?
— Oui. Ça s'est passé un soir d'été caniculaire, il y a environ deux ans. J'étais installée à mon bureau où je passais un coup de téléphone pour l'un des représentants du gouvernement selon les ordres de mon patron quand, soudain, un feu s'est déclenché comme par magie dans la cheminée, où il n'y avait ni bois, ni allumettes ou quoi que ce soit susceptible de s'embraser. Ce n'était pas n'importe quel feu, ajouta-t-elle après un court silence destiné à rendre son récit plus palpitant, non, les flammes étaient vertes. Vertes, jeune homme. Avez-vous déjà vu un feu de cette couleur ? Moi non. Mais je peux vous dire que c'était loin d'être la chose la plus étrange qui me soit arrivée de la soirée car un homme est sorti de ces flammes sans la moindre trace de brûlure sur ces habits.
— Vraiment ?
— Mais ce n'est pas tout ! Il m'a demandé d'aller chercher Rufus, comme s'il était parfaitement normal de surgir dans une cheminée et d'appeler le Premier Ministre par son prénom !
— Et ensuite ?
— J'ai pris peur. Je lui ai lancé un vase japonais d'une valeur inestimable à la tête. Il a sorti un bâton de la poche de son costume saugrenu et l'a immobilisé en plein vol plané. Pas de morceaux brisés, rien. Il l'a ensuite envoyé se poser sur un buffet et m'a redemandé d'appeler le Premier Ministre. « C'est urgent », a-t-il dit. « Des Moldus ont été attaqués par des sorciers ». C'est là que j'ai compris que cet homme était un… un monstre ! Et lorsque le Premier Ministre est rentré dans la pièce, il l'a salué comme s'il était un vieil ami. Il m'a dit de ne pas m'en faire parce que cet individu était « le dirigeant du monde magique ».
Elle éclata d'un rire amer, s'éventant avec ses prospectus d'un air halluciné.
— Evidemment, je suis partie dès que possible mais j'en avais suffisamment entendu pour comprendre que nous autres, humains, nous étions en danger, et je n'ai jamais repris mon poste au Ministère. Du reste, personne ne m'a jamais recontactée pour savoir ce que je devenais. Mon mari, qui travaille à la morgue, m'a fourni un certificat de décès au cas où l'autre timbré soit sur ma piste. Après quoi, j'ai rencontré des gens qui connaissaient l'existence de ces créatures dangereuses. Ils m'ont appris des choses terrifiantes, ajouta-t-elle d'une voix lugubre. Des choses à vous rendre fou. Si ça vous intéresse, vous n'aurez qu'à assister à l'une de nos réunions… tenez, je vais vous écrire le lieu du rendez-vous au dos de votre papier. Ne le montrez à personne, surtout.
— « 21 Lost Road », lut James d'un ton détaché.
— Tout à fait.
Elle tapota le torse du jeune homme qui eut un mouvement de recul dont elle ne s'aperçut pas.
— Vous rendez-vous compte, jeune homme, que ces créatures malfaisantes pourraient vous surprendre n'importe où ? Elles sont comme vous et moi ! Peut-être même en faites-vous partie !
— Oh non, s'exclama James. Ça ne risque pas.
*.*.*
Le fauteuil capitonné dans lequel il avait pris place était parfaitement inconfortable. Mais ce qui le dérangeait le plus, c'était le regard pénétrant que la directrice de l'Organisation Secrète Sorcière lui réservait. Ses yeux paraissaient capables de déloger le moindre secret niché dans son esprit, ce qui n'était guère agréable, estimait Stanislas Folk. Embarrassé, il s'obligea à n'en rien laisser voir. Il venait tout juste d'être recruté, ce n'était pas le moment de flancher, encore moins face à Corinna MacSilver en personne.
— Monsieur Potter ne devrait plus tarder, à présent, lui dit-elle d'un ton neutre en jetant un coup d'œil au miroir magique cloué sur l'un des murs de son bureau.
La surface brillante de l'objet ne reflétait pas le décor spartiate de la pièce mais le hall d'entrée du bunker dans lequel se trouvaient les quartiers des services secrets magiques. Les dires de la sorcière se vérifièrent la seconde suivante. Stanislas Folk se raidit en entendant toquer à la porte de MacSilver. La vieille femme pointa sa baguette magique sur la serrure pour laisser passer le nouveau venu.
Stanislas Folk se serait attendu à voir apparaître un tout autre homme, dans l'embrasure de la porte. Le jeune homme nonchalamment appuyé contre le cadre en bois était d'une beauté surnaturelle. Ses yeux noirs pétillaient d'une lueur inquiétante, presque moqueuse, et ses lèvres bien dessinées formaient un rictus railleur à l'image du reste de son expression. Des cheveux sombres auréolaient son visage fantomatique, presque aussi foncés que ses vêtements. Il portait une veste de costume Moldu noire et un pantalon assorti, ce qui lui donnait l'air d'un gentleman échappé d'une autre époque. Il inclina légèrement la tête sans lui décerner un coup d'œil, se contentant de fixer la directrice de l'OSS d'un air ennuyé.
— Corinna, la salua-t-il d'une voix mielleuse. Vous vouliez me voir ?
— MacSilver, Potter, le corrigea-t-elle abruptement. Asseyez-vous, je vous prie. Je vous présente Stanislas Folk, notre nouvelle recrue tout juste sortie du circuit d'entraînement.
Stanislas se raidit sur sa chaise lorsque les yeux glacés de Potter effleurèrent la cicatrice qui barrait sa joue droite. Le brun le regardait sans le voir, imperturbable. Nulle expression autre que l'ennui n'animait son visage tranchant.
— Enchanté, dit-il en tendant une main ferme à Potter.
Celui-ci la contempla sans bouger si bien que Stanislas laissa mollement retomber sa main sur ses genoux, penaud. MacSilver reprit la parole d'une voix atone.
— Notre informateur vient de me dire que vous avez trouvé le lieu de réunion des Moldus anti-sorciers, Potter.
— En effet. L'adresse et la date du prochain rendez-vous.
Il laissa retomber sa tête contre le dossier de son propre siège, coinçant une pipe entre ses lèvres. Stanislas le regarda faire, déconcerté. On lui avait dit que Potter était un meurtrier, mais il ne le pensait pas discourtois.
— Je vous ai déjà interdit de fumer dans mon bureau, Monsieur Potter.
Un sifflement sarcastique lui répondit. MacSilver soupira avant de jeter un regard en coin à Stanislas, muet dans son fauteuil.
— Monsieur Folk viendra avec vous.
— Je travaille mieux seul.
— Cette mission est risquée, Potter. Vous aurez besoin d'aide. Et cela formera Folk.
— Je ne pense pas qu'il ait particulièrement envie de m'accompagner non plus, lâcha Potter d'une voix moqueuse. Ou le cran nécessaire pour affronter ce qui se prépare.
Stanislas frémit d'indignation. Le ton de Potter indiquait clairement qu'il n'avait pas foi en ses capacités. Il le sous-estimait grandement.
— Demain, vous passerez des tests ensemble. En attendant, je souhaite que vous regagniez vos appartements sans discuter.
Elle se leva, mettant fin à l'entrevue. Stanislas sauta sur ses pieds, pressé de retrouver le confort de sa nouvelle chambre installée dans l'un des couloirs de l'établissement. Potter, quant à lui, souffla un nuage de fumée opaque aux effluves enivrants à la tête du jeune homme. Ils sortirent du bureau sans parler, Stanislas jouant nerveusement avec sa baguette magique, Potter les mains dans les poches, les yeux mi-clos. Ils firent à peine quelques pas dans le corridor désert avant que Potter ne pointe lestement sa baguette magique sur sa gorge et le coince contre le mur. Stanislas planta à son tour sa baguette dans le torse de son collègue, furieux. Ils se jaugèrent du regard.
— J'ai vu ta photo dans la Gazette du Sorcier, déclara Potter d'un ton doucereux. Stanislas Folk, dix-neuf ans, renvoyé du département des Aurors après avoir provoqué la mort de l'un de ses collègues.
— C'était un accident, cracha Stanislas. Ton dossier n'est pas plus reluisant que le mien !
— Quel dossier ? répondit Potter en arquant un sourcil angélique.
— Tu as tué ta propre sœur.
Un éclair de colère traversa le regard d'obsidienne de son interlocuteur. Il fut si bref que Stanislas crut l'avoir rêvé.
— Mon casier judiciaire est vide, Folk, répliqua négligemment Potter en se penchant si près que leurs nez se touchaient presque.
— Parce que MacSilver a usé de son pouvoir auprès du Magenmagot pour l'effacer… ça ne change rien au fait que tu sois un meurtrier.
— Quel agent ne l'est pas ? rit Potter.
Stanislas ne sut que répondre. Qui, en effet, parmi les agents de l'OSS, pouvait se vanter de n'avoir jamais tué personne ? C'était inconcevable. La mort faisait partie de leur métier, MacSilver le lui avait clairement annoncé lorsqu'elle était venue le trouver après son renvoi du Ministère de la Magie. Visiblement satisfait de lui avoir cloué le bec, Potter relâcha son emprise et s'éloigna d'un pas flegmatique, sans plus lui prêter d'attention. Une jolie demoiselle qui paraissait perdue le salua d'un hochement de menton poli. Stanislas crut se souvenir de l'avoir déjà croisée dans les allées du Ministère de la Magie mais ne parvint pas à mettre un nom sur son visage. Quelque chose d'assez commun… enfin, cela n'avait aucune importance, bien sûr.
Il emboîta le pas à Potter et alla s'enfermer dans sa chambre, l'esprit encombré de pensées assassinées à l'égard de son futur partenaire.
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