Chapitre 2
Alexandria, Virginie, domicile de l'Agent Spécial Gibbs. 5:30
Il dormait sur le ventre, la tête dans ses bras, le visage totalement invisible. Même assoupi, il ne lui faisait pas face. À croire qu'il craignait de révéler ses secrets dans ce moment de vulnérabilité qu'il ne pouvait pas maîtriser. Elle fixa le bandage immaculé qui recouvrait son épaule droite. Une blessure de plus. Elles étaient nombreuses. Du regard, elle traçait des chemins sinueux d'une marque à l'autre. Elle résista à l'envie qui la taraudait de toucher ces signes qui écrivaient sur son corps une histoire tumultueuse. "Tempête du Désert", bien sûr mais aussi les opérations plus ou moins noires des commandos de Marine. Les missions d'infiltration en Europe. Ici, un éclat de shrapnel dans le haut du bras droit, souvenir d'une expédition en Colombie. Là, la trace de la balle d'Ari Aswari tirée dans l'épaule gauche, une cicatrice récente qui n'avait pas balafré que son corps. Et d'autres encore. Une particulièrement effrayante, bien que presque effacée, une longue ligne pâle, qui courait depuis le rein gauche jusque bas sur la fesse droite. Celle-là était probablement passée dangereusement près d'être la dernière. Un coup de couteau qui n'avait pas de pays, ni de nom de coupable connus. Top secret ? avait-elle demandé. Quelle importance ? avait-il rétorqué. Il était d'une remarquable discrétion. S'il avait pu éviter de les montrer il l'aurait fait. De la pudeur, sans aucun doute mais aussi une véritable modestie. Un jour, il lui avait dit, pour couper court, qu'elles n'étaient que la preuve incontestable qu'il n'était pas si malin. Sinon, il n'aurait pas de cicatrices, non ? Elle soupçonnait pourtant que les traces les plus douloureuses n'étaient pas incrustées dans sa chair, mais dans son esprit, dans son coeur. Pour échapper à son désir de toucher sa peau, elle pensa à l'évolution récente de leur liaison.
Elle était rentrée de sa dernière mission pour le C.I.D et l'avait trouvé jouant les plombiers chez elle. Il l'avait admirablement laissé se ridiculiser dans une scène de ménage digne d'une mégère, et elle sourit en pensant qu'il avait choisi une étrange façon de lui montrer qu'il était intéressé par sa proposition d'un avenir commun : de longs travaux de plomberie ! Ils partageaient leur temps libre, se voyaient aussi souvent que son travail à lui le leur permettait. Leurs rapports étaient devenus plus sereins et cela lui convenait. Qu'en était-il pour lui ? En privé, elle avait découvert un homme drôle, détendu, attentionné et tendre même s'il ne se livrait jamais beaucoup. L'avait-il déjà fait, avec quiconque d'ailleurs ? Mais elle avait une certitude : Jethro était ... différent dès que le Directeur Shepard était en cause. La distance qu'il mettait entre lui et les autres, entre lui et elle, se creusait alors davantage. Comme cette nuit.
Il était rentré très tard. Son visage était impassible. Bien trop, ce qui était révélateur. Ses yeux étaient cernés et d'un gris d'orage qui n'augurait rien de bon. Il n'avait pas voulu en parler. Parce que ça concernait le boulot et qu'il ne devait pas le faire. Parce qu'il ne le voulait pas. Parce que c'était une homme de silences. Mais ce n'était pas une affaire comme les autres, sinon il aurait éludé ses questions en lui donnant quelques miettes : un quartier-maître disparu ou assassiné, un vol d'armes, un détournement de fonds... Mais là rien, pas un mot, ni une esquive. Incapacité à dire, à se confier ? Désir de la protéger, de se préserver, lui ? Et c'est bien ce qui lui faisait peur. Car cela ne pouvait signifier qu'une chose : Jenny Shepard était impliquée. Cette femme était la plus grande inquiétude du Lieutenant-Colonel Hollis Mann. Quand ils étaient dans la même pièce, l'air crépitait quasiment et pas uniquement parce qu'ils ne cessaient de s'affronter. D'ailleurs leurs prises de bec mêmes étaient significatives. Qu'ils aient été amants ne faisait aucun doute dans son esprit et elle s'en moquait. Presque. Ce qui était problématique était la nature de leur relation actuelle. Hollis Mann doutait fortement que des désaccords professionnels ou même une lutte de pouvoir puissent engendrer une telle électricité dans l'air.
Chassant délibérément ces pensées inopportunes, elle posa de nouveau son regard sur l'homme étendu près d'elle. Sa main touchait presque son épaule lorsque le mobile sonna sur la table de chevet.
Siège du NCIS, 716, Sicard Street, Washington D.C., 7:00
À cette heure matinale, l'espace ouvert accueillant les bureaux des Agents Spéciaux était encore silencieux. Seule occupante des lieux, ses cheveux noirs ramenés en une tresse serrée sur sa nuque, Ziva David avait bien du mal à se concentrer sur son rapport. Son instinct lui disait que quelque chose n'allait pas avec son collègue Tony DiNozzo. Son comportement était étrange, ses absences injustifiées de plus en plus fréquentes et incompréhensibles pour un professionnel tel que lui. Même s'il était amoureux. Ca n'expliquait pas tout. Elle avait essayé d'en parler à Gibbs. La façon dont il avait éludé la question renforçait ses craintes. Inutile de se torturer. Elle espérait juste être là où il faudrait quand il le faudrait, si cela était nécessaire.
- Déjà là, Ziva ?
- Je te retourne la question, Tony. Tu es bien matinal.
- J'ai demandé le premier, Officier David.
- Je suis partie très tôt à cause de la neige. Et j'ai testé un nouvel itinéraire pour mon jogging. Et j'ai pris le bus. Et je voulais finir ce rapport. Et toi, Agent DiNozzo ?
- J'ai une nouvelle devise : l'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt.
Ziva allait répliquer, lorsque que Gibbs fit irruption dans la quiétude des lieux, son long manteau noir encore poudré de neige aux épaules, un gobelet de café fumant à la main.
- Prenez vos affaires ! On va à dans Florida Avenue, un motel. McGee nous rejoindra là-bas.
