Clarke coupa le moteur. Elle ouvrit la portière et, une fois sortie, ne prit pas la peine de la refermer. Elle se rua à l'intérieur du garage, hantée par le regard douloureux de Lexa. Le chemin du retour ici avait été difficile pour Clarke qui avait imaginé les pires choses possibles.

Lexa souffrait, et Clarke craignait que celle-ci ne fasse une bêtise. Car après tout, Clarke connaissait très bien cette situation de désespoir intense...

Elle entendit du bruit et le suivit jusqu'à une porte ouverte. Elle vit la silhouette de Lexa se refléter dans un miroir. Une salle de bain ? Toute petite, apparemment.

« Lexa ? » appela-t-elle calmement.

La mécanicienne ne répondit pas. Clarke s'approcha, découvrant la main levée de la jeune femme, paume vers le haut, remplie de petits cachets. Beaucoup. Une dose mortelle. Mais Lexa ne l'avait pas encore avalée. Elle fixait le miroir, comme si elle lisait son propre regard noyé de douleur.

Clarke glissa ses mains sur celle qui tenait les cachets. Elle les retira, mais au moment où elle voulut s'écarter, Lexa se tourna vers elle et la poussa violemment.

« TU NE PEUX PAS ME FOUTRE LA PAIX ! » hurla-t-elle, la voix éraillée par la tristesse.

« Non, » répondit Clarke avec le plus grand calme, « je ne peux pas. Je n'y arrive pas. Je ne peux pas vous... » elle nota son vouevoiment et le cessa, puisque Lexa l'avait tutoyée plus tôt. « Je ne peux pas te laisser mourir. »

Lexa ne répondit pas. Clarke était incapable de lire les émotions sur son visage. Elle se perdit un instant dans le regard de la jeune femme, mais retrouva ses esprits et tenta un nouvel appel.

« Ta grand-mère n'aimait pas te voir malheureuse. »

La rage tordit le visage de Lexa qui glissa un pied en avant pour s'imposer devant Clarke. Elle la foudroyait du regard, mais Clarke pouvait voir que Lexa se contenait pour ne pas s'en prendre à elle physiquement.

« Tu ne la connaissais pas, tu ne peux pas savoir ce qu'elle pensait, » cracha-t-elle.

Clarke sentait le souffle chaud de Lexa sur son visage. Elle sentait aussi le danger que cette proximité amenait mais était incapable de s'éloigner.

« Je n'invente pas. Elle me l'a dit. C'est elle qui m'a donné ton nom, » expliqua-t-elle. Elle vit dans les yeux de Lexa une infime confusion et poursuivit, se jugeant être en bonne voie « Elle m'a dit que tu ne voulais pas partir. Et... et elle a peut-être aussi évoqué ton attirance pour les femmes. » Elle vit Lexa froncer les sourcils et joua sa dernière carte « Alors tu peux me laisser tenter ma chance en t'emmenant boire un café loin d'ici, ou tu peux rester ici et avoir un médecin sur le dos probablement pour le reste de tes jours. »

Lexa était déconcertée. Quelques minutes auparavant, elle était prête à partir, comme sa mère, et quitter à jamais cet endroit misérable et les problèmes qu'il lui avait apportés. Et maintenant, une femme se faisait gardienne de sa vie. Cela paraissait surréaliste... mais Lexa avait trop mal pour croire qu'elle avait déjà avalé des cachets.

« Tu devrais retourner vivre ta vie, » lui répondit-elle, dépitée, « je suis sûre que des gens t'attendent en ce moment même. »

C'est alors que Clarke déposa une main sur son avant-bras et lui assura « Personne ne m'attend. J'ai tout mon temps, et j'ai envie de te le donner. »

C'est ainsi que Lexa se retrouva dans la voiture de Clarke. Elles s'arrêteraient au premier diner et Lexa contacterait les pompes funèbres pour évacuer le corps de sa grand-mère. Lexa avait les yeux ouverts, mais ils ne fixaient rien en particulier.

En apercevant l'absence de lueur dans les yeux de la jeune femme au travers du rétroviseur, Clarke sut qu'elle n'avait pas encore réussi à lui redonner goût à la vie. Elle s'était donné pour mission de sauver cette femme, avec la désagréable sensation que si elle ne parvenait pas à la sauver, elle ne réussirait pas à se sauver elle-même du mal qui la rongeait.


Elles s'assirent à une petite table. Elles avaient dû rouler pendant une heure pour trouver un diner sur le bord de la route. Clarke ne cessait de se demander comment Lexa avait pu se retrouver à gérer un garage perdu au milieu de nulle part mais pensait aussi qu'il était trop tôt pour poser cette question.

Clarke commanda deux grands cafés et une petite assiette de pancakes.

Lexa parut gênée. Elle avait tout juste pris le temps d'ôter son une-pièce de mécano avant de prendre la route avec Clarke et se retrouvait dans un petit restau routier sans argent.

« Je t'ai invitée, tu sais, » lui signala Clarke qui tentait tant bien que mal de mettre fin au malaise.

« Pourquoi es-tu vraiment revenue ? » demanda Lexa automatiquement, ses yeux semblables à des billes de verre.

Clarke la dévisagea. Lexa n'avait pas l'air réellement en colère, ou triste, au contraire, elle semblait... vide. Clarke n'eut pas besoin de réfléchir à sa réponse. Elle lui apparut naturellement.

« Je n'ai pas pu me résoudre à te laisser. Je te connais à peine, mais tu représentes bien plus pour moi que tu le penses. Si tu meurs... c'est comme si je mourais aussi. » Elle plissa les yeux, les sourcils froncés, et secoua la tête comme pour effacer ses mots. « Je ne sais pas, » reprit-elle, « c'est con. Je... je sais pas, j'ai tout laissé tomber hier matin en pensant m'envoler et ne plus jamais m'accrocher à quoi ce soit, et voilà que je tombe sur toi. »

Lexa se contenta de la fixer dans les yeux, n'émettant aucun signe que Clarke puisse comprendre. La serveuse vint déposer les assiettes et donna ainsi une bonne excuse à Clarke de détourner le regard.

Clarke entama un pancake et ne tarda pas à commencer à boire son café. Elle n'osait plus regarder Lexa, imaginant celle-ci la regarder avec cette intensité glaçante qui la laissait toujours de marbre pendant un moment qu'elle ressentait comme l'éternité.

Elle vit la silhouette de Lexa s'échapper de sa chaise et Clarke se leva instantanément. Elle hésita à la suivre en la voyant disparaître derrière la porte des toilettes. Lexa avait l'air si blessée que Clarke ne put s'empêcher d'aller s'assurer que la jolie brune n'allait pas commettre le mauvais acte.

Jolie... ce mot ne cessait de résonner dans l'esprit de Clarke. Elle voyait du bon en Lexa, une force extraordinaire, une beauté d'âme qui l'avait poussée à s'occuper de son dernier proche dans un coin pitoyable jusqu'à aujourd'hui. Lexa était une femme magnifique dans tous les sens du terme, et pourtant... les années de malheur l'avaient vidée de sa propre vie.

Clarke la trouva appuyée sur le lavabo. Lexa fixait encore le miroir, comme si elle s'y cherchait. Clarke la décrivit du regard et ne put s'empêcher d'apercevoir le ventre découvert par le t-shirt étiré vers le haut à cause de la posture actuelle de Lexa.

« Tu es maigre, » commenta-t-elle à voix haute. Elle le regretta vite avec l'absence de réaction de Lexa. La jeune femme était perdue dans son reflet.

Clarke la rejoignit près du lavabo et saisit sa main droite, doucement, la maintenant entre les siennes. Lexa ne réagissant pas, Clarke attrapa son autre main, la forçant à se tourner vers elle. Le regard de Lexa croisa le sien et Clarke put y lire une détresse cinglante.

Lexa essayait. Elle luttait contre sa propre souffrance.

Clarke répondit aussitôt à cet appel. Elle enroula, avec la plus grande douceur, ses bras autour de la taille de la jeune femme.

Les deux corps se touchèrent à peine que Lexa se sentit s'écrouler dans les bras de Clarke. Elle n'avait rien pu y faire. La chaleur de Clarke s'était répandue dans son corps et Lexa avait retrouvé cette simple sensation de contact humain. Elle avait été seule, longtemps, trop longtemps, et personne n'était jamais venu lui tendre la main. C'est bien pour ça qu'elle n'avait plus cru cela possible...

Clarke resserra son étreinte. Elle aussi en avait besoin. Le contact de Lexa lui redonnait espoir. Chez elle, elle aurait pu aller voir n'importe qui. Ses collègues l'auraient certainement écoutée. Elle aurait dévoilé son mal être, cette sensation de vide intense qui la consumait depuis un long moment. Ils l'auraient envoyée en vacances avec une boîte d'antidépresseurs. Et Clarke serait revenue avec la même douleur enfouie au fond d'elle.

Mais avec Lexa, elle sentait quelque chose de particulier. C'était rare, ça, qu'un simple contact soit aussi bénéfique. Elle relâcha la pression lentement, car elles devaient se dépêcher. Il fallait encore faire évacuer le corps de la grand-mère de Lexa.

Elles retournèrent à la table et Clarke prêta son téléphone à Lexa qui alla s'installer au bar pour passer son coup de fil. Clarke observa la jeune femme et son allure fatiguée, ses cheveux ondulés rabattus en une queue de cheval lâche, ses hautes pommettes taillées, et sa silhouette terriblement fine. Clarke ressentait déjà le besoin d'aller la prendre à nouveau dans ses bras et de l'y garder en sécurité.

Lexa revint et elles durent retourner au garage. Elles attendirent en silence que le corps soit évacué. Puis le silence total envahit l'espace. Pas même un grondement de moteur à l'horizon.

Lexa était plantée en plein milieu du garage. À quelques pas derrière elle, Clarke imaginait ce que Lexa pouvait bien être en train de penser. Les minutes passaient sans que Lexa n'esquisse un seul geste, alors Clarke s'approcha doucement et se posta à côté d'elle pour apercevoir son visage. Ce fut Lexa qui parla en première.

« Presque dix ans, » souffla-t-elle juste assez fort pour que Clarke l'entende. Sa voix était basse, presque brisée. « Dix ans ici. »

Clarke se glissa un peu plus en face d'elle. Elle vit les yeux verts bordés de larmes et sut que le moment arrivait. Lexa allait craquer. Elle prit sa main, doucement, sans jamais la lâcher du regard, et entrelaça leurs doigts. Elle voulait prouver à Lexa qu'elles pouvaient s'accrocher l'une à l'autre. Elles pouvaient s'en sortir.

« Tu as encore bien plus que dix ans devant toi, » lui dit-elle avec espoir.

Une première larme coula sur la joue de Lexa qui déglutit avant de répondre « Je n'en peux plus de survivre. »

Ses lèvres tremblaient et Clarke put lire sur le visage de Lexa les dix années de celle-ci passées seule ici, à dormir sur un petit matelas à même le sol, à réparer les rares voitures qui passaient par là, à soutenir une vieille dame que la mort attendait, dix ans seule, sans plus aucun rêve, sans même un simple réseau de communication amicale aux alentours. Dix ans pendant lesquels Lexa devait rouler des kilomètres pour entrer en contact avec la civilisation. Dix longues années qui avaient tourné une jeune femme brillante et pleine de vie en un désert moral.

« Tu n'as plus à survivre, » Clarke murmura, ne pouvant empêcher sa main libre d'aller essuyer la petite larme qui s'écoulait encore sur la joue rougie de Lexa, « viens vivre avec moi, » laissa-t-elle échapper comme une supplique.

Les lèvres de Lexa se pincèrent légèrement à cette réplique, comme si elle avait été parcourue par un brusque courant électrique. Vivre ? Cela lui était-il encore possible ? Elle avait oublié ce que c'était. Elle avait vu la mort et l'abandon passer à côté d'elle tandis qu'elle restait coincée au même endroit. Et si cela recommençait encore comme un cercle vicieux ? Elle ne voyait plus d'avenir devant elle, mais cette fille, cette femme, l'intriguait. Elle n'arriverait pas à mettre fin à ses jours, pas avec ces yeux bleus posés sur elle.

Sans en tenir compte, elle relâcha légèrement sa tête qui prit appui sur la main de Clarke. Cette dernière entoura sa taille de son autre bras pour la tenir près d'elle. La tête de Lexa lui tournait. Elle ferma les yeux pour immobiliser le monde autour d'elle, et les larmes qui avaient si longtemps bordé ses yeux tombèrent à leur tour. La joue de Clarke frôla la sienne, et elle réalisa au combien elles étaient proches.

Le buste de Clarke se colla au sien, celle-ci aussi réalisant l'étrangeté de cette rencontre. Cette proximité enivrante amena Clarke à se rapprocher encore. Une odeur d'huile et de métal emplissait l'air, pourtant Clarke ne sentait que la peau lisse de Lexa, dont elle essayait de définir l'odeur, et son souffle chaud qui venait de trouver ses lèvres.

Ses yeux croisèrent ceux aux diverses nuances de vert et de gris, et elle fut attirée encore un peu, attirée par ce profond désespoir, cette confusion, et ces lèvres. Ces lèvres qu'elle frôla avec hésitation. Lexa ne reculait pas. Elles se connaissaient à peine. Mais il n'y avait aucune raison pour les séparer.

Les lèvres se joignirent, doucement, avec maladresse, et ce petit contact eut l'effet d'une bombe dans les vies des deux jeunes femmes. Elles n'étaient pas seules. À deux, elles seraient plus fortes. Mais surtout, surtout, elles ressentaient cette force incroyable qui les poussa à intensifier leur baiser.

C'était comme un besoin vital, mais aussi un souhait, un souhait enfoui dans leurs esprits depuis longtemps : celui de ne plus se sentir seule au milieu de nulle part, celui de ne plus se sentir seule au milieu de la foule, celui de se sentir en vie car quelqu'un était là pour y donner un sens.

Il ne s'agissait pas seulement d'une attirance physique, mais d'une attirance de deux cœurs brisés qui s'étaient croisés au bord de la route. Ces deux cœurs, qui avaient tant peiné à battre pendant longtemps, couraient contre les deux poitrines serrées l'une à l'autre.

Le visage inondé de Lexa la força à se détacher de Clarke. Les larmes coulaient et il sembla à Clarke que Lexa n'avait pas pleuré depuis très longtemps. La jeune médecin prit sa main et l'amena dehors pour la faire s'installer sur le banc. Sans lâcher sa main, elle s'assit à ses côtés. Elle posa sa tête sur l'épaule fine de Lexa et laissa le silence prendre le contrôle.

Jusqu'à ce qu'il soit brisé.

« Je n'allais que deux fois par mois en ville pour le ravitaillement. Je ne prenais que le strict nécessaire, » finit par dire Lexa, le regard vague et la respiration plus calme.

Clarke serra doucement sa main pour l'encourager à continuer. Elle ne posa pas de question, bien qu'elle en avait plusieurs sur ce simple fait.

« Je faisais les courses et je revenais sans faire aucun détour. Je devais économiser l'essence. » ajouta Lexa.

« Combien ? » ne put s'empêcher de lui demander Clarke. « Tes dettes, à combien s'élèvent-elles ? »

Lexa tourna la tête, fixant Clarke comme si elle avait été prise sur le fait. Devant cette réaction, Clarke expliqua :

« Le garage est en ruine, les frais médicaux de ta grand-mère coûtaient une fortune et, vu ton allure, tu devais te contenter d'acheter le nécessaire pour elle. »

Lexa baissa la tête, avalant difficilement cette vérité. Elle savait tout ça, elle n'avait seulement jamais entendu qui que ce soit le lui dire. Ses problèmes financiers étaient apparents... et puis, évidemment que Clarke savait pour les frais médicaux de sa grand-mère, elle était médecin ! Elle-même avait dû prescrire ces médicaments et machines extrêmement chers à des dizaines de personnes...

« J'ai hérité de deux cent cinquante mille de dettes de la part de mon père, et j'en suis aujourd'hui à environ quatre cent mille. »

Clarke, qui fixait l'horizon, se rendit une énième fois compte du vide qui entourait l'endroit. Un vide financier qui se reflétait dans le paysage et sur les courbes de Lexa. De telles dettes étaient impossible à rembourser par une jeune personne seule qui peinait à avoir du travail. Clarke, elle, n'avait pas de dettes. Au contraire, son ex-mari et elle avaient eu de quoi acheter une jolie maison suffisamment grande pour accueillir leurs futurs enfants. Ils avaient aussi des économies grâce à leurs emplois bien rémunérés. Même les études avaient été gratuites pour Clarke qui avait eu la chance d'obtenir une bourse ainsi qu'une aide financière de ses parents.

Oui, Clarke avait assez d'argent pour vivre confortablement. Et pourtant, ça ne l'avait pas convaincue à rester chez elle. L'argent ne lui avait pas donné le goût de la vie. À quoi bon avoir une grande maison si c'était pour s'y retrouver seul avec les fantômes du passé ?

L'argent ne faisait pas la famille, les amis... l'argent ne faisait pas le bonheur, mais, et Clarke le constatait avec Lexa, il faisait le bien-être.

« Je vais vendre ma maison, » annonça Clarke, « il sera possible de rembourser tes dettes et tu pourras partir d'ici. »

Le visage de Lexa se décomposa. Ce n'était pas la réaction que Clarke attendait, mais elle n'en fut pas surprise. La main de Lexa disparut de la sienne, et Clarke perdit le peu d'enthousiasme qu'elle avait pu trouver.

« Clarke... on se connaît à peine... tu ne peux pas vendre ta maison pour moi. Tu devrais d'ailleurs y retourner. Tu as de la chance d'avoir un chez toi. »

Clarke se leva d'un bond avec la sensation d'avoir été électrisée. Elle perdait la tête à la simple idée de repartir d'ici seule. Elle savait ce qui se passerait pour Lexa si elle la laissait ici.

« Je suis partie, Lexa ! Je n'ai plus rien, plus de famille, plus d'amis, je vivais seule dans une maison pouvant abriter aisément six personnes. Je ne supportais plus cette vie alors je l'ai abandonnée ! Tu m'entends ? Cette vie-là est terminée, je n'y retournerai plus. » Elle fit une pause pour reprendre son souffle et ajouta : « Je vais vendre mes biens dans tous les cas. Je ne saurais pas quoi faire de l'argent, alors laisse-moi t'aider. »

« Il y a plein d'autres inconnus que tu pourrais aider avec cet argent, » souffla Lexa, convaincue qu'elle était une cause perdue.

« Arrête de dire que nous sommes des inconnues l'une pour l'autre ! » hurla Clarke, dont la voix fit écho jusque dans l'intérieur du garage. Elle tomba à genoux devant Lexa, dépitée, et saisit les mains glacées de la jeune femme fatiguée. « On se connaît depuis à peine deux jours. On a tout perdu du jour au lendemain. » Ses yeux fouillaient ceux de Lexa à la recherche de la plus simple des réactions. « Si on peut tout perdre en un jour, crois-tu vraiment impossible qu'on puisse aimer du jour au lendemain ? »

Les lèvres de Lexa s'entrouvrirent sous l'effet de la surprise. Elle ne s'attendait pas à ce qu'on lui dise ça, tout comme elle n'aurait jamais pensé qu'une femme telle que Clarke puisse débarquer un jour dans son garage et renverser son monde.

« Tu penses que tu m'aimes... » murmura Lexa, perdue.

La situation lui paraissait étrange. Elle avait vécu le même train-train quotidien pendant des années et voilà qu'une femme voulait l'emmener loin d'ici.

« Tu peux nous laisser une chance de découvrir ce que nous ressentons, » lui expliqua Clarke.

Le regard de Lexa se promena dans le vide. Elle était trop incertaine pour pouvoir donner une réponse.

« Je suis fatiguée, Clarke, » répondit-elle en un murmure qui sortit comme un souffle las.

Clarke n'était pas prête à se résigner. Elle se leva, tenant toujours les mains de Lexa, et tira sur celles-ci pour que Lexa se lève.

« Alors viens te reposer avec moi. On va aller passer la nuit dans cet hôtel dont tu me parlais et demain, on sera en forme et tu pourras te décider sur ce que tu veux. »

Les jambes de Lexa la portaient, mais celle-ci se sentait lourde. Lourde, mais vide, comme s'il n'y avait plus que le poids de son corps, plus d'esprit pour le porter. Son pouce glissa sur le dos de la main de Clarke, et elle lâcha subitement les mains de celle-ci pour venir l'entourer de ses bras. Elle voulait comprendre ce qui se passait entre elles. Elle voulait s'accrocher à Clarke, s'assurer que cette dernière était bien réelle.

« C'est un accord ? » demanda Clarke en refermant à son tour ses bras autour de la fine taille de Lexa.

Elle sentit la tête de Lexa s'immiscer dans son cou et bouger en un hochement approbatif. Elles restèrent ainsi un moment, puis Clarke alla attraper le porte-feuille de Lexa sur le bureau, et elles rejoignirent la voiture du médecin pour prendre la route.


Elles roulèrent jusqu'au premier centre commercial qui leur apparut. Clarke attira Lexa dans une boutique de vêtements pour lui acheter quelques tenues. Lexa était gênée de se faire payer des vêtements, mais elle ne se voyait pas faire subir plus longtemps à Clarke ses vieux vêtements parsemés de tâches.

Elle prit quelques vêtements simples et fila en cabine. Clarke en profita pour se prendre deux tenues, le goût du neuf. Elle les essaya et attendit Lexa près des cabines. Ne la voyant pas sortir, Clarke chercha des yeux les chaussures de Lexa qui lui apparurent sous un rideau.

« Lexa ? » appela-t-elle.

Pas de réponse. Inquiète, elle ouvrit légèrement le rideau et le referma aussitôt lorsqu'elle remarqua le dos presque entièrement nu de Lexa.

« Tout va bien ? » questionna-t-elle encore une fois.

« Tu peux entrer, » lui répondit enfin Lexa, au grand soulagement de Clarke qui se glissa derrière le rideau.

Le médecin en Clarke eut tout juste le temps de voir un large hématome sur le flanc gauche de Lexa avant que celle-ci n'y abaisse un t-shirt.

« Hey, comment tu t'es fait ça ? » lui demanda-t-elle en relevant le bas du t-shirt pour examiner la peau bleutée.

La peau de Lexa frissonna sous les doigts froids de Clarke.

« Je me suis cognée en réparant la voiture, ce n'est rien. »

Elle laissa les doigts de Clarke se promener sur sa peau jusqu'à ce que celle-ci puisse affirmer qu'il ne s'agissait que d'un hématome.

« On va passer par une pharmacie pour te prendre une pommade, » décida Clarke.

Elle laissa Lexa terminer son essayage. Elles ne tardèrent pas à repartir une fois leurs courses terminées.

Elles roulèrent jusqu'à la tombée de la nuit et Clarke s'arrêta devant un petit hôtel. Elles avaient fait une seule pause pour remettre de l'essence et étaient épuisées. Clarke laissa Lexa aller se doucher en première.

L'ex-mécanicienne découvrit dans la petite armoire murale de la salle de bain un petit nécessaire de toilettes à l'effigie de l'hôtel. Elle y récupéra les échantillons de savon et de shampoing avant de remarquer le petit rasoir et sa crème. Lexa le sortit.

Ces trois dernières années, la peur de cet objet s'était faite de plus en plus grande. Lexa avait utilisé son vieux rasoir pour la dernière fois il y a environ un mois et elle avait dû tout arrêter d'un coup et fuir la salle de bain, le souffle court. Elle avait peur de ce qu'elle pouvait faire avec cet objet. Elle avait peur d'elle-même. Mais ce soir, elle voulait surmonter cette peur.

Elle ne pouvait pas suivre Clarke sur cette route à l'issue indéterminée avec la crainte de commettre le mauvais acte. Clarke ne méritait pas de s'inquiéter sans cesse.

Elle utilisa donc le rasoir pour son utilisation supposée puis pris une douche. Elle mit vingt minutes, quinze fois plus longtemps que les rares douches qu'elle prenait habituellement. L'eau et l'électricité coûtaient, et Lexa avait privilégié leur utilisation pour sa grand-mère.

Elle sortit de la salle de bain habillée d'une tenue décontractée. Les vêtements sentaient le neuf et l'odeur se mêlait au parfum floral que le savon avait encré dans la peau de Lexa. Elle s'allongea sur le lit, le regard fixé sur le plafond grisâtre. Elle était épuisée, mais elle ne parvint à fermer les yeux que lorsque Clarke vint s'allonger de l'autre côté du lit et glissa une main douce dans la sienne.


Elles roulaient depuis l'aube. La nuit était tombée. Elles n'avaient pas échangé un mot depuis leur réveil. Ce silence était comme un pacte confiant. Il leur fallait aller le plus loin possible, jusqu'à ce qu'elles soient prêtes à s'arrêter. Le moment viendra où une ville les mettra en confiance et elles décideraient d'y tenter une nouvelle vie.

Ce n'était pas le cas pour le moment. Elles avaient passé plusieurs villes, toutes grises, bruyantes, étouffantes. Elles roulaient sur l'autoroute, des arbres et des champs défilant sur ses côtés, jusqu'à la prochaine ville à encore deux centaines de kilomètres.

Le chemin était long, mais plus elles avançaient, plus elles avaient l'impression d'aller quelque part.

Le voyant du réservoir d'essence força Clarke à s'arrêter à la première station service.

« Tu restes dans la voiture ? » demanda Clarke, brisant le silence paisible qui avait régné toute la journée.

Les deux femmes avaient été habituées à un silence lourd de solitude, mais aujourd'hui chacune avait su que l'autre était là, à côté, prête à répondre à la moindre suggestion.

« Oui, » répondit Lexa qui aurait pu se contenter d'un simple hochement de tête, mais elle avait ressenti le besoin de répondre de vive voix, de s'entendre parler à Clarke.

Clarke remplit le réservoir d'essence à moitié et se dirigea vers la petite station service pour payer. Lexa la regarda s'éloigner. Elle observa les cheveux blonds réfléchir la lumière qui s'émanait de la station. Elle n'analysait pas la femme au loin, elle la regardait simplement. Elle ne voulait pas réfléchir à ce qu'elle pensait d'elle.

Elle attendit Clarke sans bouger, sans réfléchir, et se redressa lorsqu'elle vit la silhouette de son chauffeur apparaître devant les portes de la station. Quelque chose n'allait pas, l'expression anxieuse sur le visage de Clarke le prouvait. Lexa aperçut les deux hommes derrière le médecin. Deux hommes costauds, tatoués sur toutes les parcelles de peau visible, le visage percé de minuscules trous desquels pendaient des petites boucles grises. Lexa remarqua les motos garées devant la station.

Des bikers. Et pas les sympas. Lexa espéra voir Clarke entrer dans la voiture au plus vite, mais au lieu de ça, celle-ci se tourna et envoya un coup de pied dans l'entrejambe de l'un des deux hommes, l'autre défendant aussitôt son collègue en giflant Clarke du plat de sa main couverte de bagues. Clarke tituba en arrière et Lexa, qui était sortie de la voiture en toute hâte, la saisie pour la relever et la guider jusqu'à la voiture, la déposant sur le siège passager avant.

Lexa prit le volant et démarra en trombe, ne laissant pas le temps au biker frappé par la blonde furieuse de se remettre pour les poursuivre avec son camarade.

Elle roula vite et changea de route dès que l'occasion lui fut donnée. Elle regardait régulièrement le rétroviseur pour vérifier qu'elles n'étaient pas suivies. Clarke était sonnée à côté d'elle, l'arcade sourcilière saignant abondamment.

Les mains de Lexa étranglaient le volant. La mécanicienne enfonçait la pédale d'accélérateur sans pouvoir retenir son pied. Ses tempes lui faisaient mal. Elle avait la désagréable sensation que quelqu'un enfonçait ses doigts dans ses tempes pour lui éclater le crâne. La voiture prenait de la vitesse. Les mâchoires serrées fermement, Lexa conduisait aveuglément sur la route vide. Encore un coin perdu. Mais ce n'était pas ça qui la mettait hors d'elle. C'était autre chose, une chose qu'elle aurait pu perdre alors que jamais elle n'avait pensé l'avoir.

« Lexa ! Ralentis ! » hurla Clarke à ses côtés, un cri qui repoussa le pied de la pédale d'accélérateur. La voiture commença à ralentir jusqu'à ce que Lexa lui fasse reprendre une allure normale. Clarke ne pouvait voir les yeux verts emplis de rage. Une rage que la conductrice luttait pour contenir et ne pas les tuer Clarke et elle sur la route.

Lexa s'arrêta une vingtaine de minutes plus tard dans un haras qui proposait des chalets en guise de chambres d'hôtes. Elle demanda un chalet à la réception qui fermerait dans une heure et rejoignit la petite maison de bois.

Clarke était sur ses talons, mais elle n'y prêta pas attention. Elle ne pouvait pas se le permettre si elle voulait garder son sang froid. Elle entra dans le chalet non sans l'envie mordante de défoncer cette fichue porte en bois qui avait d'abord refusé de s'ouvrir.

Elle entendit la porte se fermer derrière tandis qu'elle tâchait d'allumer un feu dans cette cheminée, seul chauffage de cette vieille cabane. Un chalet... ils appellent ça un chalet... grommelait-elle intérieurement pour garder sa colère en elle.

Une brise d'air froid frappa ses joues et elle se tourna pour voir la couverture que Clarke venait de poser sur le sol sale pour s'y asseoir. La médecin avait récupéré son matériel pour suturer son arcade sourcilière. Lexa la regarda faire pendant de longues secondes. Comment Clarke pouvait-elle se recoudre toute seule avec seulement deux mains, l'une portant un miroir et l'autre recousant la plaie ? N'avait-elle pas un souci de précision ? Avait-elle assez de lumière avec la lampe torche de son portable posé sur son genoux ? Mais surtout, n'avait-elle pas mal ?

Lexa secoua la tête et retourna à son feu. Elle s'acharnait contre ce bois. Ce n'était pas possible, elle allait craquer ! Elle poussa un grognement enragé et balança le rondin dans le mince filet de feu qui refusait de grignoter le bois pour grandir.

Elle se leva et n'eut le temps de sortir avant sa haine : son poing s'abattit dans le mur de bois et Lexa ignora la douleur qui se propagea dans son poignet. Elle l'abattit encore une fois, deux fois, et quand une main se posa sur son épaule, elle faillit abattre son poing dans le visage de Clarke en se retournant.

« Lexa... » commença Clarke qui fut immédiatement coupée.

« Tais-toi. »

Lexa retourna s'agenouiller devant la cheminée, déterminée à allumer ce feu. Cette activité allait la distraire, le temps pour son cœur de retrouver son rythme normal.

Clarke revint s'asseoir sur la couverture et rangea son matériel. Elle repoussa sa malle et observa Lexa, n'osant plus dire un mot. Quand Lexa parvint enfin à allumer le feu, elle se laissa retomber en arrière jusqu'à être assise sur la couverture, à un mètre de Clarke. Elle chercha les mots pour exprimer les raisons de sa colère.

« Je savais que ma grand-mère allait mourir bientôt, » commença-t-elle froidement. Elle luttait pour s'exprimer tandis que son esprit souhaitait la faire taire. Lexa ne parlait pas de ce qu'elle ressentait. Elle était forte, elle n'avait pas besoin d'en parler. Elle avait besoin de personne. « Cela faisait déjà trois mois qu'elle ne parlait plus et un qu'elle ne pouvait plus se déplacer, pas même pour aller aux toilettes. Je lui changeais ses couches en espérant qu'elle tienne le coup encore un moment. Toi, t'arrives et non seulement elle te parle mais en plus elle s'est déplacée pour t'ouvrir la porte. Et je crois savoir pourquoi. »

Elle fit une pause pour respirer calmement. Ses poings serrés lui faisaient mal mais ses pensées étaient focalisées sur l'image de sa grand-mère qui lui manquait terriblement. Elle reprit calmement, son ton encore nuancé par l'amertume, mais cette fois la tristesse commençait à noyer la colère.

« Personne n'avait jamais utilisé la sonnette de la maison. J'ai une clé. Elle savait qu'il s'agissait d'un visiteur ou d'un client, elle a pris le risque de mourir sur le champ. Et quand elle t'a vue... tu as été polie, tu lui as fait du café, et sachant pertinemment que le café allait lui être fatal, elle a pris le risque. Non. Elle l'a fait car elle ne voulait pas me retenir. »

« Lexa, je ne crois pas que - »

« Ma grand-mère me connaît ! » s'emporta Lexa avant de réaliser qu'elle venait d'employer le temps du présent. « Elle me connaissait, » reprit-elle plus doucement, les yeux bordés de larmes et la voix ondulée. « Elle t'a vue et elle a su. Elle a constaté ta bonté d'âme, elle savait voir le bon en chacun, et c'était dit. Elle a su que tu allais vouloir m'aider comme tu l'avais aidée elle, elle a su qu'en te regardant une partie de mon esprit s'éveillera pour me rappeler que je suis une femme attirée par les femmes, elle a su qu'à sa mort je ne le supporterais pas, elle a su que tu étais sa seule chance de me sauver, elle a su - »

La main de Clarke se posa sur son bras et on lui coupa la parole. « Ta grand-mère était une personne formidable, » commenta Clarke, ce qui aviva la colère étouffante de Lexa qui tourna la tête pour lui adresser un regard noir.

« Elle a utilisé ses dernières forces pour nous réunir et toi tu joues avec ta vie ! » s'égosilla la mécanicienne en panne de contrôle. « Tu engages le combat avec deux types deux fois plus gros que toi au lieu de fuir ! Et tu oses me juger sur mon souhait de mort ! »

Clarke resta muette un moment. Elle n'osa pas regarder Lexa reprendre son souffle. Elle n'osa même pas lever le regard. Après le choc monta la colère, et elle répondit enfin « Tu es déçue de ne pas avoir pu te suicider ? »

Droit en plein cœur. Lexa avait échoué dans ses explications. Ce n'était absolument pas ce qu'elle avait voulu dire, et son cœur se noya dans son propre désespoir. Il lui fallait en venir au fait plus simplement. Plus de grand discours. Pas de longue explication. Juste quelques mots. Pas plus d'une phrase.

« Je pensais avoir tout perdu, tu m'as promis le contraire, mais tu ne considères pas ta vie. »

Clarke était confuse. Comment devait-elle prendre ça ? Il y avait tant d'autres phrases cachées derrière celle-ci...

« Je vais faire attention, si c'est ce que tu demandes, » murmura-t-elle, le cœur alourdi par les reproches de Lexa.

Cette dernière s'était recroquevillée, le regard plongé dans les flammes. Elle essayait de convaincre son cœur de se vider de sa colère pour de bon. Elle avait refusé de penser à Clarke pendant les longues heures de route silencieuses de la journée, mais l'événement de la station service l'avait poussée à la réflexion.

« Tu peux être une femme extrêmement agaçante mais je te veux. Et ça me fait mal de savoir que je peux te perdre d'un moment à l'autre parce que tu négliges ta vie. »

Les yeux de Clarke s'écarquillèrent alors que son cerveau analysait cette révélation pour s'assurer que cela voulait bien dire ce que Clarke avait d'abord compris. Elle glissa jusqu'à être assise à côté de Lexa et tenta d'attraper sa main, mais celle-ci s'écarta.

« Je sais ce que tu veux, » souffla Lexa, le regard fixé dans les flammes, « je ne suis pas sûre que ça soit une bonne idée. »

Clarke contemplait le profil de Lexa, confuse. La mécanicienne malheureuse parlait-elle de... ? Oh. Mais... pourquoi... ? Clarke ne comprenait plus rien. Lexa et elle s'étaient mises d'accord sur leurs sentiments. Elles étaient attirées l'une vers l'autre jusqu'à fondre avec un simple regard échangé et elles ressentaient toutes les deux ce lien qui les unissait et les poussait à continuer leur route ensemble.

L'atmosphère était alourdie par une excitation muette. Les deux femmes se trouvaient seules dans un chalet, devant un feu de cheminée, et ressentaient pour la première fois depuis longtemps ce besoin insatiable de contact humain. Un certain contact, précis, particulier.

« Lexa, je ne comprends - »

Elle ne put finir, puisque des lèvres se posèrent sur les siennes. Lexa s'était tournée subitement pour l'embrasser, et lorsque Clarke porta une main à son visage ses doigts frôlèrent une larme. Lexa pleurait. Clarke recula la tête pour vérifier, et son regard se refléta dans les yeux verts couverts d'une pellicule de larmes.

Au contraire de ce qu'elle pensait, elle n'y lut pas du désespoir, mais plutôt du désir mêlé à de l'inquiétude. Elle avait dit à Lexa qu'elle ferait plus attention à sa propre vie, et cela lui parut d'autant plus important maintenant qu'elle se rendait vraiment compte d'au combien elle était importante pour Lexa.

Alors, sans plus attendre, elle réunit leurs lèvres à nouveau et appuya un peu plus le baiser. Les lèvres de Lexa tremblaient tant que les deux femmes durent se séparer encore une fois. Clarke glissa ses mains sur les joues de la mécanicienne. Lexa ferma les yeux à ce contact, cherchant l'apaisement.

« Clarke... » et avec ce murmure, Clarke sut. Elle sut qu'elle reprendrait la route dans quelques heures avec Lexa. Elle sut qu'elles s'arrêteraient quelque part aujourd'hui. Elle sut qu'elles achèteraient un appartement et, une fois tous leurs biens vendus et leurs passés rasés, elles pourraient recommencer. Une nouvelle vie nécessaire.

Lexa ouvrit les yeux et croisa le regard déterminé de Clarke. Elle comprit qu'elle pouvait encore vivre, et plus important : vouloir vivre. Avec une délicate vivacité, elle attrapa la taille de Clarke, leurs lèvres s'accrochant à nouveau, et la repoussa doucement en arrière.

Elle n'avait plus l'habitude d'être ainsi proche de quelqu'un d'autre, elle le ressentait dans sa poitrine aux battements douloureux de son cœur. Une douleur que Lexa ne voulait pas perdre. Le vide qui l'avait emplie ces dernières années avait failli la tuer. Sans Clarke, elle serait morte. C'était certain, Lexa n'aurait pu continuer longtemps, seule sur le bord de cette route fantôme.

Sa main se promena sur la taille de Clarke et elle releva la tête pour croiser le regard brillant de celle-ci. Son t-shirt glissa au-dessus de sa tête. Clarke avait pris l'initiative. Cela donna une confiance suffisante à Lexa pour reprendre la main.

Ses lèvres accrochaient la peau lisse de Clarke, et Lexa sentit sa poitrine et son estomac s'alléger. Elle n'avait jamais imaginé devenir ainsi dépendante de quelqu'un si vite. Chaque baiser, chaque caresse se faisait plus impatient. Lexa trouva chaque point faible de cette femme, chaque détail elle le gravait dans son esprit. Elle tremblait, tandis que Clarke s'affaissait sous son corps.

Lexa allait s'allonger à côté, laisser Clarke se remettre de ses émotions, mais cette dernière l'enveloppa dans ses bras, l'invitant à s'allonger complètement sur elle. Une main vint repousser les mèches brunes ondulées et des lèvres se posèrent sous l'oreille à l'affût.

Les yeux de Lexa s'écarquillèrent alors que Clarke lui murmurait quelques mots. Clarke la remerciait. N'était-ce pas à elle de la remercier pour l'avoir poussée à quitter son vieux garage ? Clarke aussi avait beaucoup perdu, et elle avait pris la route sans savoir où aller ni quand s'arrêter. En trouvant Lexa, elle avait d'abord trouvé un but. Mais ce but était devenu une vie.

Doucement, sans cesser ses murmures, Clarke renversa Lexa pour échanger les positions. Clarke découvrit les petites marques sur le corps de Lexa. La mécanicienne n'avait pas dû prendre soin d'elle ces dernières années, car des petits bleus ainsi que de fines coupures tâchaient sa peau. Mais cela disparaîtrait avec le temps, Clarke comptait bien y faire attention.

Lexa finit par laisser le contrôle total à Clarke. Elle retrouvait des sensations depuis longtemps perdues. Elles restèrent ici un moment, à oublier leur douleur, ravivant régulièrement les flammes.