La cabane était effectivement à peine plus que quatre murs, et même pas en pierre, en bois. Enfin, c'était tout de même mieux que rien, surtout qu'il avait commencé à pleuvoir.
Les deux chasseurs de dragon étaient à peine en vue de la cabane lorsqu'ils s'étaient pris la rincée. Rogue avait pu s'abriter plus ou moins sous sa cape, mais Sting s'était fait tremper jusqu'à l'os. Mine de rien, il tombait dru dans cette région.
« Putain de pluie ! » s'écria le blond une fois la petite troupe à l'abri.
« Un peu d'eau ne va pas te faire fondre » rétorqua son partenaire. « Et puis, tu avais bien besoin de te laver la tête. »
« A t'entendre, je ne me lave jamais ! » se récria Sting en s'ébrouant à la manière d'un chien, projetant une pluie de gouttelettes sur les deux Exceeds.
« STING-KUN ! » hulula Lecter. « ARRÊTE ! »
« Fro aime bien la pluie ! » s'écria joyeusement Frosh. « La pluie, c'est le temps préféré des grenouilles ! »
L'autre Exceed le considéra d'un air excédé.
« T'es pas une grenouille, t'es un chat ! »
Les grands yeux ronds de Frosh se remplirent aussitôt de larmes prêtes à déborder. Aïe aïe aïe. Vite, conjurer l'inondation.
« Ne pleure pas ! Je te fais un câlin ! »
« Oui ! » couina l'Exceed vert avec ravissement. « Un câlin ! »
Et il se jeta au cou de Lecter avec tant d'enthousiasme qu'il manqua le faire tomber par terre. Sting ne put s'empêcher de rigoler.
« Pourquoi j'ai pas pris un appareil photo ? »
Le visage de Rogue était aussi impassible qu'à l'ordinaire, mais intérieurement, il trouvait la scène plutôt craquante. Mais pas question de le dire tout haut, ou Sting se foutrait de sa gueule à n'en plus finir. Quoique, s'il le tabassait presque à mort, ça le convaincrait peut-être de la boucler…
Pendant que le brun spéculait sur les tortures qu'il pouvait infliger à son coéquipier, le blond balayait du regard la cahute. Il n'y avait vraiment que les murs, avec une moquette de poussière épaisse à souhait recouvert le sol et un lacrima fixé au plafond, diffusant à peine plus de lumière qu'une loupiote de basse qualité.
« Je sens qu'on est partis pour dormir par terre » râla Sting.
Rogue ne se démonta pas.
« Comme si c'était la première fois, tiens. »
Décidément, songea le dragon blanc, son partenaire le faisait chier comme c'était humainement impossible. Pourquoi fallait-il qu'il ait toujours raison, hein ? Quand ils seraient de retour chez eux, il irait mettre le bazar dans sa commode. Nan, réflexion faite, il valait mieux s'abstenir. Qui savait ce que le brun planquait dans ses tiroirs ? Certainement pas des magazines pornos comme n'importe quel mâle sain de corps et d'esprit… Le manuel du parfait tortionnaire, c'était plus probable.
Oui, il y avait bien une raison pour laquelle Rogue était la seule personne que Sting ne voulait pas pousser à bout. Il tenait trop à la vie.
Le noir. Le noir absolu.
Pas les ténèbres auxquelles il était habitué. Une obscurité qui puait la pourriture et le sang qui caille et la mort.
Quelque chose qui crépitait dans le noir. Un feu ?
« Te voilà enfin ! »
Rogue ouvrit brusquement les yeux. A côté de lui, Sting ronflait à cœur joie, étalé sans complexe sur le dos, Lecter lui servant de bouillotte pour le ventre.
Pour sa part, le brun s'était enroulé dans sa cape, Frosh niché tout contre lui. A l'exception notable de l'imitation de tronçonneuse de son coéquipier, il n'y avait aucun bruit.
Vraiment aucun.
Le silence pesait dans l'air avec une épaisseur de plomb.
Rogue s'assit, retira délicatement Lecter de son matelas improvisé pour le poser au sol et pinça férocement le ventre de Sting.
L'effet fut immédiat.
« AOUH ! ROGUE ! JE VAIS TE BUTER ! »
« DES COOKIES ! » s'écria Frosh en se réveillant en sursaut.
Lecter se contenta de sursauter violemment, tous ses poils se hérissant – ce qui le fit ressembler à un gros coussin poilu.
Le brun esquiva le poing du blond, lui saisit le bras et le tordit. Sting siffla entre ses dents.
« Enfoiré, qu'est-ce qui t'a pris ? »
« Écoute » répliqua l'autre.
Dès qu'il se fut un peu calmé, Sting fronça les sourcils.
En raison de la nature de leur magie – les dragons étant intrinsèquement liés à la nature – les chasseurs de dragon possédaient des facultés primaires sur-développées. Dont l'instinct de survie. A ce stade, c'était carrément de la double vue qui vous indiquait si vous alliez tomber dans la mer… dans la mélasse.
Et là, sans aucune raison apparente, les sirènes d'alarmes étaient en train de mugir à plein volume dans la tête des deux mages.
Oui mais pourquoi ?
« Lecter » lança Sting. « Va activer le lacrima. »
L'Exceed n'était pas des plus frais mais déploya ses ailes, s'envola au plafond et alla tapoter le cristal qui grésilla et se mit à briller, dégageant une lueur jaunâtre des moins engageantes.
« C'est bon, Sting-ku… »
Lecter s'interrompit net, les yeux rivés sur le plafond.
Qui noircissait. Yep, une bonne grosse tache sombre semblable à une tache d'encre s'élargissait lentement autour du socle du lacrima. Comme une humidité suintante.
Quand aux murs, ils suintaient également. Sauf que le liquide qui dégoulinait des fissures n'était pas de l'encre. Ça sentait trop le métal pour ça.
« C'est quoi ce bordel ? » souffla le blond, les yeux écarquillés.
Frosh se serra aussitôt contre Rogue, tremblant comme une feuille prise dans la tempête.
« Sting-kun » gémit Lecter en descendant se poser à côté de son chasseur de dragon, « j'aime pas cette magie. »
L'Exceed ne pouvait guère recevoir de reproches, Sting n'avait encore jamais vu un pouvoir avec des effets aussi glauques. Encore moins un pouvoir qui lui faisait se dresser les poils sur les avant-bras au point qu'il en avait mal.
Les deux humains se levèrent. Frosh émit un petit sanglot lorsqu'il dut lâcher Rogue et alla se blottir derrière Lecter, lequel grelottait également.
La lumière du lacrima vacilla, s'éteignit, se ralluma puis s'éteignit à nouveau. Le groupe se retrouva plongé dans le noir.
Un froufroutement d'ailes se fit entendre, indiquant que Lecter s'était envolé de nouveau. Des bruits de tapotement retentirent.
« Sting-kun, je crois que le lacrima ne fonctionne plus » souffla l'Exceed en redescendant, sa peur clairement audible dans sa voix.
« Rogue, tu pourrais pas nous débroussailler cette ombre ? » interrogea le blond.
Il y eut quelques secondes d'attente avant que son coéquipier ne lui réponde.
« Je… je ne crois pas. Cette obscurité n'est pas… elle pue la mort. »
Mine de rien, Sting commençait sentir son estomac faire des nœuds. Parce que Rogue qui n'avait plus le contrôle de son élément ? Ça sentait la merde, et fort.
Un bruit presque inaudible, même pour l'ouïe d'un chasseur de dragon, s'éleva dans les ténèbres. Comme du papier peint qui se décolle.
Les Dragons Jumeaux se mirent en position de combat, prêts à bondir, l'oreille dressée.
Une seconde. Deux secondes. Trois secondes.
Un cri retentit sans prévenir. Le genre de cri qu'on pousse quand on vient de tomber parce que quelque chose vous a saisi par la cheville.
Poussé par Rogue.
« HEY ! »
Sting se tourna vers l'endroit où se tenait – s'était tenu – son partenaire mais pile à ce moment, un coup monumental lui fracassa la tempe droite.
Il s'écroula au sol.
