2.
Les prunelles bleu marine étaient devenues froides comme de la pierre tandis qu'elles fixaient son interlocuteur, un type plutôt bien baraqué, le visage mangé de barbe argentée, et portant un treillis de militaire mais entièrement délesté de ses armes, entouré par les membres de terrain de l'Unité Anaconda qui l'avaient neutralisé.
- Vous pouvez me torturer, je ne vous dirai jamais où sont mes otages !
- Oh si, tu parlerais, même dans un chuintement, rétorqua Aldéran en jetant soudain le nœud coulant d'une corde épaisse autour du cou du maître-chanteur, le tordant. Crois-moi, je peux t'étouffer très lentement, très longtemps, avant même seulement que tu ne ressentes un début de défaillance !
Et joignant le geste à la parole, d'une simple crispation des doigts, sans émotion sur le visage, il comprima la gorge de sa cible.
- Arrêtez, Aldéran ! pria Talvérya en s'avançant, pour l'attraper par le bras après un interminable moment. Vous allez le tuer !
- Oui, c'est un peu le but, ironisa le jeune homme. Mais pas avant qu'il ne parle ! Il y va de la vie de trois étudiants, enfermés dans un caisson avec de l'air limité, justement. Je ne t'autorise pas à m'arrêter, siffla-t-il en usant toujours du tutoiement alors que la sylvidre était contrainte au vouvoiement respectueux depuis qu'elle avait intégré l'Unité.
- Arrête, intervint à son tour Soreyn en prenant plutôt son ami par le poignet, très fermement. Tout ce qu'il pourrait, éventuellement, dire, serait mis en défaut par le premier avocat venu !
- Sûr que Shyrielle ne s'en priverait pas… Il nous faut le lieu où il retient ses otages, que Darys puisse en faire sauter les sécurités pour les libérer. Et je me moque des moyens !
- Avec toutes les traces de la strangulation, tu es mûr pour une suspension et tu ne pourras t'occuper de l'AZ-37 en l'absence de Melgon, la semaine prochaine ! ajouta encore Yélyne. Ne prends pas ce risque. Pour le Bureau, pour nous !
- Si c'est l'absence de traces que vous voulez, laissa tomber le jeune homme, d'une voix encore plus glaciale que son regard, qui fit se sentir plus mal à l'aise encore ses équipiers !
Relâchant la corde, Aldéran usa des Points de Pression pour frapper le maître-chanteur, à nouveau à hauteur de la gorge.
- Tu n'as plus que quelques secondes avant que ton cerveau ne soit privé d'oxygène. Et tu es assez intelligent pour comprendre ce que cela veut dire !
Saufs, bien que traumatisés, les trois étudiants scientifiques, qu'une entreprise concurrente avait enlevés afin qu'ils ne rejoignent pas « l'ennemi » qui les avait engagés, avaient été transférés à un hôpital, pour les soins et tests d'usage.
Aldéran s'était détendu, enfin, son Unité sauve, et c'était là la seule chose qui importait car face au maître-chanteur, il n'avait tout simplement rien ressenti, n'ayant eu aucun scrupule à aller au bout de son chantage à lui et il craignait que ses équipiers ne l'aient parfaitement compris !
- On rentre au Bureau, nous avons chacun à faire notre rapport, intima-t-il avant de se diriger vers le Van d'Intervention.
Plutôt content de sa journée, Aldéran avait éteint son ordinateur, enfilé sa longue veste de cuir mauve et quitté le plateau d'un pas rapide.
Il avait un week-end prolongé en perspective, et il le passerait de la plus agréable des façons, la seule qu'il connaisse pour le ravir à fond : en famille !
3.
Comme à leur habitude, sur l'une des terrasses de La Roseraie, les deux frères devisaient tranquillement, petit verre de liqueur digestive à la main, la bouteille sur une table non loin.
- Tu arrives à t'en sortir, avec Alguénor, seul ?
- On le dirait bien, Sky ! Ai-je le choix ? Sa mère n'est pas là, alors il faut bien que je… Algie est un amour, enfin, entre deux crises de caprice – après tout, il n'est pas mon fils pour rien !
Skyrone esquissa un sourire, avant de remplir à nouveau le verre de son cadet du cocktail apéritif.
- Je me souviens. Tu étais un si beau bébé, un tout petit garçon à qui on passait tout. Ce dernier point, on n'aurait pas dû… Tu arrives à gérer avec ton fils ?
- Pour le moment, oui. Là, Algie est calme, il obéit – le grand défi est d'être propre – et il demande à chaque fois quand il sait qu'il ne peut plus se retenir et qu'il ne doit pas faire dans son lange ! Mais, dans quatre mois, cela sera très différent : il va entrer en Maternelle et là il va vraiment se révéler au contact d'autres enfants qui eux aussi se cherchent, en plein dans les premiers développements de la vie. En tous cas, pour autant que je m'en souvienne, il en fut ainsi pour moi !
- Je me rappelle très bien, grinça un peu malgré lui Skyrone. Tu te battais, tu détruisais les petits bricolages des autres, tu acceptais toutes les punitions de l'instituteur mais cela glissait sur toi comme l'eau sur un canard. On aurait dû avoir la puce à l'oreille : tu nous faisais ton sourire charmeur et on oubliait tout !
- Ne te fais aucun reproche, Sky. Tu n'avais que trois ans de plus que moi. Et ni notre mère, et encore moins notre père, n'était préparé à canaliser le petit être démoniaque que j'étais de par ma naissance gémellaire et ma part d'héritage de la malédiction… Je suis d'autant plus attentif pour Alguénor, je te prie de le croire ! Et, dès les examens, quand sa mère le portait, il a été prouvé qu'il n'avait pas de chromosome doré… Cette double vie lui sera épargnée. Moi, je dois trouver mon équilibre entre mes trois vies !
- Trois ?
- L'AZ-37, la mer d'étoiles si chère à notre père et l'univers parallèle de la Magicienne et de tous ses copains qui ne rêvent que de la dégommer pour s'emparer du minuscule Sanctuaire qui lui reste !
- Tu es givré…
- Oui, et fier de l'être !
Complices, les deux frères éclatèrent de rire.
- Et dire que tu ignores que de ces doigts dont je caresse ton visage, je peux briser la nuque de celui qu'on m'aura désigné comme ennemi, murmura Aldéran. Tu sauras bien assez tard qui est ton père, mon pauvre petit bonhomme… Pardonne-moi de t'infliger cette hérédité. Mais, je ne peux te léguer que ce que j'ai reçu… En revanche, je ferai tout pour que tu ne suives ni les pas de mon père ni les miens !
Aldéran soupira.
- Il semble que, à sa manière, de façon maladroite et ratée, mon père ait déjà tenté de préserver sa progéniture de son influence… Il a échoué. J'espère faire mieux ! Que je t'aime, Alguénor, je t'aime pour ta mère et moi, je t'aime pour deux !
Aldéran embrassa passionnément le front bombé et chaud de son fils qui sourit dans son sommeil.
Entré dans la salle à manger pour y prendre son petit déjeuner, Skyrone trouva sa femme en pleine lecture d'un tabloïd.
- Tu m'avais toujours affirmé avoir horreur de cette « littérature »… Tu me surprendras toujours, même après des années de mariage, ma tendre !
- J'espère bien ! Mais j'aurais préféré que ce soit en d'agréables circonstances…
- Tu as un souci ?
- Pas moi. Il s'agit d'Aldéran ! jeta la jeune femme. Lis ce titre !
Intrigué, interloqué, inquiet aussi, Skyrone prit le magazine imprimé sur papier glacé, épais, plein de couleurs, et dont tous les titres étaient racoleurs pour attirer la curiosité du public.
Il blêmit.
- « Qui est vraiment la mère du deuxième héritier de l'empire financier de Skendromme Industry ? ». Ce n'est pas vrai, comment ont-ils pu le découvrir ! ?… Delly, il ne faut pas qu'Aldie soit au courant. Il se fiche de cette presse, il ne saura pas, et puis, il a bien suffisamment à faire au quotidien !
- Compte sur moi… Oh, bonjour, Aldie, bien dormi ?
- Mieux qu'Alguénor qui a dû jouer au guerrier car il n'a pas arrêté de s'agiter en menaçant des ennemis imaginaires après être venu me rejoindre dans le lit, gloussa Aldéran venu lui aussi prendre son premier repas de la journée. Algie, satané fripon qui dort à présent comme du plomb ! Nounou Mielle me le garde cette semaine ?
- Oui, elle s'occupera de lui, pour tout. Delly et moi risquons d'être retenus au Labo plus de quinze heures par jour, désolé.
- Merci de me l'avoir gardé déjà ces derniers jours. Je m'arrangerai mieux une fois avoir intégré à mon planning les tâches que Melgon m'a déléguées. Nounou Mielle, c'est vraiment son nom ?
- Oui !
- Et, qu'est-ce que tu caches derrière ton dos, Sky ?
- Mon dernier exemplaire de bouquin, tu veux le lire ? C'est plein de –ides, -ines et autres particules dont tu ignores jusqu'à l'existence ! Tu veux que je te le dédicace ?
- Sans façon.
Et, ignorant encore tout de la tempête publique qui risquait de se lever, Aldéran s'attabla tandis que son aîné glissait le magazine de ragots entre deux piles de revues de tricot !
