La respiration de Deryn formait de la buée dans l'air froid.
Au bord de cet embarcadère détrempé et luisant d'où elle pouvait contempler, malgré le brouillard, la terrifiante silhouette d'Azkaban, Deryn sentait le froid glacial dégouliner le long de son échine.
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Deryn reboutonna sa cape jaune de livreuse, resserra son écharpe, et tenta de faire remonter le plus de bon souvenirs possibles.
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Le sourire de Dirk.
Ce vol en balais où elle avait corrigé sa trajectoire et accidentellement posée sa main sur la sienne. Ce tressaillement de bonheur qu'elle avait senti quand elle l'avait vu troublé à son tour.
Les moments volés sous la tente.
Ses baisers.
Ses bras si chauds et attentionnés.
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Elle ne se sentait pas spécialement réchauffée, mais au moins assez décidée à finir sa tentative. Elle ajusta au mieux sa capuche par-dessus sa casquette râpée, puis s'élança.
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../\ /\ .
((ovo)).
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..vvv
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Quand elle se posa sur la plateforme d'accostage d'Azkaban, elle n'eut pas le temps de détailler l'environnement.
Elle aperçut vaguement des murs hauts surmontés de barbelés et une immense porte rivetée, mais dû se plier en deux pour vomir son effroi sur le sol en pierres inégales recouvertes d'algues.
Des détracteurs s'avançaient vers elle, et elle savait que la pâle fumée qu'elle produirait en guise de patronus ne les éloignerait pas très longtemps.
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Du haut d'un mirador, un projecteur s'alluma et projeta sa lumière directement dans ses yeux.
Deryn failli glisser et surmonta son besoin irrepressible recroqueviller.
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Un haut-parleur se mis à grésiller, augmentant encore l'effroi de Deryn. Il fallait qu'elle aille jusqu'au bout, c'était la seule façon de savoir.
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- Qu'est-ce que vous voulez ? Qu'est-ce que vous faite là ?
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Elle se contint le plus possible pour donner à sa voix l'accent inarticulé et bête que les sorciers de pur souche attendaient d'un livreur.
- Service de hiboux postal, m'sieur, j'viens livrer des trucs.
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Le vigile fit reculer légèrement les détracteurs avec son patronus apathique et la fit pénétrer en bas du mirador.
La toisant avec méfiance, il examina ses papiers, ses bordereaux de livraison et sa carte de livreuse des hiboux postaux.
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- Zavez pas trop l'air d'un hibou, pourtant.
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Il la dévisagea mais ne vit qu'un visage jeune, rapé par le vent froid et gravelé de taches de rousseur, le teint encore verdâtre de la nausée récente.
Il détailla les vêtements trop grands, élimés et mal assortis qui la faisait paraitre encore plus chétive.
Si les sangs-purs recevaient la noblesse et la distinction en héritage, Deryn avait été oublié à la répartition. Elle n'avait pas à forcer beaucoup pour avoir l'air insignifiant et niaise.
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- Quand les hiboux galèrent trop pour certaines livraisons, la société recrute des humains. Elle n'aime pas que les oiseaux soient blessés.
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Elle crut déceler dans le regard du vigile de la commisération.
"Bon, lui amener un peu de bonheur, c'est toujours ça de gagner. Un gardien d'Azkaban n'a pas souvent l'opportunité de rencontrer des gens faisant un métier encore plus pourri que le sien".
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- J'vais vous prendre le courrier mon p'tit.
- Merci m'sieur, c'est cool. Et j'aurai besoin de signatures de décharge sur la liste, ici.
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Elle avait dit le mot qu'il fallait. Personne n'aimait signer un papier à l'air officiel.
Il contempla le papier, ennuyé.
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- Ecoutez, j'peux pas faire ça, soit vous me laissez vos colis soit faut voir avec mon chef.
- Bin j'sais pas, m'sieur… Si j'n'ai pas de signatures sur les reçus, je s'rai pas payée.
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Le vigile le frotta la barbe, éjectant quelques miettes sédimentées, et se dirigea vers un téléphone en cuivre.
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Il marmonna, tentant, contre tout espoir, de rendre ses propos indiscernables pour Deryn.
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- Ouais, chef. C'est l'entrée, chef. Ya une livreuse qui veut qu'on lui signe un reçu, chef.
Un grouillement lui répondit.
- Oui, chef !
Il raccrocha et se tourna vers Deryn.
- T'attend là, toi.
Puis retourna s'asseoir devant elle, sur une chaise grinçante spécialement conçue pour ne pas être confortable.
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Un homme vêtu d'un manteau long en cuir, suivi de gardiens d'un rang manifestement supérieur à celui du grouillot, firent irruption dans la cabine.
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- Alors c'est vous le hibou qui veut qu'on lui signe un reçu ?
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Il se tourna vers elle, et la détailla un moment.
Sa démarche, son regard, tout en lui émanait la cruauté. Deryn croisa les bras autour de son ventre pour se rassurer.
Le groupe qui le suivait n'était pas de meilleur augure.
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- Oui m'sieur. Faut signer là, m'sieur.
L'homme au manteau de cuir prit tout son temps pour lire le document.
- Le papier dit que vous devez les remettre en main propre.
- Oui m'sieur, ou alors que je peux déléguer la responsabilité à un voisin, s'il signe pour s'engager à donner le paquet.
- Un voisin ? Demanda-t-il dans un rire cruel
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Les matons de rang avancé éclatèrent de rire. Deryn se dit que personne ne pouvait raisonnablement avoir envie de rire à Azkaban, mais que tout le monde savait que sa survie dépendait de sa faculté à rire au bon moment.
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- Bin, m'sieur... C'est sûr que c'n'est pas bien rédigé, hein.
Le mangemort contempla à nouveau la liste de bénéficiaires.
- Vous être... Deryn Mable, dit-il en déchiffrant son nom sur sa carte de livreuse.
- Oui, m'sieur.
- Que contiennent ces colis ?
- Ah ça m'sieur... J'sais juste qu'il y a pas de substances interdits ou explosives, parce que les gens qui ont déposé les trucs se sont engagés à pas en mettre.
- Hum, ils se sont engagés.
- Oui, m'sieur.
- Vous avez leur nom ?
- C'est à dire, moi non, m'sieur… Faudrait contacter la compagnie des hiboux postaux.
- Ah oui ?
- P't'etre le service des ventes, ou alors les réclamations ?
- Vous vous doutez que les colis vont être... Inspectés.
"Fais-toi plaisir, ya que des vieux bouquins dedans."
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Au bout d'un temps qui lui sembla très long, le manteau en cuir prit enfin une décision.
- Je vais signer pour les gens qui sont chez nous.
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Son plan avait marché, elle allait savoir.
- Merci m'sieur.
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Elle tenta de ne surtout pas avoir l'air trop fébrile en récupérant les bordereaux.
Elle parcouru discrètement la liste des noms.
Pas de signature près du nom de Cresswell.
Dirk n'était pas ici.
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- ça va mon p'tit ? Vous êtes toute pâle, dit le planton en s'approchant, n'allez pas nous défaillir en repartant, ça fait de la paperasse.
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En ressortant du mirador, Deryn vomit à nouveau, et ne put retenir ses larmes, malgré les regards des matons braqués sur elle.
