« - Laissez vous emporter par la musique. C'est elle qui vous guide, qui vous impose un rythme. N'oubliez jamais cela. »
Yuya, assise sur un banc, fermait les yeux pour mieux se laisser imprégner par le son. Elle laissait la mélodie se répandre en elle, apaisante. Lorsque la musique prit fin, un léger sourire s'était dessiné sur son visage.
« - Bien, je vais vous montrer qu'une musique peut être interprétée de plusieurs manières différentes. Mlle Shiina, venez ici s'il vous plaît.
- Yuya sera suffisant. Merci. »
La jeune femme se leva et se dirigea au côté de son professeur.
« - Yuya, tu as bien écouté la musique, je me trompe ? Tu vas donc danser sur cette musique. Improvise ta chorégraphie. »
Elle hocha doucement la tête tandis qu'il partit s'adosser à un mur.
Ω
« - Plus haute la jambe, Yuya, plus haute !
- Fff. Oui. Fff. »
Yuya, en sueur, tira plus haut sur sa jambe, comme l'avait demandé son professeur de danse classique, Hishigi. Sa main glissa sur sa jambe pour accrocher sa cheville de ses longs doigts fins. Sa tête se tourna doucement à l'opposé de sa jambe en fermant les yeux, ses cils caressant sa joue. Elle les rouvrit lentement, tout en posant sa jambe au sol.
Les notes s'envolèrent tout comme les mouvements de la gracieuse danseuse. Elle tourna, sauta, se cambra en rythme avec la musique, se donnant à fond. Plus rien ne comptait maintenant. Sauf sa danse. Seul sa grâce, son corps et l'envoûtement qu'il produisait sur les autres étaient importants.
Elle dansait. Et même si elle ne souriait pas, on pouvait sentir son allégresse. Sa joie. Son envie de vivre. Cette envie de transmettre ce qu'elle avait vu, ce jour là, lorsqu'elle n'était encore qu'une enfant. Cette émotion qu'elle n'avait su définir et qui l'avait transportée.
Lorsqu'enfin la musique s'arrêta de jouer, sur une note longue et mélancolique, Yuya releva doucement le buste en regardant ses camarades de classe assis sur les bancs disposés à la périphérie de la pièce. Elle alla s'asseoir près de Mahiro, une jeune femme qu'elle connaissait peu mais qu'elle appréciait tout de même. Elle était épuisée et prit sa bouteille d'eau dans son sac pour se désaltérer.
« - Bien, maintenant, à toi Saishi. »
Une fille, maquillée à outrance, se leva en tirant suffisamment sur son T-shirt pour qu'il laisse apercevoir son opulente poitrine. Elle arriva au milieu de la scène dans un déhanché sulfureux et commença à danser de manière provocante. Yuya, n'ayant que faire de cette fille qu'elle considérait comme une pimbêche, détailla son professeur. Il était grand, brun, plutôt beau du point de vue de la jeune blonde. Il portait des vêtements amples noirs et croisait souvent les bras. Il avait à l'œil gauche un bandeau et un gant au bras du même côté mais elle ne savait pourquoi.
Sa contemplation fut interrompue par sa voix grave :
« - Voyez comme une danse peut être interprétée de manières différentes. La danse de Yuya était sensuelle tandis que celle de Saishi était plus... intense. »
La danseuse, ne comprenant pas le sens caché de la phrase, fit un sourire aguicheur à son professeur et alla se rasseoir, un sourire aux lèvres.
« - Bref, vous allez maintenant passer un par un sur cette musique. Des volontaires ? »
Mahiro leva timidement la main.
« - Mahiro, je vous en prie. »
La danse de la brune était belle, quoique un peu simple pour Yuya. Elle n'avait certainement pas eu le temps d'imprimer la musique parfaitement et elle s'était arrêtée une fois. Néanmoins, ses mouvements étaient fluides et souples. Quand elle se rassit, elle eut droit à un sourire de Yuya.
Elles se mirent à parler à voix basse, tandis que quelques volontaires levaient une main hésitante. Ils étaient peu dans leur classe. Une dizaine tout au plus. Il faut dire que pour arriver dans cette école, il fallait avoir un bon niveau de base.
« - Yuya, ça te dit d'aller boire un verre après ? Je connais un bar sympa pas très loin d'ici.
- Euh, oui pourquoi pas. »
Les deux jeunes femmes se turent pour admirer les danses de leurs camarades. Lorsqu'ils furent tous passés, Hishigi leur dit :
« - Bien. Vous pouvez partir maintenant.
- Mais ? Comme ça ? Vous ne nous donnez aucun conseil ? Ne nous dîtes rien sur nos danses ?
- C'est exact. Partez maintenant. »
Les élèves partirent de la salle, perplexes, en n'oubliant pas toutefois d'enlever leurs chaussons de danse.
« - Bon, on a plus cours vu que notre professeur principal est parti... On va au bar maintenant ?
- Okay, allons-y. »
Elles sortirent de l'école sous un soleil de plomb. On était en plein cœur de l'après-midi. Déjà en sueur à cause de la danse, elles décidèrent de se rejoindre ici dans une heure, le temps d'aller prendre une douche. Mahiro partit vers le quartier « Shibusen » tandis que Yuya se dirigeait vers le métro.
Elle ne pouvait pas se permettre d'habiter un quartier de luxe comme son amie en plus de son école de prestige. Bien qu'elle avait décroché une bourse, ce n'était pas suffisant. Déjà qu'elle se permettait une sortie pour se faire une amie...
Elle descendit les marches et attendit l'arrivée du métro tout en allumant son baladeur. Sa dernière chanson se mit en route. Le Lac des Cygnes. Cette chanson l'apaisait tout en lui donnant des frissons. C'était le même sentiment qui l'avait étreinte dans son enfance. Ce sentiment d'exaltation et de nostalgie mêlées. Elle ferma les yeux et soupira. C'était cette chanson qui avait guidé sa vie.
Elle entra dans le métro, la tête pleine de souvenirs. Elle alla s'asseoir près d'une vitre, comme à son habitude, et sans faire attention à son voisin. C'est seulement lorsque sa chanson se termina qu'elle tourna la tête et remarqua l'homme habillé de rouge à côté d'elle. Il regardait fixement par terre, comme s'il n'allait pas bien.
« - Monsieur ? Monsieur, vous allez bien ?
- ... »
Yuya posa sa main sur le bras de l'inconnu, essayant de connaître son état. N'obtenant aucune réaction, elle le secoua un peu. Il releva alors la tête.
« - Tu as la couleur des chenilles dans tes yeux. J'aime les chenilles.
- Pardon ?
- Les chenilles. Je les aime.
- Euh, Monsieur. C'est quoi votre nom ? Vous avez besoin d'aide ?
- … Non.
- Bon, écoutez Monsieur, je dois partir, c'est mon arrêt, si vous ne vous sentez pas bien, vous pouvez venir avec moi, je vous emmènerais voir un médecin...
- D'accord. »
C'est ainsi que Yuya se retrouva accompagnée d'un inconnu.
« - Vous allez où ?
- Marchombres.
- Bon, très bien. »
La jeune femme essayait d'avoir une discussion censée avec l'homme en rouge, mais celui-ci s'obstinait au silence. Elle tourna à un coin de rue pour aller chez elle, partie dans ses pensées. Elle ne remarqua même pas que l'inconnu était parti. C'est seulement lorsqu'elle ouvrit la porte de son immeuble qu'elle remarqua son absence. Elle haussa les épaules. Après tout, elle n'allait pas s'inquiéter pour un inconnu et fou de surcroît.
Elle se dépêcha de monter les cinq étages et ouvrit la porte de son appartement. Elle alla dans sa salle de bains et enleva ses vêtements. Elle les mit dans son panier à linge sale et prit une douche tiède. Cela lui fit un bien fou. Quand elle en sortit, elle se rendit compte qu'elle allait être en retard. Et puis elle n'avait pas de portable, ni le numéro de son amie pour la prévenir.
Elle prit un short en jean et un débardeur rouge et partit en courant. Elle n'oublia pas de fermer sa porte à clés. Dans son quartier, le vol était courant. D'où son nom, « Marchombres », qui signifiait voleurs. Elle se mit à courir pour essayer de réduire son retard. Elle regarda en coup d'œil aux coins des rues, si son « ami en rouge » n'était pas là, mais elle ne le vit pas.
Elle arriva devant l'école, essoufflée et avec une bonne demi-heure de retard. Elle s'en excusa et elles se mirent en marche.
« - Que t'est-il arrivée pour que tu sois autant en retard ? Tu habites à l'autre bout de la ville ? Tu aurais dû me le dire, tu serais venue chez moi !
- Ah oui, non ce n'est pas ça, mais j'ai rencontré un type dans le métro, il avait pas l'air bien... enfin il était sûrement attardé... Encore désolée !
- C'est pas grave. Tu pourrais me donner ton numéro, pour qu'on puisse communiquer dans ces moments-là ?
- Euh...
- Tu ne veux pas ?
- Ce n'est pas ça, seulement... je n'ai pas de portable.
- Ah ? Je ne savais pas. Tant pis ! »
Yuya apprécia le fait que Mahiro ne lui demande pas plus d'explications. C'était une fille avisée qui savait se taire quand il fallait. Elle était sûre de s'en faire une bonne amie. En continuant à marcher, elles se mirent naturellement à parler de danse.
Elles arrivèrent au bar un quart d'heure plus tard. Elles s'assirent en terrasse, à la fraîcheur de l'ombre. Elles n'eurent pas à attendre longtemps avant qu'un ravissant serveur ne viennent prendre leur commande :
« - Bonjour, mesdemoiselles, que désirez-vous ?
- Un kina s'il vous plaît. demanda Mahiro
- Un jus de fruits pour moi.
- Tu veux pas un cocktail ? S'étonna la brune.
- Non merci, je... ne bois pas d'alcool.
- Comme tu voudras.
- Nous disions donc un kina et un jus de fruits. C'est noté. Le serveur partit au bar, allant préparer leur commande.
- Merci.
- C'est tout de même bizarre que dès le deuxième jour de la rentrée, on est pas plus que deux heures de cours... soupira Mahiro.
- C'est vrai... Enfin, peut-être qu'ils ont pas fini de peaufiner leurs cours, ou qu'ils ont peur de nous !
- Ce serait étonnant ! Enfin... Tu as choisi quoi comme autres cours ? Ils vont commencer que la semaine prochaine. Moi j'ai pris classique et classique renforcé.
- J'ai pris danse moderne en plus du classique. Je crois que le professeur s'appelle... Yun... Ou quelque chose comme ça. Il s'appelle peut-être Yunyun, comme les pandas !
- Ce serait hilarant ! Yunyun le nouveau danseur étoile ! Venez assister à son prochain spectacle ! »
Les deux jeunes femmes éclatèrent de rire, imaginant un professeur-panda dansant en tutu rose bonbon.
« - Mesdemoiselles, votre commande.
- Merci. »
Mahiro lui fit un grand sourire charmeur.
« - Eh bien, on dirait que tu lui as tapé dans l'œil !
- Tu parles, je dois venir au moins une fois par semaine, et il est toujours aussi frigide !
- Pas de chance !
- Ne rigoles pas ! Dis moi plutôt si Madame a eu la chance de trouver son prince charmant ?
- Eh non, je suis toujours la princesse moisissant dans sa tour. »
Elles se remirent à rire avant de se mettre à boire.
« - Tu avais raison, Mahiro, c'est délicieux.
- Saches que j'ai toujours raison. … Tu as vu la pimbêche qui est passé juste après toi à la danse ? Saishi je crois. Oh mon dieu ! Comment elle a allumé le prof ! J'ai jamais vu une fille comme ça...
- Tu as bien de la chance ! Enfin, elle n'avait pas l'air très futée non plus. Néanmoins si elle se retrouve avec nous dans cette école c'est qu'elle a un bon niveau...
- Si tu le dis. Ou alors son père connaît un gars qui co... Yuya ! Regardes celui-là ! Pas mal non ?
- Oui c'est vrai qu'il est pas mal, mais il serait mieux les cheveux courts je pense.
- Peut-être, mais j'en ferais bien mon quatre heures !
- En parlant d'heure, tu peux me la dire ? J'ai oublié ma montre chez moi...
- Il est six heures environ.
- Je vais pas tarder à y aller alors. Je dois passer à la mairie. Arranger certains papiers concernant mon appart'.
- Je t'accompagnes si tu veux ?
- Euh... je voudrais pas te déranger... Je peux y aller toute seule... »
Mahiro comprit que sa nouvelle amie ne voulait pas approfondir le sujet et elles se séparèrent après avoir réglé.
Yuya, suite à leur discussion, se remémora son premier jour ici, celui de la rentrée, son appréhension de ne pas avoir le niveau à cause de son secret. Ce secret... si lourd à garder. Mais impossible à révéler. Il était un tel fardeau... Triste, elle remis sa chanson préférée, voulant oublier ce poids.
