"Un assassin est un créateur qui n'a pas trouvé son emploi"
Daniel Pennac
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Chapitre 2 : Nouvelles du Gondor
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Edoras n'était pas une ville au sens où l'entendait Volke. Elle se rapprochait plus du hameau, avec sa vingtaine de maisons de bois aux toits de chaume. Sa position, sur une colline en plein milieu de l'immense plaine constituant le royaume du Rohan, aurait pu être extrêmement avantageuse si elle avait été fortifiée, au lieu de quoi elle n'était protégée que par un mur de bois à peine assez large pour permettre le passage à deux hommes de front sur le chemin de ronde. Ces hommes n'avaient aucun sens tactique.
L'assassin fut grandement étonné de constater que personne ne vint le fouiller à l'entrée, alors qu'il était un étranger pénétrant dans la capitale. Il aurait suffi qu'il entre avec de mauvaises intentions envers les rohirrims, il n'avait qu'à s'emparer d'une des torches accrochées sur le rempart et la jeter sur une maison pour enflammer toute la cité. Mais n'étant là que pour récolter des renseignements, il se contenta de se rendre au château qui surplombait la ville. En fait, ça ressemblait plus à une grange qu'à un château.
Volke ne tuait pas pour le plaisir. C'était son travail, et voilà tout. Jamais ses propres sentiments n'intervenaient dans ses missions : ça avait coûté la vie à son maître, celui qui lui avait tout appris, et qui avait été engagé pour l'assassiner alors que lui-même devait tuer le commanditaire. Ce dernier pensait se protéger en faisant abattre celui chargé de le faire taire à jamais. Mais son maître avait hésité. Pas Volke. Il l'avait égorgé proprement, ce qui en soit était assez généreux : il n'avait pas souffert outre mesure.
Règle numéro un : abattre tous ceux qui se dressent sur la route de ton contrat.
Si on ne l'avait pas fouillé à l'entrée de la ville, il eut tout de même droit à une injonction lui ordonnant de déposer ses armes avant de pouvoir accéder au château. Ce qui était primordial pour devenir et rester un bon assassin, c'était la discrétion. Jamais d'armes lourdes, comme une épée, une lance ou une hache. Pas d'arc non plus : pas assez précis et trop encombrant. Il ne possédait qu'une petite arbalète pour attaquer à distance, qu'il pouvait facilement cacher sous son manteau. Mais il la déposa tout de même par terre à côté de la porte, avec vingt couteaux de lancer attachés un peu partout sur lui, les quatre dagues cachées dans ses bottes, les deux dans ses manches, les cinq stylets à sa ceinture et enfin son arme fétiche : la Baselard, plus longue qu'un couteau mais plus courte qu'une dague, à la forme si particulière qu'elle provoquait des saignements incontrôlables chez la pauvre victime.
Les gardes le laissèrent passer, certains qu'il ne pouvait rien avoir de plus après tout ce qu'il avait laissé ici. Ils se trompaient lourdement. Par précaution, l'assassin possédait encore trois couteaux et deux petites lames qui pouvaient jaillir de ses bottes par un mouvement spécifique du pied. Les rohirrims étaient loin d'être des professionnels. Lui, si.
Le roi Eomer, dix-huitième souverain du Riddermark, était encore jeune pour un tel rôle. Il était dans la trentaine, avec un corps bien développé. Il portait une armure de cuir décorée, qui lui couvrait tout le torse, mais ses jambes étaient bien moins couvertes, signe évident de son habitude à combattre à dos de cheval. S'il était venu pour le tuer, Volke n'aurait eu qu'à lui trancher l'artère fémorale d'un coup de stylet, puis lancer deux couteaux sur les gardes encadrant le trône, avant de prendre la fuite par le toit comportant de nombreuses fenêtres accessibles en grimpant sur les poutres et les piliers de bois. Et pour parfaire le travail, une petite torche lâchée malencontreusement sur la paille recouvrant la charpente.
- Monseigneur Eomer, salua Volke en s'inclinant.
Il connaissait toutes les précautions d'usage pour s'adresser à un souverain. Professionnel.
- Messire, répondit poliment le roi en le saluant d'un signe de tête. Puis-je connaître votre nom et la raison de votre venue ?
Les gardes ne l'avaient pas informé. Amateur.
- Je me nomme Bastian, je viens de Tol Morwen, et je suis à la recherche d'une de vos connaissances, Mablung la Main Lourde, qui, m'a-t-on indiqué, aurait vécu ici.
Règle numéro deux : ne jamais donner des informations sur soi-même.
Règle numéro trois : ne jamais prétendre que l'on connait la cible.
- C'est exact, messire Bastian. Mais il est parti il y a de ça deux semaines pour se joindre à une expédition dans les mines de la Moria. Néanmoins je vous déconseille d'essayer de le retrouver, c'est un endroit dangereux.
- L'affaire dont je dois traiter avec lui ne souffre aucun délai, votre Altesse. Mais je vous remercie de m'avoir aidé à le rejoindre, dit l'assassin en s'inclinant.
- Ce fut un plaisir, messire Bastian.
Après une dernière courbette, Volke quitta la salle et alla récupérer ses armes à l'entrée. L'entretien ne s'était pas trop mal passé, mais le roi lui paraissait un peu trop plaisant pour être tout à fait honnête. Il quitta rapidement la ville et se mit en route vers les montagnes.
Dès que l'assassin fut parti, Eomer se tourna vers un des gardes.
- Grimbold, faîtes-le suivre par votre meilleur pisteur. Cet homme ne m'inspire pas confiance.
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Le tunnel était sombre et sentait le renfermé. Le petit groupe avançait lentement et prudemment, conscient de la présence toute proche des gobelins. Les nains étaient les seuls à pouvoir se mouvoir convenablement, le plafond ne culminant pas plus haut que le mètre soixante. De plus du fait de l'ancienneté du passage, des petits éboulis avaient constamment lieu, faisant tomber une multitude de cailloux et de poussière sur les aventuriers.
- Ces galeries servaient à l'origine de sortie de secours, expliqua Gimli. Elles n'ont pas été prévues pour d'autres races que les nains.
- On l'avait remarqué, maugréa Mablung. On atteindra l'autre côté dans combien de temps ? Je commence à avoir sérieusement mal au dos.
- D'ici une dizaine de mètres. Je sens un souffle d'air droit devant.
Et en effet, ils débouchèrent un peu plus loin sur la grande salle du Cavenain. Les colonnes taillées qui s'élevaient par centaines étaient toujours aussi impressionnantes, tout comme la hauteur du plafond, aussi haut que celui de la galerie était bas.
- Risquons-nous à faire un peu de lumière, parodia Gimli en allumant une torche.
- Maintenant qu'on sait que l'on peut passer par là, qu'est-ce qu'on fait ? demanda Legolas.
- On explore, répondit Mablung en haussant les épaules.
- Il faut récupérer le livre de Mazarboul dans la salle des archives, décida Gimli. Gandalf nous en avait lu une partie, mais le reste pourra peut-être nous éclairer plus précisément sur les raisons de l'échec de Balïn.
Ils avancèrent donc entre les gigantesques piliers, et retrouvèrent la petite salle telle qu'ils l'avaient laissée : la tombe de marbre brisée par le marteau du troll des caverne, dont le cadavre pourrissait en plein milieu du tombeau, les dizaines de corps gobelins étendus sur le sol, la lance qui avait empalé Frodon contre le mur, le puits à moitié écroulé, et même leurs traces de pas dans l'épaisse couche de poussière tapissant le sol.
- Ils ne sont pas revenus ici depuis que l'on est parti, observa Mablung.
- Ils ont par deux fois combattu des ennemis acculés leur ayant infligé de grandes pertes, expliqua Legolas. J'imagine que cet endroit doit être en quelque sorte maudit, pour eux.
- Comme il l'est pour nous, grogna Gimli en serrant sa hache.
Il l'avait récupérée un an auparavant, sur cette même tombe. C'était la hache à double-lame de son cousin, et il avait combattu durant toute la guerre de l'Anneau avec elle. Ils se dispersèrent dans la salle, à la recherche du livre racontant l'expédition précédente. Ils passèrent plus d'une heure à fouiller les ossements et les gravas à la recherche du grimoire, et ce fut finalement un nain qui mit la main dessus, et qui faillit du même coup le réduire en poussière en trébuchant sur un tibia mal placé.
- Maintenant qu'on l'a, on se dépêche de retourner au camp, dit Mablung.
- Vous avez perdu en courage depuis la dernière fois, remarqua Legolas.
- Réfléchissez deux petites minutes, blondasse. On a pas vu un seul signe des gobelins, donc soit l'éclaireur a menti, ce qui n'aurait aucun sens, soit ils sont allés chercher le gros de leurs forces pour nous chasser d'ici. Et je ne sais pas pour vous, mais moi je ne tiens pas plus que ça à me re-retrouver encerclé ici.
- Il a raison, acquiesça Gimli. On retourne à la galerie !
Ils se mirent en route, mais au moment de sortir de la salle, un bruit presque familier les fit se retourner. Il y avait de ça un an, Pippin avait fait tomber un squelette de nain dans le puits, avec armes, armure et un seau accroché à une lourde chaîne. Le fracas avait retentit dans toute la mine, avant que des tambours ne se fassent entendre dans les profondeurs, annonçant l'attaque gobeline. Et en ce moment même, les mêmes tambours retentissaient encore une fois.
- Qu'est-ce que je disais ! soupira Mablung.
- Courrez à la galerie ! ordonna Gimli. On ne peut pas les affronter en étant si peu nombreux !
- Et c'est moi qui manque de courage, railla le chasseur.
- La perspective de mourir comme ça alors que les renforts sont à deux cents mètres ne m'enchante guère, elfe !
Le groupe se remit donc à courir en direction du passage. Quelques gobelins tentèrent de les stopper en leur sautant dessus depuis le haut des colonnes, mais ils ne réussirent qu'à s'écraser au sol ou, pour ceux qui s'étaient réceptionnés à peu près correctement, à se faire transpercer sans autre forme de procès par les éclaireurs en pleine course. Les archers orques commencèrent à leur tirer dessus depuis les hauteurs, mais leurs traits se perdaient le plus souvent dans les ombres de la salle. Ils étaient presque parvenus à la galerie quand le nain qui tenait le livre tomba au sol, une flèche plantée dans l'omoplate. Sans perdre de temps, un des hommes récupéra le précieux ouvrage et continua sa route, suivi de la plupart des membres du groupe. Gimli s'arrêta pour prêter main-forte à son compatriote, menacé de se faire rattraper par les orques.
- Gimli, bon sang mais qu'est-ce que vous faîtes ? s'écria Mablung alors qu'il allait pénétrer dans le tunnel à la suite de Legolas. On a pas le temps pour les bons sentiments !
- Un nain n'abandonne pas un ami dans le besoin ! vociféra Gimli en réponse.
L'elfe soupira une fois encore et revint sur ses pas pour l'aider à traîner le blesser jusqu'au passage. Quand les gobelins furent trop proche, il lâcha le nain et les attendit, tandis que Gimli amenait son ami à l'abri du tunnel. Le combat s'engagea. Mablung fut surpris par la facilité avec laquelle il parvenait à abattre ces créatures des ténèbres, mais la raison lui vint presque immédiatement à l'esprit : depuis qu'il avait quitté les mines pour la première fois, il n'avait combattu que des orques, des trolls ou des ourouks, tous bien plus coriaces que les gobelins, qui d'une part étaient plus petits et d'autre part étaient beaucoup moins forts.
Voyant qu'ils n'arriveraient à rien en continuant à se jeter sur l'elfe qui protégeait l'entrée du passage, les gobelins refluèrent peu à peu sans demander leur reste, au moment même où Legolas revenait avec des renforts.
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Deux jours avaient passé depuis leur expédition dans la salle des archives, et pourtant le livre de Mazarboul n'était toujours pas entièrement transcrit. Un camp digne de ce nom avait néanmoins été installé, avec des sentinelles postées aux entrées de tous les tunnels partant de la salle du pont. Même s'ils étaient pressés d'en découdre avec les gobelins, tous les soldats comprenaient l'obligation de monter une base de repli, et ils attendaient patiemment en attendant de recevoir l'ordre de s'aventurer dans les galeries. Ordre qui ne viendrait pas tant que tout le manuscrit n'aurait pas été traduit et étudié.
Mablung faisait les cent pas devant la table où deux nains et un elfe tentaient de déchiffrer une page à moitié tachée de sang séché. Ils en étaient aux trois quarts du livre, mais cela semblait encore trop loin à l'elfe. Fatigué par ses incessants allers-retours, il s'assit sur une caisse de vivre et fouilla quelques instants dans sa tunique. Il en ressorti une plume, toujours aussi blanche malgré le fait qu'elle était restée posée contre son cœur depuis plus d'un an. Avant, quand l'ennui le prenait, il jouait distraitement avec le talisman de son warg, Racàno, mais il avait enterré le bijou avec sa monture. Le loup lui avait sauvé la vie en se jetant sur un orque sur le point de le décapiter, mais il n'avait pas survécu. A présent, il caressait doucement la plume, ce qui ne manqua pas d'attirer l'attention de Legolas assis un peu plus loin, car impatient lui aussi d'obtenir les résultats du livre.
- Pourquoi n'êtes-vous pas parti avec elle ?
- Je ne vois pas de quoi vous parlez, répondit Mablung d'un ton coupant en rangeant précipitamment la plume.
Legolas poussa un profond soupir.
- Je pensais que nous avions dépassé ce genre de mesquinerie. Elle vous manque, c'est évident. Et même si vous aviez une bonne raison de ne pas la suivre à l'origine, pourquoi ne pas être allé la retrouver plus tard ? Cela va faire un an que vous vous morfondez en pensant à elle.
- Ça fait plus d'un an, Legolas, murmura l'elfe de Doriath en soupirant à son tour. Elle m'a manqué dès le moment où elle a posé le pied sur le bateau qui l'a amené aux Havres Gris.
- Vous auriez pu l'accompagner.
- Vous avez de la famille, Legolas ?
- J'ai une sœur, acquiesça le prince.
- Imaginez qu'elle disparaisse durant plusieurs mois. Vous n'avez plus aucune nouvelle d'elle. Et puis un jour, un navire venant d'une région que vous ne connaissez même pas la fait revenir. Elle n'est pas seule, quelqu'un qu'elle traite comme un époux l'accompagne. Dîtes-moi comment vous réagissez.
- Eh bien… J'imagine que je ne le prendrais pas très bien.
- Exactement. En restant ici, je me suis évité des ennuis, et à elle aussi.
- Mais vous souffrez tous les deux du même coup.
- Je suis peut-être le seul à le regretter.
- Vous êtes surtout un bel imbécile, intervint Boromir en arrivant.
Le Gondorien tira une autre caisse et s'y installa.
- Ne me dîtes pas que vous n'avez pas vu de quelle façon elle vous regardait quand vous étiez près d'elle. Je n'avais jamais vu ça.
- Vous vous êtes passé le mot pour me faire dire que j'ai eu tort ? grogna Mablung.
- Pas du tout. On voit juste la vérité en face.
Un petit cri de victoire se fit entendre à côté d'eux, et ils virent les trois traducteurs sautiller de joie devant leur travail achevé.
- Vous avez terminé ? se réjouit Mablung.
- Les dernières pages sont trop abîmées pour qu'on en tire quoi que ce soit, répondit le nain, donc oui mon gars, on peut dire qu'on a fini. Tenez !
Il lui tendit les feuillets sur lesquels était retranscrit le contenu du livre, traduit en langage commun. Les compagnons se jetèrent avidement dessus, et Legolas commença à lire à voix haute dès que Gimli et Erkenbrand furent arrivés.
- Premier jour. Les gobelins ne nous offert que peu de résistance, et pour une centaine des leurs nous n'avons perdu que Grïn. Nous avons installé le camp dans la première salle. Elle n'est pas assez vaste pour nous recevoir tous, mais nous n'osons avancer jusqu'à Khazad-Dûm pour le moment. Nous restons à contempler le lac ô combien brillant de Kheled-Zaram. Il n'existe aucun mot pour décrire sa beauté.
- Il n'y a rien d'intéressant sur l'expédition elle-même avant au moins le cinquième feuillet, les informa l'elfe chargé de la traduction.
Legolas le remercia et tourna quelques pages avant de reprendre sa lecture.
- Cinquante-sixième jour. Un premier filon de mithril a pu commencer à être exploité. Les gobelins ne se montrent plus depuis que nous avons tué leur chef. Ils semblent s'être terrés dans les profondeurs, mais nous n'irons pas aussi loin. Nous ne tenons pas à savoir avec précision ce qu'est réellement le fléau de Durïn. Balïn a une nouvelle couronne, forgée avec les pierreries que nous avons retrouvées dans la grande salle du Cavenain. Nos jours sont heureux, mais Falstad a rapporté d'inquiétantes nouvelles sur une ombre de feu dans les salles inférieures. Ça a toujours été un nain un peu excentrique, nous ne l'écoutons même plus.
- Ils auraient pourtant dû, remarqua Boromir.
- Cela fait aujourd'hui un an que nous sommes revenus. Quelques nains partis explorer les profondeurs ont disparus depuis maintenant cinq jours, et Falstad ne cesse de nous rappeler ses avertissements. Les éclaireurs ont rapporté que les gobelins sortent de nouveau durant la nuit. Un groupe de guerrier a été envoyé les éradiquer.
- Le reste était inintelligible, expliqua un nain, nous avons dû passer directement à la suite.
- Je ne sais pas quel jour nous sommes et cela n'a pas d'importance. Balïn est mort. Les gobelins l'ont attaqué alors qu'il contemplant la beauté sans nom du Kheled-Zaram. Ils ont pris la première salle, et le pont…
- On connait la suite, le coupa Mablung. Malheureusement, cet ouvrage ne nous apprend rien d'utile sur les cachettes gobelines et les façons de les débusquer. Nous avons perdu notre temps !
Un homme en armure de cuir, caractéristique des rohirrims qui favorisaient une protection légère afin d'alléger le fardeau de leurs chevaux, les rejoignit en courant. Essoufflé par sa course, il resta un moment plié en deux devant ses capitaines, qui patientèrent le temps qu'il se remette un peu. Quand il put enfin reparler, ce fut pour leur annoncer qu'un messager du Gondor était arrivé, porteur de nouvelles pour deux des compagnons.
- Eh bien faîtes le venir, ordonna Boromir en fronçant les sourcils. Je me demande ce qui peut bien se passer pour qu'Aragorn nous envoie un émissaire alors que nous sommes déjà en mission, continua-t-il une fois la sentinelle repartit.
- C'est peut-être simplement pour savoir où nous en sommes, avança Erkenbrand.
- En ce cas, pourquoi seulement pour deux d'entre nous ?
Un silence suivit sa question, jusqu'à ce que le messager en question n'arrive en traversant péniblement la passerelle de bois. Il était clair qu'il souffrait de marcher ainsi au-dessus d'un gouffre noir et béant. Il parvint néanmoins à reprendre constance avant d'arriver devant les capitaines. Il s'inclina rapidement, puis se tourna vers les deux elfes.
- Des orques ont été aperçus à la frontière entre l'Anfalas et le Minhiriath. Ils menacent de mener des raids contre le royaume de Gondor.
- Quoi ? s'exclama Boromir. Mais comment des orques ont-ils pu arriver là-bas ?
- Le seigneur Elessar veut convoquer un conseil de guerre afin de le déterminer, monseigneur. Il souhaiterait que vous y participiez, indiqua le messager en regardant Mablung et Legolas. Vertbois-le-Grand étant trop loin au nord, vous êtes le seul apte à représenter les elfes de la forêt, prince Legolas.
- Lui je veux bien, mais qu'est-ce que je viens faire là-dedans ? demanda Mablung. Je ne représente aucune nation du continent.
- Le roi Elessar souhaite s'entretenir d'une affaire privée avec vous, monseigneur.
- Allons bon, bougonna l'elfe.
- Il a également indiqué qu'il vaudrait mieux que vous partiez dans les plus brefs délais, rajouta l'émissaire.
- Et nous ? s'informa Gimli. Les nains ?
- Votre père Gloïn se trouve à Minas Tirith, seigneur Gimli.
- Sommes-nous censés continuer l'exploration de la Moria ? demanda Boromir.
- Vos forces ne sont pas demandées à la capitale pour le moment, monseigneur. Quelles sont vos réponses, messeigneurs ? s'informa le messager en fixant les elfes.
- Comme si on avait le choix, répondit Mablung.
Il se dirigea en maugréant vers l'extérieur, où les chevaux de tout le groupe se reposaient tranquillement sous l'œil attentif des sentinelles. Il les salua d'un signe de tête et sella la monture qui lui avait été attribuée en attendant qu'il ait son propre cheval, avant de l'amener jusqu'à la porte en la tenant par la bride. Gimli, Boromir, Legolas et le messager le rejoignirent bientôt, les deux premiers tenants à faire leurs adieux.
- Laissez-moi quelques gobelins pour mon retour, leur dit le chasseur.
- Bah, vous aurez des orques là-bas, et c'est beaucoup mieux, rigola Boromir. C'est moi qui devrais vous demander de m'en garder un peu !
- J'essayerais, fit l'elfe avec un clin d'œil.
- Passez mon bonjour à Aragorn, demanda Gimli. Ça fait longtemps que je ne l'ai pas vu.
- J'y penserais, maître nain.
Legolas s'avança avec Hasufeld, le cheval rohirrim qu'Eomer lui avait offert pendant la Guerre de l'Anneau. Les trois voyageurs montèrent en selle, et partirent vers le sud sans se retourner.
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Volke traîna le cadavre jusqu'aux buissons qui bordaient la route. Il avait laissé le rohirrim le suivre durant quelques jours afin que sa disparition ne soit pas trop tôt remarquée, mais il l'avait repéré depuis qu'il avait quitté Meduseld. Le fait qu'il ait été suivit démontrait qu'Eomer n'était pas aussi naïf qu'il ne le laissait croire. L'assassin recouvrit le corps avec quelques branches mortes et essuya sa dague dans les hautes herbes, avant de la rengainer précautionneusement.
Un bruit de cavalcade le fit se retourner. Un nuage de poussière avançait vers lui. Sans doute des cavaliers qui repartaient de la Moria. D'après ses calculs, les mines ne devraient plus être loin. Il se baissa dans les taillis et attendit que les cavaliers passent. Il se releva et épousseta son manteau, qui était blanc de la poussière accumulée sur la route de la journée. Il reprit sa route, et arriva effectivement aux portes une vingtaine de minutes plus tard. S'y trouvaient deux soldats en armure règlementaire, ainsi qu'un homme très grand et un nain très petit. Couple hétéroclite qui semblait néanmoins très proche. Volke les observa un moment, puis décida de jouer la carte de la surprise. Il sortit brusquement des buissons dans lesquels il avançait depuis un moment, faisant sursauter les soldats, et s'approcha d'eux.
- Excusez-moi, messeigneurs, je cherche le seigneur Main Lourde. On m'a dit qu'il était ici, et devant le rencontrer au plus vite, je me suis dépêché d'y venir.
Son stratagème marcha à la perfection. Encore étonné de son apparition soudaine, le grand homme lui répondit sans méfiance.
- Vous le ratez de peu, il vient de partir pour le Gondor, messire… ?
- Bastian de Tol Morwen, monseigneur, répondit l'assassin en tournant les talons.
Les cavaliers qu'il avait croisé. Nom des Valars, la chance lui tournait le dos, où s'était juste une impression ? Il se mit à courir le long du chemin sans attendre de réponse de l'homme. En allant assez vite, il pourrait rejoindre Minas Tirith en une semaine. Les cavaliers devraient le faire en deux ou trois, en admettant qu'ils ne se reposent pas. Autant dire en quatre ou cinq. La prochaine fois, il ne le manquerait pas.
