Chapitre 2

Cela faisait maintenant à peu près quatre semaines que Glen dealait pour Reid. Il venait régulièrement, tous les trois jours environ, faire sa livraison. Les flacons de Dilaudid étaient petits, les besoins de Reid, au contraire, de plus en plus grand. Et des flacons, Spencer en consommait donc beaucoup.

Le produit, une fois injecté, ne le faisait pas planer plus de trois à quatre heures. Il 'descendait' ensuite doucement pendant quelques heures… Puis, le manque commençait à le prendre. Une transpiration froide le saisissait, il avait des nausées, des tremblements. Il fallait qu'il s'injecte sa dose avant que les symptômes ne deviennent trop graves, trop douloureux… et trop visibles.

Reid avait l'impression de gérer son addiction, et de le faire avec discrétion. Il ne se rendait pas compte de l'image de lui qu'il renvoyait aux autres, des regards soupçonneux qui commençaient à germer autour de lui.

Ce samedi soir, Glen sonna vers 21h, comme à son habitude. Reid l'avait attendu toute la journée, enfermé dans son appartement. Sa vie n'était rythmée que par trois choses : son travail au FBI, ses 'fix' de drogue… et Glen.

« Salut, Spencer… » Glen posa son casque de moto sur le buffet de l'entrée, comme à chaque fois qu'il venait. Puis il retira son blouson de cuir noir qu'il jeta sur le dossier d'un des fauteuils du salon.

Reid, planté dans l'entrée, le regardait avec intensité. Glen fit semblant de ne pas le remarquer. De ça aussi, il avait l'habitude : ce regard fiévreux, l'ambigüité de ces contacts physiques entre eux…

Mais c'était le deal. Il l'avait accepté, non ?

Il était payé pour ça.

Glen se répétait régulièrement que c'était un boulot. Juste un boulot. Alors pourquoi est-ce que la situation commençait-elle à le ronger intérieurement ? Parce que justement, Glen savait qu'entre lui et Reid s'était nouée une relation qui dépassait de beaucoup le simple cadre du commerce entre un dealer et son client.

Il entendit Reid s'assoir sur le sofa derrière lui, prêt à recevoir sa dose. Glen sortit de la poche de son jean élimé trois flacons de Dilaudid et les déposa sur la table basse du salon. Il vit les dollars posés en évidence. Il hésita un instant. Il jeta un regard troublé à Reid, qui remontait déjà la manche de sa chemise, prêt à recevoir l'injection.

Glen, ce soir, ne le sentait pas. Cette situation ne pouvait plus durer. Il fallait qu'il sache. Le doute et l'ignorance lui dévoraient le crâne.

Lorsque Reid releva les yeux vers lui, Glen retira ostensiblement un billet de 50 dollars de la liasse et le reposa en évidence sur la table basse.

Reid lui jeta un regard paniqué.

Glen s'assit à côté de lui, sur le petit canapé. Il prit une grande inspiration avant de se lancer : « J'en veux pas de ton fric… »

« Ce n'est pas assez ? » demanda Reid dont l'angoisse faisait monter la voix dans les aigus. Il commençait à manquer d'argent.

« Non ! Je viens de te dire que j'en voulais pas de tes 50 dollars… »

« Mais pourquoi ? » La main de Reid s'était inconsciemment accrochée au bras de Glen, comme s'il craignait que son dealer ne s'en aille. « S'il te plait, fais moi l'injection… »

« A une condition, Spencer… Et elle est non négociable ».

« Tout ce que tu veux » répondit Reid avec précipitation. Son regard était suppliant.

Glen le fixa droit dans les yeux : « Qui est Tobias ? »

Reid sentit sa gorge et son ventre se nouer. « …ah… ça… »

« Je veux savoir. Ca fait presque un mois que je me soumets à ce rituel. Tu t'assoies, tu fermes les yeux, je relève ta manche, je place le garrot et je fais pénétrer cette aiguille sous ta peau… ».

Glen se garda d'ajouter 'et pendant tout ce temps là, je te touche…'. Cette vérité-là, son client n'était pas prêt à l'entendre, pas plus que Glen n'était prêt à la dire.

Il reprit : « Les 50 dollars, je m'en tape. Je veux savoir pourquoi. Je veux savoir qui ce cache derrière ce nom par lequel tu m'as appelé, ce premier soir… Sinon, je mets fin à notre accord… ».

Reid croisa ses bras maigres, et resserra ses jambes, comme s'il cherchait à se protéger physiquement. « Ok… » finit-il pas dire, dans une voix étouffée. Il mit quelques secondes avant de déballer une ébauche de la terrible vérité. « J'ai été… kidnappé… » Il déglutit péniblement. Dieu que c'était difficile à avouer. « … kidnappé par un homme… Tobias… Tobias Hankel… »

« Kidnappé ? Wow ! » Glen ouvrait des yeux tout ronds. C'était une sérieuse entrée en matière. « Et ce type, qu'est-ce qu'il voulait ? Une rançon ? »

« C'est… un peu plus compliqué » Reid se voyait mal en train de lui donner les motivations de Tobias Hankel. « C'était… dans le cadre d'une enquête… Il était le principal suspect. Je le poursuivais et j'ai pris des risques inconsidérés… je l'ai payé très cher… » ajouta-t-il amèrement.

Glen, qui comprenait de moins en moins, était rongé de curiosité : « Et ce type, ce Tobias, qu'est-ce qu'il t'a fait ?... Enfin, je veux dire qu'est-ce qu'il a bien pu te faire pour que tu me demandes d'être lui ? »

« C'est lui qui m'a… initié » répondit simplement Reid.

« A la drogue ? »

« Au Dilaudid, oui… Lorsque j'étais enfermé avec lui, il me faisait les injections… »

Glen comprenait à présent le besoin de l'aiguille : Reid avait été drogué de force et ne pouvait se sortir de son addiction. Classique. Mais ce que Glen ne comprenait toujours pas, c'est la raison complexe et obscure qui conduisait Reid à revivre les scènes où son ravisseur le droguait par contrainte.

Il y avait quelque chose d'autre. Forcément.

Glen insista : « Il t'a initié… seulement à ça ? »

Reid détourna les yeux. Il était très nerveux. « Je t'ai dit qui était Tobias. C'est ce que tu voulais, non ? J'ai tenu parole… »

« …et je tiendrais la mienne… » Glen lui fit un sourire compréhensif. Il était inutile d'insister. Il ne voulait pas brusquer le jeune agent. C'était trop tôt. Alors, il attrapa alors ses instruments : le garrot, la seringue, le flacon de Dilaudid.

Reid ferma les yeux et, abandonnant son bras à Glen, il se laissa couler dans le canapé moelleux.

Glen lui administra la piqûre avec une attention encore plus soutenue que d'habitude, ses gestes furent plus lents, la caresse encore plus longue.

Tout en laissant ses mains posées sur le bras perforé de Reid, Glen observait Spencer avec fascination. Ce jeune homme androgyne et ambigu était un vrai mystère. Glen ne savait rien de lui, rien sinon ce besoin morbide de l'aiguille, ce désir masochiste de lui faire jouer le rôle du tortionnaire.

Pourquoi ?, se demandait Glen. Pourquoi cette recherche volontaire de la souffrance ? Pourquoi Reid allait-il jusqu'à le payer pour qu'il se glisse dans la peau de ce 'Tobias Hankel' ? Il finirait par savoir. Glen était décidé : il se jura qu'il saurait. Par n'importe quel moyen, oui, il saurait.

A suivre…