2.
Depuis une semaine maintenant, Gideon vivait au-dessus du Mystery Shack, il y travaillait également, accessoirement. Il était réveillé tantôt par La Chèvre, mais aussi par un Dandinou devenu très gras, à la « voix » profonde et qui réclamait des attentions particulières dès le matin. Soos était un « sous-propriétaire » peu exigeant, laissant Gideon faire ce qu'il voulait du temps qu'il ne nuisait pas à la tranquillité des touristes ou ne mangeait pas ses céréales préférées. En fait, Soos n'habitait pas vraiment le Mystery Shack. Il s'en occupait, c'était tout. Il vivait dans la maison qu'il avait toujours connu, mais elle avait été réaménagée depuis que son aînée était partie en maison de retraite. Il vivait dans son ancienne maison avec sa nouvelle compagne. Il ne restait au Mystery Shack que si la journée avait été longue, et cette dernière semaine, les jours étaient à rallonge.
Mabel vivait dans la maison, mais passait le plus clair de son temps à dormir dans le fauteuil, en bas, devant la télévision encore allumée. Quand Gideon, le soir, ne pouvant dormir, passait par-là, il lui passait une couverture sur les épaules. Attentionné, mais pas trop, il s'était attiré les sympathies de la jeune fille qui ne le connaissait que sous le nom de Leon Diggle.
Gideon travaillait tous les jours au magasin Il s'occupait d'arranger les articles, de conseiller les clients, et surtout de faire le ménage. Ce n'était pas très reluisant, mais le travail – et la vie, en général – étaient simples.
Chaque matins depuis son embauche, Gideon se pinçait. Comment en était-il arrivé là ? Ah... Oui, c'était... De cette façon... Alors que Gideon démarchait encore les petits emplois en ville, par le biais des gazettes et des petites annonces, il se rendit compte que Soos, débordé, n'arrivait plus du tout à gérer la situation. Gideon avait été refusé partout, et le seul endroit où il n'avait pas proposé son aide était bien sûr le Mystery Shack. Il ne voulait pas trop se mêler de leurs affaires, afin de ne pas être découvert. Mais...
Ce matin-là, voyant Soos se débattre encore plus que les jours précédents, Gideon décida qu'il devait faire quelque chose. Il posa son journal et ses lunettes sur la table de la cuisine, remonta ses manches de chemise bien haut et plaqua sa mèche rebelle sur son crâne, pour mieux voir. Il était entré dans le magasin, sans rien demander à Soos et commençait à aider les clients. Ce n'est pas dans ma nature d'aider spontanément les gens, mais bon, il y a un début à tout !
Il avait tellement bien aidé Soos que ce dernier se hâta de lui proposer un petit travail. Ça ne payait pas vraiment, mais en échange, il serait logé gratuitement – enfin, dès que les propriétaires auraient donné leur accord, mais ils étaient encore en voyage et Soos s'était permis cet écart d'hébergement. Gideon avait été ravi, sur le coup, mais il savait que son temps au Mystery Shack était compté : les Stan étaient plus regardants sur les personnes logées et employées par la maison, surtout le Stan baraqué, l'autre, le fraudeur, n'aurait pas été content, mais après tout, il avait le service gratuit d'un gamin un peu paumé. Et il se frotterait les mains en apprenant que je travaille ici, maintenant. Je serais en quelque sorte son larbin. Gideon était amer, mais il chassa vite cette pensée de son esprit. Les frères Pines étaient encore loin, et le travail à la boutique le rapprochait de Soos, mais surtout de...
- MABEL ! MABEL ! MABEL !
Deux furies arrivaient en trombe dans le magasin, hurlant, tapant dans les mains, et jetant partout des confettis. L'une d'elles avait un gros lézard sur l'épaule, et l'autre une petit brune, éparpillait énergiquement les petits bouts de papiers colorés partout. Elles appelaient Mabel – qui était à l'étage. Gideon se sentit agressé en entendant les deux filles arriver comme s'il s'agissait d'une troupe en charge. Il n'aimait pas vraiment ce genre d'agitation de groupe, ces gens qui crient et qui s'animent comme lors de sacrifices humains. Il avait été un sacrifice, de nombreuses fois. Que de mauvais souvenirs tonitruants...
Sortant de derrière un des rayons, il se posta devant les deux filles. Les mains devant lui, signifiant « stop » il tentait de les raisonner, d'abord, en parlant normalement. Aucun effet. Il se mit alors à redoubler d'efforts, en expliquant qu'on ne pouvait pas crier dans un magasin, surtout pour appeler une employée... Il était à deux doigts d'abandonner quand il explosa.
- OHÉ ! VOUS DEUX, CALMEZ-VOUS ! Gideon perdait patience à mesure que les décibels se faisaient plus forts. J'AI DIT DE VOUS CALMER ! Il haussait la voix, en vain. ET PUIS, VOUS ÊTES QUI, DÉJÀ ?
La petite brune s'arrêta net, elle regarda Gideon. Comme elle était bien plus petite que lui, elle devait lever la tête bien haut. Gideon faisait près d'un mètre soixante-quinze, et la brunette peut-être un mètre cinquante, si ce n'était moins. L'autre fille, en revanche, continuait de crier. Gideon n'osa pas « l'affronter », elle était presque aussi grande que lui et... avait bien plus de muscles...
Il fouilla dans sa tête, repêchant ce qu'il pouvait de ses souvenirs de Gravity Falls, surtout en ce qui concernait la famille Pines et les gens qui gravitaient autour de ce noyau farfelu. Qui peut bien connaître Mabel, à part moi ? Il tentait de réfléchir à toute vitesse. L'une d'elles était la fille du vieux fou qui avait racheté le manoir Northwest ? Non. Il avait déjà un fils, bien plus vieux que les deux gamines. Aucune d'elle ne ressemblait à Pacifica non plus. Ou bien étaient-elles parentées avec le maire ? Improbable, quoique, des nièces.. ? Non, définitivement, non.
- GRENDA ! CANDY ! AHHHHHH !
On devait entendre Mabel même depuis l'extérieur. Elle descendait les escaliers en courant, manquant au passage de renverser des objets dans toute la maison. Arrivant en trombe dans le magasin, elle sauta dans les bras de ses deux meilleures amies. Gideon regardait, perplexe. Il aurait dû les reconnaître. Grenda leva de terre Mabel et Candy en une fois. Elle devait toujours faire ses entraînements de boxe, pour être aussi forte...
Gideon ne voulait pas les déranger, et il tenta de s'éclipser. Mais une main lui retint le bras. Quand il se retourna, Mabel souriait et ses deux amies aussi. Qu'est-ce qu'elle me veulent, toutes ? Il se mit à rougir, mais il ne savait pas si c'était de honte, de colère ou bien d'autre chose. Candy penchait sa tête sur le côté, pour mieux le regarder tandis que Grenda lui faisait un thumb-up en signe d'encouragement. Mabel, tout en lui retenant le bras, commença à le présenter à ses deux comparses, avec beaucoup d'enthousiasme.
- Ah, les filles ! J'ai oublié de vous présenter à mon nouvel ami, hi hi hi !
Ah oui, Mabel avait oublié de le présenter, c'est vrai. Mais pour Gideon qui voulait se faire le plus discret possible, le moins en contact avec des gens qui avaient eu vent de sa connaissance, auparavant, eh bien, c'était raté. Il tenta de reculer, et de se faire le plus petit possible. Mais il se souvint qu'il dépassait maintenant d'au moins une tête deux des trois filles – pourtant toutes âgées d'au moins deux ans de plus que lui...
Mabel poussa devant elle Gideon qui devenait tout rouge de honte. Non, il ne voulait pas se présenter. Non, il ne voulait pas mentir à plus de personnes. Il voulait juste revenir faire une cure de grand air dans sa ville d'origine. Il voulait juste qu'on l'y apprécie ne serait-ce qu'un mois ou deux, le temps qu'il y reste et y travaille, avant de retrouver son père Buddy, pour le reste de l'année. Cependant, voyant l'enthousiasme grandissant des deux autres filles quant à sa présentation, il finit par s'exécuter et bredouilla quelques petites choses avant de se lancer pour de bon.
- Je... Je suis Leon Diggle... 14 ans, bientôt 15 ... Je... Je vis et travaille au Mystery Shack pendant ces vacances, juste, là, pendant maximum deux mois...
- Tu n'as que 14 ans ?! Candy était très étonnée et s'exclamait fort.
- Tu fais plus vieux, c'vrai ! Grenda renchérissait un peu, mais au moins était-il content qu'on s'interroge plus sur son âge que sur sa ressemblance avec les Gleeful. Je pensais que t'avais au moins 16 ans !
Oui mais, pensa t-il, je suis un garçon, et les garçons grandissent plus que les filles, et ils paraissent vite plus vieux. Et puis, il avait un peu changé de façon de se comporter et de s'habiller, durant cinq à six ans, afin qu'on le laisse tranquille et qu'il puisse mieux passer dans le décor. Ce qui n'avait pas été chose aisée durant les premières années de son radical changement.
Grenda et Candy semblait positivement surprises, et il fut étonné qu'elles semblaient vouloir en savoir plus sur Leon Diggle – ce qui n'aurait jamais été le cas avec Gideon Gleeful. Les filles restèrent dans le magasin en attendant que Mabel finissait son service. Grenda dépensait des pièces dans le distributeur pour s'acheter quelques sucreries, tandis que Candy regardait les articles avec attention – alors que ces derniers étaient exactement pareils à ceux d'il y a près de six ans.
À la fin de son service, Mabel se joignit aux filles, Gideon, lui, les regardait rire près de la sortie du magasin. Il avait fini son travail également, et pensa tristement qu'il n'allait parler à personne aujourd'hui – excepté La Chèvre, peut-être – et qu'il allait demeurer seul. Mais c'était sans compter sur l'hospitalité et la gentillesse des filles...
- Hé ! Leon ! Tu veux venir te balader avec nous ? Mabel s'était concertée avec ses amies qui semblaient d'accord elles aussi. Il y a de la place pour quatre, tu sais ?
- Ouais ! Et t'as l'air d'être un p'tit citadin qui connaît pas trop l'Oregon sauvage ! Faut visiter, mon gars ! Et retrousser plus haut tes manches ! Grenda parlait d'une grosse voix. Allez, s'il y a de la place pour trois, y'en a forcément pour quatre !
- Place pour quatre ! Place pour quatre ! Candy sautillait sur place. Place pour quatre ! Place pour quatre ! You-hou-hou-hou !
Ces filles, pensa Gideon, étaient positivement étranges. Il comprenait maintenant pourquoi Dipper traînait toujours avec le même crew. Tout ce petit monde avait son grain de folie, et c'était tant mieux, d'un côté, sauf quand on embarque à quatre sur... une voiturette de golf...
Candy et Mabel étaient à l'avant, Mabel au volant, un brin imprudente et manquant au passage de renverser des poubelles et des boîtes à lettres sur le chemin. Gideon se trouvait à l'arrière avec Grenda, agitée, qui faisait un appel vidéo avec son petit-ami Marius, en lui racontant qu'elle s'amusait bien et présentant au passage Gideon, enfin, non, Leon, dont Marius serait, selon ses propres termes, enchanté de faire la connaissance.
Gideon se sentait mal à l'arrière de la voiturette qui bondissait sur la route de bitume défoncée et sur les chemins de terre creusés par les pluies. Il avait envie de vomir, parfois, mais il était... heureux. Ouais, gamin, il ne s'amusait pas comme ça. Son père l'avait dès très jeune entraîné à être un showman et avait mis dans la tête de son pauvre garçon qu'être enfant-star était la meilleure des choses. Gideon avait accepté cette philosophie de vie, jusqu'à son premier déménagement.
- Alors, là, c'est le Poste de Police...
Mabel criait pour se faire entendre, et tandis qu'elle présentait le lieu où se tenaient les Forces de l'Ordre, deux policiers, un grand dadais presque chauve et un petit gros à moustache blanche, tournaient autour d'une bouche d'incendie décapitée, en criant et en riant. Gideon se souvenait de ces policiers qui l'avaient coffré, après son premier putsch contre la famille Pines. Il ne les aimait pas mais ne les détestait pas non plus. Ils ne faisaient que leur travail à l'époque, et Gideon n'avait pas été un véritable enfant de chœur.
Les filles passaient tout en revue. Le dinner où travaillait Madame Wentworth, le Gossiper avec son journaliste très inquiétant visuellement, le Musée où Mabel et Dipper avaient déjoué des plans gouvernementaux, la casse où le vieux McGucket avait si longtemps habité, ou encore le manoir qui avait appartenu aux Northwest...
Ils s'éloignaient de plus en plus de la ville, Mabel contant ses histoires qu'elle faisait passer pour le folklore, mais Gideon savait que tout ce qu'elle disait était véritable. Son petit-ami qu'elle voulait vampire était en réalité un amoncellement de nains, le Multi-Ours que Dipper devait combattre pour les Mi-Homme-Taure, les statues de cire, et aussi Bill... Bill Cipher... Gideon avait, ou du moins avait-il pensé durant un moment, qu'il avait conclu un pacte avec lui, mais Bill l'avait largement trompé. Il avait été pire escroc que lui, en fait...
Les arbres se firent de plus en plus rapprochés, la forêt épaisse, et la bande était à présent au pied d'une immense falaise où des énormes débris de métaux gisaient. Gideon eut mal au ventre. Il pensait reconnaître l'endroit, malheureusement...
- Et là... Grenda, fière, commença de sa grosse voix... C'est là où l'affreux petit Gideon a été battu !
- Ouais, Dipper lui a mis sa pâté, à ce gros lard ! Candy était toujours plus surexcitée. Il a bondit sur la mascotte géante de ce gamin, et pif paf pouf !
Gideon reconnaissait bien l'endroit, oui. Une houppette blonde, presque blanche, métallique et rouillée, dépassait du sol. De la mousse s'était amassée dessus, et sur d'autres parties du robot géant qu'il avait mis en chantier quand il avait 9 ans, et les pleins pouvoirs. Il avait pris possession du Mystery Shack et voulait remplacer l'immonde endroit par un parc d'attraction à sa gloire. Ça lui faisait froid dans le dos. J'étais comme ça, avant...
Il se mit en retrait de l'endroit, portant une main à sa bouche, prêt à vomir. Il avait changé ! Il avait été tabassé, pour ça, il avait été moqué pour ça, il avait été insulté, pour ça... Il se rappelait des gosses dont il était la bête noire, et qui répétaient sans arrêt que l'affreux petit Gideon aurait dû rester croupir en prison avec les gens de son espèce. Il blêmit encore plus quand il se rendit compte que, pas si loin de là, avait eu lieu le premier affrontement avec Dipper Pines, et que Mabel avait brisé en cet endroit son talisman. Je ne veux plus rien à voir avec tout ça ! Non! Plus jamais !
- Ça ne va pas, Leon ? Mabel s'approchait de Gideon, inquiète. Tu n'aimes peut-être pas la forêt, ou le robot géant destructeur te fait peut-être...
- Ce... Ce n'est pas ça.. je crois que j'ai juste mangé un truc pas bon, ou bien... Ou bien la balade en voiturette était peut-être un chouïa trop secouée...
Il essayait de cacher le fait que la vue du robot le rendait malade. Il avait voulu supprimer des gens, purement et simplement les rayer de la carte, avec ce monticule maintenant minable de fer. Il avait été bête et méchant, et on lui avait rendu au centuple plus tard. Il méritait ce qui lui était arrivé, et, comme disaient les gamins, peut-être devait-il effectivement croupir encore en prison ?
Non, il se rachetait, petit à petit. Même si ça ne pouvait pas rembourser toute la dette de son crime, il devenait néanmoins bon. Et puis, il ne convoitait plus le cœur de Mabel, ni celui de Dipper, qu'il avait voulu arracher de ses propres mains pour le faire préparer en plat principal à ses motards. Il aspirait maintenant à une vie sereine, et quand il serait enfin en âge de partir définitivement de chez Buddy, il le ferait, pour s'installer en périphérie de Gravity Falls. Il tiendrait sûrement une auberge, ou il pourrait élever des chèvres et faire du fromage ?
Les perspectives d'avenir de Gideon s'amoindrissaient, plus il contemplait le robot géant où s'étaient perchées Candy et Grenda. Au moins l'affreux grand Gideon de fer faisait-il office de toboggan pour les filles, mais ce n'était pas du tout rassurant. Il avait l'impression qu'elles s'amusaient même à l'écraser, lui qui n'était plus que cet insecte de Leon. Il détourna le regard, très, très mal à l'aise.
- Leon ?.. Tu veux rentrer ?
Mabel était face à lui et le tenait par les épaules. Elle était un peu plus petite que lui, cinq à dix centimètres de moins, pas plus. Il secoua la tête. Non, il pouvait faire face à cette image quasi funeste où une fête était improvisée sur le Gideon de fer. Il pouvait maintenant se dissocier de l'affreux et minable gamin qui avait construit la machine, et il enterrait, avec les rires des amies de Mabel, l'affreux petit Gideon au fond de son cœur.
Mais il était encore brisé, une fois de plus. Et là, loin d'être malveillantes envers lui, expressément, enfin, envers Leon, elles voulaient montrer une « attraction » laissée là par hasard, et par la plus grande des malchances. Elles ne parlaient pas vraiment de Gideon, elles ne l'évoquaient pas. Elles riaient juste, inconscientes du mal qu'elles pouvaient provoquer. Mabel, elle, voyait que quelque chose n'allait pas, et Gideon eut peur qu'elle ne découvre la supercherie...
Il ravala une aigreur et fit un sourire à Mabel, en balançant au passage un « ça va mieux » convaincant. Il avait juste l'air d'avoir été malade à cause des cahots de la route, et non pas malade à la vue du robot géant gisant au pied de la falaise. Il se rua vers ce dernier et monta au sommet de la houppette avant de se laisser glisser le long de l'affreuse tignasse de fer et de boulons. Il abîmait ses vêtements, et il faisait semblant d'être heureux, au moins faisait-il illusion...
- Ha ha ha ! Je suis désolé, les filles, je fais une petite pause, je crois ! Gideon faisait mine d'être essoufflé. Je pense faire un tour... Je reviens tout de suite ! Ha ha ha !
Il pensa que son rire sonnait faux tandis qu'il s'éloignait de la carcasse de ferraille, mais aucune d'entre elles ne remarqua rien. D'un côté, tant mieux. Il voulait se retrouver seul. Il avait passé une semaine sans s'inquiéter, mais maintenant que le souvenir de l'affreux petit Gideon faisait de nouveau surface, il se sentait mal, franchement mal, même.
Il s'était éloigné vers l'autre falaise où son talisman avait été brisé. L'ancien Gideon, s'il avait vu ça, aurait tenté de retrouver les bouts de la petite pierre magique afin d'en faire un nouvel artefact, et se venger de Grenda et Candy, qui sautillaient et glissaient sur lui. Mais il n'était plus l'ancien Gideon, il était Gideon le gentil, même pensait-il prendre le prénom définitif de Leon en s'arrangeant avec la mafia la plus proche.
Tandis qu'il marchait seul, les poings enfoncés dans son pantalon sale de rouille et de mousse, il se sentait étrangement observé. Il regardait par terre, cherchant au hasard la ficelle de son talisman, et peut-être un ou deux bouts, afin de les jeter dans le lac. Il regardait ses pieds, bougeant des touffes de mousse de la pointe de sa chaussure.
Une lueur brilla d'un coup à ses pieds. Il fixa plus en détail la chose qui brillait. C'était un bout de la pierre de son talisman. Il se mit en position accroupie et prit entre ses doigts l'éclat. Une drôle de sensation enivrante le possédait peu à peu, quelque chose faisait resurgir de lui ce qu'il voulait dissimuler au monde et à lui-même. Cette perspective lui fit peur, mais encore plus ce qui arriva après...
Un œil le regardait. Oui. Dans le fragment se reflétait un œil blanc dont la pupille noire étrécie le fixait, mécontent. L'œil lui disait quelque chose, et c'était inquiétant. Le bout de talisman se mit comme à vrombir, laissant échapper un bruit indescriptible. Mais bientôt le bruit se mua en une drôle de voix reconnaissable entre mille. Bill. La pierre devint jaune et luisait. Elle riait, mais pas d'un rire réjouissant, plutôt dissonant, machiavélique. Une voix s'éleva de la pierre.
- Oh, c'est que ça faisait un bail, petit Gideon !
