Partie I : Turn the page
01
(« It's only time »)
Le loft était désespérément vide et silencieux. Brian n'arrivait pas à comprendre comment il avait pu croire, ne serait-ce qu'une seconde, qu'il supporterait bien l'absence de Justin. Cela n'avait jamais été le cas, mais cette fois-ci serait encore plus difficile, car il ne pouvait, ni ne voulait faire semblant de l'oublier. Ce n'était pas une rupture – c'était juste une séparation, une question de temps et de distance qui leur avait semblé sans importance.
On n'a pas besoin de bagues, ni de cérémonie pour se prouver qu'on s'aime. On le sait déjà.
Il passa les quelques jours qui suivirent à éviter très soigneusement ses amis. Il allait toujours à Kinnetik, bien évidemment, mais Theodore n'avait jamais essayé d'évoquer Justin (ce dont Brian lui était reconnaissant), pas plus qu'il ne parlait de l'importance de manger sainement. C'est pour cela qu'il évitait Emmett et Michael, ainsi que le Dîner de façon générale, parce qu'il n'avait pas envie de subir leurs inquiétudes et leurs questions. Il pouvait au moins se noyer dans le travail, et cesser pour un temps de penser à la place vide qui l'attendait.
Le soir, lorsqu'il rentrait, il n'avait plus la moindre envie de sortir – danser, s'envoyer en l'air, ou quoique ce soit d'autre. Il restait juste dans le noir, tantôt allongé sur le lit, ou sur le canapé, ou dans la cuisine, à fumer une cigarette et un joint, à éviter de penser à Justin et à l'écho de sa présence ici. S'il se concentrait assez longtemps, il pouvait presque entendre le son de sa voix.
Il était vraiment pathétique, mais il n'avait pas envie de fournir les efforts nécessaires pour ne plus l'être.
oOo
Brian allumait parfois une cigarette et regardait la cendre tomber, sans vraiment s'en soucier. C'était la première fois que Brian Kinney ressentait quelque chose comme ça ; une douleur qui ne semblait pas avoir de fin, qui prenait racine dans son ventre et éclatait dans son cerveau. Il suffisait d'un rien pour que quelque chose lui rappelle, ah oui, c'est vrai. Justin est parti, Justin n'est plus là.
Il lui fallut encore quelques jours pour se reprendre. Redevenir Brian Kinney, le gars que tout le monde connaissait. Michael y était sans doute pour beaucoup ; et malgré l'absurdité de danser dans un bar vide et dévasté, sans la moindre musique, Brian s'était senti mieux.
Justin l'appela le lendemain. Brian sourit en entendant sa voix ; New York lui plaisait, et Emily, l'amie de Daphné allait l'aider à trouver un job.
- Je me suis renseigné sur les ateliers, et je pense que je vais en partager un.
- Je doute que cela nuise à ton inspiration, approuva Brian, mais pour ce qui est de ta concentration, c'est une autre histoire.
Justin éclata de rire et laissa un silence s'installer entre eux.
- Tu me manques, dit-il soudain.
Brian hésita, rien qu'une seconde.
- Tu me manques aussi.
Ils raccrochèrent en même temps. Puis Brian demanda à Ted de venir le rejoindre dans son bureau. Le comptable arriva, une pile de dossiers dans les mains.
- A ton avis, à combien s'élèverait la remise en place du Babylon ?
Theodore fut tellement surpris par sa question qu'il en lâcha les dossiers qu'il tenait. Il se baissa pour les ramasser et les posa sur le bureau de Brian, qui, les bras croisés attendait que l'autre rassemble ses esprits et lui réponde. Un sourire amusé étira ses lèvres, tandis que son sourcil droit se levait légèrement.
- J'ai déjà fait quelques calculs. Et j'ai une ou deux idées à te soumettre, ajouta Ted.
Apparemment, il n'avait jamais douté que Brian finisse par reprendre le club. C'était sans doute pour cela que Ted n'avait jamais évoqué la possibilité de le vendre.
oOo
La première semaine fut moins difficile que prévue. Il y avait trop de choses à faire pour que Justin ait vraiment le temps de penser à Pittsburgh en général et à Brian en particulier. Il y avait des centaines de choses à faire, à visiter, à organiser. Il y avait ses affaires à ranger, à acheter, si bien qu'il n'avait qu'à poser sa tête sur l'oreiller pour s'endormir. Il ne se souvenait jamais de ses rêves au réveil.
La seconde semaine fut rude : Justin ne faisait qu'aller de déceptions en déceptions. C'était normal, il n'était là que depuis dix jours, et il ne connaissait aucun Brett pour l'introduire dans le monde des arts. Les contacts de Lindsay s'étaient révélés décevants. Pourtant, Justin s'obligeait à paraître enthousiaste au téléphone pour ne pas inquiéter ses proches, songeant que cela finirait bien par s'arranger.
Ses nuits étaient plus agitées, et il peinait à trouver le sommeil. Ses yeux finissaient invariablement par revenir sur le plafond, à en déceler les aspérités malgré l'obscurité dans la chambre où il dormait.
Cela ne fit qu'empirer, et à la fin du premier mois, Justin se sentait de plus en plus désespéré. Il n'avait toujours rien trouvé et il se refusait de travailler au Macdo – il devait trouver autre chose. Ensuite, louer un atelier était hors de question tant qu'il n'avait pas un salaire fixe. En outre, il n'éprouvait aucune envie de sortir. Danser, se faire payer à boire, et peut-être baiser ne lui disait rien : Brian lui manquait trop, il ne pouvait penser à rien d'autre qu'à lui. La chaleur de son corps quand il s'endormait contre lui, ses remarques sarcastiques et exaspérantes, sa façon d'être là et de l'aimer, tout ce qui faisait de lui Brian Kinney lui manquait.
Les choses commencèrent à s'arranger pendant le deuxième mois. Il trouva un boulot de serveur, dans un restaurant gay situé à quelques stations de l'appartement d'Emily. Il était tenu par une drag-queen élégante se faisant appeler Marilyne qui avait le sourire facile. Elle avait fait promettre à Justin de lui vendre l'un de ses tableaux, arguant que lorsque les œuvres du garçon vaudraient des dizaines de milliers de dollars, et peut-être même plus, elle serait fière de posséder un vrai Justin Taylor. Le blond avait accepté, sachant déjà que la dite somme serait symbolique car il appréciait beaucoup la tenancière. Ce n'était pas le Dîner, mais à sa manière, le Rainbow Road était tout aussi chaleureux et accueillant.
Pourtant, il dormait toujours aussi mal. Il se réveillait souvent la nuit, en sursaut, cherchant un élément familier qu'il ne trouvait pas – la présence de Brian près de lui, le bras de Brian, ou simplement son odeur, cigarette et cuir, et parfois, un peu d'after-shave.
Puis il se rappelait où il était et finissait par se rendormir, résistant à la tentation de saisir son téléphone et d'appeler Brian, même s'il était trois heures du matin.
Le matin, il se levait, très vite, parce que son lit vide lui faisait mal au cœur.
oOo
Lorsqu'il rentra de sa première journée de travail, Emily l'attendait avec une bouteille de vin, insistant pour fêter cela. Il se laissa convaincre sans difficulté. Quand ils eurent fini de boire et de dîner, la jeune femme proposa à Justin de l'accompagner dehors.
- J'ai rendez-vous avec David et d'autres personnes, que tu ne connais pas encore. Ca te fera du bien de sortir. Et puis, tu dois rencontrer de nouvelles personnes ! Il y a ce nouveau club, pas très loin d'ici, on pourra rentrer à pieds !
L'idée semblait beaucoup lui plaire. Justin hésita. Il avait pour projet d'appeler Brian et il anticipait un peu trop leur prochaine séance de sexe par téléphone. Rien que d'y penser, il se sentait devenir dur. Il ferma les yeux pour éviter de penser à Brian.
- Je crois que je vais rester là, dit-il avec un sourire.
- Comme tu voudras, dit Emily. Si tu changes d'avis, voilà l'adresse. A demain, Justin !
- Bonne soirée.
Quinze minutes plus tard, Justin raccrochait le téléphone, déçu. Brian n'était pas au loft.
Finalement, il se leva, prit une douche et s'habilla, désireux de retourner au Paradise Kiss(1).
oOo
/La première fois qu'il était allé faire les bars et les boîtes de nuits, Justin avait trouvé que c'était à la fois pareil et différent que Pittsburgh. C'était plus grand, plus fort, plus coloré. Pourtant, Justin reconnut les drapeaux qui volaient au gré de la brise nocturne et les silhouettes marchant sur l'avenue lui étaient également familières, que cela soit un couple enlacé, un groupe de jeunes éclatant de rire, une diva aux cheveux bleus qui faisait claquer ses talons sur le trottoir ou un punk vêtu de cuir et couvert de piercings.
Dans les ruelles qui bordaient l'avenue, Justin pouvait entrevoir l'ombre de couples enlacés qui jouaient de leurs mains et de leurs bouches.
Il enregistra ces détails à toute vitesse, et cet air de familiarité lui réchauffa le cœur.
Il ne tarda pas à apercevoir l'enseigne de la boîte dont on lui avait parlé. Il ne lui fallut pas longtemps pour se retrouver dans la backroom et baiser un mec sexy qui ne lui rappelait pas trop Brian.
Certaines choses ne changeaient vraiment pas./
Brian s'installa à côté de Mikey et commanda un café.
- Tu as l'air crevé, remarqua son meilleur ami.
- Ton sens de l'observation est extraordinaire.
- Nuit fatigante ? demanda Mikey.
Brian sourit, l'air de confirmer. Même s'ils savaient tous les deux que ce n'était pas le cas, Brian n'était pas prêt à avouer de vive voix qu'il ne s'était pas envoyé en l'air depuis presque un mois, parce que Justin lui manquait trop, et que chaque fois qu'il parvenait à penser à autre chose (au sexe, par exemple), le blond finissait invariablement par l'appeler.
Il préféra changer de sujet, et parler de la rénovation du Babylon. Il fit bien, car ce fut à ce moment là que Ted et Em les rejoignirent.
- Salut vous deux, fit Emmett.
- Quoi de neuf ? demanda Ted.
- Nous parlions du Babylon. Brian disait que tu avais déjà des idées.
Ted hocha la tête.
- On mettrait des plaques à l'entrée et peut-être un ou deux cocktails à la mémoire des disparus…
- Ca me semble être une bonne idée, approuva Emmett.
Brian fronça les sourcils.
- Si tu penses cela, je devrai peut-être la réviser…
- Connard, grogna Em en le foudroyant du regard – ce qui n'était pas vraiment convaincant.
Brian répondit par un sourire narquois et avala sa tasse de café d'un trait. C'était toujours aussi immonde, songea-t-il en retenant une grimace. Pourtant, il continuait jour après jour à boire cette mixture.
- Je dois y aller, dit-il en se levant. Et toi, ne sois pas en retard, ajouta-t-il pour Ted. Il y avait une menace de mort dans sa voix qui les fit tous rire.
- On se voit ce soir, au Woody's ? demanda Michael.
- Je ne sais pas. On verra. A plus tard.
Michael soupira et s'appuya contre Ben.
- Au moins, il ne m'a pas dit « non » d'emblée.
Ben hocha la tête et l'embrassa doucement sur le front alors qu'Emmett les regardait avec ravissement.
oOo
Cynthia déposa le dossier qu'elle tenait à la main sur le bureau de Brian. Ce dernier leva les yeux de son ordinateur. Il ne l'avait pas entendue entrer.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Nouveau contrat. Pour une marque de bière. Ils sont prêts à payer un peu plus pour avoir la pub d'ici une semaine.
- « Un peu plus » ?
- Dix pour cent de plus.
- Des contrats plus urgents en attente ?
- Non.
- D'accord. Préviens le département d'art. J'aurai quelque chose d'ici demain.
Brian retourna à la lecture de son mail. Une part de son cerveau nota le bruit des pas de Cynthia qui s'éloignait, mais il n'y fit pas vraiment attention. Le mail venait de Justin. Une fois qu'il eut fini de le lire, Brian s'intéressa au dossier que son assistante venait de lui donner.
Mais cinq minutes plus tard, il se ravisa et effaça le message de Justin.
Tu me manques. Je t'aime
A suivre...
(1) Toute ressemblance avec le manga éponyme serait totalement voulue
