La découverte des emplois du temps avait fait des émules le samedi matin, si bien que quand débutèrent les cours ce lundi, c'était pour certain, d'une humeur morose. La plupart des modules de septième année se faisaient par vagues de quatre heures, et se présentaient sur papier comme de gros blocs qu'il fallait surmonter jusqu'au prochain repas. Quatre heures de botanique générale d'affilée, ou bien d'études des runes ou encore… Une matinée vide pour Jane et Nicholas, qui avaient les programmes les plus légers -24 heures par semaine. Alors, quand chacun se réveilla, il était neuf heures passées et les autres s'étaient tous retrouvés, plutôt jaloux, dans leurs salles de classe respectives. C'est vrai qu'après leurs BUSEs, ils avaient des matières très diversifiées. Et cette année, Melinda par exemple étudiait toutes formes de botanique, et le seul cours qui puisse la sortir de ses plantes, était potion –le mercredi matin. Alors, les deux amis se retrouvèrent dans la Grande Salle pour le petit-déjeuner. Nicholas, comme à son habitude, avala toutes ses assiettes comme un glouton, tandis que la jeune fille grignotait un quartier de pomme, la tête dans les nuages. A cette heure-ci, ils étaient quasiment seuls dans le réfectoire. Une fois son dernier morceau englouti, le jeune homme lâcha un rot sonore.
-Espèce de gros porc ! balança Jane de sa voix suraigüe.
-Roooh ça va hein, toi aussi tu rotes il me semble.
La petite rebelle haussa un sourcil faussement hautain, avant de pouffer. Elle n'était pas très féminine, c'est vrai…
-Bon, mon cochon, on ferait mieux de se tailler avant qu'on prof passe et nous demande un service.
Et apparemment, elle avait un langage grossier. Cependant, son ami accepta volontiers. Elle n'avait pas tort, et vu leur malchance commune, ça risquait fort d'arriver. Ils déguerpirent donc à toute vitesse, mais plutôt que de le ramener dans leur confortable sous-sol, Jane entraîna le flemmard dans le parc. Il avait plu au milieu de la nuit, et l'herbe était encore spongieuse d'humidité. Soudain, la jeune femme le tira en arrière de quelques buissons épineux. Il voulut protester violemment, mais elle lui fourra un pan de sa robe dans la bouche, puis lui fit les gros yeux. Discrètement, Nicholas se redressa –aïe les épines !- pour regarder par-dessus le talus. Oh, c'était donc ça… Le professeur Chourave conduisait son cours de septième année vers la Forêt Interdite, Melinda en tête.
- Dis-moi, tu as vu son emploi du temps non ? Elle passe touuuuute sa semaine avec cette vieille crottée, et comment elle fait alors, la vieille, pour donner son cours aux autres années ?
-Aucune idée, baisse toi, lui chuchota Jane, qui s'en fichait un peu.
Au fond, ils aimaient bien leur directrice de maison. C'est juste qu'ils lui en avaient fait voir de toutes les couleurs depuis quelques années. Eh oui, la puberté ça n'avait pas que du bon. Mais bon, elle leur distribuait des chocolats à la rentrée, à Noël et à Pâques. Et elle cachait –assez mal- des patacitrouilles dans la salle commune pour la fête d'Halloween. En bref, elle était très généreuse, mais aussi très soulagée de ne plus avoir ces élèves turbulents dans ses cours. Une fois la menace passée, le duo sa cala près du lac. Nicholas fit tout un cirque pour vérifier s'il n'y avait pas d'animal suspect aux abords. Il faisait preuve, hormis de gourmandise, de certaines psychoses inexpliquées.
-L'an dernier pendant une de nos « discussions », il y avait un rat juste à côté ! Et il est resté là pendant tout un quart d'heure, sans bouger !
-Que veux tu que j'y fasse si ce château rend même les rats cinglés ? rétorqua Jane en levant les yeux au ciel. Bon, de quoi tu veux parler mon cochon ?
-Eh bien…
Dire que ces ceux-là se sentaient au dessus des lois, était un euphémisme. Cependant, ils avaient pour eux leur discrétion, leur maison, et surtout… Des « adversaires » plus visibles, qui se faisaient prendre à tous les coups. Quelques énergumènes qui trainaient ça et là dans le château, osaient des blagues aussi fantastiques que gênantes. Si bien qu'on n'accusait jamais nos deux petits Poufsouffles. De toute façon, leur but n'était pas d'amuser la galerie. S'ils passaient si peu de temps en cours, c'est qu'ils avaient déjà leur entreprise à côté.
En effet, basée dans les magouilles en tous genres, c'était les meilleurs contrebandiers de l'école. Et pour cause ! Dès qu'il devait y avoir une fête quelque part, c'est à eux qu'on demandait de quoi se sustenter et s'amuser. Oh, leur expansion avait connu bien des échecs, des réprimandes, et des heures de retenue, mais maintenant, c'était les plus grands trafiquants de l'école, et ça leur suffisait. Comment faisait-on entrer de l'alcool-article le plus demandé- à Poudlard me demanderez vous ! On ne l'y fait pas rentrer, on le fabrique. Nicholas, excepté sa paresse légendaire avait néanmoins quelques qualités : celle d'être très bricoleur et, celle d'être un vicieux petit cochon à l'esprit tordu. Jane, vous l'aurez comprit, s'occupait des affaires humaines, n'hésitant pas à proférer des litanies de menaces pour ne pas se faire dénoncer.
-William veut organiser les sélections de Quidditch samedi, et juste après, une fête de bienvenue.
-Mais les sélections sont toujours la deuxième semaine de cours ! s'étonna la jeune femme.
-Merci Captain Obvious, mais il m'a dit que les autres maisons ont tout réservé.
Jane secoua la tête, morte de rire, ses cheveux colorés accompagnaient chaque soubresaut, entraînant ses nœuds dans une danse étrange.
-Laisse moi deviner, se reprit-elle, Serpentard et Gryffondor ont presque tout réservé, et Serdaigle a eu les restes parce qu'ils sont plus rapides que nous. Je suppose aussi que le professeur Wisenbolt ne veut pas faire de sélections la troisième semaine de cours…
- A quelques détails près, je crois que c'est ça, confirma Nicholas.
Typique de leurs débuts d'année habituels. En plus de ça, le professeur Wisenbolt, qui fut dans le temps un grand joueur de Quidditch, se fichait bien de la compétition entre les maisons, il se contentait de signer des papiers et de surveiller les sélections. Il enseignait le vol aux premières années, arbitrait les matchs, et n'avait pas été élève à Poudlard. Ce qui le rendait intolérant à cette compétition dantesque qu'était la Coupe des Maisons.
-Bref, William veut organiser une fête samedi, et il y a une quatrième année de Serpentard qui est venue me voir pour passer commande. Le problème, c'est que j'ai plus assez de bouteilles, et il faudrait des sucreries, je ne sais plus quelle autre bêtise bref…
-Et ce qu'il restait dans tes réserves de l'an dernier ? s'exclama Jane, bouche bée.
A la fin de chaque année scolaire, en plus d'avoir empoché une belle quantité de gallions, Nicholas gardait quelques réserves supplémentaires pour le début de l'année prochaine, pour ce genre de cas particulier justement, où dès le début de l'année, on lui passerait commande. Le but ? Eviter une pénurie, évidemment. A la connaissance de Jane, il restait plus d'une dizaine de mixtures de pêche, deux de citrouille –qu'il gardait pour les grandes occasions-, et foultitude de gadgets rigolos. ( oreilles de lapin qui couinent, clochettes pour cheveux qui font de la musique douce, rouge à lèvres qui pétille…)Tout à coup, elle le regarda, suspicieuse.
- Explique-moi ce qu'il s'est passé, sale petit égoïste ! gronda-t-elle en tendant un index faussement furieux contre sa poitrine.
Le concerné tremblota du menton, et trifouilla dans les boutons de sa robe de sorcier.
-Hum, et bien…
-Vous avez picolé sans nous, BANDE DE MONSTRES !
A dire vrai, rien que ce week-end il s'était enfilé trois bouteilles avec les garçons. Et lui tout seul, ses dernières friandises qu'il cachait avec le reste, dans le double fond de son coffre à vêtements. S'y retrouvait aussi son matériel d'alchimie, subtilisé au professeur Slughorn, qui lui permettait de fabriquer ses mixtures. Jane secoua la tête, dépitée. Sans se démonter, son ami lui expliqua la suite du plan et ils passèrent un long moment à bavarder de leur avenir.
Quand vint l'heure du repas, ils rejoignirent leurs amis à la Grande Salle. Le repas était composé de poulet rôti, accompagné de succulentes pommes de terre en sauce, et de haricots vers frais. Les étudiants se jetèrent sur leurs assiettes sans demander leurs restes. Excepté pour leurs deux conspirateurs, les quatre heures de cours précédentes avaient été fastidieux.
- Dites, ce ne serait pas vous, que j'aurai aperçu dans le parc ce matin ? demanda Melinda, en touillant ses patates devenues purée.
-Tu rigoles ? s'exclama Jane, mentant avec aplomb. Quand il a le choix, ce flemmard ne se lève jamais avant onze heures !
Sa remarque fut ponctuée de rires, ouf, sauvés ! Si tout le groupe était conscient de leur petite entreprise -William et Cameron y participaient de temps en temps-, les deux autres filles en étaient moins friandes. Encore que la métisse leur demandait parfois quelques services, Eleanor, elle, s'y refusait. Elle venait de commencer par un cours d'Histoire de l'Art, et avait déjà griffonné cent dix centimètres de parchemin un vrai délire ! Tout à coup, elle releva la tête et planta ses yeux gris, surpris, dans ceux noirs, tout autant surpris de la petite rebelle. Eh merde…
-Je me disais bien que je me sentais seule, pourquoi tu n'étais pas avec moi, ce matin ?
-Euh, eh bien… Euh.
Le seul cours qu'elle avait séché, évidemment, c'était celui qu'elle partageait avec LA préfète du groupe. Elle se recula alors sur sa chaise avec un air choqué. Le professeur Cinncinatus, un homme loufoque d'un certain âge avait la particularité d'oublier l'appel, et d'oublier beaucoup de choses en général- jusqu'à sa robe de sorcier, remplacée par un jean/pull parfaitement moldu. Il enseignait un cours général d'Histoire de l'Art –option de cinquième année, puis à côté, les arts magiques et moldus –option de deuxième année. Et si ce vieux fou avait oublié de faire le compte des élèves, pas Eleanor de toute évidence. Cependant Jane, tenait VRAIMENT à son entretien de début d'année avec son conspirateur préféré. Elle se recroquevilla sur son banc, faussement désolée.
-J'y crois pas ! LE premier cours de l'année ! s'étouffa Cameron en riant à pleins poumons, rejoint aussitôt par William et Melinda.
La préfète n'en revenait pas, quel culot !
-Je crois que tu peux rêver pour récupérer ses cours, pouffa la métisse, les yeux brillants de larmes.
Ce qui n'était pas tout à fait vrai, parce que la belle blonde était aussi gentille que douce, et l'autre crevure savait la harceler pour obtenir tout ce qu'elle voulait. Eleanor finirait par céder dans tous les cas.
-Et toi, qu'est ce qu'il t'est arrivé, demanda-t-elle, atterrée en regardant son frère.
Ok, ce déjeuner était un désastre. Il avait désespérément tenté de se cacher une partie du visage avec ses cheveux- pour une fois détachés. Mais rire à gorge déployée avec la tête en arrière avait grillé sa couverture, et tout le monde put observer un gros œuf violacé qui se formait sur sa tempe gauche. Il avait eu quelques… Mésaventures, dans la matinée. Alors qu'il sortait de son cours d'études des runes, voilà qu'il était tombé sur un certain esprit frappeur, plus dément que dans ses souvenirs. Il balançait alors chaises et tables dans le couloir, les fracassant contre les murs. Quand il l'avait aperçut, le fantôme avait ensorcelé un morceau de bois, qui s'était acharné sur lui jusqu'à ce qu'un professeur débarque, alerté par le boucan. Ensuite, et malgré le mal de tête, il s'était empressé de rejoindre ses amis à table.
-Une de ses conquêtes qui s'est rendu compte que c'était un goujat, se moqua Cameron.
-La ferme, c'est Peeves qu'est devenu cinglé.
-Il l'a toujours été, et il s'améliore on dirait !
Cameron éclata de rire une nouvelle fois, fier de sa blague. Qui n'était pas tout à fait au goût d'Eleanor, qui tripota le front de son frère sous tous ses angles pour vérifier qu'il n'avait rien eu de plus. Après tout, on pouvait se choper une commotion cérébrale de cette façon, et il n'avait pas l'air dans son assiette.
-Oh arrête, soupira Nicholas, pour avoir une commotion il faut un cerveau…
-Génial cette blague mon vieux ! s'exclama son ami en lui frappant l'épaule. Allez Will, RIGOOOOOOLE !
Le dénommé Willian, de plus en plus blanc, tenta de se lever et retomba sur le banc dans un fracas pas possible, sous les yeux inquiets de sa sœur. Melinda, elle, commença à trembler des pieds à la tête. Oh, malgré son calme légendaire, ses phrases philosophiques et une certaine sagesse de la vie, elle n'était d'aucune utilité en situation de crise. Les malades et les blessés, c'était pas trop son truc. Elle balbutia quelques mots insensés avant de désigner la grande porte du d'un doigt secoué. Nicholas soupira, puis se leva. Il prit son ami au bord du malaise par les épaules, accompagné de Cameron, et ensemble, traînèrent le capitaine jusqu'à l'infirmerie. Sur leurs traces, la belle blonde les suivait, la gorge serrée.
-Ca va aller, t'inquiète, murmura Jane à la métisse qui se calmait peu à peu.
-C'est de notre faute, n'est-ce pas ?
-Euh, oui, on y est peut-être allées un peu fort, c'est vrai… Mais ça va s'arranger, il est solide comme garçon. C'est pas une petite commotion qui va le tuer.
A ce mot, les orbites de Melinda s'ouvrirent, ronds comme des billes.
-Oh non… soupira Jane en levant les yeux au ciel.
A l'infirmerie, Mrs Pomfresh, qui se rapprochait doucement de ses trente ans, allongea le garçon sur lit. Il avait maintenant perdu entièrement connaissance. La pièce, grande et froide, était remplie de lits blancs, une place, dont les rideaux gris se refermaient d'un claquement de doigts. L'infirmière poussa sans ménagement le trio pour examiner William. La bosse sur son front avait prit une teinte foncée peu engageante. A côté, Cameron s'occupait de la préfète qui avait du mal à respirer. Le beau jeune homme, la prit dans ses bras en lui tapotant le dos, mal à l'aise.
-Qu'on m'explique ce qu'il s'est passé, exigea Mrs Pomfresh de sa voix nasillarde.
-Je crois qu'il nous a parlé de Peeves, lui expliqua Nicholas d'un ton désinvolte.
L'infirmière le foudroya du regard.
-Ce maudit fantôme ! continua-t-elle, furieuse. Dès le premier jour de cours, je n'y crois pas ! Allez-vous en, oust ! OUST
Le trio sortit de la pièce, et la sœur de la victime, dépitée de ne pas avoir plus d'informations. Et comment pourrait-elle suivre ses cours de métamorphose de l'après-midi ? Cameron lui offrit son plus beau sourire –celui qui faisait fondre toute les filles-, ce qui occasionna une grimace à la jeune femme.
-Ca va aller, c'est juste une petite commotion de rien du tout, essaya-t-il encore une fois.
Une petite commotion de rien du tout, ça ne menait pas à une perte totale de connaissance. Et ça ne provoquait pas une boule de bowling sur le crâne. Au moment où ils allaient partir, la porte de l'infirmerie s'ouvrit dans un lourd grincement. L'infirmière passa la tête par la porte.
-OUST J'AI DIT !
Le trio décampa à toute vitesse dans les couloirs. Comment pouvait-on être si jeune, et si aigrie ? songea Nicholas. Puis il eut sa réponse en regardant son amie. Il pensa qu'elle avait cette façon droite et coincée de se tenir, typique des vieilles peaux comme McGonagall ou Mrs Pomfresh, ou Madame Pince, la bibliothécaire. La même façon froide de parler, et ce fichu chignon qui coinçait ses beaux cheveux blonds la plupart du temps. Sa douceur et son innocence disparaitraient sûrement suite à ses illusions perdues, ricana-t-il dans ses pensées. Voyant qu'il l'observait depuis un moment, elle haussa un sourcil interrogateur.
-Je me demandais comment Peeves avait pu faire ça, s'expliqua le barbu en haussant les épaules.
Peeves ? La préfète ouvrit la bouche de surprise ! Mais oui ! Elle se souvenait de sa discussion avec les filles le premier soir de la rentrée, oui, elles avaient parlé d'une certaine forme de vengeance… Et elle avait acquiescé avec un grand sourire. Est-ce que c'était ses amies qui avaient provoqué cet accident ? Est-ce qu'elles avaient déjà eu le temps de retourner Peeves contre son frère ? Prise d'une crise de panique incontrôlable, Eleanor courut à toutes jambes –sous les désapprobations des tableaux-, pour en avoir le cœur net. Les deux garçons se regardèrent, surpris.
-Complètement cinglée, commenta Nicholas en haussant les épaules. Bon, tu veux m'accompagner aux cuisines ?
-On sort de table, mon gros.
Le barbu lui lança un petit sourire énigmatique et se mit en marche, sous les rires du beau jeune homme.
-Si c'est pour continuer vos cachotteries avec Jane, j'en suis !
La fin des cours sonna à dix-huit heures, Melinda rangeait ses affaires dans la serre numéro deux. Sa robe était crottée de boue séchée, et ses parchemins faisaient une belle chiffonnade dans sa pochette. Toute la journée elle avait travaillé sa botanique avec le professeur Chourave. Le matin, c'était botanique générale, et l'après-midi, études des plantes dangereuses et curatives. Des matières poussées qu'elle suivait depuis sa sixième année, ce dont elle ne se plaignait pas ! Peut-être que la prochaine matinée sur la botanique d'ornementation ne la passionnerait pas autant, mais elle était contente de son choix. Sa directrice de maison, lors de l'entretien d'orientation de l'an dernier, l'avait fortement conseillée sur cette voie, ce qui fut une bonne chose. Son mal être du midi, à cause de Peeves, était vite passé. Il lui suffisait de repenser à toutes les fois où William lui avait fait des crasses pour déculpabiliser. Comme cette fois, où, pour s'entrainer au sort de désarmement, elle lui avait servi de cobaye. Alors qu'il n'avait pas besoin de s'exercer –il le maîtrisait déjà. Il lui avait cassé une côté en l'explosant contre un mur… Sur cette considération qui lui redonna un peu le sourire, Melinda sortit de la serre. Du moins, jusqu'à ce que le professeur Chourave l'interpelle.
-Miss Bosman, pourrais-je m'entretenir avec vous dans mon bureau ?
L'étudiante se retourna avec un sourire aux lèvres et suivit son enseignante. Ce n'était pas la première fois –loin de là ! qu'elle mettait les pieds dans le bureau. C'était une pièce qui ressemblait à moitié à une serre, avec de la terre sur le sol, des plantes de partout, et deux confortables fauteuils aux couleurs de leur maison. La petite dame replète s'installa derrière son bureau et leur servit un thé brûlant aux arômes de cannelle. Puis, elle sortit d'un tiroir une jolie boîte ouvragée qu'elle ouvrit avec un sourire bienveillant.
-N'hésitez pas à vous servir.
Melinda accepta volontiers un caramel, puis souffla sur son thé avant d'en prendre une gorgée. Elles avaient régulièrement, depuis deux ans, des entretiens comme celui-ci. Le professeur lui donnait quelques devoirs en plus, lui montrait ses nouvelles découvertes, ainsi que quelques références littéraires qui lui plairaient. Elle plaçait en l'étudiante de fabuleux espoirs- à raison, ceci dit.
-Bien, je tenais à vous rencontrer, déjà pour vous encourager en ce début d'année et ensuite, pour vous faire quelques propositions.
La jeune femme se redressa sur son siège, son large sourire éclairant son visage chocolat, ce qui réjouit le professeur, déridée.
-Contente de voir que ça vous enthousiasme ! Alors, vous êtes déjà en cours de botanique toute la semaine, avec potions et alchimie… Hors j'en ai discuté avec le professeur Slughorn et il pense, si vous êtes d'accord dites le moi, que vous pourriez avoir quelques cours particuliers le vendredi après-midi.
-Oh oui ! répondit aussitôt la concernée en s'esclaffant.
L'herboriste se rasséréna sur son fauteuil, un air fier peint sur sa figure ronde. Ses lèvres s'étiraient vers le haut, et ses yeux, vifs, brillaient d'excitation. Quelle élève formidable !Or, elle devait également aborder un sujet un peu moins plaisant. Voyant que son expression changeait, Melinda perdit un peu de son enthousiasme. Le professeur se racla la gorge, visiblement gênée, se trémoussa un peu, et avala une gorgée de thé pour faire passer le malaise. A laquelle elle rajouta une bouchée de caramel. Puis une autre.
-Je dois aussi vous parler de quelques… Rapports. Il semblerait que vous fassiez quelques expériences au sein de votre chambre-
Là, l'expression de la métisse fut une vraie déconfiture.
-Ne prenez pas cet air là, voyons ! Melinda je comprends tout à fait votre passion pour ma matière, mais ce genre d'expériences est interdit dans les dortoirs, aussi… Aussi vous pourrez les mener dans vos cours particuliers, et également dans vos horaires de recherches personnelles du jeudi après-midi.
-Mais c'est sous la surveillance de Madame Pince, à la bibliothèque ! s'exclama l'étudiante, qui doutait fort que cette vieille dame aigrie accepte des plantes dans son auguste temple du savoir.
La directrice de maison eut un sourire un indulgent. Dans ces moments de bienveillance, sa tête penchait toujours un peu sur la droite, tandis que ses lèvres se pinçaient pour garder un semblant d'autorité.
-Je le sais bien, c'est pour ça que je mets à votre disposition un coin de la serre numéro deux, dans laquelle j'aurais cours avec d'autres élèves, donc vous ne serez pas sans surveillance. Je souhaite des rapports détaillés également.
Sur cette considération, le professeur Chourave lui souhaita une bonne soirée et l'enjoignit à retourner au château. Ce que la demoiselle s'empressa de faire, en sautillant littéralement. Elle courrait presque, impatiente de raconter l'entrevue à ses amies ! Quoique… Avec le savon qu'Eleanor leur avait passé le midi-même. Peu importe ! Ses yeux bruns brillaient d'excitation. Elle pourrait enfin explorer les recoins les plus inattendus de la botanique sans avoir à se cacher. Elle passa vite fait par la salle commune, bondée et se précipita alors dans la chambre. La préfète était là, assise à son bureau, déjà entrain de faire ses devoirs, tandis que la petite chevelue touillait une étrange mixture rouge. Melinda la considéra d'un œil suspect, est-ce que leur chambre allait encore exploser ?
-Les filles vous devinerez jamais ! s'exclama-t-elle folle de joie.
Elle eut à peine droit à un regard de la part de la rebelle de bas étage, qui lançait un sort de bulles pétillantes dans sa tambouille. Eleanor, elle, releva un œil surpris vers son amie. Il y avait bien une dizaine de parchemins d'histoire des arts sur la tablette de son bureau, et une tâche d'encre traçait un sillon sur sa joue gauche. Néanmoins, elle semblait lui avoir pardonné l'aventure de Peeves, et lui adressa même un petit sourire.
-Chourave met à ma disposition une partie de la serre pour que je fasse mes expériences !
-Ouahouh ! s'exclama la belle blonde, véritablement contente pour son amie.
Eleanor soutenait son amie depuis le début de leurs aventures, aussi c'était un peu comme une réussite personnelle de la voir réussir. Elle lui sauta dans les bras, son chignon perdant quelque peu de sa stricte splendeur.
-C'est génial ! Alors, tu lui as dit pour le Limonadier ?! s'empressa la préfète.
-Euh non, pas encore, puis je ne suis pas certaine que ce soit le nom définitif et…
-Oh, en s'en fiche, c'est vraiment génial ! D'ailleurs, je crois qu'il scintille un peu aujourd'hui !
-Vraiment ?!
Sur cette exclamation stupéfaite, Melinda se précipita dans la salle de bains. C'était dans cette pièce qu'elle mettait les espèces ayant besoin d'humidité, et il lui arrivait de laisser les bougies allumées toute la nuit pour que ses plantes profitent de la lumière. C'était une salle tout en longueur, avec d'immenses vasques de cuivre. Comme toutes les salle typiquement Poufsoufflienne, le sol était fait d'un parquet grinçant, et les baignoires formaient de longs et profonds cubes. Et c'était juste à côté de sa baignoire personnelle que se trouvait ledit Limonadier. En effet, ses fruits, d'énormes citrons bien jaunes, commençaient tout juste à scintiller, comme si l'on avait déposé des paillettes à la surface. Les mains de la métisse s'agitèrent, en écartant les feuilles, et en remuant la couche supérieure du terreau. Puis elle sourit, satisfaite. Les feuilles de la plantes étaient marbrées d'un vert très foncé, signe de bonne santé, qui lui donnait l'air d'une espèce très exotique.
C'était à la base un simple citronnier, comme elle en trouvait dans la serre de son père moldu. Elle avait passé l'été à y ajouter de la bouse de dragon, ce qui avait accéléré sa croissance. C'est en goûtant aux premiers fruits, qu'elle avait découvert un petit goût spécial. Au fur et à mesure de nombreuses expériences, elle avait rajouté de la Pétillantine au terreau, pour… Eh bien pour obtenir une limonade parfaite directement à la sortie du fruit. Bon, ce n'était pas LA découverte majeure du siècle, mais elle était la première à l'avoir fait, et elle adorait cette idée !
-Au fait, balança Eleanor de la chambre, mon frère sort de l'infirmerie demain. Et toi la naine, qu'est-ce que tu fabriques à touiller comme ça ?!
Jane touillait encore et encore son étrange mixture, sans répondre davantage. Il était courant que les deux filles se boudent, se disputent, s'embrouillent, se crêpent le chignon… A l'heure actuelle, la préfète ne lui avait qu'à moitié pardonné. Bien que profondément douce et gentille, elle avait beaucoup moins d'indulgence avec les gens qui ne s'excusent pas, d'autant plus quand ça concernait l'intégrité de son frère. Melinda retourna dans la chambre et jeta un regard circonspect à l'étrange tambouille, qui s'épaississait au fur et à mesure, devenant une pâte difficile à malaxer. La chevelue en fit une épaisse boule, qu'elle transforma ensuite en un long serpentin d'un rouge profond.
-C'est pour vos affaires douteuses, c'est ça ? continua la préfète d'un ton suspicieux.
-Qu'est-ce que ça peut bien te faire ? râla la concernée.
-Ouais, restons diplomates, conseille Melinda avec un sourire engageant. Qu'est ce que c'est au juste ?
Jane soupira en levant les yeux au ciel.
-Du rouge à lèvres, on n'en a plus en stock.
-Oh, mais, le rouge à lèvres s'achète n'importe où… remarqua la métisse un peu perdue.
-Oui, mais celui là, il PETILLE. ET, ne me coupe pas ma chère, je suis obligée d'utiliser un sort de bulles pétillantes, parce que les effets de la Pétillantine disparaissent avec le temps.
Elle n'avait pas tout à fait tort sur ce point, constata Melinda. La petite rebelle la surprenait tous les jours un peu plus. Autant, c'était un veau à l'école, du moins jusqu'à sa sixième année où elle avait pu choisir ses matières préférés, autant, elle était capable de génie quand il s'agissait de fabrications douteuses. Eleanor, dans son coin, laissa trainer ses oreilles pour suivre la conversation –qu'elle trouvait insensée.
-Pas le peine de me regarder avec cet air surpris. Comme si faire du rouge à lèvres, ça m'intéressait ! Mais bon, un gallion le tube, ça part comme des petits pains !
A la description du produit, la jolie blonde se retourna, laissant un instant sa rancœur de côté.
-Ah bon ? Et… Quel est l'intérêt d'un rouge à lèvres qui pétille ? questionna-t-elle, intéressée.
-Humpf. Se faire jolie, la sensation et puis… Il arrête de pétiller et devient plus foncé quand la personne qui vous aime vous embrasse. Enfin, ça, c'est ce qu'on fait croire aux filles.
-C'est méchant ! s'écria la préfète, choquée.
Jane soupira. Comment expliquer quelque chose de tordu à l'esprit le plus pur de la planète ? D'autant plus que ça incluait des bases de chimie, chose typiquement moldue. Pour une sorcière de souche, ça n'aurait aucun sens. Cela dit, la conspiratrice tenta tout de même l'explication.
-Pas du tout, ça s'appelle du commerce. De toute façon, la réaction chimique est réelle. C'est une matière qui réagit à la chaleur, et quand on embrasse quelqu'un qu'on aime, la température de notre corps augmente ce qui fait que… Bref. Voilà. Les filles y croient, c'est le principal.
Evidemment, Eleanor s'était arrêtée au mot « chimique », et avait abandonné avec un sourire indulgent. Bon, elle se surprit tout de même à tester ledit rouge à lèvre, l'étalant avec application sur ses lèvres fines. Le rouge, trop profond, jurait avec sa peau qui, bien que hâlée, aurait mérité un peu plus de légèreté.
-Dommage qu'il n'y ai qu'un coloris, fit-elle remarquer en se regardant dans le miroir.
-Oui, bah je sais pas faire autrement, bougonna Jane, en retourna à la découpe de ses bâtonnets.
-Tu as pensé à du colorant alimentaire ? proposa Melinda.
Au vu de son air ahuri, non.
-C'est quoi ? C'est pour colorer la nourriture ? demanda Eleanor.
-C'est la chose la plus simple au monde, à laquelle j'aurai du penser dès le début.
Cette déclaration faite, la préfète laissa échapper un petit rire. De toute évidence, la crise était passée.
