Yurachka Plisestky. Un jeune patineur russe de quinze ans, extrêmement talentueux dans le domaine du patinage artistique. Il l'était par bien des aspects. Tout d'abord, son physique svelte et musclé, son visage fin, ses yeux bleus et ses longs cheveux blond platine lui donnaient cet air d'ange tombé du ciel, adorable petit être perdu au beau milieu d'un monde étranger, voué désormais à la mortalité hors de la protection de Dieu. La beauté d'un ange déchu n'était pas éternelle : elle restait intacte durant une tranche d'âge assez étroite, allant de l'enfance jusqu'à la fin de l'adolescence. Yurachka la révélait dans toute sa splendeur sur la glace. L'Agapé, c'était ce qui le représentait le mieux. Ils étaient complémentaires sur la glace. Lui et l'amour divin, inconditionnel et pur qui se perdrait au fil du temps.

Il était aussi un adolescent très ambitieux et déterminé, désirant devenir le meilleur patineur que ce sport n'ait jamais connu. Surpasser le maître - Viktor Nikiforov - pour acquérir l'intense satisfaction d'un rêve accompli. Yurachka était un patineur qui en voulait, malgré son caractère bien trempé. Il pouvait s'avérer grossier par moment, et n'était pas quelqu'un qui avait la langue dans sa poche. Cela pouvait être autant une qualité qu'un défaut, mais ce fort caractère contrastait avec sa beauté et sa grâce angéliques. Malgré tout, Yurachka Plisestky était un jeune garçon adorable qui sous ses grands airs, n'essayait que de s'affirmer et de trouver sa place au sein d'une société qui le considérait comme un enfant.

Alors pour quelle raison voudrait-on s'en prendre à lui ? Pourquoi avait-on essayé de le tuer ? Même si rien n'était moins sûr, Yūri en revanche, pouvait affirmer que cela n'avait rien d'un accident et que c'était bel et bien volontaire. Ce n'était pas le fruit du hasard, loin de là. Jusqu'à son transfert au bloc opératoire, son esprit avait été torturé par ces pensées. Son état ne l'inquiétait pas. Ce qui l'inquiétait davantage, c'était Yurio.

Viktor était resté derrière les portes, après l'avoir embrassé sur le front une dernière fois. Ils se quitteraient pendant des heures qui allaient paraître interminables au russe. Yūri ne pensait qu'à calmer la souffrance qui le poignardait depuis près d'une quarantaine de minutes, ne pouvant plus en supporter davantage. Après une telle expérience, il ignorait s'il se sentirait de nouveau capable de jouer les justiciers. Un justicier du dimanche, si pathétique que personne n'y ferait appel.

Lorsqu'il ouvrit les yeux, son corps demeurait ce même amas de souffrance. Les anesthésiants administrés perdaient peu à peu leurs effets, entraînant de terribles nausées. Somnolant à moitié, il inspecta l'environnement autour de lui. C'était une chambre d'hôpital aux murs immaculés. Les rideaux de la fenêtre étaient tirés. Il supposa que la nuit était tombée depuis plusieurs heures déjà. Il était couché dans un lit avec, à sa droite, un meuble semblable à une petite étagère. En vérité, il n'en voyait que le dessus mais l'on pouvait poser un bouquet de fleurs sur la plateforme.

Les nausées s'intensifièrent. Yūri lutta contre sa somnolence, se redressa et chercha presque aveuglément un sceau au pied de son lit. Il y en avait un. Il le saisit et regurgita de qu'il lui restait dans l'estomac : de la bile uniquement. Durant une dizaine de minutes, il resta ainsi à regurgiter. Cela lui sembla durer une éternité. Les nausées cessèrent bientôt, comprenant qu'elles ne pouvaient rien obtenir de plus d'un jeune homme dans un état aussi pitoyable.

Ce fut soulagé qu'il put se recoucher, le regard rivé sur le plafond dépourvu de toute stimulation visuelle. Il était d'un blanc pur, simplement. Il leva son bras gauche couvert d'ecchymoses. Des perfusions y étaient implantées, protégées par une barrière de pansements.

Les protagonistes des séries télévisées ou bien de films les arrachaient sous l'effet de la panique, mais le jeune japonais ne s'y risqua pas. Mieux valait ne pas y toucher, même si cela n'avait rien d'agréable. Ses yeux remontèrent jusqu'à sa main. Sa bague dorée ornait son doigt. Il l'amena à la lumière artificielle, elle se mit à briller. Heureusement, elle était toujours là. Il l'effleura de ses lèvres, comme s'il y déposait un baiser chaste.

« Konbawa, Yūri. Tu as dormi longtemps. »

Au pas de la porte de la chambre se tenait Viktor, son long manteau camel qui pendait sur son bras droit. Il affichait un sourire harassé, le teint pâle. Ses yeux bleus se posèrent sur le japonais dont le cœur fit un bond dans sa poitrine.

Le russe referma la porte derrière lui, déposa son manteau sur la chaise près de l'entrée et vint prendre son amant dans ses bras. Yūri fit de même, le visage au creux de son cou. Il le serra davantage contre lui, heureux et soulagé d'avoir une présence réconfortante à ses côtés. Enfin, il pouvait humer un parfum familier, presque lascif. Les larmes lui montèrent aux yeux, tandis que son compagnon l'embrassait tendrement. Secoué par les sanglots, il essaya d'articuler entre les mots mais se résigna. Calme-toi, Yūri...Il faut que tu lui parles ! Il décida de se séparer.

Viktor affichait un air exténué, des cernes ornaient ses yeux. Quelle heure était-il ? Combien de temps était-il resté éveillé à attendre son réveil ? Le russe dégagea l'une des mèches noires de son front, en profita pour essuyer les dernières larmes qui persistaient sur ses joues.

« Tu aurais du rentrer te reposer, Viktor, dit-il, inquiet.

- Je n'aurais pas réussi à trouver le sommeil, j'étais inquiet à ton sujet. Comment te sens-tu ? Tes jambes te font souffrir ? »

Il fit signe de la tête que non, bien que cela soit faux. La douleur de ses jambes ne s'était pas évaporée, mais il s'en moquait. Viktor sembla rassuré.

« Yurio ! Comment va Yurio ? s'enquit-il.

- Il n'est blessé que superficiellement grâce à toi, informa son partenaire. Lorsque je suis allé le voir avant sa sortie de l'hôpital, il était encore sous le choc et a refusé de me parler. Il a du mal à s'en remettre.

- Ce n'est pas de sa faute, rien de tout ça n'est de sa faute... Il va rentrer pour Saint-Pétersbourg, j'espère. Il sera en sécurité là-bas...

- Tu penses toujours que ce n'était pas accidentel ?

- Bien sûr que ça ne l'était pas ! rétorqua l'amant. J'en suis certain, Viktor. Tu dois me croire, je suis sûr et certain que ce conducteur n'avait pas perdu le contrôle de son véhicule ! »

Le russe demeura silencieux, avant de sortir son iphone de la poche de son jean. Il ouvrit une application d'un air songeur, fit défiler la page d'un mouvement de pouce puis s'arrêta. Il sortit une paire de lunettes qui appartenait à Yūri, que le concerné mit. Il donna le téléphone au japonais qui consulta l'article. Les informations s'étaient répandues comme une traînée de poudre.

"Un jeune patineur de 24 ans, Katsuki Yūri, s'est retrouvé grièvement blessé suite à un accident dans la ville d'Hasetsu, à Kyuku aux alentours de 19 heures. Le conducteur aurait perdu le contrôle de son véhicule, percutant le jeune homme qui est néanmoins parvenu à sauver Yurachka Plisestky, un adolescent et patineur russe, qui était en sa compagnie cette soirée-ci. Il s'en est sorti indemne.

Suite à cet accident, le propriétaire du véhicule a prit la fuite et n'a pas encore été retrouvé par la police locale. Une enquête a été ouverte pour « tentative d'homicide »."

Yūri adressa un regard à Viktor.

« Ce n'est pas moi qu'il voulait tuer, c'était Yurio... Je n'ai fait que m'interposer. Lorsque je l'ai poussé et me suis retrouvé sur la trajectoire de la voiture, le conducteur a appuyé sur la pédale de freins. Ça n'a duré qu'une fraction de seconde, mais j'ai entendu ces freins, je te l'assure.

- Je te crois, Yūri. Tu as un vague souvenir de ce conducteur ? »

Il hocha la tête, lui rendit le téléphone. Le jeune patineur était encore retourné par la situation. Tout était arrivé si vite, que lui-même n'avait pas eu le temps de comprendre. "Tentative d'homicide" ? C'était inconcevable. Lui qui avait toujours mené une vie paisible, parfois secouée par les compétitions, se retrouvait confronté à un tel obstacle. Qu'en était-il de Yurachka en ce moment ?

Le japonais sentit sa gorge se serrer, puis il pleura une fois de plus, le visage au creux de ses mains. Pourquoi est-ce que nous sommes impliqués là-dedans ? Le russe ne savait que faire, alors il l'étreignit. Il n'avait jamais su comment réagir face à des gens en proie à une faiblesse émotionnelle.

« Allons, Yūri. L'important c'est que Yurio et toi soient saufs, dit-il en lui caressant le dos. Tu es fatigué, je le vois. Tu devrais te reposer, tu as subi une opération et ton état oblige.

- Je veux rentrer, lâcha-t-il. Je veux rentrer à Hasetsu, je veux retrouver notre lit, Makkachin et revoir mes parents, mes proches... Je veux leur dire que je vais bien. »

Ne sachant quoi dire, Viktor poursuivit ses caresses jusqu'à ce que Yūri s'apaise. Je ne veux pas qu'il me laisse seul... J'ai besoin de lui.

Ils furent contraints de se quitter lorsqu'un médecin entra dans la chambre, indiquant avec politesse au russe qu'il devait partir. Les deux amants se saluèrent avec un pincement au cœur. L'entraîneur resta derrière la porte un moment, à l'écoute de ce qu'il se passait à l'intérieur. Le médecin venait prendre des nouvelles du patient, rien de plus.