Les Humains étaient la plaie qui rongeait cette planète : encore et toujours à s'entretuer.
Bien qu'Humains eux-mêmes, les Bookmen avaient choisi de s'éloigner de tout ça. Leur rôle se limitait à retranscrire les faits de la manière la plus objective possible, permettre à toutes ces horreurs d'être inscrites dans la pierre, pour que personne jamais ne puisse oublier. Leur identité se résumait à leur fonction : Bookman. Le reste était superflu.
Lavi le savait. Il ne devait pas s'attacher à ces Exorcistes. Il devait continuer à sourire, à vivre avec eux, à se battre à leurs côtés, mais il devait en aucun cas s'attacher à eux. Tous ces gens n'étaient que des chiffres, de l'encre sur du papier. Il n'était pas un Exorciste, mais un Bookman. Et un Bookman ne devait jamais prendre parti dans cette foutue "Guerre Sainte".
Les gens ne devaient pas se résumer à de l'encre sur du papier. Ce n'était pas pour autant qu'il prenait parti pour le camp des Exorcistes. Non... Seulement, ses larmes et sa rage commençaient à être bien réelles quand un de ses compagnons tombaient. Il savait que ce n'était pas bien, qu'il aurait dû assister à tous ces massacres sans broncher, mais c'était plus fort que lui.
Etait-il pour autant à présent indigne d'être un Bookman ?
Surtout que les Exorcistes se révélèrent au final tristement Humains... Si désespérément proches de la définition que Lavi avait appris sur cette sinistre espèce, avant d'espérer en vain que tout soit faux.
Lavi aurait préféré ne jamais le découvrir, et garder éternellement ses œillères qui lui avaient donné un temps une vision de plus en plus manichéenne d'une réalité si complexe. Noah, Exorciste... Aucune différence au bout du compte. Tout aussi monstrueux les uns que les autres.
Il avait eu tort de renier les enseignements de son clan.
Les Exorcistes étaient très peu nombreux, alors que les Akumas l'étaient eux chaque jour un peu plus. L'Ordre savait qu'il s'agissait là de leur plus grand désavantage face aux Noah. Les Noah avaient beau n'être eux que treize, leur armée d'esclaves étaient en train de leur faire gagner la guerre.
Il devint prioritaire d'augmenter le nombre d'Exorcistes, quel qu'en soit le prix. L'éthique n'avait plus sa place dans cette guerre. Il fallait gagner, par n'importe quel moyen. Et personne ne semblait s'en émouvoir plus que ça.
Allen avait pris partit pour deux des victimes collatérales de cette foutue folie, les deux anciens sujets de laboratoires, contre les Noah, et même contre les Exorcistes. Il s'était battu contre son propre camp. Depuis, toute la Congrégation était sur le pied de guerre, devant cette provocante trahison. Allen Walker pouvait-il encore être considéré comme un Exorciste, comme l'Innocence à son bras gauche l'attestait ? Ou, comme sa peau cendrée et ses yeux dorés semblaient le confirmer, était-il définitivement devenu un Noah ? Tout le monde semblait avoir un avis sur le sujet. Lavi les écoutait d'une oreille distraite, impassible. Tout ce beau petit monde, persuadé d'être les « gentils » face au Comte démoniaque et toute sa clique, ne comprenait pas pourquoi leur champion s'était dressé contre eux… Sûrement un coup du Noah qui sommeillait en Allen… Oui, c'est ça ! Le responsable était le Quatorzième ! Allen ne les aurait jamais, au grand jamais, trahis !
Imbéciles.
- Hey, l'rouquin ! Passe-moi le sel, ordonna une voix enfantine avec agressivité, dans un anglais teinté d'un fort accent français.
Lavi tourna la tête, pour tomber nez à nez avec un garçonnet aux cheveux noirs coiffés en catogan et un étrange cristal sur le front. Un minuscule petit garçon qui ne devait pas avoir dix ans, et qui abordait pourtant l'uniforme de la Congrégation. Sûrement un Exorciste ; les Compatibles étant les seuls à être incorporés sans limite d'âge.
- T'es qui, toi ? Demanda Lavi dans un petit rire.
- Timothy Hearst, répondit fièrement l'enfant. Je suis un Exorciste !
- Oh, un gamin comme toi ?
- Chui pas un gamin ! S'énerva le garçonnet. J'ai neuf ans !
- Effectivement, sourit Lavi. Toutes mes excuses.
- Bon, alors tu me le passe ce sel ?
Le réfectoire était bondé. Mais sans Allen cherchant à engloutir toutes les réserves de la Congrégation, sans Kanda broyant du noir tout en tentant de protéger son assiette de l'appétit gargantuesque d'Allen, c'était différent, tellement plus calme, mais tellement plus triste aussi.
Lenalee n'était pas sortie de sa chambre depuis.
Elle, plus que les autres, représentait bien plus que de l'encre sur le papier. Sa gentillesse, son abnégation faisaient d'elle l'incarnation de l'image que Lavi, dans ses égarements manichéens, avait mise sur les membres de l'Ordre.
- T'es un copain de Cheveux-Blancs et de Monsieur-Démon ? Interrogea brusquement Timothy.
- Monsieur-Démon ? Répéta Lavi, d'un air surpris.
- Bin oui, le type avec les longs cheveux noirs avec toujours cet air méchant sur le visage...
- Kanda ? Demanda Lavi, en reconnaissant instantanément la description.
- Ouais c'est ça, approuva l'enfant. Alors ? T'es un copain d'Allen et de Kanda ?
- On peut dire ça, répondit Lavi.
- Où est-ce qu'ils sont ? Ils ne sont toujours pas rentrés de mission ?
- On peut dire ça, dit alors une voix masculine, derrière eux.
Un homme blond et svelte, à l'allure sinistre et sévère plutôt étonnante pour quelqu'un d'aussi jeune, vint s'asseoir entre eux, les obligeant à se pousser pour lui laisser de la place. Un adolescent de dix-neuf ans, engoncé dans un costume noir, qui le vieillissait considérablement.
- Link, tenta Lavi avec une voix aussi joviale que lui permettait les limites de l'hypocrisie.
- Monsieur Verrue ! Gazouilla Timothy d'un air joyeux.
Une infime crispation de mâchoire apprit à Lavi que l'Allemand n'appréciait pas le surnom.
- Qu'est-ce que vous voulez ? Demanda Lavi d'une voix un peu plus brutale qu'il ne l'aurait souhaité.
- Parler, c'est tout.
- C'est ça, rétorqua Lavi dans un petit rire moqueur. Votre truc à vous les Corbeaux, ce n'est pas plutôt de faire parler sous la torture ?
- Je suis réellement navré que vous ayez une telle vision de nous. Mais nous ne sommes que des humbles serviteurs de Notre Seigneur. Nous ne faisons qu'accomplir sa volonté. Vous devriez comprendre ça, après tout, bien que Bookman, vous avez été choisi par une Innocence. Vous êtes donc un Apôtre de Dieu vous aussi.
- Comme les Noah ? Fit Lavi, en haussant un sourcil sarcastique.
- Rien à voir. Les Noah ne sont que des Démons, des agents du Diable.
- Des Humains, corrigea Lavi. Des Humains, comme vous et moi. Mais vous savez le plus drôle ? C'est qu'eux aussi pensent être des "Apôtres", les "Elus de Dieu". Et que l'Ordre vénère un "Dieu souillé", une sorte de Satan en d'autres termes.
- Je ne suis pas venu discuter du bien-fondé de cette guerre, dit Link d'une voix mortellement froide. Surtout pas avec un Bookman.
- Oui, parce que vous autres représentez le Bien absolu, et que vous êtes les seuls à pouvoir sauver notre monde de l'Apocalypse... Blablabla. Je suis d'accord que les Noah ne valent pas mieux que vous à vouloir détruire ce monde "souillé" sous prétexte que c'est la volonté du véritable Dieu. Seulement, je trouve dommage que l'Ordre qui prétend vouloir protéger l'espèce humaine, ait si peu de respect pour les vies de ses propres soldats.
Les yeux clairs de l'Inspecteur s'écarquillèrent violemment, comme s'il comprenait brusquement à quoi Lavi faisait référence.
- C'étaient des Corbeaux, tout comme vous. Des gens que vous connaissiez bien, d'après ce que j'ai compris. L'Ordre en a fait des cobayes. Et comme d'habitude, l'Ordre ne savait pas ce qu'il faisait.
- Ils étaient volontaires ! S'écria l'Allemand, perdant brutalement le contrôle de ses nerfs. Ils...
Sa voix se brisa.
- Ils en sont morts, compléta Lavi.
Le jeune homme crut déceler une ombre de fragilité dans les yeux pâles, habituellement si durs. Si fugace, qu'il crut l'avoir rêvé.
- Quoi qu'il en soit, reprit Link d'une voix étrange. Je tenais à vérifier que, malgré la trahison de vos coéquipiers, vous ne rompiez pas votre accord avec la Congrégation.
La bouche de Lavi se tordit en un rictus.
- Je suis un Bookman, vous vous rappelez ?
Link hocha la tête. Pour l'Ordre, cela tenait lieu de réponse. Les Bookmen ne ressentaient rien. Il n'aurait donc aucun problème à se battre contre Allen et Kanda, la prochaine fois qu'il les croiserait. En théorie, du moins. Si Allen, qui était toujours retenu dans les geôles de la Congrégation, n'était pas exécuté par l'Administration Centrale entre-temps.
Link prit donc rapidement congé de l'impertinent, pressé de faire un rapport sur les propos déplacés à tendance hérétiques que tenait le Bookman depuis quelques temps. Depuis trois mois, très exactement. Depuis que le projet Apôtres de Troisième Génération était entré en phase active. Depuis que le projet des Apôtres de Seconde Génération, enterré depuis dix ans, était sorti de l'ombre. Et surtout depuis la trahison d'Allen Walker et de Yû Kanda, qui avait fuit en emportant la Matrice –Alma Karma, avec lui.
Seulement, lui, qui toute sa vie avait obéit sagement aux ordres, était incapable de comprendre comment on pouvait se retourner contre son propre camp. Malgré tout, malgré toutes les horreurs que l'Ordre avait infligé à ceux qu'il considérait comme sa famille, Link restait persuadé que l'Ordre restait la meilleure chance de survie pour l'Humanité.
Les Noah, les Akumas… Quelle importance que les uns fussent des Humains, et les autres des anciens Humains modifiés artificiellement ? Ce n'étaient plus que des monstres désormais, des Démons, qui avaient vendus leurs âmes au Comte Millénaire.
Link n'avait jamais été quelqu'un de particulièrement fanatique. Contrairement aux autres Corbeaux, il n'éprouvait pas le besoin de clamer x-fois par jour à quel point il était fier de servir Dieu. Pour tout dire, il n'en faisait quasiment jamais référence. Sauf pour la rhétorique, quand il voulait remettre quelqu'un à sa place. Parce que personne dans l'Ordre n'osait remettre ouvertement en cause l'existence de Dieu.
Pour Link, c'était plus nuancé. Il avait besoin de croire, que quelqu'un pourrait le protéger de toutes ses horreurs. Seulement, à force, il s'était rendu compte que sur cette Terre, au milieu de cette guerre, le Diable faisait bien plus d'apparition que Dieu. Les Noah possédaient une technologie, vieille de plus de sept mille ans, mais plus avancée et perfectionnée que celle de l'Ordre ne le serait jamais. Ils étaient capables de prouesses incroyables, et leur « immortalité » ou plutôt leur capacité de se réincarner encore et toujours dans des nouveaux corps… Alors qu'il n'y avait rien de plus définitif que la mort d'un Exorciste. Les Innocences –censées être les armes fournies par Dieu pour éradiquer le Mal, pouvaient être détruites d'un simple mouvement de main d'un Noah. Alors que les Exorcistes, même en le voulant, étaient incapables de faire le moindre mal à ces choses qui sommeillaient à l'intérieur des Noah et qui leur donnaient tous leurs pouvoirs. Allen Walker, à une époque, avait tenté de savoir pourquoi, avant de sous-entendre une chose abominable.
Que les Noah soient les véritables Apôtres.
Mais puisque de toute évidence, Allen était réellement la réincarnation du Quatorzième, quoi de moins étonnant qu'il soutienne une telle hérésie. De toute manière, même avant que sa mémoire ne commence à se réveiller, Allen avait toujours été un Exorciste étrange, considérant que sa mission était de sauver les humains. Le petit imbécile avait fini par englober dans cette catégorie tous les protagonistes de cette guerre, quel que soit leur camp. Il pleurait quand l'âme emprisonnée dans un Akuma était détruite par un Exorciste trop consciencieux. Link avait même entendu dire qu'il avait tenté à plusieurs reprises de sauver la vie du Noah Tyki Mikk. Tout comme il avait plusieurs fois laissé filer la Noah Road Kamelott.
Allen Walker était donc un Noah, un Démon. Alors, dans ce cas, pourquoi avait-il été choisi par une Innocence ? C'était un non-sens, contre-nature. Pourtant, pour une raison inexplicable, c'était arrivé.
Link devait bien avouer qu'il avait commencé à s'attacher à Allen Walker. Il ne comprenait pas vraiment pourquoi, mais le regard choqué, attristé, un brin déçu que le garçon lui avait décroché quand il l'avait immobilisé, l'avait mis mal à l'aise. Link était un bon soldat obéissant : il s'était occupé du Quatorzième quand on le lui avait demandé et il l'avait mis hors d'état de nuire quand on le lui avait ordonné. Alors, pourquoi se sentait-il aussi mal ?
Link, perdu dans ses pensées, erra un long moment dans les couloirs sombres, mal éclairés et surtout mal chauffés de la Congrégation. Maintenant qu'Allen, le garçon placé sous sa surveillance, n'était plus qu'un ennemi, Link se sentait désœuvré. L'Inspecteur Général commençait à se méfier de lui, et l'avait mis plus ou moins à l'écart.
Link ne cessait de se répéter que ce n'était rien, qu'il comprenait, qu'à sa place il aurait fait la même chose. Sauf, que cela ne marchait pas. Malgré tous ses efforts, il commençait à haïr cet homme, qu'il avait vénéré toute sa vie. Cet homme qui avait accepté de changer plusieurs de ses subordonnés en monstres, et qui était indirectement responsables de leurs morts. Cet homme qui, à présent, le traitait en pestiféré et qui privait Link de la dernière chose à laquelle il tenait : sa carrière. Ou plutôt toutes ses missions, tous ces combats contre les Akumas.
Les seules choses qui lui donnaient la sensation de mériter de vivre.
Que lui restait-il désormais ?
Il avait besoin de parler à quelqu'un. Ou plus précisément à la seule personne à laquelle il n'avait jamais réussi à s'ouvrir, la seule personne qui avait toujours poussé la petite marionnette froide et soumise à s'exprimer. Allen Walker. Le Traître, le Noah, le Quatorzième, le Musicien, le Destructeur… L'Ordre et les Noah avaient donné tant de noms à ce malheureux gamin de quinze ans. Mais après tout, Allen n'était pas un Noah comme les autres. A l'époque où il était encore Neah Walker, ne s'était-il pas dressé contre ses semblables et contre le Comte lui-même ? Une Innocence ne l'avait-il pas choisi ? Peut-être avaient-ils tord de juger le Quatorzième sur le simple fait qu'il appartenait à la même lignée que leurs ennemis…
Link finit par se décider. Il déroba un énorme bol de riz en cuisine, pensant ainsi faire plaisir à cet insupportable estomac à quatre pattes de Walker, et se dirigea tranquillement vers les sous-sols. Mais quelle ne fut pas sa surprise en voyant que quelqu'un l'avait devancé…
Allen Walker, le corps immobilisé sous un amas de talismans que Link avait lui-même posé, était secoué de terribles soubresauts, étendu dans les bras d'un homme vêtu comme un prêtre que Link n'identifia pas tout de suite. Avant de l'entendre parler…
- Chuuuuut… Fit la voix familière. Ne t'inquiète pas, Allen, je vais tout arranger. Bientôt, tout sera fini, tu n'auras plus mal. Tout le monde s'inquiète pour toi, tu sais ? En particulier, le Cœur.
Il leva une main qui, sous les yeux ébahis de Link, se sépara en d'étranges lambeaux de chairs, à mi-chemin entre des tentacules et des griffes.
- Quand je t'aurais absorbé, poursuivit l'homme qui n'avait toujours pas remarqué la présence du jeune Inspecteur dans son dos, je détruirais cet insupportable Noah à l'intérieur de toi. Et alors, ton âme sera sauvée.
- Excellence ? Laissa échapper Link avec horreur en reconnaissant le cardinal.
Une review peut-être ? J'ai l'impression d'avancer en aveugle avec cette fic, c'est très agaçant. N'hésitez pas à me donner votre avis. Les critiques sont aussi les bienvenus.
A la semaine prochaine ^_^.
