Notes : Les personnages ne m'appartiennent évidemment pas, sinon l'histoire ne se serait pas terminée comme elle se termine...

Merci à ccc pour son commentaire. Cela fait chaud au coeur. Bonne lecture !

Chapitre 2.

Pensionnaire

Immobile dans la pénombre, Terry était allongé sur le lit confortable et moelleux de la chambre 813, les yeux fermés, les mains croisées derrière la tête, une jambe repliée, laissant se calmer les battements désordonnés de son cœur. Il lui avait été facile de jouer la comédie devant le trio qui semblait encore plus abasourdi que lui –il sourit à l'évocation de leurs visages médusés, en particulier celui d'une certaine personne, criblé de taches de sons– mais à présent qu'il se retrouvait seul face à lui-même, il sentait des émotions contradictoires le submerger. Quel curieux tour du destin ! Qu'il se soit justement trouvé dans la pièce même, où celle qui occupait ses pensées allait venir, le laissait à la fois incrédule et troublé. Bouleversé eut été sans doute un terme plus approprié pour décrire la tempête qui s'était déchaînée en lui, lorsqu'il avait compris à qui il avait affaire. Il en voulait d'ailleurs à la jeune fille d'avoir réussi ce tour de force de le mettre dans cet état-là et il était partagé entre le désir de la revoir au plus vite et celui qu'elle sorte définitivement de son esprit et de sa vie. Eh bien, mon vieux, ricana-t-il en lui-même, si voir une jolie fille provoque en toi cet effet-là, il vaudrait sans doute mieux entrer au séminaire…

Mais cette fille n'était pas n'importe quelle fille et il ne pouvait pas ne pas admettre que ce n'était pas uniquement le physique de cette jolie demoiselle qui l'avait à ce point déstabilisé. Ce qu'il avait lu dans ses yeux verts l'avait profondément ébranlé. Il ne se souvenait pas d'avoir été dévisagé avec une telle attention inquiète, sans aucun a priori négatif, sans aucun jugement, depuis… depuis des lustres. Même sa mère, malgré son inquiétude et sa joie de le revoir, n'avait pu cacher un léger agacement, qu'il n'avait pu percevoir alors, tant il était heureux de la retrouver enfin. Mais à présent qu'il y songeait, l'accueil que lui avait réservé la grande Éléonore Baker avait été mitigé, presque réticent et avait certainement manqué de chaleur. S'il s'en était rendu compte plus tôt, il aurait pu anticiper sa réaction de rejet et ne l'aurait pas subi ainsi de plein fouet.

Déjà, au théâtre, elle n'avait même pas cherché à le voir. Elle aurait tout de même pu venir l'inviter elle-même plutôt que de le faire faire par l'intermédiaire de cet homme. Ensuite, lorsqu'il s'était présenté devant sa magnifique demeure, au lieu de le serrer tout de suite contre elle, la grande actrice s'était contentée de prendre ses mains dans les siennes, comme elle l'aurait fait avec une vieille connaissance, et elle avait attendu qu'il fasse le premier pas et se jette dans ses bras avant de commencer à réagir. Et ensuite… ensuite… Il ravala un sanglot. Il ne voulait plus y songer. Furieux d'avoir laissé ces noires pensées l'envahir à nouveau, il jeta ses longues jambes en dehors du lit et resta un long moment assis au bord du matelas, la tête entre ses poings serrés, ses longues mèches brunes cachant les larmes de rage et de dépit qui perlaient au bord de ses paupières. Puis il se leva brusquement. Il ne voulait plus penser à elle. Une bonne douche lui ferait du bien. Pour chasser définitivement de son esprit la pensée de sa mère, il reprit ses réflexions sur la mystérieuse passagère blonde, exactement là où il les avait laissées.

Tout en laissant ruisseler l'eau si agréablement chaude sur son corps élancé, il songea à ce qu'il venait d'apprendre à son propos. Le nom complet de cette fille tout d'abord, Candice Neige André. « Candice Neige André… Candy…» répéta-t-il plusieurs fois tout haut, tout en se disant que si quelqu'un l'entendait, il le prendrait certainement pour un fou. Et puis le fait que l' « oncle William » dont elle était la nièce, devait sans doute être bien riche pour se permettre d'occuper la suite 812. La famille André devait être riche elle aussi… Son père la connaissait peut-être, même s'il s'agissait d'américains, comme le laissait supposer l'adorable accent de la demoiselle. Le Duc de Grandchester connaissait tant de monde… Surtout dans les hautes sphères, dans lesquelles évoluait sans aucun doute cette jeune personne.

Terry, soudain pressé de rentrer chez lui, arrêta le robinet d'eau chaude. Il se sentait prêt à affronter le diable en personne. Ce qui l'attendait chez son père ne pouvait être pire que cette petite mort qu'il avait dû subir à New-York. Les reins ceints d'une serviette blanche, il en saisit une seconde pour frotter vigoureusement sa longue chevelure, puis il enfila son pantalon et sa chemise. Malgré ses vêtements un peu défraîchis, il émanait de sa personne un charme et un magnétisme extraordinaires, sans doute en partie dus à ses cheveux encore luisant d'humidité et son regard envoûtant dont la couleur oscillait au gré de son humeur, comme celle de l'océan le fait au gré du temps. Il se saisit de son sac, attrapa sa cape et sans prendre davantage le temps de la réflexion, dévala les marches du majestueux escalier en marbre, trop impatient pour attendre l'ascenseur. Puis il se dirigea avec détermination vers le hall d'entrée, sans remarquer l'intérêt qu'il suscitait chez les personnes de la gent féminine qui se trouvaient sur son passage.

-Monsieur désire ? s'enquit l'homme derrière le comptoir, un sourire de commande aux lèvres.

-J'ai changé d'avis, je ne reste pas, déclara Terry en repoussant avec agacement une mèche rebelle.

-J'espère que ce n'est pas à cause de la suite 812, Monsieur ? Elle est prête, maintenant, si vous désirez…

L'homme avait prononcé ces mots sans laisser paraître le moindre émoi, mais Terry le coupa.

-Non, non. Ce n'est pas du tout le problème. C'est juste que je viens de prendre conscience qu'il m'était malheureusement impossible de rester plus longtemps…

-Bien, Monsieur… Si Monsieur veut bien signer là…

Le réceptionniste, le visage lisse, retint un soupir de réprobation. Ces jeunes gens de la haute société étaient bien tous les mêmes, trop gâtés et ne se rendant même plus compte de la valeur de l'argent. Et celui-ci, comme les autres, se permettait de changer d'avis sur un simple coup de tête, sans vraiment savoir ce à quoi il aspirait dans la vie…

Terry, sans s'apercevoir de rien, plongé qu'il était dans ses propres pensées, signa le registre qui lui était tendu et prit congé de l'homme. Il fit le trajet jusqu'au manoir comme dans un rêve, et se retrouva devant la demeure de ses ancêtres sans savoir comment. Il réussit à pénétrer dans la vieille et austère bâtisse et grimpa les deux étages qui le séparaient du bureau de son père sans éveiller l'attention de sa belle-mère. La pièce, malheureusement, était vide, enfin, pas tout à fait. Son demi-frère trônait sur le fauteuil, devant le bureau du Duc, très occupé, semblait-il à griffonner sur un des registres de son père. Terry faillit laisser échapper une réflexion et se reprit juste à temps. À quoi bon ? De toute façon, quoi que fît le rejeton de la Duchesse, elle le défendrait bec et ongles. Il valait mieux s'esquiver discrètement et ne pas se faire remarquer par cet odieux gamin. Malheureusement pour lui, son demi-frère choisit cet instant précis pour relever la tête de son passionnant gribouillage et ses yeux s'agrandirent de stupeur en apercevant celui qui se tenait dans l'encadrement de la porte. Sans perdre de temps, il claironna :

-Maman ! Maman ! Le bâtard est revenu !

Terry lui lança un regard furieux et s'éclipsa pour aller s'enfermer dans sa chambre, qui se trouvait juste à côté. Quelle ne fut pas sa surprise, en poussant la porte, d'y découvrir son père qui, visiblement, venait de se relever du lit sur lequel il avait dû s'asseoir. Que pouvait-il bien faire là ?

-Père ? s'enquit le jeune homme, décontenancé et immobile dans l'embrasure de la porte.

Le curieux mélange d'angoisse et de soulagement, qu'avait exprimé le visage du maître des lieux avait si vite disparu que Terry crut l'avoir rêvé. À la place, il retrouva la mine inexpressive que le duc affichait habituellement.

-Fils, fut la seule réponse qu'il obtint de son père, alors que celui-ci se rapprochait de lui avec l'intention de sortir de la pièce.

Fort de ce qu'il avait vu ou cru déceler sur le visage de son père, Terry décida d'exposer son problème sans attendre. Un instant comme celui-là ne se représenterait peut-être pas de sitôt. Il se retrouvait si rarement seul avec le duc. Pour un peu, il aurait juré que celui-ci le fuyait. Il se redressa, sans s'écarter du passage, les mains de part et d'autre du chambranle de la porte et s'exclama :

-Père !

-Oui ? s'enquit le duc, manifestement agacé par le l'insistance de son fils, insistance qui frisait le manque de respect.

-Père, j'ai une question à vous poser…

Le duc le gratifia d'un de ces regards glaçants dont il avait le secret. Si le jeune homme avait eu, ne serait-ce qu'un instant, l'impression que sa présence dans la chambre de son fils était due au souci qu'il pouvait se faire pour lui, cette expression effrayante avait suffi pour le détromper entièrement.

-Tu disparais pendant des jours entiers et tu oses te permettre de me poser des questions ? Pour qui te prends-tu ?

-Père !

-Il suffit ! Maintenant, écarte-toi ! fit le duc d'un ton sans appel, en bousculant son fils sans douceur.

Terry, vaincu, s'effaça devant son père qui sortit à grandes enjambées de la pièce. Le jeune homme suivit des yeux cet homme qui semblait le considérer comme un étranger et dont il était pourtant le fils. Il baissa la tête en se mordant la lèvre inférieure et, se jurant de ne jamais plus rien lui demander, il s'enferma dans sa chambre en se demandant pourquoi il avait précipité son retour au manoir, alors qu'il était si tranquille au Savoy.

Après avoir déposé sa cape sur le dossier de sa chaise, il se mit en devoir de ranger ses affaires, l'esprit ailleurs. Où avait-il donc la tête ? Pourquoi l'idée avait-elle pu ne serait-ce que l'effleurer, de solliciter le concours de son père ? Se souvenait-il seulement d'une seule et unique fois où celui-ci avait répondu favorablement à l'une de ses pourtant si rares requêtes ?

Il en était là dans ses réflexions lorsque la porte fut brutalement ouverte, révélant une Madame Grandchester à la limite de l'apoplexie. Elle avait dû gravir les deux étages de toute la vitesse de ses courtes jambes et sa figure rougeaude et toute congestionnée témoignait de sa hargne aussi bien que de son essoufflement. En contemplant la déplaisante épouse de son père, Terry se demanda, une fois de plus, comment celui-ci avait pu faire le choix de laisser tomber sa mère pour cette mégère acariâtre et sans charme aucun.

S'il était sûr d'une chose, c'est que ses parents s'étaient aimés. Il avait des souvenirs, certes flous, mais des souvenirs, tout de même, de moments de bonheur à trois. Il ne pensait pas les avoir rêvés. Il ne comprenait vraiment pas cet homme qui se prétendait son père. En ce qui le concernait, il aurait encore mille fois préféré sacrifier son nom et son titre plutôt que d'abandonner l'amour de sa vie, s'il s'était lui-même retrouvé dans la situation du duc. Quelle idée de réagir ainsi sous prétexte de se plier aux conventions sociales ! Comment son père avait-il pu renoncer ainsi à la femme qu'il aimait ? Mais peut-être Terry s'était-il trompé sur toute la ligne. Peut-être que son père, cet être froid et distant, n'avait jamais aimé personne… Mais même si cela avait été le cas, même si le duc n'avait pas nourri pour sa mère les sentiments amoureux qu'il s'était imaginés, comment avait-il pu se résoudre à épouser cette horripilante femme, qui était son antithèse, lui, si intelligent, si distingué, si aristocratique. Terry aurait pu pardonner à sa belle-mère son physique ingrat et même sa bêtise si la duchesse lui avait accordé ne serait-ce qu'une once d'attention. Mais non, cette harpie n'avait aucun cœur et pour seule noblesse, celle de son titre. Dès le tout début, elle n'avait pas cherché à cacher son hostilité et son mépris pour ce beau-fils qu'on lui imposait et celui-ci ne s'était pas gêné pour les lui rendre.

Madame Grandchester toisa son beau-fils. Ce Terrence était vraiment insupportable, mal élevé et beaucoup trop insolent avec elle. Comment le duc pouvait-il tolérer une attitude aussi irrespectueuse de la part de ce… de ce… de cette espèce de vaurien illégitime ? Comment, d'ailleurs, son époux avait-il pu avoir le front de lui imposer la présence sous son toit de l'enfant d'une autre, l'enfant de cette… de cette créature dépravée qui n'hésitait pas à accueillir n'importe qui entre ses cuisses ? Savoir qu'on avait été trahie, c'était une chose avoir constamment sous les yeux le fruit de cette trahison, c'était tout autre chose et la duchesse ne comptait pas laisser perdurer la situation plus longtemps. Elle apostropha le garçon, sans aménité, élevant le ton au fur et à mesure qu'elle parlait, et agitant de façon menaçante son éventail fermé dans sa direction :

-Ah vous voilà de retour. On ne sait à quoi s'en tenir avec vous. Vous êtes imprévisible.

Terry détourna le regard. Le mieux était de laisser passer l'orage. Il essaya de s'extraire par la pensée de la pièce en se concentrant sur la mise en ordre de ses vêtements sur les étagères de son placard, tandis que la duchesse continuait à se déchaîner à l'autre bout de la chambre :

-Depuis votre enfance, vous n'en faites qu'à votre tête. Le sang de cette femme coule dans vos veines.

Elle s'approcha de la cape du jeune homme et la prit entre deux doigts, tout son être exprimant le dédain le plus profond. Après une interjection qui marquait son mépris le plus total pour l'actrice, pas même bien née, et avec laquelle son fiancé d'alors avait osé la tromper, elle poursuivit, sarcastique :

-Quand je dis cette femme, c'est cette créature que je devrais dire...

Un rire méprisant suivit cette déclaration. Ces paroles et ce rire furent plus que Terry n'en pouvait supporter. Comment cette femme laide, stupide et sans cœur pouvait-elle se permettre de porter un quelconque jugement sur sa mère ? Le jeune homme se précipita sur la duchesse, lui arrachant sa cape des mains et gronda :

-Assez ! Je vous prie de vous taire. Si vous continuez sur ce ton, Madame Grandchester, il va arriver malheur à votre face de carême.

Terry savait qu'il s'agissait d'un coup bas et qu'il n'aurait pas dû tirer ainsi parti de la laideur de sa belle-mère, mais il n'avait pu s'en empêcher. Celle-ci, n'en pouvant croire ses oreilles, porta, scandalisée, ses deux mains de chaque côté de son visage qui avait pris une teinte cramoisie. Elle hurla, hors d'elle :

-Vous avez dit face de carême ? Espèce de petit insolent ! Vous auriez mieux fait de rester là-bas et de ne jamais remettre les pieds ici.

Le jeune homme, sans se laisser démonter, s'approcha de la porte de sa chambre et l'ouvrit en grand pour inciter l'odieuse créature à débarrasser le plancher au plus vite :

-Sortez ! Je suis ici dans ma chambre.

Trop submergée par la rage pour trouver les arguments qui cloueraient le bec à ce jeune malotru, la duchesse se retira non sans menacer son beau-fils d'une voix furieuse :

-Terrence, jamais je n'admettrai que vous puissiez un jour hériter du titre de Duc de Grandchester.

Le jeune homme n'en pouvait plus et referma avec sauvagerie la porte derrière sa belle-mère. Il ne savait pas ce qu'il aurait fait si celle-ci était restée une minute de plus, tant la violence et la rage qu'il sentait gronder en lui, l'avait submergé. Il resta là, les mains contre la porte fermée, les paupières closes, en proie à la fureur et au désespoir. Il aurait voulu hurler sa détresse et sa colère, mais resta silencieux, les mâchoires crispées. La voix déplaisante de sa belle-mère lui parvint, à peine assourdie. Elle devait être descendue au salon et était sans doute en train de s'adresser à son père mais elle s'égosillait avec tant de véhémence qu'il pouvait clairement comprendre chacun de ses mots : « Mettez-le en pension, faites donc quelque chose ! Vous n'allez pas me laisser insulter… » Un silence, puis : « Vous entendez ? » Terry imaginait sans peine le regard absent de son père, tandis que l'odieuse femme poursuivait : « Ce n'est pas lui le véritable héritier de la fortune et du titre de Grandchester, ce sont vos enfants mon ami. Il est temps d'agir ! »

Terry n'avait pas envie d'en entendre davantage. Mieux valait finalement retourner au collège dès aujourd'hui. Là, au moins, il pouvait n'en faire qu'à sa tête sans être dérangé. La Mère Supérieure vivait dans une telle terreur de perdre les dons substantiels dont le duc inondait généreusement le collège Royal de Saint Paul, qu'elle lui aurait laissé faire presque n'importe quoi. Il descendit les marches tout en s'interrogeant sur l'attitude de son père qui ne répondait jamais à son épouse, et qui ne prenait jamais sa défense, lui qui était malgré tout son fils aîné et a priori futur Duc de Grandchester. Et pourquoi son père ne lui parlait-il jamais de sa mère qu'il avait pourtant aimée ? Cela restait un mystère pour lui et il passa devant les deux adultes, la tête haute, une grande noblesse dans son maintien et sa démarche. Il ne s'en rendait pas compte, mais sa prestance naturelle attisait encore la jalousie et le ressentiment de sa belle-mère dont les enfants n'extériorisaient, malheureusement pour eux, que le physique et l'esprit déplaisants de leur mère. C'était à se demander si le Duc était véritablement leur père.

-Ce garçon a le don de me porter sur les nerfs ! Je ne veux plus le voir ! continua dans son dos la femme, furieuse.

-Eh bien, cela tombe bien, fit Terry d'une voix basse et vibrante. Je m'en vais d'ici.

-Terrence ! intervint son père, sa colère à peine contenue.

La surprise se peignit sur les traits du fils du duc qui se figea sans se retourner. Son père lui adressait la parole à présent ? Et il avait élevé le ton ?

-Tu dois respect à ta mère et…

-Ce n'est pas ma mère ! cracha l'adolescent, révolté, tout en se jetant derechef dans l'escalier.

C'était vraiment la goutte qui faisait déborder le trop-plein d'émotions qui, depuis qu'il était arrivé au manoir, assaillait son esprit torturé. Il allait s'enfuir d'ici au plus vite.

-C'est un bâtard, c'est un bâtard, chantonna sa demi-sœur d'une petite voix aiguë.

-Il suffit ! hurla le duc en se relevant du fauteuil où il était assis. Vous deux allez dans vos chambres. Terrence je t'attends dans mon bureau.

Et à l'intention de son épouse qui était déjà sur ses talons, il ajouta d'une voix rogue et en martelant chacune des syllabes :

-Je veux parler à mon fils seul à seul !

Béatrix, trop interloquée par la violence qui se dégageait du ton qu'avait employé le duc pour lui adresser la parole, se tint coite, l'esprit complètement annihilé.

Terry, quant à lui, s'était immobilisé au milieu de la volée de marches qu'il était en train de descendre. Il n'avait jamais vu le duc perdre son flegme et sa froideur, et cet éclat soudain l'avait pris totalement au dépourvu. Il se retourna lentement pour apercevoir l'élégante silhouette de son père qui disparaissait à l'étage et après réflexion, lui emboîta le pas. Le Duc, n'avait-il pas, pour une fois, montré de l'animosité envers Béatrix ? Et puisqu'il désirait enfin discuter avec lui, il se plierait bien volontiers à sa demande. Il jeta un regard froid à la duchesse qui, l'esprit toujours en déroute, n'avait pas quitté l'endroit où elle se trouvait au moment de l'explosion verbale de son époux. A l'instant où il pénétrait dans le bureau de son père, Terry comprit immédiatement, en découvrant l'expression presqu'hostile qu'affichait le duc, qu'il ne serait pas question de discussion. Sans lui laisser le temps de s'exprimer, ce dernier lui annonça d'une voix d'où avait disparu toute trace de colère :

-Tu iras dès ce soir en pension, à Saint Paul, et tu y resteras jusqu'à nouvel ordre.

Comme son fils ouvrait la bouche pour protester, le duc leva une main devant lui et ajouta du même ton monocorde :

-Et je ne veux rien entendre. La situation, ici, n'est plus tenable. Tu ne fais aucun effort. Au moins là-bas, n'aurons-nous plus à subir ton insolence et ta mauvaise humeur.

-Père…

-Silence. Va te préparer, je vais prévenir Henry. Il t'accompagnera et préviendra la Mère Supérieure des nouvelles dispositions qu'elle aura à prendre te concernant. Il est temps que tu apprennes à te comporter comme tout futur Duc se doit de le faire. Et tu ne remettras les pieds au manoir, qu'une fois que tu seras revenu à de meilleurs sentiments et que tu te seras excusé auprès de Beatrix.

Le jeune Grandchester se rembrunit. Présenter ses excuses à la duchesse ? Et puis quoi encore ? Ce serait plutôt à elle de lui présenter les siennes pour tout ce qu'elle lui avait fait et continuait à lui faire subir…

Si son père maintenait ses conditions, Terry risquait fort de ne pas rentrer au manoir de sitôt. Mais cela n'avait, au bout du compte, aucune importance car, ici, on le traitait comme un moins que rien, ce qui n'était pas le cas au collège où la plupart des élèves lui fichaient une paix royale, les seuls sentiments qu'il suscitait étant la crainte, teintée d'une certaine admiration. Le seul inconvénient qu'il voyait au pensionnat était qu'il ne lui serait plus aussi facile de sortir pour faire ses virées nocturnes. Mais il trouverait bien un moyen. D'ailleurs il devait coûte que coûte se renseigner sur la famille André.

Lorsque Terrence retourna au collège Royal de Saint Paul ce jour-là, plus de deux mois s'étaient écoulés depuis qu'il en avait, pour la dernière fois, foulé le sol. L'aller-retour à bord du Mauretania n'était pas seul en cause. D'abord, il avait dû accompagner son père, qui devait partir au fin fond de l'Écosse, pour un soi-disant voyage d'affaire. En réalité, comme il devait le découvrir peu après, ce n'était qu'un prétexte pour lui présenter la fille d'un de ses amis, un membre de la vieille noblesse anglaise, dont Terry avait oublié le titre, tant l'information le passionnait. Si le jeune Grandchester avait été dans un premier temps plutôt favorablement impressionné par la beauté diaphane de la jeune Caelia, cette fascination avait cessé dès que la jolie brune avait ouvert la bouche, dévoilant un caractère superficiel, frivole et plein de fatuité. Terry ne se voyait absolument pas vivre le reste de sa vie avec, à ses côtés, cette inconsistante créature, aussi belle soit elle. Il était revenu de ce périple avec une mauvaise grippe qui l'avait cloué un certain temps au lit, temps qu'il avait mis à profit pour lire quelques-uns des nombreux ouvrages qui garnissaient la bibliothèque bien fournie de son père. Puis il y avait eu ces quelques jours, où il avait fait l'école buissonnière, pour assouvir son besoin de liberté après avoir été si longtemps cloîtré au manoir. Et pour finir la fameuse dispute avec sa belle-mère qui avait abouti à ce voyage à New-York. Il songea qu'il avait été bien mal avisé de l'entreprendre, quoiqu'à la réflexion… cette traversée, ne lui avait-elle pas permis de rencontrer une certaine personne ?

Presque deux mois qu'il n'avait pas mis les pieds ici ! Terry contempla les vieux murs chargés d'histoire d'un œil neuf et se dit qu'il allait devoir reprendre possession des lieux.

Habituellement les escapades du jeune Grandchester ne duraient jamais plus d'un jour ou deux et la Mère Supérieure s'était fait un sang d'encre à l'idée de ce que le duc pourrait faire, s'il apprenait que son fils avait cessé depuis si longtemps de fréquenter l'établissement. Elle était bien entendu au courant pour le voyage d'affaire et pour la grippe. Mais depuis, Terrence n'avait plus donné signe de vie. L'inquiétude de la vieille religieuse s'était muée en irascibilité qui s'était à son tour retournée contre les sœurs. Celles-ci savaient bien ce qui provoquait la mauvaise humeur de la mère supérieure et commençaient à en avoir assez.

Lorsque la sœur Margareth introduisit l'homme aux cheveux gris dans le bureau de la mère supérieure, celle-ci, les sourcils froncés, l'esprit en déroute, se leva précipitamment, en reconnaissant le majordome du Duc de Grandchester. Qu'allait-elle bien pouvoir lui raconter au sujet de Terrence ? C'est alors qu'elle aperçut, derrière l'homme, le garçon qui se tenait un peu en retrait et elle se remit à respirer plus librement. Un certain sentiment de culpabilité l'étreignait cependant. N'était-elle pas censée rapporter au duc les faits et gestes de son fils ?

-Monsieur le Duc de Grandchester m'a chargé de vous remettre ce courrier qui concerne son fils Terrence, déclara Henry en déposant la lettre sur le bureau de la Supérieure.

La vieille femme saisit l'enveloppe d'une main dont elle ne put supprimer totalement les tremblements, la déchira et en sortit un feuillet. Au fur et à mesure de sa lecture, elle se décontracta. Dans sa courte missive, le Duc ne semblait absolument pas lui reprocher quoi que ce soit. Il était juste question pour elle d'accepter le jeune Grandchester au pensionnat. La religieuse releva les yeux vers le majordome et son visage s'éclaira d'un sourire. Terry l'observa, tout interloqué. Cette vieille femme savait donc sourire ?

-Vous pourrez dire à Monsieur le Duc que nous prendrons un soin tout particulier de son fils !

Le futur pensionnaire n'en doutait pas un instant. Avec tout cet argent à la clef, la mère supérieure n'avait pas trop le choix et il ricana intérieurement. Quelle hypocrisie…

-Je crois bien qu'il reste justement une grande chambre au dortoir des garçons, continua-t-elle.

La sœur acquiesça :

-Oui, il y en a effectivement une, juste à côté de celle des frères Cornwell.

Terry avait dressé l'oreille. Il n'avait jamais entendu parler de ces frères Cornwell et était curieux d'en apprendre davantage à leur sujet. Il espérait ne pas tomber sur des voisins trop encombrants.

-Eh bien Terrence, ajouta encore la mère supérieure, sœur Margareth va vous accompagner jusqu'à votre nouvelle chambre. Je vous convoquerai demain dans mon bureau.

En apprenant que le jeune Grandchester allait désormais être pensionnaire à Saint Paul, les sœurs, prévenues par la Mère Supérieure avaient décidé, sans se concerter, qu'il fallait le remettre au pas sans tarder. Aussi ne se gênèrent-elles pas pour lui faire, dès qu'elles le virent, de nombreuses remontrances, ne dérogeant pas à la déplaisante attitude générale de tous les adultes, à son égard.

Terry s'y était préparé. Aussi lorsque la sœur Margareth, tout en lui montrant sa chambre qui tenait plus d'une suite que d'une simple chambre d'étudiant, n'avait cessé de le réprimander sur tous les tons, il avait fini par lui annoncer sans complexe qu'il avait une envie pressante, là, tout de suite, et que ses reproches pourraient bien attendre un petit peu. Il s'était diverti en voyant l'air offusqué de la jeune femme et avait quitté la pièce sans attendre son reste, laissant sur place une sœur outrée par tant de mauvaises manières. Puis, n'ayant aucune envie d'essuyer à nouveau ses reproches, il s'était faufilé à l'extérieur, pour jouir de la tranquillité qui régnait en général dans le parc du collège. Mais il n'avait pas fait trois pas qu'il y rencontra une autre sœur.

-Terrence ! Cela ne se fait pas de disparaître ainsi sans prévenir personne, s'exclama celle-ci, assez en colère.

Devant le silence moqueur du jeune homme elle s'enquit :

-Où étiez-vous donc passé ?

-Figurez-vous, commença Terry, sarcastique, que j'ai traversé l'océan pour aller voir le Diable en personne !

-Oh ! fit la sœur, scandalisée, ce qui arracha un rire sardonique au fils du Duc qui lui tourna sans façon le dos et s'éloigna en sifflotant pour masquer le vide dans son cœur.

Oui… C'était bien le diable qu'il était allé rejoindre là-bas. Le diable qui l'avait rejeté comme un malpropre, tout comme son père et sa belle-mère venaient de le faire quelques heures plus tôt. Pourquoi était-il allé à New-York ? Quel besoin avait-il de cette femme qui était trop préoccupée par sa propre personne et sa propre carrière pour lui consacrer quelques instants ? Blessé jusqu'aux tréfonds de l'âme par les dernières paroles qu'avait prononcées la grande actrice, il s'était juré que, plus jamais il n'irait la voir, et que même si elle se présentait, à l'instant, devant lui, en lui demandant pardon, il la rejetterait comme elle l'avait fait. De toute façon, je n'ai plus de mère, se dit-il avec désespoir.

Sœur Margareth devait avoir quitté sa chambre, à l'heure qu'il était, et il décida d'y retourner. En marchant le long des bâtiments du dortoir des garçons, il perçut une certaine effervescence. Tendant l'oreille, il entendit l'un des garçons déclarer :

-Il parait qu'il y a un raton laveur dans le parc.

Terry haussa les épaules et secoua la tête tout en s'éloignant. Toute cette agitation pour un raton laveur ! Il ne fallait vraiment pas grand-chose pour mettre toute cette jeunesse dorée en émoi ! Un raton laveur, ici, à Londres. Ils en avaient de bonnes ! Et puis soudain, d'un coin perdu de son esprit surgit une image. Celle de la demoiselle Taches de Son, alors qu'elle s'était arrêtée un bref instant en haut de la passerelle, au sortir du paquebot, le visage souriant et trahissant une extrême curiosité. Il avait entre-aperçu derrière ses jambes un éclair de fourrure noire et blanche auquel il n'avait pas prêté attention sur le moment, captivé qu'il était par le visage de la belle qui resplendissait sous le soleil. Se pouvait-il que… Il fronça les sourcils et se secoua, un peu agacé par le tour que prenaient ses pensées. Il avait suffisamment songé à elle ces derniers temps. Fini de rêver, s'intima-t-il. Et il reprit sa marche en direction de sa chambre.

Au détour du couloir qui l'y menait, il vit, de loin, deux garçons dont il reconnût aussitôt les silhouettes. Les deux jeunes gens qui avaient accueilli Candy au port et qui l'avaient accompagnée au Savoy étaient donc pensionnaires ici ? Il s'immobilisa comme frappé par la foudre et le cœur battant s'enfonça dans l'encoignure d'une porte, prêtant une oreille attentive à leur conversation.

-Je t'avais dit que ce n'était pas une bonne idée. De toute façon, toutes tes idées se soldent toujours par des échecs !

-Il fallait essayer quand même !

-Oui, mais à cause de ça, elle va se faire mal voir, dès le début !

-Mais non… tu exagères, Archie.

-On voit bien que ce n'est pas toi qui risque la punition. Je n'aimerais pas que Candy commence son séjour ici dans une chambre de méditation…

-Je suis sûr que tu te fais des soucis pour rien !

Terrence avait tressaillit en entendant le prénom qu'avait prononcé le dénommé Archie qui à présent pénétrait dans sa chambre suivi de l'autre garçon. Elle était ici ! Elle était à Saint Paul ! Il allait la revoir ! Mais apparemment, il n'était pas le seul à s'intéresser à elle et il conçut immédiatement de l'aversion pour le jeune dandy qui semblait tant se préoccuper de sa demoiselle aux taches de sons. Pour couronner le tout, les deux garçons habitaient la chambre jouxtant la sienne. C'était bien sa chance.

Terry se réveilla au son des cloches. Il s'était couché assez tôt, la veille, sans aller dîner. Toutes ces péripéties l'avaient laissé dans un désarroi et un épuisement qui lui avait coupé l'appétit. De plus il ne se sentait pas d'humeur à affronter la curiosité malsaine de ses camarades ou les reproches des sœurs. Il n'avait vraiment pas l'esprit à ça. Il était donc simplement resté allongé dans sa chambre et laissait vagabonder ses pensées. Mais malgré son vif désir de passer en revue les multiples événements des jours précédents et de préparer ceux du lendemain, brisé par les émotions et la fatigue, il sombra dans un sommeil profond peuplé d'yeux verts et de boucles blondes.

Le jeune homme se frotta les yeux, se leva et alla ouvrir la grande porte-fenêtre qui donnait sur un balcon privatif. Il resta un moment les mains appuyées sur la balustrade de pierre et laissa pénétrer l'air piquant du matin dans ses poumons, les yeux fixés sur le bâtiment dont on apercevait quelques bribes, derrière la haute silhouette des arbres du parc qui séparait le dortoir des filles de celui des garçons. Candy était-elle là-bas, pensionnaire comme lui ?

Quelques groupes de garçons étaient déjà en route vers la chapelle. Terry n'avait, pour sa part, aucune intention de se rendre à la messe, et laissa sonner les cloches qui conviaient les élèves à ce rendez-vous matinal, sans esquisser le moindre geste pour se préparer. Il ne supportait pas l'hypocrisie générale qui régnait durant ces cérémonies, où tout un chacun, censé déposer son âme aux pieds du seigneur, continuait pourtant à avoir ses habituelles pensées mesquines, sans parler du fait que la plupart de ces personnes bien-pensantes avaient en dehors de la messe des comportements en complète inadéquation avec les préceptes qui y étaient enseignés. La tolérance, par exemple, y était prônée. Alors que penser de cet établissement qui ne recevait que des fils et filles de « bonne famille ? Ne s'agissait-il pas d'un manque criant de tolérance ? Il se demanda si Candy, elle aussi, était de ceux qui snobent les gens pauvres… Il aurait juré que non, pas avec le regard plein de compassion qu'elle lui avait lancé… Il se laissa, durant quelques instants, aller à la rêverie. Candy… Soudain son esprit s'anima. La jeune fille tout comme ses camarades, devait être à l'office, à l'heure qu'il était et c'était le seul moment où filles et garçons se retrouvaient dans un même lieu. S'il y allait lui aussi, il pourrait peut-être l'apercevoir ? Le mieux était d'attendre que tous les élèves soient installés sur leurs bancs respectifs. Il prit sa douche, s'habilla sans hâte et ne prit pas la peine de rectifier sa tenue négligée, avant de sortir en sifflotant.

Lorsque Terry pénétra dans la chapelle, la veste négligemment rejetée par-dessus son épaule, il ne prêta aucune attention au visage réprobateur de la mère supérieure, dont le front s'était barré d'un pli sévère qui venait se rajouter à la multitude de rides qui marquaient déjà sa figure revêche. Par contre, il remarqua immédiatement les boucles dorées de l'objet de ses recherches. Il faut dire qu'il était difficile de manquer la jeune fille, avec sa robe blanche et fraîche au milieu de tous ces uniformes sombres. Un rayon de soleil dans un ciel d'orage. Le garçon laissa échapper un soupir de soulagement. Il était si heureux de la trouver là… Mais presque aussitôt il se reprit. Quelle idée d'être venu chercher cette fille ici ! Il n'avait besoin de rien ni de personne. Affichant un air arrogant et moqueur, il s'avança lentement au milieu de l'allée de pierre et les têtes se tournèrent vers lui. Bien entendu, son intrusion dans la chapelle avait interrompu la cérémonie et la Mère Supérieure, indignée, l'apostropha sévèrement :

-Est-ce une heure pour venir assister à l'office, Terrence ? Veuillez gagner sur le champ votre place !

Pour toute réponse, Terry jeta un regard circulaire à ses camarades rassemblés là, tels des moutons qu'on mène à l'abattoir, et il se mit à ricaner.

-Puis-je savoir ce qui vous fait rire ?

Le jeune homme la dévisagea, un sourire ironique aux lèvres et s'esclaffa :

-Oh, rien ! C'est de voir la tête de tous ceux qui sont en train de prier. À les voir vous leur donneriez le Bon Dieu sans confession, mais si vous pouviez lire dans leurs pensées, vous deviendriez toute rouge !

La Mère Supérieure, gênée par les allusions de son élève et outrée par tant d'insolence, ne réussit pas à s'adresser à lui avec toute l'autorité nécessaire pour redresser une situation qui était en train de lui échapper et, d'une voix qui avait perdu sa fermeté ordinaire, elle s'étrangla :

-Terry ! Je vous prie de… Je vous prie de…

-Je vous prie de sortir, c'est ça ? se moqua l'adolescent. Oh, mais soyez tranquille, je n'ai pas envie de rester ! De toute façon, moi, je n'étais pas venu ici pour faire ma prière.

La vieille femme fronça encore davantage ses sourcils habituellement déjà bien broussailleux. À ses côtés le sœur Margareth et le prêtre, horrifiés par le comportement indigne du jeune homme, se signaient en marmonnant.

-Alors peut-on savoir pourquoi ? s'enquit la mère supérieure en se rendant compte un peu tard, qu'elle tendait ainsi une perche à l'adolescent qui s'en empara aussitôt et rétorqua :

-Pour faire la sieste…

Une vague de murmures scandalisés parcourut l'assistance. La plupart des élèves du collège Saint Paul connaissaient le caractère emporté et rebelle du jeune Grandchester, mais là, franchement, ils trouvaient que leur camarade exagérait et se demandaient comment la Mère Supérieure allait réagir.

Terry, qui avait finalement rejoint sa place, s'amusait beaucoup de voir les mines choquées et les exclamations qu'il avait provoquées, aussi bien au sein de ses camarades que du côté des instances supérieures et le pied posé de façon désinvolte sur le banc, il continua sur un ton badin « L'endroit est calme et chauffé et d'habitude, l'office a lieu un peu plus tard. »

Puis avisant son voisin terrorisé, il l'attrapa par le col de sa chemise et lui ordonna : « Toi, viens me prévenir quand la représentation sera terminée. » Et se relevant sans plus de façon, il suivit l'allée centrale pour ressortir de la petite chapelle non sans gratifier au passage ses camarades d'un « Et maintenant, salut les enfants de chœur, amusez-vous bien ! » sonore et moqueur.

-Terry, un instant ! réagit la mère supérieure, hors d'elle.

Le jeune homme se retourna, un sourire goguenard aux lèvres et l'interrompit :

-Je sais bien ce que vous allez me dire ! Vous allez m'inviter à venir dans votre bureau, mais ça ne sera pas seulement pour boire une tasse de thé, hein ?

Et il reprit avec nonchalance sa marche vers la sortie, mais s'immobilisa un instant pour jeter un coup d'œil dans la direction de Candy. Il eut le plaisir de découvrir que celle-ci était en train de l'observer, les lèvres entre-ouvertes. La stupéfaction qu'il lisait sur le visage de la jeune fille était attendrissante. Candy finit par baisser la tête devant le sourire énigmatique et le regard insistant que lui lançait le fils du Duc. Assez satisfait de sa petite prestation, Terry quitta la chapelle tout en se posant quelques questions.

Pourquoi Candy avait-elle revêtu cette robe blanche ? Était-ce pour se distinguer des autres ? Avait-elle comme lui une âme de rebelle ? Mais dans ce cas, l'aurait-on laissée pénétrer dans la chapelle ainsi vêtue ? Non… elle devait plutôt s'être trompée de tenue… Peut-être était-elle étourdie ? Ou peut-être quelqu'un avait-il voulu lui jouer une farce ? Il savait que c'était monnaie courante, parmi ces fils et filles trop riches et désœuvrés, que de mettre ainsi à l'épreuve les nouveaux venus. Terry penchait plutôt vers cette dernière hypothèse. Quelqu'un avait dû vouloir se moquer de Candy…