Le réveil fut difficile. Dès qu'Uruha fut sorti de l'inconscience du sommeil, les pénibles pensées l'envahirent : la soirée qui s'annonçait, les choses qu'il allait devoir subir par ce vieux type… Il essaya de se rendormir pour ne pas penser, mais en vain… Il angoissait déjà trop… Le lit si chaud cette nuit était à présent glacé. Kai n'était plus là. Il avait laissé un mot sur la table de nuit :
« Uruha, tu n'as pas l'air d'aller bien ces temps-ci… Est-ce qu'il est arrivé quelque chose ? Je suis désolé de ne pas être plus présent pour toi. Je travaille beaucoup tu sais. Mais, si tu veux me parler… Tu peux… Il y a des sushis dans le frigo, je t'en ai préparé parce que je sais que tu adores ça. Courage Uruha ! A ce soir. Kai »
C'est d'un pas traînant qu'il se dirigea vers la salle d'eau. L'image que lui renvoyait le miroir n'était plus celle d'il y a quelques années : celle d'un garçon rayonnant, souriant. Maintenant c'était plutôt l'apparence d'un garçon au teint blafard, aux yeux cernés par la fatigue, l'air morose. Uruha ne reconnaissait plus cette personne qu'il avait en face de lui. Celle-là même qui le regardait avec tant de désespoir, tant de tristesse.
La douche lui fit du bien, le détendit un peu mais malgré tout l'inquiétude persistait.
Pendant les heures qui le séparaient du rendez vous fatidique, il resta devant la télévision à fumer cigarette sur cigarette pour faire passer le stress mais plus la trotteuse défilait, plus sa gorge se nouait. Il ne cessait de tapoter nerveusement sur la télécommande, cherchant désespérément un programme pour se changer les idées. Sur la table basse, jonchaient encore les restes du repas de Kai qu'il eût bien du mal à avaler. Et 20h30 sonna.
Il jeta un dernier coup d'œil derrière lui avant de quitter l'appartement si chaleureux.
OoOoOoOoO
Reita était là, appuyé contre une Chevrolet rouge criard, devant la vieille bâtisse de métal. Une cigarette à la main, il afficha un large sourire vicieux lorsqu'il aperçu Uruha au coin de la rue. Celui-ci était dans un état d'angoisse tel qu'il en avait des palpitations.
- Bonsoir Takeshima ! C'est bien, tu es à l'heure ! Prêt pour ta folle nuit avec Monsieur Kabayama ?
- R… Reita… Je crois que je vais pas pouvoir… Je…
- T'a pas le choix ! Monte dans la bagnole !
Uruha prit place sans dire un mot de plus et la voiture démarra aussitôt dans un grand vrombissement. Les rues éclairées de Tokyo défilaient à une allure folle. Uruha déposa sa tête contre la vitre et ferma les yeux pour essayer de trouver l'apaisement, tandis que Reita lui donnait les dernières directives pour la soirée imminente.
- Bien évidemment tu ne parles de rien à Kabayama qui pourrait éveiller ses soupçons. Tu es sensé bosser pour un proxénète du nom de Murasaki. C'est comme ça qu'il se fait appeler. Lui et Kabayama ne se connaissent pas personnellement, donc il ne pourra pas vérifier que tu es bien dans son réseau.
Quelques minutes plus tard, Reita gara la Chevrolet non loin d'un imposant building haut de plus d'une centaine d'étages. Lorsqu'il s'aperçut qu'ils étaient arrivés à destination, Uruha eut des hauts le cœur. La panique monta encore d'un cran et ses yeux s'embrumèrent.
- Hé oh ! Takeshima ! Tu va quand même pas me faire un malaise, là !
Uruha, en sueurs, se contenta de déglutir pour unique réponse, incapable à présent de parler. Reita, exaspéré, soupira en fouillant dans la boîte à gants et y ressortit un petit flacon contenant une dizaine de minuscules cachets blancs. Une fois ouvert, il le tendit à Uruha.
- Vas-y prends.
- Qu… qu'est ce que c'est ? articula-t-il difficilement.
- Un p'tit stimulant !
- N… Non ça ira, dit-il en détournant la tête.
- Tu le gobes ou bien tu préfères que je le pile et que je te l'injecte ?
- Je… te jure que ça va aller, j'ai pas besoin de ça.
- Tu dis encore une fois « non » et je te l'injecte de force !
Uruha baissa la tête en signe d'abandon. Il attrapa un des cachets et le mit dans la bouche. Pensant qu'il pourrait sûrement leurrer Reita. Uruha fit mine d'avaler le comprimé mais Reita, méfiant, garda un œil attentif sur lui pour s'assurer qu'il ne le recrache pas discrètement. La drogue commençait à fondre lentement laissant sur son palais un atroce goût de sel et de chlore. Il n'eut alors d'autre choix que de l'avaler.
- D'ici une petite demi heure tu te sentiras nettement mieux et tu me remercieras… Bon dépêchons ! Les fringues sont sur la banquette arrière, enfile-les. Je t'ai aussi pris un grand manteau pour que tu puisses passer la réception sans… te faire éjecter direct, rigola-t-il.
Pendant qu'Uruha essayait tant bien que mal d'enfiler les vêtements dans l'habitacle confiné, Reita lui montra un plan de la chambre d'hôtel. Il pointa du doigt un rectangle qui représentait vraisemblablement un meuble.
- Ici, c'est une commode, tu vois elle est juste à côté du lit. Le sac que je vais te donner, tu le poseras sur cette commode. Il y a la caméra dedans, donc veille à ce qu'il soit bien en place. Moi je reste ici, dans la voiture, avec l'ordinateur pour surveiller que tout se déroule comme prévu. Et bien évidemment, il ne doit pas t'enlever le haut, alors débrouille-toi comme tu peux, sinon c'est fichu ! Ok ? C'est la chambre 738. Retiens bien le numéro. Voila je pense t'avoir tout dit… Ah non ! J'oubliais ! Kabayama va te payer la coquette somme de 80 000 yens. C'est pour toi, tu peux tout garder. Je suis gentil, hein ?
Uruha ne répondit pas tant il éprouvait de la haine face à ce garçon abject. « Tu parles d'une gentillesse ! ». Il était fin prêt. Il enfila le long manteau en daim blanc, s'empara du sac en cuir noir et quitta la voiture. Mais avant de fermer la portière, Reita lui fourra dans la main quelques petits sachets aux différentes couleurs.
- Tiens, prend ! Il a le SIDA.
Uruha crut un instant qu'il allait s'écrouler lorsqu'il entendit cela mais, dans un effort surnaturel, il parvint à se ressaisir, croisa les bras sur le manteau pour dissimuler la tenue et se précipita vers l'hôtel tant le froid faisait rage dehors. Une grande bouffée d'air chaud l'envahit lorsqu'il pénétra dans le hall. Cet hôtel était gigantesque et il ne put s'empêcher de rester là, penaud devant les marbres, les dorures, les statues, les gigantesques colonnes… Ici régnait luxe et art dans leur paroxysme. Une voix l'arracha soudainement à ses rêveries.
- Mademoiselle ? Puis-je vous aider ?
Uruha, déconcerté, regarda le réceptionniste avec de grands yeux ébahit. « Mademoiselle » ? Aussitôt, l'homme prit conscience de son erreur et se confondit en excuses et grands mouvements du buste d'avant en arrière. Uruha s'éclaircit la gorge.
- Je… je viens rentre visite à Mr Kabayama. Chambre 738.
- Permettez- moi de vous y mener.
- Ca… Ca ira merci…
- A votre guise. L'ascenseur est sur votre gauche. C'est au 7ème étage. Je vous prie de bien vouloir excuser une dernière fois ma maladresse.
L'employé s'inclina encore plus bas jusqu'à ce qu'Uruha disparaisse dans l'ascenseur.
Les étages défilaient et bientôt le 7ème sonna. Les portes métalliques s'ouvrirent. Uruha trembla lorsqu'il aperçu juste devant lui le numéro fatidique. Un moment d'hésitation et il franchit le seuil. Deux petits coups fébriles sur la porte et celle-ci s'ouvrit sur Kabayama qui dévisagea Uruha sans dire un mot.
- Je… C'est monsieur Murasaki qui m'envoie … bafouilla t-il, au bord du malaise.
- Entre !
Le vieil homme semblait encore plus décharné que sur la photo. Fripé, fluet et vêtu d'un costard bleu marine. Il ne cessait d'éponger son front qui ruisselait de sueur, avec un mouchoir, tout en marmonnant. Rapidement, il alla verrouiller la porte de la chambre et son expression auparavant oppressée finit par disparaître lorsqu'il détailla Uruha de la tête aux pieds.
- Eh bien… On ne m'a pas menti sur la marchandise… Parfait, parfait…
Uruha quant à lui, était tétanisé et n'osa pas croiser le regard de Kabayama. Se sentant comme ce bétail qu'on envoie aux abattoirs, il se contenta de rester là, tête baissée, les poings serrés sur les anses du sac.
- Tu vas rester encore longtemps planté là ? s'écria t-il subitement.
- Je… euh… pardon…
- Enlève ton manteau et va sur le lit.
Le garçon déglutit nerveusement et aperçu la commode dont lui avait parlé Reita. Il se remémora alors les consignes que celui-ci lui avait données et déposa le sac sur le meuble en prenant soin de bien le positionner. Il jeta un coup d'œil au minuscule trou derrière lequel se trouvait la caméra. Sans conteste, Reita devait l'observer comme un voyeur sadique qui se délecte de la souffrance d'autrui. Colère et désespoir se mélangèrent lorsqu'il s'assit sur le grand lit après s'être débarrassé du manteau. Uruha priait silencieusement pour que quelque chose survienne… N'importe quoi qui puisse le sauver du supplice auquel il allait être contraint. Il osa un coup d'œil sur Kabayama : celui-ci semblait être en extase. Il le fixait : dans ses yeux, une lueur semblable à celle d'un féroce animal près à se jeter sur sa proie. C'était un regard pervers, un regard empli de brutalité. Uruha était au bord des larmes lorsque le vieil homme s'approcha de lui.
- Putain ! Ils devraient m'en livrer plus souvent des mecs habillés comme toi !
D'une main, Kabayama lui saisit brusquement les joues, l'obligeant à croiser son regard.
- Pourquoi tu baisses les yeux comme ça ! Je fais peur à voir, c'est ça ?
- N… Non… Je…
Uruha n'eut même pas le temps de finir sa phrase que l'autre l'embrassa de force. Puis il lui agrippa subitement la tignasse et l'obligea à s'allonger. Ses mains flétries glissèrent sans y avoir étés invitées sur les flancs d'Uruha, à même la peau. Celui-ci se tordait de dégoût tant la situation était invivable. Il ferma les yeux et tourna la tête sur le côté pour y dissimuler ses pleurs. Kabayama, lui, comprit que son jeune jouet lui offrait son cou, alors il se mit à le lui lécher en laissant sur son passage un répugnant sillon de bave. Il puait l'alcool, la sueur, mais aussi la perversion, la dépravation. Il se frottait sur Uruha comme un animal en rut. Sa forte respiration émettait des sifflements semblables à ceux d'un serpent. Les doigts à la limite du cadavérique plongèrent tout à coup sous le shorty d'Uruha qui gémit d'affliction. Ses mains agrippées aux draps pour contenir toute rébellion, le supplicié ne pensait désormais plus aux caméras, ni même à Reita qui était derrière toute cette torture inhumaine. Il avait le sentiment de ne plus être une personne mais d'être devenu un vulgaire morceau de viande. Une chose dépourvue de tout esprit. Ce vieil homme qui fouillait sans gêne ses parties intimes, ne violait pas seulement son corps, mais aussi son âme. Du moins ce qu'il en restait… car plus les secondes s'écoulaient, plus celle-ci s'émiettait. Uruha gémit tel un martyr à l'agonie. Kabayama retira sa main fouineuse et lui flanqua une gifle.
- Pourquoi tu chiales au lieu de faire ton boulot, salope ?
Les yeux vitreux, il ne réagit pas ; alors, excédé, Kabayama le retourna sur le ventre. Puis, sans aucune retenue il baissa le short d'Uruha qui fut prit d'un pic d'effroi face aux évènements à venir. Enlevant à la va-vite ses propres vêtements et probablement pressé d'en finir, Kabayama fouilla dans la table de nuit pour y ressortir un tube de lubrifiant. Les yeux avides, rivés sur la croupe d'Uruha, il étala une grande quantité de gel sur son engin amorphe, répugnant et entreprit de se masturber pour lui donner un peu de consistance. Après quelques grognements de contentement, il s'allongea sur lui, affamé, prêt à lui déchirer les entrailles. La peur d'Uruha atteignit son sommet… Dans un geste de panique incontrôlé semblable à un instinct de survie, il bondit à l'autre bout du lit. Le vieil homme se précipita vers lui mais avant qu'il ai pu avoir une prise sur Uruha, celui-ci l'éjecta par terre. Par chance, le visage de Kabayama cogna contre la commode et il perdit connaissance. Le cœur d'Uruha battait à tout rompre. Il resta là, sur le lit, recroquevillé sur lui-même, totalement tétanisé, inondant les draps de larmes. Tout ça avait été trop pour lui, il ne pouvait pas endurer ça, c'était au-dessus de ses forces. A peine son esprit se remettait-il, que déjà, Uruha repensa à Reita. Pas un moment de répit, la peur lui reprit aussitôt le ventre. Qui sait comment Reita allait réagir… Mal, sans conteste. Il fallait qu'il quitte cette chambre au plus vite. Paniqué à l'idée que Kabayama puisse reprendre connaissance à tout moment, Uruha replaça à la hâte ses vêtements, le manteau et balaya du bras la commode pour attraper le sac dans la volée. Il se précipita vers la porte, la déverrouilla et sortit en trombe.
OoOoOoOoO
Kai fut quelque peu soulagé de ne pas voir débarquer Aoi au restaurant à midi, mais il déchanta vite lorsqu'il le vit passer la porte à 21h. Il soupira et s'empara de son carnet et de son stylo.
- Salut ! Bon, qu'est-ce que tu veux aujourd'hui ?
- Je veux aller boire un verre avec toi !
Kai marqua un arrêt en lançant à Aoi un regard exaspéré.
- Tu vas vraiment me faire ce cinéma tous les jours ?
- Jusqu'à ce que tu acceptes ! Oui.
- Je t'ai dit que j'étais pas intéressé, alors pourquoi tu vas pas chercher un autre mec à emmerder ?
- J'accepte pas vraiment de me faire jeter aussi facilement, tu vois. Sans le vouloir tu m'as lancé un défi.
- T'es taré, ma parole…
- Allez… C'est qu'un petit verre… Je vois pas ce qu'il y a de mal là dedans…
- Bon… Tu commandes ou bien tu t'en vas…
- Ce que t'es triste comme type !
- Raison de plus pour me foutre la paix !
- Donne-moi comme hier, merci.
Cette conversation eut pour effet d'énerver Kai au point qu'il déchargea sa tâche d'aller servir Aoi auprès d'un de ses collègues. Il ne regagna la salle qu'une fois assuré que la note avait été payée et que l'importun avait quitté le restaurant. Plus que quelques heures à tenir et le service serait terminé. Cela faisait deux jours que Kai ne cessait de penser à Uruha, soucieux de l'état morose dans lequel son ami se trouvait. La dernière fois qu'il l'avait rejoint dans son lit, exactement comme les deux dernières nuits, c'était il y a un an lors de l'accident… Pendant des semaines Uruha n'avait cessé de pleurer dans les bras de Kai. S'il n'avait pas été là, Uruha ce serait certainement laissé mourir de faim. Chaque jour il s'était occupé de lui, avait veillé sur ses nuits agitées, assumé toutes ses virées nocturnes qui tournaient souvent à la catastrophe… Et cela fut bénéfique, jusqu'à ces deux derniers jours… Impuissant, il voyait désormais son ami à peine sorti du gouffre, retomber dans d'autres ténèbres dont il ignorait la cause.
Minuit sonna. Le service était terminé. Kai s'extirpa de ses songes pour aller se changer. Comme chaque soir, il était pressé de quitter cet endroit détestable mais il fut surpris de trouver Aoi qui l'attendait sagement dehors.
- Non, mais j'hallucine ! C'est en train de devenir du harcèlement là ! Fiche-moi la paix, tu m'entends ?
- Arrête donc de t'énerver ! Tu dépenses ton énergie pour rien.
Furieux, Kai rapprocha son visage à quelques centimètres de celui d'Aoi et lui parla doucement en articulant plus que de nécessaire.
- Ecoute-moi bien ! Je ne suis pas gay ! Et même si je l'étais, je te trouverais franchement moche ! Donc : je ne veux pas boire un verre avec toi ! Je veux que tu arrêtes de me harceler ! Tu lâches l'affaire ! C'est clair comme ça ?
Aoi qui ne s'attendait guère à ce genre de réaction fut quelque peu stupéfait et n'osa prononcer aucun mot en retour.
- Je prends ça pour un oui ! conclut Kai avant de tourner les talons.
Satisfait et bien déterminé à rentrer chez lui le plus vite possible, il pressa le pas.
- Ton ami… Takeshima Uruha… Tu ferais mieux de le surveiller, lança Aoi.
Kai stoppa net dans sa lancée.
- Pardon ? rétorqua-t-il.
- Il y a quelques petites choses que tu devrais savoir, alors… Maintenant… Est-ce que tu veux bien accepter d'aller boire un verre avec moi demain soir ?
OoOoOoOoO
Tête baissée, Uruha fonçait hors du maudit hôtel. Mais à peine eut-il passé la porte qu'une main lui saisit les cheveux l'arrêtant net dans sa course. Il poussa un cri de douleur.
- Tu crois aller où comme ça, Takeshima ?
- Reita ! Je suis vraiment désolé ! Pardonne- moi ! Je t'en supplie !
L'autre se contenta de tirer Uruha par la tignasse jusqu'à la Chevrolet. Il le flanqua sur la banquette arrière, ferma la portière dans un grand claquement et démarra en trombe. Uruha ne cessa d'implorer le pardon mais en vain, il finit par abandonner face au mutisme de Reita et tomba d'épuisement.
Lorsqu'il reprit connaissance, il se trouvait sur le dos de Reita. Celui-ci montait les escaliers menant à l'office du vieux hangar. Il l'assit sur le bureau et se lança aussitôt dans le démontage de la caméra qu'il portait toujours. Un silence de mort régnait. Et quand, quelques minutes plus tard, Reita eu fini de se débattre avec les branchements, il regarda Uruha, les yeux emplis de colère et le gifla.
- Tu te rends compte de ce que t'as fais ? T'as tout fais foirer ! Imbécile !
Uruha se contenta de le regarder, vide de toute réaction et un sourire béat. Reita le fixa un moment, essayant de déceler ce qui ne tournait pas rond.
- Ne me dis pas que ça fait effet que maintenant ? Je pensais pas t'en avoir donné assez…. T'as une constitution d'éléphant ou quoi ? Là c'est à n'y rien comprendre !
Reita délaissa un instant Uruha, pour se mettre à tourner en rond en marmonnant.
- Putain le patron va me tuer ! J'espère que je vais pouvoir réussir à le faire chanter avec le peu de vidéo que j'ai ! Je suis mort si j'y arrive pas ! Dans tout les cas, faut quand même qu'on s'occupe de Murasaki et…
La sonnerie d'un téléphone portable retentit. Reita déglutit nerveusement avant de décrocher :
- Ouais ?... Oui on a fini… Non, pas vraiment… Il a foiré… Ouais je sais c'est ma faute…Non… C'est bon, je peux quand même le faire… je pense que ça suffira… Oui… Oui…Il faut s'occuper de Murasaki, à l'heure qu'il est, il doit déjà être au courant… Kabayama doit être furieux contre lui… Ce qui nous laisse pas beaucoup de temps avant qu'ils captent que tout ça vient de nous… Ce sera prêt à l'aube… Oui… Je suis vraiment désolé… Je vais régler tout ça… Oui… Oui…
Reita raccrocha et lança un regard assassin vers Uruha. Celui-ci n'avait pas bougé d'un pouce et affichait toujours un large sourire niais. Bouillonnant de rage, Reita le saisit alors par le col.
- Si j'arrive pas à faire chanter Kabayama avec la merde que t'a fait ce soir je risque le yubitsume(1) ! Tu sais ce que c'est hein ? Même si je suis le fils du patron je déroge pas à la règle !
Uruha se contenta de sourire bêtement, les yeux dénués de toute expression.
- Tu sais ce que je t'ai fais prendre tout à l'heure dans la voiture ? C'est de l'ecsta… Ca te rend, comment dire… totalement docile, comme un petit chien. Et le chien que tu es mérite une bonne correction… Hein Takeshima ? Tu la veux ta punition ? Je vais me faire une joie de te la donner ! Et, tu vas aboyer pour en redemander tellement ça va te plaire !
Reita le plaqua sèchement, ventre sur le bureau et d'un geste tout aussi vif, baissa le shorty. Ensuite, il passa une main désireuse sur ces fesses rebondies et les malaxa avec appétit.
- Mmm… déjà quand je les ai vues à la caméra tout à l'heure, elles m'ont donné envie. Mais là c'est encore mieux. J'avoue, je l'enviais le vieux mais maintenant c'est pour moi, ricana t-il.
Reita cracha sur ses propres doigts et les fourra aussitôt en Uruha qui hoqueta, surpris par l'intrusion. Sans prendre le temps le temps de le ménager, Reita agita ses phalanges en tout sens. Uruha balança gauchement un bras en arrière pour tenter de le repousser. Reita riposta aisément : il attrapa de son autre main le bras chancelant et le plaqua sur le bureau. Uruha réitéra son geste en geignant faiblement. L'autre, une fois de plus, le lui replaça sur le bureau. Il recommença encore.
- Couché j'ai dis !
Vidé de toutes ses forces, Uruha sembla abandonner. Son corps était engourdi, sa conscience semblait s'évanouir sous l'effet de la drogue. Satisfait, Reita pu poursuivre son action. Trois doigts étaient à présent introduits. Jugeant que cela était suffisant, il les retira et dégrafa son large pantalon. Cette fois-ci il cracha dans la paume de sa main et étala la salive sur sa verge dont l'état d'excitation était déjà bien avancé.
- Je vais te punir ma belle ! lui chuchota-t-il à l'oreille, vicieux.
Il attrapa d'une main l'épaule d'Uruha et de l'autre, lui claqua les fesses comme de vulgaires morceaux de viande. Uruha se plia brusquement en deux et poussa un long râle : Reita venait de le pénétrer avec une violence inouïe.
- Putain ! Ca rentre comme dans du beurre ! lança Reita.
Trop avide de plaisir, Reita ne perdit pas une seule seconde et se lança aussitôt dans une cadence de violents coups de reins. Uruha reprit immédiatement un peu de contenance et poussa de faibles plaintes à chaque allée et venue. Le corps ankylosé, il réussit à s'agripper au bureau pour ne pas tomber tant les coups qu'il encaissait étaient brutaux. Reita, quant à lui, affichait désormais un sourire de satisfaction, trop heureux de pouvoir enfin décharger ses pulsions animales sur ce garçon enclin à accepter le moindre de ses caprices.
- Mon dieu que t'es bonne, Takeshima ! envoya-t-il haletant déjà.
Désireux d'améliorer sa prise, il s'agrippa aux hanches, les écorchant au passage et lui lança des obscénités, trop fier de son état tout puissant. Les plaintes d'Uruha s'étaient transformées en gémissements, à la stupéfaction de Reita. Il saisit alors sa victime par les cheveux pour lui relever la tête et une fois qu'il put distinguer son visage, il s'aperçu que celui-ci affichait toujours ce large sourire niais mais qu'en plus son front était plissé, sa bouche grande ouverte. C'était sans conteste l'expression de quelqu'un prenant du plaisir. La drogue annihilait toute notion de réalité. Et cette inconscience l'avait rendu entièrement malléable au point qu'il ne réclamait désormais plus qu'assouvissement, au grand bonheur de Reita.
- C'est bon l'ecstasy à ce que je vois !
Il lui lécha l'oreille comme un animal se délecte à l'avance d'une proie qui va être dévorée et dégrafa les jarretelles d'Uruha, lui enlevant ainsi totalement son shorty. Grognant d'impatience, il passa ensuite un bras sous l'une des jambes d'Uruha et la rabattit sur le bureau. Sans conteste la position était meilleure : les cuisses écartées, Reita alla chercher satisfaction encore plus loin. Uruha quant à lui, les mains vigoureusement agrippés au bureau, criait, entraînant involontairement son bourreau à se laisser toujours plus aller. Reita ne s'en fit pas prier. Plus le plaisir montait et plus il enfonçait ses doigts dans les flancs de sa victime qui tremblait, le corps brulant tant le rythme devenait effréné. Mais soudain, Reita se retira. Uruha toujours allongé sur le bureau lança un gémissement de frustration.
- Retourne toi Takeshima ! ordonna-t-il en reprenant son souffle.
L'interpellé mit quelques secondes à comprendre et les bras flageolants, il tenta de se relever, mais en vain. Son corps semblait pratiquement inerte, vidé de toute force. Reita s'énerva et l'étendit lui même sur le dos. Uruha haletait. Son regard inexpressif se posa sur Reita et il geignît de plus belle, faisant savoir le mécontentement qu'il éprouvait face à ce subit arrêt. Le blond rigola : non seulement il pouvait décharger son plaisir égoïste à souhait mais, constater par surcroît qu'Uruha en redemandait le fit littéralement jubiler. Il saisit alors les jambes d'Uruha et les firent s'enrouler autour de ses hanches. Puis, avec ardeur, il le pénétra une nouvelle fois. Aussitôt, Uruha se remit à gémir de contentement. Son excitation s'était matérialisée depuis bien longtemps mais désormais, elle était offerte à la vue de Reita qui ne put s'empêcher d'en sourire. Uruha déposa un bras sur son propre front et osa glisser fébrilement ses doigts sur son entrejambes qui bouillonnait.
- Ah ah ! Petite cochonne ! rigola-t-il en le laissant faire.
Reita exaltait. Une fois de plus, il se lança dans une cadence de frénétiques coups de reins ; accompagnant son plaisir de gémissements rauques. Uruha, le visage à moitié dissimulé, ne put contenir ses désirs plus longtemps : il entreprit de se tripoter. Reita n'objecta pas, bien au contraire. Ses yeux étaient transits par cette posture tellement sulfureuse qu'Uruha lui offrait involontairement. La scène était telle qu'elle lui provoqua des pics de tension à la limite de l'insoutenable. Son envie d'en vouloir toujours plus le poussa à passer une main au creux de ses reins pour le soulever un peu mieux et entrer encore plus profondément en lui. Chaque va-et-vient arrachait à Uruha des cris de jouissance et sa main s'activait désormais sans aucune gène sur son érection grandissante. La bouche grande ouverte, il essayait tant bien que mal de chercher un peu d'air dans toute cette atmosphère de fièvre et de sueur. Reita était infatigable. Plus il sentait qu'Uruha tremblait et plus il s'affairait en lui, avide de l'entendre jouir toujours plus fort. Il expédia négligemment le bras avec lequel Uruha dissimulait son visage et remarqua qu'il était en extase, au bord des larmes. Une idée sadique le prit alors : il stoppa net. Le plaisir cruellement arraché, Uruha se mit aussitôt à pleurnicher, à geindre, à réclamer. Reita s'en délecta.
- Vas-y, supplie-moi ! lui ordonna-t-il, essoufflé et avide de domination.
Uruha réitéra ses plaintes sans pour autant réussir à prononcer un mot. Mais, Reita ne semblait pas enclin à céder si facilement. Alors, la bouche pâteuse, il réussit à marmonner difficilement des paroles malgré tout incompréhensibles.
- Répète ! dit-il en se penchant vers Uruha.
- Mmm… en… core… réclama t-il d'une voix fluette.
- Quoi ?
- En… encore…
- J'entends rien du tout, Takeshima !
- Encore ! arriva t-il enfin à crier, les yeux larmoyants.
- Qu'est-ce que tu veux « encore » ? renchérit Reita, déterminé à faire souffrir son esclave.
- T… Toi…
- Quoi « moi » ? Je suis là… Je comprends pas ce que tu me demandes !
Uruha enserra ses jambes autour des hanches de Reita pour le pousser à reprendre, mais en vain. Celui-ci restait là, le bassin immobile, attendant patiemment qu'Uruha sorte ce qu'il voulait entendre depuis le début.
- Baise-moi ! hurla alors Uruha.
C'était tellement délicieux à ses oreilles que Reita fut parcouru d'une violente décharge. En temps normal Uruha n'aurait jamais demandé une telle chose. Surtout pas à celui qu'il ne considérait que comme un monstre. Mais là, tout son corps, sous l'effet de la drogue, ne réclamait qu'assouvissement. L'envie était tellement insoutenable qu'il aurait été capable de n'importe quelle obscénité pour obtenir satisfaction. D'un bras, Reita envoya alors valser toute la paperasse et grimpa avec une fureur animale sur le bureau. A genoux, il saisit Uruha par les fesses et lui souleva les reins pour entrer d'un coup sec en lui. La cadence effrénée d'avant n'était rien comparée à celle que livrait à présent Reita. A un point tel qu'Uruha dut s'agripper une nouvelle fois au bureau pour ne pas défaillir, tandis que son autre main était toujours plongée dans son entrejambe. Reita lui attrapa les épaules pour avoir une meilleure prise. Cette fois, il allait lui donner ce qu'il avait tant réclamé. Il sentait qu'Uruha tremblait, se tordait et cette main qui s'agitait frénétiquement entre eux. A chaque coup de hanches, il le voyait hurler toujours plus fort.
Uruha lâcha le bureau et s'agrippa d'une main impulsive au flanc de Reita. Tout son être criait grâce. Quelques coups de reins encore et la décharge tant attendue surgit brusquement. Sa main s'affolant sur son érection, Uruha laissa fuser un long râle : tous ses muscles furent pris de contractions. Aussitôt, il se libéra sur son propre ventre en ne cessant de crier d'extase. Sentir Uruha se contracter aussi intensément autour de lui fit passer Reita dans un état second. Son point de non retour avait aussi été atteint. Il s'affaira plus violemment, plus profondément encore, en voulant jusqu'à l'ivresse. Ses doigts se crispèrent, s'enfoncèrent dans la chair encore bouillonnante d'Uruha. Il se déversa dans de petits gémissements saccadés. Et plus il s'épanchait, plus il continuait de le pénétrer sans vergogne. Enfin, lorsque toute tension fut évaporée avec délice, il relâcha sa puissante emprise. Il ne resta là que quelque secondes, hébété, le souffle court avant de reprendre ses esprits et descendre du bureau.
Aussitôt, le dédain envers Uruha reprit. Celui-ci, encore allongé sur le bureau, semblait inerte. La seule manifestation physique était les faibles plaintes qu'il poussait encore.
- Takeshima !
Il se tourna difficilement en gémissant et ouvrit les yeux. Reita lui balança méchamment ses vêtements au visage.
- Dégage !
OoOoOoOoO
Uruha réussit à regagner l'appartement non sans mal. Tous ses membres étaient encore engourdis, mais son esprit, lui, semblait avoir bel et bien repris notion de réalité. Il avait eu peur de trouver Kai à son arrivée et effectivement : il était là, assis sur le canapé, attendant anxieusement le retour de son ami. Uruha fonça vers la salle de bain sans même un regard pour lui. Il ne voulait pas que Kai se doute de quelque chose, qu'il « sente » ce corps abusé, embaumé de perversion. Lorsque le loquet fut verrouillé et l'eau grande ouverte, Uruha s'effondra sur le carrelage glacé. En pleurs, il avait honte. Honte d'avoir pu prendre du plaisir avec cet être abject qui l'avait drogué. Comment avait-il pu le supplier ? Comment avait-il pu faire une chose aussi horrible ? Se laisser faire aussi facilement. Il était devenu pendant une soirée un vulgaire jouet avec lequel on s'amuse et lorsqu'on finit par s'en lasser qu'on envoie balader. Oui, c'était bien cela qu'il avait été. Rien de plus.
Il enleva difficilement ses vêtements. Tous ses membres suppliciés le faisaient atrocement souffrir. Sa peau avait été écorchée par endroits. Il se hissa tant bien que mal sous l'eau apaisante de la douche. La nausée le prit lorsqu'il aperçut ses cuisses encore maculées par la semence de Reita. Entre deux sanglots, Il se mit à frotter vivement pour faire disparaître l'odeur du vice qui s'était comme infiltrée dans chaque pore de sa peau. S'acharnant jusqu'à en avoir mal.
L'eau chaude finit par le calmer un peu. Une serviette autour de la taille, il quitta la salle de bain pour sa chambre et des vêtements propres. Kai l'y attendait.
- Tu ne me dis même plus bonsoir ! lui reprocha-t-il avec une petite moue.
- Excuse-moi, je ne t'avais pas vu…
- T'as fais quoi ce soir ?
Uruha fut parcouru d'effroi. Il ne fallait pas que Kai se doute, alors il fit mine de chercher des vêtements dissimulant ainsi ses expressions qui aurait pu le trahir.
- J'étais chez un copain… dit-il en enfilant un large t-shirt.
- Uruha, je m'inquiète ! T'a pas l'air bien depuis quelques jours !
- Ah bon ? Mais qu'est-ce qui te fait dire ça ? demanda t-il en s'asseyant sur le lit, un sous-vêtement à la main.
- Ben, ça fait deux fois que tu dors avec moi ! Quand tu fais ça c'est que ça va vraiment pas bien, je me trompe ?
- Qu'est-ce qu'il y a de mal à vouloir dormir avec toi, Kai ?
- Arrête de faire comme si de rien n'était ! La dernière fois que t'as dormi avec moi c'est quand ta sœur est morte !
Uruha déglutit et enfila son boxer par-dessous la serviette.
- Je t'assure que là ça va ! lui dit-il dans un grand sourire forcé.
- Ok ! Mais tu sais que si tu as des ennuis, tu peux m'en parler, hein !
- Oui ! Merci Kai ! dit-il en détachant la serviette et en attrapant son nounours.
- Je vais me coucher, je commence tôt demain. Bonne nuit Uruha.
- Dis… Kai…
- Oui ?
- Est… est-ce que… je peux dormir avec toi ?
OoOoOoOoO
Kai avait accepté le rendez vous avec Aoi. Après son service du soir, ils se retrouvèrent donc dans un petit bar du quartier. Aoi semblait plus qu'à l'aise et surtout très fier d'avoir réussi à faire céder Kai. Celui-ci, au contraire, n'avait pas l'air dans son assiette. Cette nuit, Uruha n'avait fait que pleurer dans ses bras. Ce fut seulement au petit matin qu'il avait enfin réussi à s'endormir. Kai se sentait totalement désemparé face à la situation. Incapable de faire la moindre chose pour son ami. C'est justement cela qui l'avait poussé à accepter la proposition d'Aoi. Il devait en savoir plus. Savoir pour aider au mieux son ami.
- Salut Kai. Je suis content que tu sois venu.
- Salut, répondit-il assez sèchement en s'asseyant à la table.
- Est-ce que ça va ?
- Je n'ai pas beaucoup dormi cette nuit.
- Pourquoi ?
- Ca ne te regarde pas !
- Bon, je crois qu'on est parti sur de mauvaises bases… Déjà je tenais à m'excuser pour t'avoir embêté ces deux derniers jours. Tu sais, c'est pas parce que j'aime les hommes que j'ai… forcément des vues sur toi… Je faisais exprès, au restaurant, de te regarder sans cesse. C'en est devenu un jeu tellement c'était amusant de te voir t'énerver. Alors, excuse-moi. Mes intentions ne sont pas mauvaises. Je veux juste te connaître et peut-être pouvoir devenir ton ami… si tu le veux bien. Tu sais les gays eux aussi ont des amis avec qui ils ne couchent pas…
- Moi aussi, je dois m'excuser d'avoir été si froid avec toi. Je suis très stressé en ce moment, lui dit-il quelque peu soulagé par ces révélations.
- Est-ce que ce ne serait pas à cause de ton ami Uruha ?
- Eh bien oui ! avoua t-il, après un temps d'arrêt.
- T'es amoureux de lui ?
Kai lui lança un regard assassin.
- Ah ah ! excuse-moi, je blaguais. Juste histoire de détendre l'atmosphère.
- C'est de très mauvais goût ! C'est mon meilleur ami, on se connait depuis qu'on est tout petit. C'est normal que je sois inquiet pour lui !
- Je comprends. Pardonne-moi. Je voulais juste rigoler un peu.
- C'est pas grave.
Un serveur vint déposer deux bières à leur table.
- Comment ça se fait que tu connais Uruha ? reprit Kai.
- Euh… Comment dire. Je ne le connais que de vue. Mais ça jase beaucoup sur lui au club. Il a un peu une réputation de mec facile… Tu sais, les ragots sont parfois méchants. Et très souvent par jalousie. Cependant, Uruha a l'air d'être un garçon vraiment gentil mais… avec beaucoup de problèmes.
- Je sais. J'essaye de l'aider du mieux que je peux.
- J'ignorais vraiment qu'il avait un ami comme toi. Aussi attentionné. A vrai dire quand je t'ai vu la dernière fois au Maze, j'ai cru que tu étais son nouveau plan cul… Ca m'a étonné qu'il me fasse signe d'approcher.
- D'ailleurs, pourquoi tu n'arrêtais pas de me fixer ?
- A vrai dire, je vois Uruha pratiquement tous les soirs au club, même si je ne lui ai jamais parlé. Et j'ai remarqué qu'il ne draguait pratiquement que des blonds. C'est peut-être la raison pour laquelle il ne m'a jamais adressé la parole ! rigola-t-il. Quoi qu'il en soit, j'ai été donc surpris de te voir avec lui parce que tu es brun. C'est pour ça que j'ai sans doute dû te dévisager sur le coup.
- Ah je comprends mieux ! Excuse-moi… Vraiment. Je me suis trompé sur ton compte. Pour tout te dire. Je vis avec Uruha. Sa vie est très compliquée depuis quelques temps. Alors c'est mieux pour lui de ne pas être seul.
- Tu dois faire des envieux !
- Je t'assure que c'est pas un cadeau de vivre avec lui ! rigola-t-il.
- Qu'est ce qui ne va pas chez lui ? Si ne n'est pas indiscret.
- Eh bien ! il y a un an, sa sœur est décédée et il se sent responsable de sa mort.
- Pourquoi donc ?
- A l'époque, sa sœur était amoureuse d'un yakuza. Un petit jeune qui causait déjà beaucoup de problèmes. Uruha a eu une violente dispute avec elle. Il était inquiet pour elle. Il voulait la protéger. Alors, elle est allée se réfugier chez ce mec. Plus tard dans la même nuit, ils ont décidé de sortir. Il pleuvait, le sol était glissant. La moto a dérapé. Elle est morte sur le coup. Lui a survécu. Ce soir- là, il avait beaucoup bu. C'est donc lui le responsable et maintenant il est en prison. Mais bien évidemment Uruha se sent coupable. S'il ne l'avait pas disputée, peut-être qu'elle ne se serait pas enfuie de la maison et l'accident n'aurait pas eu lieu. Les parents étaient anéantis. Eux aussi n'étaient pas d'accord avec cette relation. Mais ces hypocrites ont préféré se trouver un bouc émissaire en la personne d'Uruha, plutôt que d'admettre leur part de responsabilité dans cette histoire. Sans aucun scrupule, ils l'ont chassé de la maison et c'est moi qui l'ai récupéré. Le seul contact qu'il a maintenant avec sa famille, c'est son autre sœur, qui lui envoie régulièrement de l'argent pour l'aider à remonter la pente.
- Effectivement… Je comprends mieux pourquoi il est dans cet état-là. Il a vraiment de la chance de t'avoir.
- Malgré son problème d'alcool, il avait l'air mieux il n'y a pas si longtemps. Mais là, depuis quelques jours… Il ne va pas bien du tout et il ne veux rien me dire.
- Je pense peut-être savoir pourquoi.
- Je t'en prie, il faut que tu me le dises !
- Eh bien ! il y a deux jours, j'ai vu traîner ton ami dans un quartier plutôt mal famé. Un quartier réputé pour être un point de relai dans la trafic de stupéfiants des yakuzas. C'est le clan Miura Gumi. Et il était en compagnie du fils de l'actuel dirigeant de ce clan. En plus c'est un blond ! Comme par hasard !
- Tu penses qu'il sort avec lui ?
- Non ! Ca m'étonnerait de la part d'un fils de yakuza. Si ça s'apprend, c'est le seppuku(2) direct. Un gay au sein d'un clan, c'est une honte ! Mais qui sait…
- Alors, t'as une idée de la raison pour laquelle il était avec ce type ?
- Ca non, je l'ignore. Tout ce que je peux te dire c'est que ce type est très dangereux. Avoir affaire aux yakuzas c'est jamais bon signe. En général c'est une longue descente aux enfers. Ces types sont des monstres.
Kai ne fut guère rassuré par ces paroles. Il but une longue gorgée de bière pour se ressaisir.
- Qu'est-ce que je pourrais faire pour aider Uruha ? reprit Kai.
- Ben tu sais… Pas grand-chose, s'il ne veut pas te dire quel est le problème.
- Il ne veut pas m'en parler. Il me ment.
- Tu n'as qu'à le suivre ! Peut être que tu en sauras d'avantage.
- C'est pas très bien de faire ça… dit-il un peu hésitant.
- C'est pour son bien, Kai !
- Je vais y réfléchir…
Kai se leva et attrapa son blouson.
- Je suis désolé Aoi, je vais rentrer… Je suis inquiet pour Uruha. Merci pour le verre. Et merci aussi pour ton aide. Je ne sais pas trop quoi faire pour te remercier…
- Alors, laisse-moi te raccompagner. J'ai une voiture. Il est déjà tard et il fait vraiment froid dehors.
- Très bien. Merci.
Le ciel avait été nuageux toute la journée et des flocons commencèrent à tomber durant le trajet. Mais ce beau spectacle qui enchantait Aoi et Kai finit par se transformer très rapidement en une véritable tempête de neige. Surpris par ce soudain déchaînement de la nature, ils réussirent non sans mal à rejoindre l'immeuble de Kai, la voiture roulant au pas. Le vent soufflait rageusement et les flocons s'étaient transformés en d'agressives aiguilles de glace.
- On se croirait au pôle Nord ! s'écria Aoi, en essuyant pour le énième fois, le pare brise recouvert de buée.
- Viens chez moi, Aoi, le temps que ça se calme. C'est vraiment pas prudent de rouler dans ces conditions.
- Je veux bien, merci !
C'est essoufflés et recouverts de neige qu'ils pénétrèrent dans l'appartement douillet. Les membres endoloris par le froid, ils se libérèrent de leurs manteaux dans l'entrée.
- Uruha ? appela Kai à travers l'appartement.
Mais aucune réponse ne se fit entendre.
- Il est pas là ? demanda Aoi.
- J'espère que si.
Kai alla regarder dans les chambres et le trouva là, allongé dans son lit. Il n'en était pas sorti de la journée et semblait dormir paisiblement. Mais, la lumière du couloir le réveilla. Il entrouvrit difficilement les yeux. Kai s'accroupit alors au pied du lit.
- Est-ce que ça va un peu mieux Uruha ? l'interrogea-t-il d'une voix qui se voulait douce et rassurante.
- Un peu… répondit-il faiblement.
- Je vais faire du chocolat chaud, est ce que tu en veux ?
- J'ai… pas très faim…
- Il y a Aoi à la maison là, dit-il en lui caressant le front.
Uruha esquissa un sourire.
- Tu t'es enfin décidé ?
- Non, non, Uruha ! C'est pas ce que tu crois ! s'exclama-t-il en riant, gêné.
- J'vais me lever pour aller lui dire bonjour.
- C'est bon, c'est pas grave. Repose-toi si tu es fatigué.
- Non ça ira, j'ai assez dormi. Faut pas que je reste à rien faire. C'est encore pire sinon…
- Rejoins nous quand tu veux alors.
- Kai…
- Mmm ?
- Merci… de t'occuper de moi avec tant de gentillesse.
- C'est rien, lui sourit-il. T'en fais pas pour ça.
Kai rejoignit son invité et tous deux commencèrent à papoter autour d'une boisson chaude. Aoi disait travailler dans un magasin d'instruments de musique et parla de ses rêves de monter un groupe. L'autre révéla alors que durant ses années de lycée il avait appris la batterie. Mais que malheureusement il n'avait pas pu continuer à partir du moment où il avait commencé à travailler. Aoi en fut agréablement surpris. La discussion finit par embrayer sur les nouveaux groupes de métal à la mode. Kai paraissait être moins hermétique à la présence d'Aoi et semblait même se plaire à discuter ainsi. Uruha les retrouva quelques minutes plus tard. Les vêtements débraillés, il s'était quand même donné la peine d'enfiler un pantalon pour ne pas paraître trop impoli. Ses yeux étaient cernés par la fatigue.
- Le fameux Uruha pas coiffé ! C'est un scoop ! s'écria Aoi en riant.
L'interpellé esquissa un sourire même si le cœur n'y était pas. Kai tenta de faire les présentations avant qu'Uruha ne le coupe dans son élan :
- C'est bon Kai, t'embête pas. On se connaît… Même si on s'est jamais parlé.
- Ca fait bizarre quand même… De se rencontrer que maintenant alors qu'on se voit pratiquement tous les soirs depuis des mois, dit Aoi.
- Oui…
Uruha semblait toujours aussi morose, alors Aoi essaya de le distraire.
- Tu sais qu'à cause toi, hier, on à frôlé une vague de suicide au Maze ?
- Hein ?
- Bah ouais t'es pas venu, alors y'a tous tes prétendants qui étaient effondrés ! C'était drôle à voir franchement. Ils croient tous que tu viens plus parce que t'es casé avec le mec que tu as ramené y a deux jours… En d'autre termes : avec Kai. Le patron m'a même dit que ça faisait 4 mois qu'il avait pas autant servi d'alcool en une soirée. Ils voulaient tous noyer leur chagrin. Tu fais des ravages même quand t'es pas là ! J'avoue, sur ce coup là je t'admire !
- Je savais pas que… j'avais autant de succès… dit-il quelque peu gêné mais cependant flatté. Je sais qu'on dit des choses pas… sympas sur moi aussi…
- C'est vrai… mais au final, regarde ! Quand t'es pas là, ils peuvent pas alimenter leurs potins alors ils dépriment ! Faut que tu reviennes !
- Oui…
- S'il boit, je vais pas être d'accord ! s'interposa Kai.
- T'inquiète pas, je le surveillerai.
Deux heures passèrent durant lesquelles ils discutèrent tout les trois de choses et d'autres. L'atmosphère ne cessait de se détendre entre Kai et Aoi. Mais, Uruha avait l'air toujours aussi mal. Cependant il faisait beaucoup d'efforts pour s'intégrer à la conversation. Aoi jeta discrètement un œil à travers la fenêtre. Il s'approcha ensuite de Kai pour lui chuchoter quelque chose à l'oreille, sous les yeux étonnés d'Uruha. Kai se mit à rire et acquiesça avant de se lever. Enigmatique, il disparut dans la chambre d'Uruha et en ressortit, quelques secondes plus tard, les bras chargés de vêtements chauds.
- Qu'est-ce que tu fais avec mes vêtements ? demanda Uruha, surpris.
- T'occupe ! Enfile-les, répondit Kai en souriant.
Il l'aida à s'emmitoufler dans les épais habits et lorsque ce fut chose faite, il le poussa gentiment vers l'entrée, suivi de très près par Aoi qui s'habillait aussi.
- Mais qu'est-ce que vous faites ? On va où ?
- Pas loin, rigola Kai en se couvrant à son tour.
Ils sortirent de l'appartement et Uruha fut enchanté de découvrir le spectacle merveilleux qui s'offrait à ses yeux. La tempête, à présent terminée, avait laissé sur son passage un épais manteau blanc qui recouvrait toute la ville.
- Ouah… ! Pourquoi vous m'avez pas dit qu'il neigeait ?
Kai conduisit Uruha et Aoi dans le petit square qui se trouvait de l'autre côté de la rue. Le site était méconnaissable. Ce nouveau paysage semblait ravir Uruha mais pas encore au point d'y trouver motif à un sourire.
- Uruha !
Il eut à peine le temps de tourner la tête qu'une boule de neige heurta de plein fouet son visage.
- Mais ahhh…. C'est froid ! T'abuse Kai ! Pourquoi t'as fait ça ?
- Uruha !
Il se retourna et en reçut une seconde. Cette fois de la part d'Aoi.
- Allez ! Défends-toi ! lui lança Kai en envoyant encore un autre missile.
Uruha resta là un moment, confus, essayant de se protéger des deux assaillants qui le bombardaient. Il serra soudainement les poings.
- Bon ! Vous l'aurez voulu ! cria Uruha en s'étalant dans la neige.
Dans de grands mouvements de bras, il rassembla un tas plutôt conséquent de poudreuse qu'il pétrit avant de balancer ses premières boules sur eux. Aoi n'eut pas le temps de réagir : il reçut l'énorme projectile et tomba de tout son long.
- J'étais champion du lancer de boule de neige à l'école primaire ! s'écria Uruha en rigolant.
La revanche fut terrible ! Ca mitraillait désormais de tous les côtés. Parfois, à deux contre un ou bien chacun pour soi. Se prenant au jeu, ils avaient rapidement improvisé des abris pour se mettre à couvert. Les projectiles éclataient en milliers de flocons, tantôt sur eux, tantôt sur les arbres. Les rires et les cris fusaient, comme dans une cour de récréation.
- J'abandonne ! hurla Kai en s'écroulant, épuisé, dans la neige.
La bataille faisait toujours rage entre Aoi et Uruha. Ils évitaient habilement les coups de l'autre. Uruha avait bel et bien quitté son air morose et ressemblait à présent à un bambin en plein jeu. Il affichait un large sourire enfantin et cria victoire lorsqu'Aoi finit par rejoindre Kai dans la poudreuse. Uruha vint aussitôt les narguer, fier de son triomphe.
- C'est bon ! On t'a laissé gagner, renchérit Kai en boudant.
- Ah bon ? J'ai pas eu cette impression ! Surtout quand vous vous êtes ligués contre moi sur la fin ! répliqua Uruha, haletant.
Tous trois étalés dans la neige, hilares, reprenaient leur souffle mais le froid les rattrapait et ils durent se résoudre à rentrer. Kai fut heureux de constater que l'idée d'Aoi avait fonctionné à merveille. Tandis qu'ils regagnaient l'appartement, Uruha ne cessait de plaisanter, de s'agiter comme une puce. Les douleurs souvenirs laissés derrière lui pendant ce temps d'amicale espièglerie, il avait enfin réussi à retrouver le sourire grâce à eux.
- Aoi ? Il est déjà 4h du matin… Tu veux pas dormir ici plutôt ? proposa Kai.
- Euh… non ça ira, je veux pas déranger… répondit-il quelque peu déconcerté par la proposition.
- C'est bon, y a de la place, tu peux dormir dans le lit d'Uruha.
- Mais où est-ce qu'il va dormir alors ?
- Avec moi.
- Hein ? s'exclama Aoi, les yeux grand écarquillés.
- Pourquoi est-ce que j'ai la nette impression qu'en ce moment même tu imagines des trucs pervers ? sourcilla Kai.
- Non ! C'est pas ça ! dit-il en rougissant. C'est que deux gars dans un même lit… Eh bien… en général ça…
- Oui, ça dors !
Tous trois partirent dans un éclat de rire et finirent par aller se coucher, épuisés. Cette nuit-là, Uruha ne versa aucune larme et ne cessa de sourire durant son sommeil sous l'œil rassuré de son ami.
A suivre...
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(1) Yubitsume : Pratique consistant à se couper une phalange et à l'envoyer à son chef en implorant son pardon lorsqu'une « faute » a été commise.
(2) Seppuku : C'est une pratique rituelle japonaise qui consiste à s'ouvrir l'abdomen à l'aide d'un sabre court dans le but de se repentir d'un péché impardonnable, commis volontairement ou par accident. Cette pratique est encore utilisée de nos jours, notamment par les yakuzas.
