1.
Jusqu'alors, nous étions peu nombreux à savoir. Quelques politiciens, de toute évidence, sans doute aussi quelques scientifiques. Et puis, les victimes qui avaient survécu à leurs blessures. Pour ma part, la question ne se posait même pas, ça relevait du mythe, de la légende. J'étais bien trop terre à terre pour avoir jamais douté de cette vérité-là : les vampires n'existent pas.
Jusqu'au jour où, flash info : les vampires sont réels, mais pas de panique, les Japonais ont découvert une formule de sang synthétique destiné à les nourrir sans qu'ils aient besoin de planter leurs incisives dans notre jugulaire. On les a fait sortir du placard un peu comme ça, sans vraiment plus de cérémonie. Pendant que les chercheurs du monde se tapaient la migraine pour découvrir un remède contre le cancer, une bande de génies de l'étrange ont bossé toute leur vie sur l'élaboration de faux sang humain, et tout ça, dans le secret le plus absolu. Je ne sais pas ce qui me choquait le plus, que les vampires soient une réalité, ou bien qu'on ait pu vivre dans l'ignorance pendant toutes ces années. Des centaines d'années, en vérité. Ça n'avait pas de sens. Et ça soulevait d'autres questions; quand était-il des loups-garous ? Des zombies, des voyages dans le temps et de la couverture sociale ?! Si on avait pu dissimuler l'existence des vampires pendant tout ce temps, alors Dieu seul sait de quoi d'autre on nous avait préservés...
Toutefois, ces vampires-là ne correspondaient pas totalement à la description que j'avais d'eux... Pas de crocs, pas de transformation en chauve-souries, pas de réaction anormales à l'ail... En vérité, les seuls signes distinctifs notables, c'était leur force, leur teint pâle et une beauté peu conventionnelle. Quant à leur tolérance au soleil, difficile à dire, car les médias n'en avaient pas dit énormément à ce sujet, et je les soupçonnais d'être eux même parfaitement ignorants. J'imagine que si les vampires pouvaient se promener dans central-parc en pleine journée, on les aurait découvert depuis longtemps...
De ma propre expérience, je n'en avais jamais vu. Ou tout du moins, je n'en avais pas le souvenir. Ça s'expliquait sûrement par le fait que j'avais toujours vécu à Forks, une bourgade perdue de la péninsule d'olympique. Forks était la représentation la plus stéréotypée du hameau ringard, où on écoute encore de la country dans les pubs, et où les parents de vos amis connaissent la date de votre mariage avant vous. 3 500 habitants, une église épiscopale, une couverture nuageuse quasi constante, voilà, c'était Forks. Si j'étais immortelle et sur puissante, Forks serait le dernier endroit où je mettrais les pieds. Pas la moindre chance d'y croiser un vampire, ça c'est certain. Et si ça rassurait la plupart des citoyens de la ville, pour ma part, je me découvrais un peu déçue... Pourtant je n'étais pas vraiment une adepte du risque, et cela étant dit, je risquais déjà suffisamment ma vie chaque jour par le simple fait de marcher; ma maladresse avait déjà causé plusieurs accidents sévères, à moi, mais aussi à mon entourage. Et si je pouvais me tenir éloignée des problèmes, je m'y appliquais avec soin. Seulement voilà je trouvais cette vie morne, fade et désespérément ennuyeuse. Rien ne se passait à Forks, et j'avais la nostalgie de plusieurs émotions : l'étonnement, la surprise, et même la peur.
Comment pouvait-on vivre comme ça ? Mon père semblait comblé ici. Ancien détective, il était le shérif de la ville depuis plus de cinq ans, et se plaisait à alterner boulot, pêche, et match de base-ball sur écran plat. Tous les jeudis, il venait me rendre visite dans le bar restaurant où j'étais employée, et absolument tous les jeudis, il commandait un cheeseburger, une grande frite, et un coca. Il était le genre de personne très représentative de la population de Forks; n'aimant ni les imprévus, ni les inconnus.
Je me sentais outsider jusqu'au bout des ongles. Je rêvais de soleil, et d'aventure ! Si j'avais eu les moyens, j'aurai déserté l'état de Washington depuis longtemps ! Mais j'étais fauchée. Et peut être aussi un peu terrifiée. Quand on vit depuis l'enfance dans un village où le maire connaît la date de votre anniversaire, la grande ville semble un peu effrayante...
Charlie était bien content de me garder ici; depuis qu'on savait que les vampires se baladaient parmi nous, il avait atteint un nouveau degré de paranoïa me concernant. J'étais son unique fille, et aussi son unique famille. Renée, ma mère, nous avait quittés lui et moi depuis si longtemps que j'arrivais à peine à me souvenir de son visage. Elle avait plié bagage un beau matin, sans plus de préavis, et nous n'avions plus jamais eu de ses nouvelles. Autant dire qu'il s'appliquait avec soin à ce que rien ne m'arrive et c'est peut être le karma qui voulut que je sois de service ce soir-là, car j'étais restée trop sauve et en sécurité depuis trop longtemps.
Le Newton's était plein à craquer, comme tous les vendredis soirs. À la fin de la semaine, les gens de Forks aimaient prendre un peu de bon temps, s'en jeter une ou deux derrière le comptoir, manger son poids en calamars fris, puis rentrer à la maison regarder une rediffusion du super-bowl.
Il est entré dans cette cohue d'un pas léger, et discret. Il s'est installé à une table au fond de la salle, comme s'il désirait ne pas être vu. Mais c'était déjà trop tard; à peine eut-il pénétré dans le bar que la pièce toute entière s'était soudainement chargée d'une tension palpable, à couper au couteau. Le brouhaha s'était éteint, et on entendait plus que des murmures, et en fond sonore, une musique plus ringarde que le générique du cosby show.
-Je crois que nous recevons notre premier vampire les filles, persifla Mike en s'adressant à Jessica et à moi.
-Je le crois aussi... répondis-je en me perdant dans la contemplation du nouvel arrivant.
Il était grand, musclé, et bien sûr, d'une pâleur de craie, et d'une beauté irréelle. Pas le genre de beauté qu'on retrouve en couverture des magazines de mode, ou celle des stars qu'on voit au cinéma. Il était quelque chose plus que ça, et de tous les adjectifs que j'avais dans mon vocabulaire, aucun n'était assez précis pour expliquer comme son charme était différent. Il avait des cheveux cuivrés en bataille, un nez fin et droit, une mâchoire anguleuse et ses pupilles étaient sombres, presque noires. Son regard était profond, hypnotique et emprunt d'une certaine souffrance, sur laquelle il était difficile de mettre un mot. Mais surtout, je retrouvais dans ses traits quelque chose de familier, une sensation de déjà-vu que je ne parvenais pas à justifier.
Soudain, il leva son regard vers moi, et mon cœur eut un raté. Je me souvenais alors de ce qu'il était; dangereux. C'était facile d'oublier la nature d'un être pareil, derrière tant de splendeur. Toutefois, je n'étais pas effrayée. La curiosité l'emportait haut la main sur tout instinct de survie. Et j'étais bien la seule.
-Je sais qu'il est dans ma zone Bella, mais si tu acceptes de t'occuper de lui je te jure que je te le revaudrais !
Jessica me ramena brutalement à la réalité, et j'observais les gens autour de moi. L'excitation était palpable; on était à la fois terrifiés, et bien trop content de pouvoir commérer au sujet du premier vampire de Forks. Mais pour la plupart d'entre eux, les vampires n'étaient pas sujet à débat : ils étaient des créatures maléfiques, et rien en eux ne méritait notre compassion. En ce qui me concernait, j'étais trop avide de savoir pour émettre un jugement quel qu'il soit. Assis comme ça, derrière sa table, au Newton's, ce vampire semblait presque inoffensif, et ce fut cette pensée qui me donna le courage de répondre "oui" à la requête de Jessica.
Je me munissais de mon bloc-note, de mon crayon papier, et d'un pas sûr et décidé, je traversais la salle sous les dizaines de regards inquisiteurs, en affichant mon plus beau sourire. Après tout, vampire ou pas, le client est roi.
-Bonsoir et bienvenu au Newton's, récitais-je, puis-je prendre votre commande ?
Je m'étonnais de ma bonne humeur, décemment trop joyeuse en vue des circonstances.
-Est ce que vous avez une bouteille de ce fameux sang synthétique ? Demanda-t-il m'offrant un sourire militant pour le réchauffement planétaire.
Je mis quelque seconde à reprendre le fil des choses.
-Du true blood ? O negatif ou B positif, répondis-je sans me départir de mon professionnalisme.
-Est ce que c'est possible de mélanger les deux ?
Sa question me déconcerta un peu, et je me mis à rire. C'était la dernière des réactions que j'aurai souhaité avoir, mais mon corps avait décidé d'agir sans procéder au vote. Le vampire m'interrogea du regard.
-Je suis vraiment désolée, m'excusais-je en chassant les derniers soubresauts, c'est que … un vampire fine bouche... Vous brisez un peu le mythe.
Je l'observais avec une avidité qui ne devait pas passer inaperçue. Il était comme un gigantesque aimant, et toutes mes pensées étaient entièrement tournées vers lui, au point que je comprenais que cette sensation était tout sauf naturelle. Le vampire, lui, me toisait avec une expression indéchiffrable. Il semblait amusé, en vérité...
-Le true blood remplit sa fonction première, néanmoins en matière de goût, il reste encore beaucoup à faire, expliqua-t-il en laissant son regard se balader sur la cambrure de mon coup.
Un frisson grimpa le long de mon échine. Son sourire narquois ne trompait personne, il tentait de m'effrayer. Et ça aurait pu fonctionner, mais je crois que quelque chose dans mon instinct de survie était cassé, ou en panne.
-Et, mélanger les types suffit à satisfaire vos désirs gustatifs ? M'enquis-je.
-Pas tout à fait non, mais c'est un début...
Son sourire dévoila une dentition parfaite et immaculée, et je décidais de reporter mon attention sur mon bloc note pour éviter de me perdre dans sa contemplation. Il devait me trouver suffisamment bizarre après ma soudaine crise d'hilarité, sans que j'ai besoin de le fixer comme une idiote. Je notais sa commande, puis ramenais mes yeux vers les siens.
-Je vous apporte ça tout de suite !
Je tournais les talons, et fut prise d'un léger vertige que j'arrivais tout de même à contrôler. Toute la tension que j'avais accumulée sans même le savoir s'échappa d'un coup et une vague d'endorphine me submergea toute entière. C'était la première fois de ma vie que je me tenais si près du danger, et j'avais aimé ça, de façon franchement déraisonnable.
-Alors ! Qu'est ce qu'il a demandé ? S'écria Jessica dans les cuisines.
-Du couscous ! Ironisais-je. À ton avis ? Du true blood !
Jessica était une fille gentille, quoi qu'un peu pénible... Mais elle ne mordait pas, elle.
-On a bien fait d'en commander la semaine dernière ! dit-t-elle mais Mike ne semblait pas du même avis.
Mike était le gérant du Newton's, qui portait son nom. Il avait une haine parfaitement assumée pour les vampires, mais son sens des affaires l'avait tout de même poussé à s'approvisionner en true blood, en cas que. Il semblait le regretter maintenant...
-Si ça doit les faire rappliquer dans la région, grommela-t-il, c'était peut-être pas une si bonne idée...
Je levais les yeux au ciel. À qui comptait-il les vendre ? Je tachais de préparer ma commande sans me soucier des plaintes dans mon dos. La ville de Forks n'était pourtant pas réputée pour son intolérance, mais de toute évidence, les vampires ne trouvaient de faveurs nul-part...
J'ouvrais la bouteille d'O negatif, et par curiosité morbide, approchais mon nez du goulot. Ça ne sentait rien, absolument rien. Tant mieux, car j'avais en horreur l'odeur du sang... Je la passais au micro-onde, comme indiqué sur l'étiquette, puis versais le liquide dans un grand verre à pied, et répétais toute l'opération avec la bouteille de B positif.
Le verre écarlate à la main, je traversais à nouveau le bar, en tachant de ne faire aucun mouvement brusque; ma maladresse ne s'était pas encore manifestée ce soir, et je comptais bien terminer la soirée sans accidents. En faisant de mon mieux pour ne pas l'observer, je posais la commande sur la table.
-Merci Isabella !
-Vous connaissez mon nom ? M'enquis-je, méfiante.
Ses yeux se posèrent sur ma poitrine, et je suivais son regard jusqu'au badge suspendu à ma robe. Quelle idiote !
-Je préfère qu'on m'appelle Bella, expliquais-je.
Il m'observa longuement, cherchant dans mes yeux une réponse à une question qu'il n'avait pas formulée. Je décidais de verbaliser la mienne
-Et vous ?
-Edward.
Je me mis à rire de nouveau, et très franchement je me serais giflée, si je n'avais pas pour excuse des nerfs un peu fragiles.
-Évidemment, dis-je entre deux éclats, vous ne pouviez pas vous appelez Justin, ou Dylan, c'était trop commun !
Contre toute attente, Edward se mit à rire lui aussi, et je me détendais un peu.
-Ce ne sont pas vraiment des prénoms de mon époque, expliqua-t-il sans se départir de son magnifique sourire.
-Quel âge avez-vous ? Demandais-je sans réaliser l'impolitesse de ma question.
Lui l'avait bien notée, et les traits de son visage se tendirent.
-Ce n'est pas vraiment une chose que l'on aime révéler... murmura-t-il et il avait piqué ma curiosité un peu plus, si c'était possible.
-J'ai 25 ans et je travaille comme serveuse dans un bar de province, vous ne pouvez pas être plus ridicule que moi !
J'avais conscience que le ridicule n'était pas la question, mais je voulais vraiment qu'il me réponde. Edward hésita un moment, jaugeant mon air, et ma détermination.
-422 ans.
-La vache ! M'écriais-je, surprise par cette révélation, mais aussi par ma propre réaction.
Je plaquais ma main sur ma bouche pour m'éviter de réitérer ma crise. Je me sentais honteuse, mais trop bouleversée pour vraiment m'en formaliser. Edward, lui, dissimulait un sourire gêné. Je tirais la seconde chaise et m'installais pour mieux lui parler.
-Quel âge aviez-vous quand on vous a … transformé ?
Ma curiosité n'avait plus de limite, et j'en oubliais les règles élémentaires de la courtoisie. Je voulais tout apprendre, tout savoir.
-20 ans, répondit-il sans vraiment savoir quelle attitude adopter; une part de lui semblait s'amuser de ma réaction.
-Vous faite beaucoup plus vieux, annonçais-je.
-Sans doute parce que je le suis.
Il s'était penché lentement vers moi, et je pouvais respirer son odeur. Il sentait la pluie et les promesses...
-Bella, reprit-il avec sérieux, et il avait toute mon attention. N'êtes vous pas effrayée ?
Je m'autorisais quelques secondes de réflexion. Étais je effrayée ? De toute évidence, non. Pas comme il l'entendait du moins. Mon cœur battait la chamade, et tous les muscles de mon corps étaient tendus, sur le point d'exploser. Mais ce n'était pas de la peur. C'était autre chose.
-Devrais-je ?
Il se recula, et retrouva son sourire.
-Assurément, oui.
Il amena le verre de true blood à ses lèvres, et j'observais sa pomme d'Adam monter puis descendre à mesure qu'il buvait. Quand il le reposa sur la table, je constatais une chose étrange.
-Vos yeux ont changé de couleur, remarquais-je dans un murmure.
Ils n'étaient plus noirs, mais mordorés, et cette étrange sensation de déjà-vu s'en trouva accentuée. J'avais beau chercher dans mes souvenirs les plus lointains, c'était comme se rappeler d'un rêve qui refuse de resurgir au petit matin.
-Vous êtes très observatrice...
Il semblait étonné de ma découverte, et quoi qu'un peu frustré, il ne se départait pas de son humeur joviale et contagieuse. Je souriais bêtement.
-Vous n'allez pas m'expliquer, dis-je, et ce n'était pas une question.
-Vous en savez déjà beaucoup trop à mon sujet, et je suis moi-même au fait de nombreuses choses à votre propos ! Par exemple, qu'il serait avisé de reprendre votre service, car votre patron, et toute le monde dans cette salle d'ailleurs, se demandent s'ils ne doivent pas venir interrompre notre conversation...
En me reculant je constatais que nous étions beaucoup plus proches que je ne l'aurai cru. Je tournais la tête en direction du bar, et notais que toutes les têtes étaient tournés vers nous. Le silence n'était rompu que par des chuchotements, et toujours cette atroce musique de serie b.
-Vous êtes une nouveauté à Forks, expliquais-je. Notre premier vampire. Un sujet de curiosité.
Edward dissimula un rire.
-Vous l'êtes tout autant, croyez-moi.
-Est ce que je vous reverrais ?
J'entendais l'absurdité de ma question seulement après l'avoir posée. Je devais être complètement cinglée.
-Pour sûr ! Répondit-il, Bella Swan, belle et drôle Bella Swan, nous nous reverrons vite !
Il termina son verre, et se leva d'un bond agile et gracieux. Il laissa 20$ sur la table, et quitta le bar sans un mot, sans un regard. Quant à moi, je restais bêtement assise sur ma chaise, abasourdie, incapable de ne rien faire, pas même cligner des yeux. Je venais de faire la rencontre la plus surprenante de ma petite vie de serveuse, et j'aurai aimé rester sur cette chaise de longues minutes encore pour évacuer toute ma tension, penser et repenser à ce qui venait de se produire. Mais c'était sans compter les humeurs de mon patron...
-Bella, j'aimerais te parler dans mon bureau. Tout de suite.
Je soupirais d'agacement, et le suivais en silence, tachant d'ignorer les paires d'yeux braquées sur moi, comme des dizaines de projecteurs.
-Je peux savoir ce qui tourne pas rond chez toi ? Demanda-t-il, furibond.
-D'une manière générale ? Répondis-je, sarcastique.
-Un vampire Bella ! Qu'est ce qui t'as pris de faire causette avec un vampire ? Et s'il t'avait attirée dehors ? On aurait peut-être ton cadavre sur les bras, est ce que tu te rends compte comme c'est grave ?
Très franchement, Mike en faisait un peu trop... Depuis l'élaboration du true blood, les morts pas exsanguination avaient considérablement chuté. En vérité je crois que la plupart des vampires souhaitaient simplement s'intégrer, et vivre, comme tout le monde. Ça ne m'empêchait pas d'être consciente du danger potentiel qu'ils représentaient. Mais si personne ne leur tendait un peu la main, alors nous resterions dans cette impasse. Je ne voulais pas être comme tous les gens de Forks, et les juger mauvais sans autre forme de procès. Toutefois, c'était quelque chose que je ne pouvais décemment pas expliquer à Mike. Ça lui serait complètement incompréhensible.
-Je suis assez grande pour faire mes propres choix Mike, et le fait que tu sois mon patron ne t'autorises pas à me faire la morale sur aucune des décisions que je prends. Si elles ne te plaisent pas, libre à toi de me renvoyer.
C'était de la provocation, car je savais bien que jamais Mike Newton n'oserait me licencier. D'abord car j'étais la seule serveuse à peu près compétente du Newton's (Jessica et Lauren avaient prouvé mainte fois leur incapacité à retenir une commande), mais aussi car il avait toujours eu un genre de béguin pour moi. Ce n'était un secret pour personne, d'ailleurs.
-Bella, je m'inquiète pour toi, c'est tout...
Sa voix avait gagné en douceur, mais pas la mienne.
-C'est inutile. Maintenant si tu le veux bien, j'ai des clients à servir.
Je quittais le bureau, et me dirigeais vers la salle en passant par les cuisines. Ben, le cuisinier, me lança un sourire de derrière ses fourneaux.
-T'en fais pas pour cette bande de paysans, râla-t-il et je m'autorisais à retrouver un peu de bonne humeur.
Le reste de la soirée passa avec une lenteur sans nom, et j'étais plus qu'heureuse de retrouver mon chez moi pour me faire couler un bain, et lire quelques articles insipides dans un magazine féminin. Néanmoins, j'avais beau m'occuper l'esprit, celui-là ne semblait vouloir penser à rien d'autre qu'à ma rencontre avec le vampire.
…
On ne parlait que de ça, dans les rues de Forks, et c'était bien naturel, car beaucoup plus intéressant que les potins usuels qui circulaient en ville. Mais on en parlait mal, et ça avait tendance à me mettre en rogne. J'avais du mal à imaginer qu'on puisse condamner à ce point un mec simplement venu boire un verre dans un bar du centre. Certes, il n'était pas le citoyen lambda que le Newton's avait l'habitude de servir, toutefois il n'avait fait aucune esbroufe, il était resté courtois, et contrairement aux vilaines rumeurs que certains tentaient de propager, aucun cadavre n'avait été retrouvé le jour suivant, et certainement pas le mien.
Jessica avait une théorie toute faite au sujet des vampires, et elle n'hésita pas à m'en faire part pendant notre pause déjeuné.
-Admettons que les scientifiques aient développé une pilule qui couvre tous nos besoins nutritionnels, et même qui, en un sens, diminue notre sensation de faim, tu me suis ?
-Oui oui, répondis-je en entamant mon muffin au chocolat avec une gourmandise non dissimulée.
-Et qu'après en avoir avalé une, reprit-elle, on te propose tout de même ce délicieux muffin sur lequel tu te jettes comme la misère sur le pauvre monde... Est ce que tu dirais non ?
Je mâchais silencieusement mon morceau de gâteau en réfléchissant. Cette question était stupide.
-Non Jessica, je ne refuserais pas, pour la simple et bonne raison que mon muffin n'est pas vivant !
Elle resta dubitative un moment, en m'observant me goinfrer.
-Okay, c'était un mauvais exemple. Prenons plutôt un bon steak de viande !
-Jessica ! M'énervais-je, est ce que tu peux me laisser manger mon dessert sans le comparer à un morceau de bidoche s'il te plaît ?
Elle se mit à rire et je soupirais bruyamment. J'aimais bien Jessica, ou tout du moins, je faisais des efforts considérables pour l'apprécier, car elle avait ses bons côtés, mais aujourd'hui, j'aurai donné beaucoup pour qu'elle me fiche la paix.
-Tout ce que je dis, c'est que true blood ou pas, luter contre sa nature, c'est évident pour personne.
Elle n'avait pas tout à fait tord en vérité... Vampire ou humain, nous sommes tous faibles face à nos désirs.
-Est ce que tu crois qu'il va revenir au Newton's ? Continua-t-elle.
-Comment je pourrais savoir un truc pareil ?
-Je sais pas, vous avez un peu parlé l'autre soir...
Ça, ça n'avait échappé à personne. De Bella la fille du shérif, j'étais passée à Bella la copine du vampire.
-On a parlé quelque chose comme 5 minutes Jess...
J'avais bien en tête ses dernières paroles, qui mentionnaiten une prochaine rencontre, mais cela faisait déjà plusieurs jours, et même si je guettais sa venue chaque soir dès le coucher du soleil, il n'avait plus fait d'apparition.
Jeudi, comme d'accoutumée, mon père passa au Newton's, accompagné de Jacob Black. Depuis que j'avais quitté le domicile familial, Charlie n'avait qu'une obsession en tête, me trouver un petit ami digne de confiance, un peu baraqué, qui pourrait assurer ma sécurité de jour comme de nuit. Et depuis quelques mois, il avait jeté son dévolu sur Jacob, le fils de son meilleur ami Billy. La famille Black était l'une des familles indienne de la tribu Quileute, et je les connaissais depuis mon plus jeune âge. Jacob était mon plus vieux copain, et même si j'avais pour lui une affection toute particulière, ses charmes me laissaient plutôt insensible... Peut-être car je le voyais plus comme un frère que comme un éventuel prétendant. Charlie n'envisageait pas ça du même œil, évidement. Jacob vivait à une distance raisonnable de la maison, il était dans les confidences de la famille depuis des années, et il était l'heureux propriétaire d'une dizaine de kilos de muscles. Le gendre idéal !
-Salut les garçons, qu'est ce que je vous sers ?
-Un gin-tonic pour ton vieux père, répondit Charlie en se hissant sur un tabouret de bar.
-Un seul alors, mon vieux père à une réputation de shérif et une voiture neuve à entretenir !
-Ça sera une bière pour moi, ajouta Jacob en m'offrant un sourire charmeur.
Plus que pour tous ces guets-apens, j'en voulais à Charlie de donner de faux espoirs à ce pauvre Jacob. Car à en juger ses expressions faciales, il nous voyait déjà mariés, deux bébés peaux rouges, un pick-up et un emprunt pour une maison près de la push. J'aurai pu tout aussi bien lui parler entre quatre yeux, et l'éconduire avec tout le tact dont je disposais, mais je ne m'en sentais pas le courage. Jacob avait ce truc dans les yeux, comme les cockers, qui rend toute interaction blessante purement impossible.
-Alors comme ça... il parait que vous avez reçu votre premier vampire ? S'enquit mon père, mal à l'aise, et je devinais qu'il en avait discuté avec la moitié de la ville.
-Oui papa, allez, balances moi tes questions, tes réprimandes, et tes recommandations.
Jacob aussi semblait mal à l'aise, et c'était mauvais signe. J'avais horreur d'imaginer mon père avoir une conversation avec lui comme s'il avait été mon mari, ou mon contrôleur judiciaire.
-Écoute, je sais que tu es une grande fille maintenant, mais si ce vampire devait revenir dans votre bar... J'espère juste que tu laisserais quelqu'un d'autre s'en occuper... Mike Newton par exemple.
-Mike déteste les vampires, soufflais-je en puisant dans mes réserves de patience.
-Justement, clama Jacob d'un ton qui n'était pas vraiment de circonstance. Il faut lui montrer qu'il n'est pas le bienvenu !
Jacob avait beaucoup de qualités, mais son étroitesse d'esprit pouvait vraiment me surprendre, et pas d'une bonne façon. Néanmoins je ravalais mes vilaines pensées, sachant très bien que je me heurterais à un mur. Nous étions peu à donner à la race des vampires le bénéfice du doute. De fait, je ne connaissais qu'Angéla et Ben.
-Tachez de vous occuper de vos fesses, ça sera déjà pas mal, plaisantais-je pour détendre l'atmosphère.
-Et prendre soin des tiennes Isabella !
Un frisson de dégoût me parcourra le corps. Je détestais qu'on prononce mon nom en entier, et mon père le savait bien. Je lui répondais par un regard peu amène, puis reprenais ma besogne. La soirée fut longue et fastidieuse, Lauren s'était fait porter pâle, et j'étais la seule à être de service. Qui plus est, Mike semblait m'en vouloir encore pour notre petite altercation de l'autre soir et se vengeait du mieux qu'il pouvait en m'assommant de tâches diverses et variées. Mais je ne cédais pas à sa provocation, et affichais un sourire aimable et courtois. J'étais la plus mature, et ça, c'était une vraie victoire. Néanmoins, ma bonne volonté a ses limites, et l'heure de la pause clope signait la fin de la trêve. J'avais hâte que cette journée se termine.
-Le vieux Joe a encore trop bu, râla Mike en sortant les poubelles dans l'arrière-cour.
-Je t'avais dit de plus le servir, soupirais-je en crachant impatiemment ma fumée.
-Tu plaisantes ? Il a presque fait la recette de ce soir, dit-il sur le ton de la plaisanterie, mais je n'étais plus d'humeur à rire.
-Tu vas le ramener chez lui ?
-Pas le choix ! Tu fermeras en partant ?
-Entendu.
-Ah, et Jacob te réclame au bar.
Il était encore là ? Quel pot de colle.
-J'y vole ! M'écriais-je avec sarcasme.
Je saluais Ben et assistais Mike pour porter le vieux Joe jusqu'à la voiture. Jacob était le dernier client du bar, et accessoirement, le dernier présent sur les lieux. Ça sentait mauvais le plan drague de 1h du matin... Je devais trouver un moyen d'écourter la conversation avant même qu'elle ne commence.
-Je suis exténuée, baillais-je avec un peu trop d'application.
Je sais, ce n'est pas très original...
-Tu veux que je te raccompagne ? Demanda-t-il d'une voix qui se voulait suave et séductrice.
Ça me dépasse. Comment les hommes peuvent-ils entendre « je suis exténuée » et comprendre « couchons ensemble » ?
-Je vais avoir besoin de ma voiture demain matin Jacob, répondis-je sur un ton qui n'était pas supposer donner de l'espoir.
-Tu peux toujours dormir chez moi... et je t'accompagnerai au boulot pour 11h.
Il connaissait mes horaires ? Est ce que ce n'est pas comme ça que commencent certains films d'horreur ?
-Jacob. Je suis fatiguée. Je vais rentrer chez moi et dormir, si tu le veux bien.
Il baissa la tête, l'air triste, et c'était là tout son pouvoir maléfique; réussir à me faire sentir coupable alors que c'était lui le mec lourd qui s'échinait à me mettre dans son lit.
-Très bien, abdiqua-t-il enfin. Tu veux que je t'attende ?
Avait-on jamais entendu parler de l'opiniâtreté des Quileute? Celui-là semblait étranger à l'abandon.
-Non, fil, j'ai encore deux trois choses à faire avant de fermer.
Il embrassa ma joue avec une ferveur qui n'avait pas son contexte, et sortit finalement du bar pour rejoindre sa moto. Je notais qu'il emportait toujours deux casques et j'avais du mal à savoir si je trouvais ça prévenant, ou pathétique. Et c'était dommage, car Jacob et moi étions de très bons amis, mais il était en train de tout gâcher...
Toutefois l'heure n'était pas à la prise de tête, et je m'appliquais à nettoyer la salle avant de quitter les lieux. Ça ne me dérangeais pas de m'occuper de la fermeture, en vérité, c'était même le moment le plus agréable de ma journée de travail. Dépourvu du brouhaha et de la musique country, le bar était presque un endroit relaxant. Dès la sortie du lycée, j'avais postulée pour être serveuse. À cette époque, c'était le père de Mike qui gérait la boutique, il m'avait embauchée grâce aux recommandations de son fils. Ça devait être un emploi temporaire, histoire de mettre un peu d'argent de côté, pour m'offrir des études en faculté. Mais voilà sept ans que j'étais là, et il fallait bien se rendre à l'évidence, j'étais aussi proche d'entrer en université que de rencontrer Keanu Reeves au walmart du coin.
Une fois mon rangement terminé, j'éteignais les lumières, sortais du bâtiment, puis verrouillais les trois serrures de la porte principale. L'air froid m'arracha un frisson, et je me hâtais de rejoindre ma vielle chevrollet, mais soudain, je sentis une présence dans mon dos.
-Bonsoir, lança une voix et mon sursaut aurait fait fuir un troupeau de buffles.
Je me retournais, le cœur battant à tout rompre, et il était là. Imposant, beau, effrayant.
-Edward ? M'étonnais-je en tentant de retrouver mon calme.
-Désolé, je ne voulais pas te faire peur, dit-il, en affichant cet éternel sourire.
-Et bah c'est raté !
Ma main était toujours fermement plaquée sur ma poitrine. Mon émoi ne m'avait cependant pas empêché de constater qu'il s'était mis à me tutoyer.
-Je voulais venir te voir au Newton's, mais vu les réactions que ma dernière visite a suscitées, j'ai pensé qu'il serait plus judicieux de venir te parler après ton service...
Je m'étonnais encore de la beauté de sa voix, comme si je ne l'avais pas vraiment entendue la première fois. Quant à lui, Je le trouvais encore plus séduisant que lors de notre première rencontre. Il était vêtu d'une simple chemise à carreaux bleue, d'un jean, et d'une paire de bottes. De fait, s'il n'avait pas se teint blafard si particulier, et ces traits hors du commun, on aurait très bien pu le prendre pour un humain.
-Je ne pensais pas que tu reviendrais, avouais-je.
-Quelle idée !
-Tu avais dit que nous nous reverrions vite...
J'étais complètement désarçonnée par le pouvoir qu'il avait à me faire cracher mes pensées sans les avoir soumis au jugement de mon cerveau. Ça ne m'arrivait jamais avec les autres... Un sourire creusa deux petites fossettes dans ses joues.
-Je suis désolé de t'avoir fait patienter, j'avais deux ou trois choses à régler auparavant... Je compte m'installer ici !
Je méditais cette information en jouant nerveusement avec mes clés. Alors il allait rester ? Ça aurait apeuré n'importe qui, mais pas moi. J'étais presque contente, et je pense que ma réaction ne trompa personne.
-Pour longtemps ? M'enquis-je d'une voix un peu trop enjouée.
-J'ai bien peur que nous n'ayons pas la même définition du mot longtemps, railla-t-il, l'air taquin.
Évidemment. L'immortalité rend ce genre de terme dépourvu de sens... Il tâcha tout de même de répondre à ma question
-Je resterais le temps qu'il faudra, et il en faudra un peu je crois.
J'avais horreur qu'on me parle en énigme, et Edward semblait être passé professionnel dans ce domaine...
-Du temps pour quoi ?
-Pour chaque chose, et chaque chose a son temps Bella ! Veux-tu te balader avec moi ?
C'était soudain, et inattendu. Le peu d'instinct de survie qu'il me restait sembla ramper jusqu'à mon cerveau.
-Je ne sais pas Edward, je crois que je dois réfléchir à ce que cela implique.
Son expression était hilare.
-Enfin une réaction naturelle ! Je commençais à me demander si tu étais vraiment humaine...
-Je te demande pardon ? M'offusquais-je.
-Mise à part la quantité astronomique de sang qui coule dans tes veines, et ce pouls irrégulier que j'entends tambouriner dans ta poitrine, tu ne présentes aucun des aspects humains que j'ai l'habitude de voir !
Je ne savais pas vraiment comment je devais recevoir cette remarque. Mais ça ne sonnait pas comme un compliment, à mon oreille.
-Je ne te permets pas, dis-je, furibonde, en m'approchant d'un pas maladroit, manquant de trébucher sur mes propres lacets.
-Ah, et il y a ça aussi... murmura-t-il, faisant sans doute allusion à ma maladresse.
-Je ne suis pas sûre de vouloir rester là à t'entendre dresser la liste de mes imperfections.
Je tournais les talons, déterminée à prendre la route. Mon rythme cardiaque frôlait un nouveau record du monde... Je m'apprêtais à ouvrir la porte de ma voiture, mais soudain, mes clés disparurent. De mes mains, elles s'étaient littéralement volatilisées. Puis j'entendis le bruit du trousseau qu'on agite et me retournais vers Edward. Le bougre !
-Avoir des supers pouvoirs ne t'autorise pas à t'en servir pour agacer les gens !
Je levais le bras pour récupérer mon dû, mais Edward, avec une vitesse invisible à l'œil humain, me bloqua contre la chevrollet, et plaqua ses mains sur la taule vermeille, m'emprisonnant entre lui et la voiture. Je cessais de respirer, et mon cœur envoyait des signaux de détresse à mon cerveau.
-Tu es si... différente, murmura-t-il en me dévisageant et je me sentais aussitôt nauséeuse. Mon corps répondait enfin au danger.
-Tu te souviens, l'autre jour, quand tu m'as demandé si j'étais effrayée ? M'enquis-je, tremblante.
-Oui...
-Maintenant, je le suis.
Son visage retrouva une expression neutre, et il s'éloigna de moi d'un pas lent, et maîtrisé. Je reprenais mon souffle avec difficulté.
-Pardonne-moi Bella. Ça ne se reproduira plus.
-J'y compte bien, fulminais-je en tâchant d'avoir l'air sûre de moi.
Je tendais la main, et il y déposa mes clés, en arborant son air le plus contrit. Je levais les yeux au ciel. Comme quoi, vampire ou pas, les hommes sont toujours de parfaits crétins. Je grimpais à l'avant de ma chevrollet, et Edward ne fit rien pour m'en empêcher. J'abaissais tout de même la vitre pour lui dire au-revoir.
-Cet engin est plus dangereux que moi, dit-il sur le ton de la protestation.
-Un peu de respect, elle est peut être plus vielle que toi !
-Ça j'en doute !
Je répondais par un rire, un peu mince, mais la soirée avait été riche en émotion, j'étais un peu tendue et j'avais surtout besoin de me retrouver seule pour faire le point sur tout ça.
-À bientôt ? Saluais-je sous la forme d'une question.
-Certainement !
Je me permettais un sourire, puis démarrais la chevrollet.
-Bonne nuit Bella.
Je me tournais vers lui à fin de lui répondre, mais il n'était déjà plus là.
Sur les chemins tortueux qui séparaient le Newton's de ma maison, je réalisais l'imprudence avec laquelle j'agissais, et en vérité, je réalisais surtout à quel point j'en avais besoin.
