Chapitre 2


Le 18 mars 3019 T.A.

La Forêt Noire


Thranduil se retourna pour planter son épée dans la gueule de l'araignée géante qui lui faisait face. La créature émit un gargouillis répugnant, et s'écroula sur elle-même, les pattes secouées de tremblements.

Le roi des elfes se détourna rapidement, et regarda autour de lui. Les derniers elfes qui étaient aux prises avec des orques les achevèrent rapidement.

Voyant qu'il n'y avait plus aucune menace pour le moment, Thranduil essuya le sang noir de son épée sur un pan de sa cape.

Thalion, un elfe sindar haut-gradé aux cheveux blonds s'approcha de lui. Son visage était las, et son armure argentée et sa cape étaient elles aussi maculées de sang noir.

- Les orques ont battus en retraite, annonça-t-il.

Thranduil resserra ses doigts autour de son épée. Il regarda autour de lui, évaluant les dégâts.

Une dizaine d'elfes étaient étendus sur le sol, le corps mutilé. Il y avait des elfes têtes brunes et blondes parmi les victimes.

- Qu'on ramène les blessés aux cavernes, ordonna Thranduil.

Thalion acquiesça, et partit pour mettre sa demande à exécution.

Cela faisait déjà trois longs jours qu'ils se battaient...

Thranduil avait l'impression que cela avait duré seulement quelques heures. Ils n'avaient eu presque aucun moment de répit.

Nuit et jour, les orques et les araignées les avaient attaquées. Mais ce qui commençait à devenir exténuant pour les elfes, était que leur ennemi prenait un malin plaisir à jouer au jeu du chat et la souris.

Plusieurs fois ils avaient réussis à faire reculer les orques. Mais à chaque fois ceux-ci revenaient à la charge. A chaque fois plus nombreux.

La nuit était le moment que redoutait le plus Thranduil. La forêt était alors plus dangereuse et menaçante... même pour les elfes. Une malédiction semblait s'être emparée de ce lieu, et les ténèbres dominaient même en journée. La noirceur de Dol Guldur s'était infiltrée dans les racines et l'écorce des arbres, corrompant leur cœur et les rendant muet devant tant d'horreur.

Thranduil se sentait presque oppressé par cette atmosphère nauséabonde qui flottait dans l'air, et il n'avait qu'une envie, c'était celle de rentrer dans ses cavernes. Voilà bien des années qu'il n'en était pas sorti. Et il ne regrettait pas ce choix, car la forêt n'était plus un allié, mais un ennemi...

- On dirait que les orques cherchent à gagner du temps, fit remarquer Deren. Pourquoi se cachent-ils ?

- Si à l'aube ils n'ont toujours pas attaqué, nous battrons en retraite, déclara Thranduil. Nous les avons suffisamment repoussés près des Monts de l'Emyn-nu-Ruin. Il n'est pas question d'aller plus loin.

Les elfes qui l'entouraient, Deren, Golwîn et Sedryn échangèrent des regards perplexes, mais ils ne contestèrent les directives de leur roi.

Thranduil se détourna, et marcha dans la direction opposée.

Il avait des craintes concernant la défense au Nord de la Forêt Noire, et le mont Gundabad était sa principale préoccupation. Depuis plusieurs décennies, les orques y étaient restés terrés, sans donner signe de vie. Mais depuis que le Mordor avait regagné sa puissance, il était possible que ceux-ci décident de se venger et d'attaquer les cavernes en son absence.

Son implication dans la bataille des cinq armées n'avait certainement pas été oubliée...

Thranduil entendit soudain un bruit étrange dans les fourrés. Les autres elfes redressèrent la tête d'un même mouvement, et regardèrent dans la même direction que lui, la main sur la garde de leur épée. Le frottement étouffé de quelque chose sur le sol résonna au fin fond de la forêt, et se rapprocha dangereusement de leur position. Thranduil fronça les sourcils. Cela ne ressemblait pas à un orque, ni à aucune autre créature malfaisante de Morgoth.

D'un seul coup, un traineau tiré par d'énormes lapins de Rosgobel surgit des buissons, et dérapa devant lui.

Thranduil faillit soupirer en reconnaissant le vieil homme qui y était accroché.

- Radagast.

- Thranduil ! s'exclama celui-ci, haletant. Vous voilà enfin !

Le magicien n'avait pas changé depuis la dernière fois qu'il l'avait vu.

Il portait toujours son vieux chapeau étrange, et ne semblait pas avoir pris l'initiative de soigner son apparence. Son manteau brun était toujours aussi sale et élimé, si ce n'est encore plus. Et Thranduil se demanda avec horreur si par mégarde, ce bougre ne l'avait pas gardé sur lui depuis ces dernières soixante-dix années.

- Je vous cherchais ! s'exclama Radagast. Fichtre ! J'ai eu du mal à vous trouver !

- Que me vaut l'honneur de votre visite ? lui demanda le roi elfe.

- J'apporte des nouvelles, de mauvaises nouvelles.

Radagast tendit un doigt en l'air, pensif, et parut soudain distrait par quelque chose. Il souleva alors son chapeau, et Thranduil vit avec consternation qu'un oiseau était resté niché au sommet de sa tête. Lorsque Radagast le découvrit, le petit rouge-gorge s'envola en pépiant hargneusement.

- Oh. Je t'avais oublié, désolé mon ami, s'excusa Radagast, amusé. Hum... qu'est-ce que je voulais dire déjà ?

Thranduil roula des yeux, exaspéré par l'attitude lunatique du magicien.

- Vous aviez des nouvelles importantes à me communiquer, lui rappela-t-il agacé.

- Ah oui !

Radagast secoua son chapeau et le remit sur sa tête.

- Les orques qui sont venus de Dol Guldur commencent à se replier vers la vieille forteresse. Ils quittent le Nord.

- C'est donc une bonne nouvelle, dit Thranduil.

Radagast secoua la tête.

- Non, non... J'ai bien peur qu'ils préparent autre chose. Une attaque d'une plus grande envergure ! Et j'ai d'autres nouvelles, encore plus mauvaises.

- Quoi donc ? demanda Thranduil.

- Dain Ironfoot et Brand sont morts. Ils ont été tués devant les portes d'Erebor. Par des légions venues de l'Est, déclara Radagast. Dale est tombée.

Thranduil écarquilla les yeux, surpris.

- Qui commande les hommes et les nains ? demanda-t-il.

- Leurs fils. Ils se sont retranchés dans la montagne solitaire, avec ce qui reste des survivants. Ils tiennent bon, pour l'instant... n'est-ce pas mon petit ami ?

Radagast leva la tête pour regarder le petit oiseau qui volait nerveusement au-dessus de sa tête.

Thranduil serra la mâchoire. Cette nouvelle était plus que mauvaise. Si Dale était tombée, cela voulait dire que son dernier espoir d'alliance était réduit à néant. Et le pire...

- La Lothlorien est également attaquée, continua Radagast. Plusieurs Nazguls sont retournés à Dol Guldur. Khamûl les commande, et il a par deux fois essayé d'entrer à Caras Galadhon.

Thranduil baissa les yeux sur le sol. La situation était bien pire qu'il ne le pensait. Il s'était douté que les serviteurs de l'anneau étaient retournés à la forteresse. C'était bien pour ça qu'il avait soigneusement évité de s'en prendre à Dol Guldur jusque-là...

- Ce n'est pas bon Thranduil, oh non, soupira Radagast. Il faut faire quelque chose.

- Et qu'est-ce que vous voulez que je fasse ? rétorqua le roi elfe, de mauvaise humeur.

- Ils ont besoin de votre aide Thranduil ! Ils ne pourront s'en sortir seuls !

- Galadriel possède un anneau de pouvoir, elle peut très bien se débrouiller sans moi ! répondit Thranduil. Et je ne peux pas séparer mon armée en deux ! J'ai déjà fort à faire ici pour protéger mon peuple !

- Mais... vous ne pouvez pas les abandonner ! s'écria Radagast.

- Oh, je crois que si !

Thranduil se détourna du magicien.

- Peu m'importe ce qui leur arrive ! La survie de mon royaume est la seule chose qui m'importe.

Radagast le regarda, choqué. Le refus de Thranduil le contraria au plus haut point, et il retourna vers son traineau en marmonnant dans sa barbe. Le roi elfe ignora ses paroles qui lui étaient destinées, et marcha en direction des autres elfes.

- Ces magiciens... ils arriveront à me faire perdre patience ! pesta Thranduil.

Aphadon haussa un sourcil perplexe en regardant Radagast disparaître à nouveau à toute berzingue dans la forêt.

- Je dois admettre celui-ci est un original.

- Ils sont tous comme cela malheureusement, répondit Thranduil. Du moins, lui et Mithrandir. L'herbe à pipe leur a tourné l'esprit ! Je me demande bien pourquoi les Valar les ont envoyés... ils ne sont décidément d'aucune utilité !

- Il y aura bien un moment où un autre où ils montreront leurs qualités, plaida Aphadon, lui-même hésitant.

Thranduil leva son épée, et étudia avec un regard glacial les inscriptions qui y étaient gravées en fines lignes noires.

- Si j'ai bien appris une chose en les côtoyant... c'est que moins on croise leur route, et mieux l'on se porte, répondit-il.


Les elfes restèrent tapis dans la forêt durant la nuit, guettant le moindre signe de l'avancée des orques. Mais ceux-ci ne vinrent pas.

Thranduil commençait à perdre patience, lorsqu'il vit finalement des ombres se déplacer derrière les arbres.

Ils se trouvaient à une centaine de mètres. Indéniablement, il s'agissait des orques.

Thranduil fit un signe de tête en direction de Deren, et l'elfe brun ordonna au reste des archers de se mettre en position d'attaque. Ils attendirent encore quelques minutes, espérant que l'ennemi ne les verrait pas dans la nuit en avançant.

Mais les silhouettes des orques cessèrent de bouger soudainement, et ils se fondirent dans les ténèbres.

Thranduil eut un mauvais pressentiment.

Avaient-ils été repérés ?

Rien ne bougea plus dans la forêt, et les elfes commencèrent à s'interroger sur les intentions de leur ennemi.

Que font-ils ? se demanda Thranduil.

Les elfes échangeaient des chuchotements et des regards interrogatifs entre eux. Thranduil leva la main pour leur ordonner de garder le silence.

L'œil perçant de du roi elfe essaya de voir à travers les branches des arbres, mais il ne parvint pas à distinguer le moindre signe de vie.

Cela sentait le coup monté.

Alors qu'il commençait à se demander s'il n'était pas temps de passer à l'offensive, Thranduil vit une lueur rougeoyante apparaître à l'horizon.

Doucement, elle émergea du fond de la forêt, faisant chatoyer les troncs noirs des arbres. Cette lueur grossit et devint vite inquiétante, car elle ne cessa de grandir et de s'étendre. Sa lumière se renforça, éclairant presque tout un pan de la forêt. Et c'est alors que Thranduil l'entendit… ce craquement et ce souffle bourdonnant si distinct.

Une odeur acariâtre de bois brûlé s'éleva dans l'air, et les elfes sylvains qui se trouvaient en hauteur, perchés sur les branches des arbres, virent alors la fumée et les braises ardentes qui montaient vers le ciel.

- Naur ! s'écria un elfe.

Paniqués, les elfes se mirent à descendre des arbres.

Thranduil resta immobile, ramené brusquement des milliers d'années en arrière sur un autre champ de bataille. Hypnotisé, il regarda le feu dévorer la forêt, happé par de lointains souvenirs qui firent naître la terreur dans son cœur. La chaleur devenait insoutenable, et le feu émergea de la forêt comme un gigantesque brasier. Mais Thranduil voyait autre chose… alors que la température montait, il eut soudain l'impression de sentir une haleine plus que familière et nauséabonde lui souffler sur le visage.

Il vit revit alors devant lui deux yeux jaunes immenses et cruels, qui le transpercèrent et le forcèrent à rester immobile. Un corps gigantesque rampa sur le sol jusqu'à lui, et ouvrit sa gueule… laissant échapper un feulement menaçant.

Puis il vit sa gorge s'illuminer de flammes…

- Thranduil !

Le cri d'Aphadon le sortit de sa léthargie. Thranduil tourna la tête, et vit que l'elfe avait posé une main sur son épaule.

- Nous devons fuir ! s'écria Aphadon. Monseigneur, nous ne pouvons pas rester là !

Ses yeux verts étaient agrandis par la peur, et Thranduil reprit alors ses esprits.

Il réalisa que le feu avait pris l'allure d'un incendie géant, et qu'il se rapprochait dangereusement de la position des elfes. Les flammes montaient à présent très haut dans le ciel, engloutissant les arbres de la Forêt Noire. La fumée devint plus épaisse, et les elfes commençaient à tousser et à se protéger les yeux.

- Drego ! s'écria Thranduil.

Il repoussa la main d'Aphadon, et le poussa en avant.

Les elfes ne se le firent pas dire deux fois. D'un même mouvement, leurs pieds agiles coururent dans la direction opposée. Thranduil leur emboita le pas, ses jambes puissantes le portant à travers le labyrinthe de la forêt.

Ils devaient sortir de ce piège.

Les orques avaient allumé cet incendie afin de les prendre en tenaille. Thranduil pouvait entendre leurs rires et leurs glapissements excités. Seulement, cela ne venait plus de derrière, mais de tous les côtés.

Ses soupçons se confirmèrent lorsque leur ennemi leur barra la route.

Thranduil tira son épée, et tua les orques qui se trouvaient sur son chemin. Sans une once de pitié, il trancha un bras puis éventra l'un d'entre eux.

Du coin de l'œil, il vit d'autres flammes apparaître au fond de la forêt, droit dans la direction vers laquelle ils se dirigeaient. Ses yeux s'agrandirent, lorsqu'il réalisa que les orques avaient allumés des feux un partout autour de leur position. Les côtés Est et Ouest de la forêt commençaient eux aussi à être envahis par l'incendie.

- Nous sommes piégés ! s'exclama Golwîn, qui vint à sa rencontre, effrayé.

La panique gagna les elfes. Thranduil était incapable de réagir, tétanisé. La chevelure argentée d'Aphadon apparut soudain à côté de Golwîn.

- Non ! répondit celui-ci. Nous avons encore le temps, mais il faut partir maintenant !

- Pour aller où ? lui demanda Golwîn.

Thranduil sut alors aussitôt où ils devaient aller.

- A la rivière ! ordonna-t-il. Tout le monde ! Noro !

Aphadon tira sur le bras de Golwîn, et ils se mirent à courir vers l'Ouest.

Se rendre à la rivière enchantée ne fut pas une tâche simple. Les orques et le feu se dressèrent comme obstacle, et les elfes durent batailler pour parcourir les quelques kilomètres qui les séparaient du point d'eau.

Dans leur fuite, beaucoup furent bientôt séparés les uns des autres, et Thranduil assista impuissant à l'éparpillement de ses troupes.

- Ne vous arrêtez pas ! Courrez vers la rivière !

La plupart des elfes obéirent à son ordre, mais d'autres qui ne l'entendirent pas parce qu'ils étaient trop loin, et qui choisirent d'aider les derniers retardataires, en payèrent de leur vie...

Thranduil essaya d'ignorer les cris de douleur ou de détresse qui retentissait de temps à autre derrière lui, et continua d'aller de l'avant. Aphadon, Golwîn courraient à côté de lui, assurant ses arrières.

Lorsqu'ils atteignirent enfin la rivière, Thranduil somma à ses hommes et femmes de la traverser, et tous sautèrent sans hésitation dans l'eau pour atteindre l'autre rive. L'eau était heureusement peu profonde à cet endroit, et ils atteignirent rapidement la terre ferme. Thranduil s'avança parmi les derniers, enfoncé dans la vase et de l'eau jusqu'à la taille.

Quand ils furent enfin en sécurité, et que tous les elfes eurent traversé, Thranduil fit le décompte des victimes. A sa plus grande consternation, il vit qu'un nombre assez important d'elfes manquaient à l'appel...

Au moins le tiers.

Les yeux de Thranduil se tournèrent vers l'autre rive, et il vit un éclat blanc fugace se déplacer parmi les arbres. Il crut avoir soudain une hallucination, lorsqu'il reconnut la forme d'un cerf. Cependant, l'animal était bien réel, et Thranduil retint un instant son souffle.

Le cerf continua de courir à folle allure, et s'arrêta au bord de la rivière, piégé entre l'eau et le feu.

Il était grand et fort, majestueux et fier. Personne parmi les elfes ne sembla le voir, hormis Thranduil. Le cerf piétina, et dans ses yeux bruns se reflétait l'angoisse et la pure terreur…

Thranduil crut alors que s'en était fini, et que le cœur de la forêt allait définitivement mourir avec lui. Mais le cerf blanc ne se laissa pas abattre, et il s'élança d'un bond prodigieux par-dessus la rivière pour atteindre l'autre côté.

Puis aussi vite qu'il était apparu, il disparut dans la forêt.

Thranduil resta quelques secondes à fixer le vide, avant que ses yeux ne s'agrandissent d'horreur lorsqu'il vit plusieurs elfes surgir des arbres, hurlant de douleur et le corps enflammé. Ils se ruèrent tous dans la rivière, dans l'espoir d'éteindre le feu qui les attaquait.

Les elfes qui se trouvaient le plus près virent aussitôt à leur secours, mais beaucoup moururent avant même qu'on les aide.

Les orques ne montrèrent aucun signe de vie. Ils étaient probablement morts, comme le reste des elfes qui se trouvaient encore dans l'autre partie de la forêt qui était dévorée par les flammes.

L'ennemi ne reviendrait plus. Ils avaient gagné cette bataille.

Mais à quel prix… ?

Thranduil se détourna de la scène, ne supportant pas de voir et d'entendre les plaintes des elfes agonisants dans l'eau.

C'était assez…

Le temps était venu pour eux de rentrer et de panser leurs blessures.


Lexique :

Brand : petit-fils de Bard, et fils de Bain. Souverain de Dale au moment de la guerre de l'anneau. Son fils se nomme Bard II.


Traduction des mots elfiques :

Naur : Feu !

Drego : Fuyez !

Noro : Courez !