Préambule : merci à Shaggy-Underdog, d'abord. Pour la peine, quelques réponses.

*Je dois lui avouer qu'effectivement le côté « j'ai eu une éducation prestigieuse et une enfance dorée mais je reste introverti et le chef du clan me fout trop les chocottes, » ça pue le Yuki, hein. Mais bon, j'ai tout le reste de l'intrigue pour creuser le fossé entre lui et Nigeru, alors…

*Shakujo, ben… Je ne sais pas, l'idée même que je m'en fais, c'est qu'il a l'air « sans âge… » Pas vieux, mais bizarrement on sait qu'il n'est plus tout jeune non plus. Mais bon, pour rester réaliste je sais qu'il a entre 30 et 40 ans, et ce n'est pas à son désavantage… Dans le manga Kazuma a exactement le même âge, et on ne peut pas dire que ce soit le plus dégueu de la bande (mais en même temps, c'est Fruits Basket, hein, il n'y a que des canons).

*Je ne compte pas faire de grosses ellipses narratives, donc ça devrait aller jusqu'en 1935, maximum.

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Chapitre II

Il avait déambulé à travers quelques couloirs sans s'en rendre compte. Une part de lui, consciente, cherchait à fuir au plus vite Shakujo, mais une autre, imperceptible, guidait son chemin à proprement parler. Il finit par comprendre que son corps le ramenait vers un endroit rassurant, le genre de celui où il s'abritait, du temps où il voulait échapper aux punitions des gouvernantes ou de ses parents, ou d'une alcôve où il avait coutume de s'isoler pour bouder. Le problème, c'est qu'il n'avait plus la moindre idée de ce à quoi ressemblaient ces lieux, et encore moins de leur emplacement dans la large demeure des Soma. Comme un idiot, il se retrouva bien vite au beau milieu du manoir sans la moindre idée d'où il avait pu atterrir.

Il était temps de reprendre ses esprits. Mais qu'est-ce qu'il s'était imaginé ? Des bons résultats scolaires, des parents qui prennent le thé avec le chef du clan, des « vacances »de quatre ans en Allemagne et, Abracadabra ! Ad Patres, les vieux soucis ! Fini, la stigmatisation absconte de la Malédiction ! En avant vers de joyeuses aventures ! L'imbécile. En un sens, il était presque reconnaissant que Shakujo l'ait rappelé à l'ordre – la désillusion devait bien frapper un jour ou l'autre, qu'elle soit agréable ou non. Tout ce qu'il y avait à faire maintenant, c'était revenir au bon vieux monde d'antan, avec ses règles strictes et bien délimitées – il n'était pas si terrible, ce vieux monde. Après tout, il avait jusqu'ici réussi à plutôt bien sortir, pour un Maudit – ce qui n'était pas si courant. Il avait de la chance dans sa vie, et aux dernières nouvelles, le vent n'avait pas encore tourné.

Mais alors pourquoi cette envie soudaine de revenir en arrière pour hurler au chauffeur de faire demi-tour, comme si une lance d'acier lui traversait la poitrine ?

Nigeru avait appris que la meilleure manière d'éviter le malheur dans la vie était encore de déguerpir dès qu'on le voyait. A voir le genre de pensées morbides qui tempêtaient dans son crâne en ce moment même, il avait donc intérêt à concentrer son attention sur tout autre chose. Voir d'autres gens. Les écouter parler. Vite.

Il ouvrit une porte au hasard, traversa deux ou trois pièces, atterrit dans une cuisine où les domestiques le regardèrent interloqués et finit par apercevoir une grande cour ouverte ; c'était un des grands jardins du manoir. Soulagé, il sortit et prit une grande goulée d'air.

Ou, du moins, c'est ce qu'il aurait fait si une pierre n'avait pas foncé dans sa direction.

Il eut tout juste le temps de bondir sur sa droite et l'éviter ; il ne l'avait même pas vu, c'étaient le sifflement qu'elle avait fait en arrivant qui l'avait averti. Le projectile s'écrasa sur un large poteau de bois qu'elle entailla avec le choc dans un grand craquement.

Interloqué, il balaya des yeux la cour – déserte – sans comprendre d'où on avait bien pu projeter la chose. C'était comme si une météorite miniature l'avait manqué de plein fouet.

« Hey, le Lièvre ! »

Une voix rauque venait de l'interpeller ; à sa grande surprise, elle provenait des toitures qui encadraient le jardin. A une dizaine de mètres de là, campé sur les tuiles noires se tenait un homme aux bras croisés, l'air menaçant.

« T'es retourné direct faire de la gringue à Shakujo ? »

De loin, Nigeru pouvait discerner quelques détails, et il accusa un choc en comprenant à qui il avait à faire.

« Shinji ? »

Le Sanglier n'avait qu'un an de moins que lui, mais cet écart avait beaucoup compté. La dernière fois qu'ils s'étaient vus, il le dépassait de dix bons centimètres et on le considérait encore comme un enfant. Il était méconnaissable maintenant. Il avait grandi comme une asperge en quatre ans, et était large d'épaules. Son visage avait perdu toute rondeur, et, s'il n'avait pas gardé exactement les mêmes yeux, Nigeru n'aurait eu aucune idée de la personne qu'il avait devant lui. La puberté étant passée par là, la voix surtout ne lui inspirait rien, et il avait du mal à s'imaginer que ce type avait pu être le préadolescent mal dégrossi qu'il avait connu. C'était impressionnant.

Shinji descendit, les bras toujours croisés, de quelques tuiles, puis s'élança des deux pieds. Il atterrit lourdement sur le sol, des volutes de poussière tout autour de lui, puis se releva dans un même mouvement, avec lenteur. Le manoir Sôma était de plein pied, mais Nigeru fut quand même frappé par l'audace du Sanglier. Les mains dans les poches, cette fois-ci, il commença à progresser vers lui, envoyant valdinguer du pied quelques pierres sur son chemin.

« Tu sais, dans la marine anglaise, y'a une histoire qu'on raconte… Il paraîtrait qu'un lapin, ça porte malheur sur un bateau… Ca remonte au temps où un crétin avait embarqué un chargement de lièvres sur un navire de marchandises. Qu'est-ce que tu voulais qu'il arrive ?

_ Mais de quoi tu parles ? »

Un frisson lui parcourut l'échine ; il n'y avait rien de pire au monde que de ne pas savoir ce qui allait se passer. Et il y avait tant de démence dans les yeux du Sanglier qu'il était incapable de les lire.

« Les lapins bouffèrent leurs barreaux, continuait-il sans lui prêter attention. Et ensuite ils bouffèrent leur coque. Et le rafiot coula. La morale de cette histoire, c'est que ça ne se déplace pas partout impunément comme ça, un lapin, vu que ça grignote tout ce que ça touche. Et c'est pour ça que c'est important de bien les REMETTRE A LEUR PLACE.

_ T'as fini, oui ? » lança-t-il exaspéré.

Il avait à peine fini cette dernière syllabe qu'un autre sifflement aérien, plus lourd celui-là, se précipita sur lui.

Il évita le premier coup de poing, mais ses réflexes ne furent pas assez aiguisés pour le croc-en-jambe que Shinji avait préparé au cas-où. Il perdit l'équilibre et commença à sombrer, dos vers le sol. Il atterrit douloureusement, mais l'adrénaline était déjà en marche ; il était suffisamment concentré pour nier les éraflures dues au gravier et voir venir le coup de pied. Il plia les jambes à temps pour rouler en arrière, en s'aidant de ses bras ; Shinji, à sa surprise, ne frappa que du vide, et fut confus assez longtemps pour que Nigeru se relève.

Il savait qu'il n'y avait pas trente-six issues à la situation ; Shinji était apparemment bien trop cinglé pour être raisonné par les mots. Il ne pouvait pas non plus fuir : en avant, il y avait son adversaire, et faire demi-tour prendrait assez de temps pour qu'il le rattrappe.

Il s'élança rageusement de toute la force de son corps et envoya son coup de poing ; il frappa de plein fouet la tempe de Shinji, mais il découvrit avec horreur une autre main, agrippée autour du poignet. Serrant les dents, Shinji le poussa vers la droite, le laissant à découvert. C'était à son tour de frapper ; Nigeru ne put rien faire et sentit son poing s'écraser dans sa joue : il avait visé le nez, mais le choc du coup à la tempe semblait avoir quelque peu floué sa vision. Constatant qu'il avait encaissé sans trop de mal, Nigeru ne perdit pas de temps et répliqua. Rapide comme l'éclair, Shinji se saisit à nouveau de son poignet, cette fois en plein vol ; ce qu'il n'avait pas vu, c'était l'autre poing de Nigeru, qui avait anticipé son agilité. Il percuta son abdomen avec une force qu'il espérait suffisante pour l'anéantir.

Ce fut malheureusement peine perdue ; la souffrance au ventre ne sembla en fait que décupler la rage de Shinji, qui, d'un instinct primaire, lui envoya son pied en plein dans le mollet, à l'endroit où le tibia frotte la peau à vif. Hurlant comme un putois, Nigeru, déjà en équilibre précaire, s'écroula en agitant sa jambe. Shinji ne comprit pas à temps que, comme il lui tenait un des bras, il serait immanquablement entraîné dans sa chute. Il tenta de le lâcher, mais Nigeru se rattrapa immédiatement à lui. Ce qui aurait du être le coup de grâce pour lui devint l'occasion qu'il ne lui fallait pas manquer. Au moment de toucher le sol, le corps de Shinji flottant au dessus de lui, Nigeru catapulta son genou en plein dans ses côtes. Il eut ensuite le bon sens de le lâcher et se servit de sa manœuvre comme d'un axe : Shinji se recroquevilla instinctivement et dégringola juste derrière lui. Pivotant sur lui-même, Nigeru se retrouva face au visage de l'ennemi, à portée de poing ; c'est l'arcade sourcillière qu'il visa cette fois-ci.

Il avait succombé à une tentation trop alléchante, néanmoins, car Shinji enserra avec fureur son coude, des deux bras. Ce qui suivit releva d'une confusion animale ; ce ne fut qu'un tourbillon de mains, de morsures et de roulades dans une tornade de poussières. Tout s'arrêta lorsque Shinji, dont l'haleine envoyait un souffle chaud sur sa nuque, réussit enfin à lui ramener le poignet derrière le dos, son bras formant un angle inquiétant ; Nigeru fut parcouru en un instant d'une certitude : ce qui allait suivre serait d'une souffrance insoutenable. L'horrible panique qui s'empara de lui fut pourtant salutaire, son autre bras gesticulant avec une telle force qu'il frappa sa mâchoire. Déconcentré, Shinji laissa ses doigts glisser, et Nigeru réussit à s'extirper de cette prise. Il tenta la fuite en avant, mais son adversaire eut la présence d'esprit de le plaquer à terre, et d'en profiter pour coincer son bras autour de son cou. Nigeru commença à suffoquer, impuissant ; des veines bleues jaillirent sur sa gorge...

« Tu vas te calmer, oui ? » susurra Shinji, savourant sa victoire.

Nigeru n'avait jamais eu la fibre religieuse, mais, comme tous les pleutres, c'est dans cet étau étranglant qui ce mit à prier n'importe qui, ou n'importe quoi. N'importe quelle chose qui l'extirperait des griffes de Shinji.

Ses prières furent, contre toute attente, exaucées.

Une ombre s'abattit sur eux deux, et moins de temps qu'il n'en fallait pour le remarquer, quelque chose de dur et de massif frappa Shinji sur la tête, s'éclatant en mille morceaux avec un fracas de porcelaine. Nigeru en reçut aussi, mais le bras de son tortionnaire s'était relâché et l'air qui regonflait ses poumons était trop libérateur pour ressentir quoi que ce soit d'autre. Shinji poussa un cri strident, les mains fixées sur son front, trop meurtri pour se rendre compte que Nigeru s'était relevé.

Shinji se contortionnait désormais au milieu de ce qui semblait bien être un plat d'argile éparpillé sur le sol de terre battu. Il n'eut qu'à tourner la tête pour identifier son sauveur.

« UN PEU DE SILENCE, VOUS DEUX !!! »

Dans cette voix courroucée qui ne souffrait pas la contradiction, il eut la confirmation de ne pas avoir rêvé : tout s'arrangerait. Devant lui se tenait le Chien, ou, pour être plus précis, la Chienne. Yumiko, la quarantaine bien sentie, arrivait à peine à ses épaules, mais on ne pouvait s'adresser à elle sans se sentir obligé de relever la tête. Derrière cette apparence inoffensive, il y avait une force de caractère assez forte pour intimider une armée – voire la retourner contre ses maîtres. S'il y avait quelque chose d'agaçant qu'on pouvait résoudre en balançant de précieux ustensiles à la figure des responsables, Yumiko n'était pas la première à tergiverser.

« DES SAUVAGES ! gronda-t-elle. DE VERITABLES SAUVAGES !!! Vous êtes la pire honte qu'ait connu cette famille depuis mon grand-oncle qui avait eu la diarrhée pendant l'offensive contre les Russes !

_ Le crâne ! pesta Shinji. Tu m'as ouvert le crâne, sale –

_ ET ALORS ? SI TU VEUX, JE PEUX VOUS EN OUVRIR ET EN COUDRE, DES TROUS DANS VOTRE CORPS ! RENTRE CHEZ TA MERE !!!

_ C'est pas terminé, » lança Shinji à Nigeru en détalant, une trace de sang dégoulinant sur son cou.

_ C'est ça ! La prochaine fois, ce sera tout autre chose que je t'exploserais, petite frappe ! »

Nigeru était resté là, un peu héberlué, les oreilles réellement vrillées par le volume sonore des gueulements de Yumiko. Un peu emportée par le feu de ses insultes, Yumiko repartit dans un florilège de cris injurieux que Nigeru eut du mal à identifier (lequel d'entre eux elle gourmandait n'était pas très clair), tant elle articulait mal. Enfin, comprenant que Shinji était maintenant trop éloigné pour entendre quoi que ce soit, elle se racla la gorge et, sans crier gare, le prit dans ses bras. Il fut assailli par une odeur de friture et de laque, grinçant des dents pour ne pas montrer qu'une accolade n'est pas la meilleure chose à faire à quelqu'un qui vient de recevoir plusieurs coups dans les côtes.

« Ah ! C'est si bon de te revoir, fit-elle avec joie. Tu n'as pas eu d'ennuis en voyageant ? Tu as faim ? Tu es content d'être de nouveau ici ?

_ Maintenant, oui, » avoua-t-il en souriant pour la première fois depuis son arrivée au Japon.