Chapitre I
Pourquoi est-ce que j'avais attendu ce type, au juste ? Et cette fille ? Le fleuriste n'était pas bien loin du cimetière ; le chemin avait été facile à retenir. J'aurais pu partir dès que j'avais récupéré les fleurs que je venais chercher. Mais non, j'étais resté planté sur le pas de la porte et je les avais regardés échanger trois phrases. Ce n'était même pas que je m'étais senti touché par le fait que la fille ait elle aussi perdu sa mère, ou que je n'avais pas envie d'être seul devant la tombe de la mienne. C'était encore moins que je voulais passer du temps avec un frappa-dingue qui parlait aux morts. Mais peut-être… Peut-être que je me disais, au fond de moi, que c'était un signe de ma mère. Ou peut-être que j'étais juste trop fatigué pour réfléchir et me comporter normalement. Comme lorsqu'elle était encore là.
Je n'ai pas relevé cette histoire de petit-ami, pas plus que je ne me suis demandé s'il était véritablement gay ou si c'était une plaisanterie entre potes. Sur le coup, je me suis juste dit :
« Ils ont l'air aussi perchés l'un que l'autre. »
Mais « dérangé » aurait sans doute été un terme plus exact. Physiquement comme mentalement, si mon intuition était bonne. La fille était sacrément mal foutue, avec ses yeux bleus comme trop grands pour loger dans les orbites qui leur avaient été destinées. Ses cheveux étaient d'un blond délavé et paraissaient très secs, mais aussi très longs. Elle avait un énorme chignon mal fait (il devait bien faire la taille de sa tête), des mèches sortant de partout, tenu par un élastique composé à partir de restes d'autres. Des pinceaux, crayons, plumes, et même une règle, étaient plantés dedans. Elle était maigre, os saillant sous sa peau presque diaphane. Elle avait des strass sur les ongles, et portait d'étranges bijoux ; des boucles d'oreilles en forme de radis (et j'aurais mis ma main au feu que ce n'était pas du plastique), un collier de bouchons de liège, des bracelets de fleurs véritables et des bagues fantaisies en tous genres à pratiquement tous les doigts. A la jambe gauche, elle avait un bas rose pâle tenu par une jarretelle froufrouteuse blanche. A la droite, une chaussette haute verte rayée de violet. Son short était si court que son sous-vêtement débordait. Son haut était un débardeur volant arborant une citation philosophique détournée pour suivre la série à la mode ; « Je ne sais qu'une chose, c'est que tu ne sais rien, Jean Neige.* » et cachait sa poitrine ridiculement petite. Elle avait pour chaussures des ballerines de couleurs différentes et pour sac à main une vieillerie élimée en patchwork.
Quant au garçon, il était déjà un peu plus discret, un peu plus normal. Sa peau était légèrement brunie, signe qu'il devait passer pas mal de temps dehors. Il n'était pas aussi maigre que la fille, mais on ne pouvait pas non plus appeler ça une montagne de muscles. Il ne paraissait pas particulièrement sportif, loin de là. Vu son expression nonchalante et son port négligé, il était aisé d'imaginer que c'était un glandeur, pour ne pas dire un branleur. T-shirt basique visible en dessous un sweat-shirt basique passant par-dessus le haut d'un pantalon basique descendant jusqu'à des chaussures basiques. Oui, le prototype parfait du mec, non pas sans personnalité, mais n'en ayant strictement rien à faire de son style vestimentaire. Il avait des yeux verts étincelants mais il était possible de discerner, avec un peu d'attention, le trait caractéristique de lentilles de contact. Ses longs cheveux noirs et bouclés tombaient en cascade sauvage jusqu'à mi-cuisses et il portait un semblant de frange qui dissimulait mal une cicatrice en éclair qu'il avait sur le front. Je ne lui avais pas demandé son nom, il ne m'avait pas demandé le mien, et quand la fille nous a mis devant le fait accompli, quand j'ai vu l'air d'imbécile embarrassé du garçon, j'ai réalisé que je devais être pas mal atteint moi aussi. J'avais suivi le premier inconnu croisé sans même savoir comment il s'appelait. La fille a ri, comme si c'était la seule chose qu'elle savait faire. Elle est venue vers moi, m'a souri.
-Je suis Luna Lovegood, et lui, Harry Potter.
Elle s'est hissée sur la pointe des pieds et a comme frotté ses joues contre les miennes dans des sortes de baisers avortés. Je n'ai pas bougé d'un cheveu. Oui, elle était vraiment laide, mais elle sentait terriblement bon. Pas quelque chose d'envahissant, d'agressif, non. Plutôt un parfum timide qui disparaissait sitôt qu'elle s'éloignait. On avait envie de mettre dans la seconde le nez dans son cou et de fermer les yeux. Elle avait une jolie voix, aussi, quoique lointaine. Et un beau sourire. J'ai battu des paupières sans comprendre. Le garçon s'est approché à son tour, tenant les tournesols d'une main et me tendant l'autre.
-C'est « la bise », c'est français. Cherche pas.
Je n'ai pas cherché. J'ai serré sa main. On a repris la route du cimetière. La fille chantonnait en faisant des pas de danse tandis qu'on marchait sur les rues pavées, entre les vieux bâtiments aux volets de bois, aux vitres poussiéreuses et aux plantes plus ou moins bien entretenues sur les fenêtres. Certainement à cause la chaleur, un peu plus écrasante à chaque minute, on n'a croisé personne en chemin. Arrivés à destination, j'ai rejoint la tombe de ma mère et les deux autres m'ont suivi.
« Mais cassez-vous ! »
Bien sûr, je ne l'ai pas vocalisé. Je venais d'arriver dans cette ville, celle où ma mère était née, je ne voulais pas me faire d'ennemis. Je ne voulais pas faire honte à sa mémoire. J'ai posé les orchidées et me suis accroupi. J'avais envie de pleurer. J'ai caché mes mains tremblantes en croisant les bras. J'ai baissé les yeux, le cœur lourd, la gorge serrée. Mon père m'avait toujours dit qu'un homme ne devait pas se montrer faible. Il n'a voulu prévenir personne de la mort de ma mère. Il est revenu ici sans avertir mes tantes ; il a fait tout ce qu'il y avait à faire en secret, comme s'il fallait en avoir honte. Depuis qu'elle n'est plus là, c'est à peine s'il parle. Il est devenu comme un gros bloc de glace, comme si geler ses sentiments allaient les endormir à tout jamais. Il garde ses distances avec moi, pour ne pas avoir à me consoler, à voir la douleur que moi-même je masque.
Mais je sais qu'il a mis notre manoir en vente. Qu'il a dormi sur le canapé jusqu'à ce que je sorte de l'hôpital et qu'on puisse s'en aller pour cette ville. Je sais qu'il a prévu de ne pas repartir d'ici, parce qu'il s'imagine sûrement que c'est mieux qu'on soit loin de l'endroit où on l'a perdue. Parce qu'il doit croire que leur ville natale va nous servir de cocon pour nous protéger de son fantôme et apaiser son esprit. Je ne sais pas. Il n'y avait que ma mère pour comprendre mon père. Et me comprendre moi. Mais maintenant, je suis tout seul. Et mon père doit penser la même chose. Et il faudra bien qu'on apprenne la nouvelle à mes tantes. Et je ne sais pas… Je ne sais pas ce que je vais faire. Je ne sais pas ce que je fais là. Je ne sais pas pourquoi moi, pourquoi elle, pourquoi nous. Je voudrais juste que tout redevienne comme avant. Je sais juste que je ne veux pas être là. Que je ne veux pas qu'elle soit partie. Et que j'ai craqué. Que je sanglote à genoux devant une tombe dont je voudrais qu'elle soit vide. Et que je ne peux rien faire pour m'en empêcher. Que j'en ai déjà marre de tout.
Et pourtant, quand j'ai senti la fragrance de Luna m'entourer, quand j'ai senti qu'elle s'était mise à ma hauteur pour s'écraser dans mon dos et passer ses bras autour de moi, je n'ai pas protesté.
-Pose les tournesols ici, a-t-elle dit à Harry.
-Et ta mère ? S'est-il étonné.
-Je lui dirai de passer voir par là ; elles feront connaissance, comme ça.
J'avais envie de leur coller mon poing dans la figure à tous les deux, qui prenaient tout ça avec tellement de légèreté, de facilité. J'avais envie de leur hurler dessus qu'ils n'étaient que deux illuminés qu'il fallait mettre dans un asile, que je les détestais, eux et leur ville. Eux et leur cimetière. Eux et leurs fleurs. Alors j'ai levé des yeux pleins de larmes et de rage vers le brun tandis qu'il posait les tournesols de la blonde à côté des fleurs qu'il avait apportées tout seul je ne sais pas trop quand. Il avait une expression ennuyée. Il a croisé mon regard et il a eu l'air gêné. Il a passé une main dans ses cheveux.
-Je suis désolé. Les gens qui pleurent sont bruyants ; j'aime pas ça. Je m'en vais.
Et sans rire, il est parti. Comme ça, les mains dans les poches, sans un mot. Pas un « bon courage », « bonne chance », « mes condoléances ». Rien. Il s'est tiré comme un putain de connard de je-m'en-foutiste, et moi, je me serais giflé. Parce que mine de rien, j'avais attendu quelque chose de ce mec. Et Luna m'a lâché. Je pleurais toujours, autant de peine que de honte et de colère. Je l'ai entendue fouiller dans son sac, griffonner un truc, arracher quelque chose, et finalement elle m'a tendu un bout de papier avec un numéro dessus que j'ai saisi par réflexe.
-Je vais voir maman, appelle si tu as besoin de quoi que ce soit.
Elle est partie elle aussi, mais vers un autre endroit du cimetière. J'ai regardé la tombe de ma mère… Le pot violet pâle avec les orchidées éclatantes montant le long des tuteurs. Le gros bouquet de tournesols avec son emballage rouge vif. Et les fleurs apportées par Harry dans leur vase montant simpliste. Il avait mis trop d'eau dedans. J'en ai vidé un peu. Aussi, quel attardé faut-il être pour y aller à l'arrosoir alors que le vase pouvait tout simplement être rempli au robinet du mur d'enceinte ?
« Le même genre d'attardé que toi, Draco Malfoy. »
C'était vrai. J'avais été jusqu'à oublier de leur rendre leurs présentations. J'ai séché mes larmes, et même ri un peu. Quelque chose d'amer, de pas du tout apaisant. Et comme je suis un sale type, je me suis demandé pourquoi c'était pas la mère de ce mec qu'aimait tellement les cimetières et les morts qu'était pas là à la place de la mienne.
[... ... ...]
*« Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien. » par Socrate, et « You know nothing, John Snow. » dans Game of Thrones.
Note de l'auteur : Et voilà ! On sait désormais à quoi ressemble Harry et Luna et, oui, le petit brun de cette histoire a les cheveux longs… Parce que j'avais envie, voilà tout. Je trouve que ça lui va bien. On en sait aussi maintenant un peu plus sur les sentiments de Draco ! Je ne sais pas si je vais faire un chapitre sur deux pour l'alternance de PDV, en tout cas, le chapitre narré par Harry était plus agréable à écrire ; faut dire que si le petit pote Potter a le mot pour rire, ce n'est pas trop le cas de Draco… Allez, j'espère que vous aurez quand même aimé ce chapitre !
