II.
Europe de l'Est, Juillet 2017
Il fête son vingtième anniversaire en silence, quelque part entre Berlin et Moscou – le camion qui l'emmène n'a pas de GPS parce ça coûte trop cher.
M'enfin, c'est surtout parce que ce trou du cul de chauffeur se croit plus renseigné que les cartes.
Il a troqué sa veste et un coup de main contre une parka doublée de fausse fourrure – la coupe est merdique et la fermeture éclair fatiguée, mais ça lui suffit pour ne pas perdre ses oreilles ou un doigt. J'ai juste oublié le baume à lèvres, se rappelait-il douloureusement à chaque tentative de sourire.
- Rappelle-moi pourquoi t'as besoin d'aller jusqu'à Moscou ?
Il a mémorisé chaque étape du trajet, le nom de chacune des villes – le carnet relié d'un vieux cuir violacé qu'il trimballe partout lui rappelle les petits détails qu'il a pu oublier au fil des mois de planification, même si Steve n'en a pas perdu grand-chose.
- Ma mère est née là-bas; je rejoins de la famille.
Ce n'est pas un truc dont il a pu être fier aux US, alors ici, il en profite; son chauffeur le regarde sans vraiment le croire, parce que son accent est impitoyable et que tout le monde le reconnaît, même si l'ennemi commun du monde n'est plus vraiment une nation, une religion ou une idée mais simplement des monstres écailleux et apparemment apatrides.
- C'est moins dangereux dans les terres, précise-t-il encore, parce que la question revenait toutes les heures, sinon moins.
- Barf, avec les Jaegers on craint pas grand-chose. C'les gens qui vivent près d'la flotte qui devraient se bouger le cul, j'dirais. Une belle bande de toquards, s'tu veux mon avis, siffla le chauffeur en fronçant les sourcils, ses yeux toujours rivés sur la route.
Steve lui a déjà dédié une page dans son carnet de croquis, dessinant avec un vieux crayon de bois rétrécis par les années son profil anguleux, son nez trop droit et sa moustache fournie, le début d'une barbe plus épaisse encore sur ses joues et sous son menton, parce qu'ils roulent depuis quatre jours déjà et qu'ils ne font que trois pauses dans toute la journée pour réchauffer une boîte de flageolets ou de raviolis, pisser et repartir.
Les rares fois où ils s'arrêtent plus d'une petite trentaine de minutes, c'est lorsqu'il faut faire le plein. Généralement, Philipps (c'est le nom de son chauffeur) en profite pour remplir quelques jerricans qu'il stocke avec les marchandises du semi-remorque – ici, des caisses enrubannées de papier transparent, de chatterton, tamponnées fragile; les réponses vagues du routier n'avaient pas été d'une grande aide, et si Steve était curieux, une petite partie de lui s'en fichait un peu, de ce qu'il pouvait bien y avoir dans ces caisses.
Moscou n'est plus très loin, et après ça, le transsibérien pour Vladivostok.
L'académie ne sera plus très loin, une fois la côte orientale de la Russie atteinte.
Le monde tiendra bien jusque là, se rassure-t-il en regardant les flocons cotonneux s'écraser sur le pare-brise et glisser hors de vue à cause des essuie-glaces; il fait nuit noire, et le reflet faiblard des phares sur le bitume luisant de neige fondue ou de gel n'aide pas vraiment.
Philipps s'en fout, et carbure à presque cent dix sur des petites routes mal goudronnées pour éviter les postes frontières surtaxés et la mauvaise haleine des agents frontaliers, leurs sourires un peu trop complaisants et les poils de chien – si le langage coloré de son taxi était une quelconque indication, le nettoyage des housses et de la remorque coûtaient un peu cher et les puristes de l'hygiène risquaient de désapprouver. Quelque chose comme ça.
Steve sourit et son cou s'enfonce entre ses épaules, dans la chaleur fictive de cette fausse fourrure, sa nuque callée contre la capuche, son front pas loin de la vitre; ses cheveux ont suffisamment poussé ces derniers mois pour qu'ils glissent devant ses yeux en un amas de nœuds blonds et crasseux, gras et au moins aussi luisants que le verglas sur le bitume. En même temps, essayer de rester propre sur une route où la neige vous gèle au coin du nez, c'est déjà pas évident – s'y laver, on vous laisse en deviner toute la difficulté quand l'eau chaude est dans ce coin-ci de l'Europe au moins aussi précieuse que le sucre dans le café.
- T'vas aller jusqu'à l'autre côté, comme ça ?
Il acquiesce, à demi-endormi, pas vraiment bercé par les cahots de la route et les nids de poule qui jonchent le chemin, secouent l'habitable et font crisser les suspensions âgées du camion; Philipps jure et tourne brutalement le volant, l'envoyant se prendre l'accoudoir qui les sépare de la place du milieu, vide, si on fait exception des bouteilles de neige fondue qui s'y tamponnent à chaque embardée, engoncées dans une boîte à chaussures à peine retenue par la ceinture.
- Ups, s'en amuse Philipps, son rire rendu gras par le tabac et l'alcool pas cher des tripots où il doit trainer entre deux livraisons; ça rappelle à Steve les caisses dans le sous-sol du grand-père de Bucky, des très vieilles bouteilles, leur répétait-il à chaque fois, en sortant une pour le plaisir de la dépoussiérer et de leur montrer la date qui s'effaçait un peu plus chaque année.
L'étiquette disait des choses en français que Steve n'avait jamais su lire.
- T'as du courage, petiot.
- Ou une sacrée dose de folie, soupira-t-il, rendu cynique par la fatigue, se tortillant déjà à la recherche d'un confort qu'il ne trouvera pas ici, pas le cul vissé à ce siège.
Steve a dans l'idée qu'il ne sera jamais à l'aise nulle part d'autre qu'aux commandes d'un Jaëger, de toute façon; il est comme ça, plein de certitudes douloureuses et d'ambitions violentes qui ne se satisfont pas de rester théoriques, rêvées.
Le mec de l'éval' psy aura beaucoup de choses à dire sur son cas, il en est certain.
D'ici là, autant ne pas y réfléchir.
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Tokyo ne l'attend pas.
Mais le Marshal du nouveau Shatterdome de Hong-Kong, si – ou plutôt, un agent de liaison avec le seul panneau qui n'est pas écrit en idéogrammes.
M. ANTHONY
Bon.
Yippee ki yay ?
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Shatterdome de Vladivostok, Octobre 2023
- Avoue, commença Bucky avec sa voix trainante des soirs de cuite, sa langue râpant avidement les plaines lisses de ses molaires à la recherche d'un peu de salive à avaler, t'imaginais pas que ça passerait, hein ?
Steve acquiesce, conscient du poids de l'uniforme sur ses épaules, les vestes, les écussons; la paye qui tombe à la fin du mois.
- Sois franc, Steve. Vas-y, tu peux, bava son meilleur ami sur son épaule, mal remis de sa nuit encore fraîche et à l'haleine encore franchement alcoolisée. J'dirais rien ! Pro-mis, ajouta-t-il, visiblement prêt à cracher en prime pour l'assurer de sa bonne foi.
Ce n'est pas d'être venu et d'avoir réussi qui l'étonne le plus – même si encore aujourd'hui, il admet n'avoir pas tout saisi de son propre voyage, comme si le bateau avec Max, les innombrables heures dans le camion de Philipps et le train au milieu des moustiques et des marais sibériens avaient été vécus au travers des yeux d'un autre.
Max, songea-t-il en conjurant le visage souriant du type décidé à partir aussi, sûrement pour ne plus jamais revenir. Peut-être qu'il se rappelle encore de toi, s'en amusait-il parfois, se demandant souvent, les premiers mois à l'académie, si lui aussi était arrivé là où il le voulait.
- Hey reviens, l'appela Bucky, s'autorisant une tape amicale sur le haut de son crâne. On a tout ce qu'il nous faut ici, juste là, poursuivit-il, étirant d'une façon inconsidérée la dernière voyelle.
- C'est vrai, lui répond-t-il en souriant, sa propre bière toujours aussi fraîche entre ses doigts.
Il n'aime pas trop son goût amer, ses relents fumés qui pèsent sur sa langue comme le tabac qu'il a essayé, une fois, avant de tousser tout son asthme avec; il n'aime pas ce pays, mais se rassure – se convainc – qu'il n'est pas là pour aimer, pas là pour rester –
C'est ma mission, martèle-t-il à qui veut l'entendre, et c'est toujours la voix moqueuse de Romanoff qui lui répond, inhumaine et railleuse, son anglais de moins en moins empreint de l'écho riche et profond de son accent russe de jadis, la dérive terminant de gommer tout ce qui n'était pas eux, lui, d'elle.
- Tout, s'invita-t-elle d'ailleurs, les longueurs blanches et nettes de ses doigts enroulés comme des serpents autour de sa propre bière, la bouteille encore fraîche suant des gouttes rondes et lourdes par-dessus la peau de ses phalanges, son pouce lissant la surface humide de l'étiquette qui n'en finirait jamais de se décoller; ses yeux sont d'un vert glacé, menthe, et se posent sur eux osant la question – tout ? – comme pour les défier.
- Gâche pas tout, Romanoff, brailla Bucky à sa suite, ses index suivant avec lenteur le verre lisse du goulot de sa bouteille, son regard suivant les courbes vagues des danseurs dans le bar, les silhouettes perdues dans le brouillard confortable de l'alcool.
Elle suit son geste, ses yeux soudains sombres, comme ceux d'un chat qui s'apprête à bondir; mydriase, se rappelle Steve, le mot surgit des entrailles de sa mémoire comme une insulte, craché par la vieille bique malade qui leur servait de professeur, au lycée – et il sait, il sait que Bucky y a songé aussi, que son rire étouffé en apercevant l'air de Nat', c'est exactement ça, etqu'elle va y penser aussi, que le fantôme de ce vieux souvenir va lui revenir comme l'un des siens quand elle ne l'a jamais vécu; c'est la dérive, lui persiflaient toujours les médecins, explication ultime mais pourtant si désuète, si ridicule –
Ce n'est pas que la dérive; c'est un transfert, un échange dont ils ne connaissent aucune règle, et pas non plus jusqu'où ça les emmène.
- C'est pas mon diplôme qu'on fête, s'amusa-t-elle, s'adossant tout au fond de la banquette miteuse.
- Justement, insista Bucky, levant sa bière juste un peu trop haut pour avoir l'air totalement sobre, son sourire facile et ses cheveux ébourriffés terminant de lui donner cet air boudeur, gamin, qui plaît tant aux femmes et qui déteint trop sur eux, avait craché Nat' un autre soir de permission, observant son reflet éméché dans le miroir sale de leur chambre, à l'Académie, il y a bien des mois –
Ça ne l'effraie plus autant qu'avant, que les limites de chacun s'effacent pour créer un tout, et le monde extérieur semblait peu à peu n'être plus que ça : vous, s'était-il surpris à penser un jour, la lèvre fendue de Natasha et son arcade pissant le sang, et nous, les phalanges ouvertes de Buck' plus rouges que roses.
- Demain, c'est pour de vrai…
- Ça te va pas bien d'être aussi dense, Barnes. Vide-moi ça avant de sortir trop de conneries, siffla Nat', son regard glissant sur Steve, dont les doigts polissent sans qu'il s'en rende compte l'étiquette de sa bière.
Il s'arrête immédiatement, et pose ses mains paumes à plat contre le tissu épais de son uniforme.
- Moque-toi, mais sans nous tu montes pas, la taquina-t-il, mesquin.
Elle lui offre la victoire pour celui-là, avalant une gorgée ou deux.
- Notre chance est quand même monstrueuse, ne peut-il s'empêcher d'ajouter.
- La tienne, Steve – la tienne, le corrigea Bucky après avoir franchement éclaté de rire. Nous, poursuivit-il, se tournant vers Natasha, ça passait.
- La nôtre, conclut-elle finalement d'un air entendu, levant son verre pour trinquer à leur santé.
Ils chevauchent toujours à trois, même en étant jamais que deux dans la machine.
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Shatterdome de Hong-Kong, Février 2024
Il s'en fout, des regards qu'on lui lance – ceci dit, le Marshall va détester, mais le Marshall est un homme borgne qui vit pour avoir sa peau et boire des litres de café avant d'aller se coucher. Et il lui rend bien.
C'est quand Darcy Lewis se met à trépigner devant ses cheveux teints qu'il commence à remettre en doute sa décision; elle ne porte toujours pas de blouse, son jean tient grâce à des bretelles qui passent sur ses épaules, ceintes ce jour-là par un top jaune trop serré surmonté d'une veste grise sans manche qui lui donne cet habituel aspect classe mais dédaigneux – ses cheveux sont coincés haut sur son crâne par une pince supposément en os de Kaiju.
C'est du plastique, précisait toujours Jane, ce à quoi Darcy répliquait souvent non, ça c'est le reflet du vernis, ma gueule.
- C'est le Kaiju blue du mec de –
- Oui, c'est celui-là, la coupe immédiatement Tony, chuchotant, l'attirant dans un coin plus discret du labo par le bras.
- Oh t'inquiète Frankenstein, c'est pas comme si toute la base ignorait où je me procure ces trucs, lâcha-t-elle en écrasant sa paume contre un bocal contenant des restes de cerveau.
Son chewing-gum a des relents de pastèque.
C'est immonde.
- Relax, vieux. S'ils te font chier pour trois mèches bleues et qu'ils me foutent la paix pour mes bras, c'est vraiment des gros connards d'hypocrites, lâcha Darcy après fait bruyamment éclater une bulle de chewing-gum.
Tony essaie de ne pas penser au marketing intense proposé par les fans de Kaijus – et dont les bénéfices sont trop souvent reversés aux églises cultistes du BuenaKai plutôt qu'aux victimes des attaques. Quand on sait que c'est un marché qui rapporte près de six millions de dollars par an, et qu'il a connu un boom de presque 118% après sa première année, ça laisse rêveur.
Sauf pour la boîte qui design des sex-toys à l'effigie des Kaijus.
Ça, c'est juste très perturbant.
- Tu resteras discrète ? S'enquit-il cependant.
- T'inquiète, miracle boy, le rassura-t-elle en s'éloignant vers le centre du labo.
Le vieux surnom lui arrache un sourire fatigué. Il n'y a pas grand monde qui sait; ou qui se souvient d'un nom écrit en petits caractères entre deux gros titres.
Si Maria était sa mère, Howard Stark n'a jamais été son père; il l'a adopté après San Francisco et le Golden Gate dans l'eau, The Miracle Boy, parce qu'un gamin de seize ans couvert de poussière et d'égratignures qui fait la Une des journaux du monde connu pendant une petite semaine est un bon argument marketing.
Le bon argument marketing, s'était souvent dit Tony, c'était surtout ses notes et les tests de QI rangés dans son dossier scolaire. Si on faisait fi de son mauvais comportement. Des bagarres. De l'aura de défiance qu'il alimentait continuellement par son animosité d'animal battu.
Howard ne l'avait prévenu qu'une fois – le Marshal Fury aussi.
Je ne prends pas les amateurs, ni les gens qui sont moins que ce qu'ils prétendent.
- Hey, Stark –
- Foster, répondit-il en ralentissant, mains dans les poches, attendant que Jane l'ait rattrapé avec ses talons qui claquent et sa tablette sous le bras.
- Il faut qu'on rediscute de ton algorithme, le relança-t-elle immédiatement, le dépassant sans s'arrêter ni ralentir. Magne-toi !
Elle va l'entraîner de l'autre côté du labo, la moitié qui ne grouille pas de bocaux remplis de formol et de Kaijus; là où un grand tableau et des boîtes de craies blanches s'encombrent dans une atmosphère poussiéreuse toujours fuie par Coulson, ce grand allergique pourtant chef de leur département.
Tony se sent sourire, un peu comme un con, avec sa mèche bleu Kaiju qui dérange toutes les mauvaises personnes et laisse toutes les bonnes à bosser dans son labo et à lui commander des pièces de Jaegers.
Sa montre sonne; il s'étire pendant que Jane revoit tous ses calculs, relit chacune de ses lignes de code, le programme pas encore au point mais vraiment pas loin –
9 : 00 AM
Ils vont récupérer leur monde, un Kaiju à la fois.
