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Tête de fouine l'examina, puis cria quelque chose en Allemand, qu'Elena ne comprit pas. Ce qu'elle comprit, en revanche, c'est que ça allait très mal pour elle, comme le confirma le sac en toile qu'on lui abattit sur la tête, et l'odeur du chloroforme près de son visage. Après quoi, elle perdit conscience et sombra dans le noir.
Boston, Darya Sovrano
La chambre était plongée dans un silence de plomb, seulement percé par le bip régulier des machines et par la respiration calme des deux femmes présentes. La plus âgée rédigeait quelque chose sur un petit carnet à spirale, l'air très concentrée. Elle était assise sur une chaise en métal branlante, près du grand lit d'hôpital dans lequel reposait celle qui devait visiblement être sa fille, partageant les mêmes cheveux flamboyants. De temps à autre, elle détachait son regard de son carnet pour jeter un œil à cette dernière, puis, constatant encore une fois une totale absence de réaction, soupirait puis se détournait, à nouveau absorbée par ce qu'elle écrivait.
Les jours passèrent ainsi pendant plus de six mois. Sofiya Sovrano arrivait vers 17 heures, restait auprès de sa fille pendant quelques heures, soupirait, partait, puis revenait le lendemain, et soupirait encore. Elle remplit d'innombrables petits carnets durant toutes ses visites, se demandant anxieusement si sa petite fille se réveillerait un jour.
Darya Sovrano était dans le coma depuis six mois. Après une expérience ratée sur la téléportation qui avait détruit la totalité de l'aile ouest de SpaceLab, ainsi qu'une bonne partie des os de la jeune femme, elle avait sombré dans l'inconscience. Ainsi, elle ne savait pas qu'elle avait été licenciée, ni que sa mère, avec qui elle entretenait des relations conflictuelles, se comportait de manière maternelle avec elle pour la première fois depuis vingt-quatre ans, ni même qu'à plusieurs milliers de kilomètres de là, son expérience avait eu des résultats imprévisibles.
Serbie, Belgrade, Elena Milosevic
Toute sa vie, Elena avait eu la poisse. Pas la poisse du genre, je gagne jamais au loto et je tombe toujours sur la caisse dont la file est la plus lente. Non, plutôt la poisse du genre Maman Alcoolique et Papa Inexistant, fugue a 12 ans, maison de redressement pour mineur à 16, et SDF sans aucune perspective d'avenir à 25. Pas qu'elle soit stupide ou en manque de bonne volonté. Au contraire. Elle s'était toujours illustrée dans toutes les familles d'accueil et les établissements pour « enfants difficiles » comme quelqu'un de particulièrement malin, avec une grande volonté de se sortir de sa situation. Seulement voilà, quand t'es un gamin sans argent, sans famille digne de ce nom, et dont l'éducation la plus poussée remonte à l'école primaire, l'égalité des chances, on peut se la mettre là où je pense. Le boulot le plus qualifié qu'elle avait réussi à dégotter, c'était serveuse dans un bistrot, dans un quartier peu fréquentable, où les clients empestaient la vodka à 8h du matin et vous mettaient la main aux fesses à intervalles réguliers.
Tout ça pour dire que les situations merdiques, elle connaissait. Mais là, c'était plus de la malchance. Non, à ce pont, ça devait carrément être une malédiction. Elle avait dû être un serial killer dévoreur d'enfants dans une autre vie, et elle était à présent punie pour ça, par je ne sais quelle puissance supérieure. C'était ce qu'elle se disait quand elle était réveillée par le bruit de quelqu'un cognant violement contre les barreaux d'une cage avec une matraque, tous les jours depuis six mois.
En effet, après sa rencontre avec tête de fouine et le sac noir chloroformé TM , Elena s'était réveillée dans une cage en métal, sur un sol humide et froid. Personne n'avait daigné lui expliquer ce qu'elle faisait là, mais elle subissait tous les jours le même rituel. La Truie, ainsi qu'elle avait gentiment surnommé la femme épaisse à faciès rougeau qui la réveillait et lui donnait ses repas, tapait contre ses barreaux vers ce qu'elle estimait être 5 heures. Puis après un petit déjeuner dont elle préférait ignorer la composition, on l'amenait dans une grande salle en verre, chauffée (l'un de ses seuls plaisirs de la journée), et Binocle la sanglait sur une chaise en métal revêtue de cuir. Binocle, c'était celui qu'elle supposait être le chercheur en chef. Petit, rachitique, avec trois poils sur le caillou, des lunettes rondes en cul de bouteille et une voix zeuzeutante, il n'avait clairement rien pour lui. Heureusement qu'il ne lui parlait pas beaucoup, parce qu'entre son défaut de prononciation et son fort accent allemand, Elena ne comprenait qu'un mot sur trente.
Pendant ses journées, Binocle passait son temps à lui injecter des trucs dans le bras, qui pouvaient avoir divers effets : Rien, fourmillement, vomissement, fièvre, tremblement, arrêt cardiaques, et autres choses bien sympathiques. De temps à autre, tête de fouine venait leur rendre visite, seul ou avec des copains eux aussi en costume de Penguin. Du peu qu'elle avait réussi à comprendre, Elena servait de cobaye pour créer un super soldat, plus fort que Captain America ou que le soldat de l'hiver, ce qui ne l'aidait pas beaucoup, car elle n'avait aucune idée de qui il s'agissait. Puis, le soir, la Truie la raccompagnait dans sa cellule, lui donnait à manger puis partait, la laissant avec pour seule compagnie, une machine étrange qu'ils récupérée dans le laboratoire du scientifique beau gosse, Novak Machin-Chose. Visiblement, l'endroit dans lequel ils étaient n'était pas très grand, s'ils devaient entreposer un truc aussi important au même endroit qu'un cobaye dont il jugeait l'existence aussi importante que celle d'un ver de terre.
La machine se composait de deux grands tubes en métal, reliés à une sorte de générateur. Comme c'était la seule chose dans son environnement proche qui n'était ni un mur, ni des barreaux, elle passait son temps à l'observer, à scruter chacun des fils qui sortaient des tubes, comme si ils pouvaient lui apprendre un moyen de sortir d'ici. Mais non, la machine restait totalement inanimée. Enfin, ce fut le cas… jusqu'au 184 eme jour.
Ce jour-là, elle scrutait encore la machine, couchée sur le côté, a même le sol, dans sa cellule glacée. Elle comptait les secondes, seule chose qui lui permettait de conserver une échelle de temps dans cet enfer de béton.
Vers la 3128 eme seconde, elle entendit un grésillement. Puis un autre, plus fort. Silence. La jeune femme se redressa prudemment, scrutant la machine d'un air méfiant.
Soudain, un arc d'énergie pure éclata entre le fils qui reliait les deux tubes ensembles, provoquant une gerbe d'étincelles et une détonation. Un bruit assourdissant envahit la pièce, la détonation résonnant contre les murs en métal. Elena avait l'impression qu'on lui pulvérisait le crâne à coup de bombe nucléaire, et elle sentit un liquide chaud couler le long de son cou, en dessous des oreilles. De l'autre côté de la porte en métal qui la séparait du laboratoire de Binocle, elle entendit des pas précipités, mais étouffé, comme si elle était dans une bulle. Les pas accélérèrent, mais ils n'eurent jamais le temps d'atteindre la porte, car une explosion d'énergie violette pulvérisa la pièce.
Boston, Darya Sovrano
Tout était blanc. Sur des kilomètres et des kilomètres, tout ce qu'elle distinguait, c'était du blanc. Pas même un sol, ou des murs bien définis. Juste une immensité de blanc sans début ni fin.
Si pour la plupart des gens auraient trouvé cet endroit paisible, calme, à l'abri de toute inquiétude, ce ne fut pas le cas de Darya.
Au contraire. Elle qui aimait les certitudes, les faits, les statistiques, les choses démontrables, voilà qu'elle dérivait dans un monde sans fondement. Pas un bruit, pas une silhouette. Rien. Que du vide à perte de vue.
Elle commençait à paniquer. Sérieusement. Elle avait toujours été du genre à tout analyser, tout décortiqué. S'il y avait quelque chose à analyser, si elle pouvait réfléchir, c'était la preuve qu'elle était vivante, qu'elle existait. Toute sa vie, la jeune femme n'avait jamais réussi à comprendre les autres, à savoir quoi dire ou quoi faire dans une situation sociale. La seule chose qu'elle comprenait, qui avait un sens pour elle, c'était la science, la logique. Mais rien de logique ne comportait un grand vide blanc.
A mesure qu'elle s'enfonçait dans l'immensité autour d'elle, elle sentait des bouffées de terreur monter en elle. Ses mains se mirent à trembler et… Non, il fallait qu'elle fasse face. Arrête d'agir comme un enfant, et trouve une solution au problème, se dit-elle. Tu réfléchis, donc tu es encore en vie. Si tu réfléchis, tu existes encore. Hors tout est rationnel dans le monde. Il y a toujours une explication. Alors calme toi et trouve la solution au problème. Elle s'agenouilla, et pris une grande inspiration, fermant les yeux. Allez ma vielle. C'est une bonne vielle démarche scientifique. Problème, hypothèse, protocole, observation, conclusion. Rien de plus simple. T'as fait ça toute ta vie. Rien de plus simple. Rien de plus…
« -Хеј, постоји неко ?»
Ohé, il y a quelqu'un ?
Surprise, Darya se releva d'un coup, et pivota en direction de la voix. C'était une voix de femme, assez jeune, visiblement inquiète. Si ses maigres souvenirs de la langue ne la trompaient pas, elle parlait serbe.
Bien qu'elle n'ait jamais apprécié la compagnie d'autrui, Darya préférait tout de même se précipiter en direction de la voix que rester seule. Ainsi elle se mit à courir, la gorge trop sèche pour répondre à la femme inconnue.
Celle-ci répéta encore une fois son cri.
Enfin, Darya fini par distinguer une silhouette, qui se précisa à mesure qu'elle approchait. Le fait de voir quelque chose d'autre que du vide lui fit pratiquement mal aux yeux. L'autre jeune femme sembla l'apercevoir, car elle commença à se diriger dans sa direction.
Son interlocutrice était assez petite, pas plus d'un mètre soixante-cinq. Ses longs cheveux châtains était remplit de nœuds, et ses yeux bleus étaient cernés. Tout dans son apparence évoquait la captivité. De nombreuses éraflures lui parcouraient les bras et le dos de ses mains était couvert de croutes de sang et de plaies mal cicatrisées. Sa peau était très pale, comme si elle n'avait pas vu le soleil depuis plusieurs mois et ses lèvres étaient très gercées. Elle s'arrêta a quelque pas de Darya, les sourcils froncés, comme si elle la reconnaissait mais ne souvenait plus d'où elle l'avait vue.
« -Qui es-tu ? demanda Darya, après avoir fini son inspection »
Lieu inconnu, Elena Milosevic
« -Qui es-tu ? »
La jeune femme qui lui faisait face avait parlé d'une voix calme, presque froide. Elena reconnu de l'anglais, mais comme elle ne parlait pas la langue, elle n'en comprit pas le sens. Elle commença à s'inquiéter, le ton de son interlocutrice n'étant pas forcément rassurant, et commença à faire un pas en arrière. En plus, elle lui rappelait quelqu'un, mais elle n'arrivait pas à se souvenir de qui.
L'inconnue était grande. Beaucoup plus qu'elle. Elle ne devait pas être loin du mètre quatre-vingt. Mais ce n'était pas ce qui la marquait le plus. Non, ce qui la marquait le plus, c'était ses yeux. Des yeux vert doré, avec une lueur d'intelligence logée au fond. Mais où avait-elle déjà vu ces yeux ?
La jeune femme lui adressa un sourire incertain, comme si elle pensait un millier de chose à la fois, et qu'elle ne savait pas vraiment pourquoi elle souriait, mais qu'elle savait qu'il fallait le faire. Et c'est là qu'Elena comprit qui elle lui rappelait. Ce même sourire, ces mêmes yeux. Elle lui rappelait Novak Truc-muche !
« -како те зовем ? demanda Elena»
Comment tu t'appelles ?
La jeune femme en face d'elle fronça les sourcils, resta silencieuse un moment, ouvrant et fermant la bouche comme si elle ne savait pas quoi répondre. Puis après une courte inspiration, elle répondit d'une voix éraillée, comme si elle n'avait pas parlé depuis longtemps.
« -Моје име је Дарја Соврано. А ви? »
Je m'appelle Darya Sovrano. Et toi ?
Le ton était hésitant, et Elena comprit que son interlocutrice ne devait pas avoir parlé serbe depuis longtemps. Sovrano…c'est le nom de Novak Machin truc non ?
Elle l'aurait bien questionnée tout de suite sur la question, mais elle jugea plus important de trouver un moyen de sortir du néant blanc infernal en premier.
(NDA : l'auteure ne parlant pas serbe et ayant la flemme de faire des copier-coller de Google trad. , je laisse en français, mais elles parlent en serbe.)
« -Je m'appelle Elena Milosevic, répondit elle prudemment. Tu as une idée de où on est ?
-J'ai une hypothèse, mais j'aurais besoins que tu me dises comment tu es arrivée ici pour la confirmer, répliqua Darya, toujours d'un ton monocorde. »
En temps normal, Elena aurait refusé tout net de se confier à une étrangère, surtout aussi louche qu'elle. Mais là, franchement, elle était épuisée, elle n'avait qu'une envie, comprendre ce qui se passait. De plus, la jeune femme aux yeux verts semblait être du genre à savoir plein de chose, elle pouvait le sentir dans sa manière de parler, beaucoup plus protocolaire, et dans sa manière de se comporter. Et puis, résoudre des énigmes, c'était pas trop son truc, à elle. Elle était plutôt du genre à agir d'abord et réfléchir ensuite. Alors, elle lui raconta sa capture, la captivité, et tout le reste, en omettant avec soin de mentionner Novak Sovrano. Quand elle arriva à la partie sur la machine étrange, les yeux de Darya s'écarquillèrent de surprise.
« -Deux grands tubes métalliques ? Reliés à une batterie ?
-Oui, c'est ça. Et d'un coup, ils ont explosés. Après, plus rien, et je me suis réveillée ici. »
Sur ces mots, Darya resta silencieuse, une grimace de concentration sur le visage.
« -C'est pour ça que ça n'a pas fonctionné, marmonna-t-elle, si il y en avait un autre, le champ a été perturbé, au lieu de rester concentré. J'aurais dû le prévoir dans mon algorithme, je suis vraiment stupide. J'aurai du l'inclure dans les sources d'erreurs et…
-Ohè, de quoi tu parles là ? Questionna Elana d'un ton pressant.
Surprise par son intervention, Darya releva les yeux vers la brune, comme si elle venait juste de se souvenir de son existence.
-La machine que tu as vue… j'en ai construit une autre semblable. Tu vois je travaille sur un projet de téléportation et…je travaille en tant que chercheuse pour une société de haute technologie, précisa-t-elle en voyant l'air interrogateur de la jeune serbe. Enfin, bref, j'ai voulu faire un test avec la machine, mais elle a explosé. D'après ce que tu me raconte, il semblerait qu'au lieu de communiquer avec le tube auquel elle était reliée, ma machine ait communiqué avec la tienne. Ce qui pourrait expliquer pourquoi on peut communiquer, alors que nous sommes à des kilomètres de distance l'une de l'autre. Peut-être qu'au lieu de transporter le stylo, la machine a en quelque sorte connectée nos esprits, tenta-t-elle d'expliquer.
-Alors…tu penses qu'on est morte ? Demanda Elena, inquiète.
Darya secoua la tête.
-Non, je pense plutôt que nous sommes dans une sorte de coma et…Tu entends ça ? s'interrompit-elle.
-Entendre quoi ?
-Des..Des sorte de bipements… et… des gens qui parlent ?
-J'entends rien du tout moi. Tu es sure que tout… »
Mais Elena n'eut pas le temps de finir sa question que Darya disparut, comme envolée.
Boston, Darya Sovrano
Sa tête lui faisait mal. En fait, tout son corps lui faisait mal. Elle entendait des voix murmurer, dont une était étrangement familière. Elle tenta d'ouvrir les yeux, sans succès. On aurait dit que ses paupières étaient soudées entre elles. Elle tenta une nouvelle fois et fut éblouie par la lumière.
Plissant les yeux, elle tourna la tête en direction des voix. Elle aperçut un homme en blouse blanche, qui parlait à une femme aux longs cheveux auburn, avec un léger accent russe.
« -Maman ? Croassa Darya d'une voix rauque. »
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Voila voila, c'est tout pour le chapitre 2 ! j'espère que vous avez aimé
