Chapitre 2 : La misère aime la compagnie
Au petit matin elle s'apprêtait à reprendre la route.
Une nuit pire qu'agitée, en réalité. Son bras lui faisait horriblement mal… la voiture n'était décidément pas le meilleur lit.
Elle essuya la buée sur les vitres avant de démarrer la voiture. Elle se sentit plus rassurée que la veille. Moins de pensées angoissantes l'envahissaient. Comme si elle avait tout lâché la veille.
« Il faut bien que je m'y adapte un jour ou l'autre, non ? se dit-il avec un petit sourire encourageant. »
Fière d'elle, elle continua le trajet menant à Chicago.
Quelques heures plus tard, elle arriva enfin à destination. Elle ressentait une sorte de… soulagement. Comme si le plus dur était passé.
Elle choisit de s'installer dans un hôtel, pas trop cher, plutôt tranquille. Le temps de s'habituer à la ville et de trouver un boulot. Elle comptait sur ses économies pour « survivre » dans ce qui était pour elle un monde nouveau, tel un bambin qui découvrirait enfin ce que signifiait « vivre ».
Elle installa ses affaires assez rapidement. Pas besoin de perdre son temps pour une chose aussi futile.
Elle ne resta pas longtemps dans sa chambre d'hôtel, pressée de se trouver un nouveau travail, une nouvelle maison, une nouvelle vie. Elle arpenta donc les rues à la recherche d'un hôpital à proximité, qui pourrait éventuellement l'employer.
« Plus vite j'aurai mon nouveau travail, plus vite j'oublierai House… »
Motivée, elle repéra les principaux hôpitaux du coin. Elle prit soin de noter les magasins qui pourraient lui être utiles – meubles, aliments, vêtements. Elle rentra ensuite dans sa chambre d'hôtel, où l'attendait son petit bazar.
Elle s'assit sur une chaise qui trainait non loin de son lit. Un bureau se trouvait dans la pièce. Une porte menait également à des toilettes et une petite douche.
Elle aimait bien cet endroit, étrangement. Très… basique. Simple. Facile à vivre.
Elle approcha la chaise de son bureau et commença à noter une brève liste de ce qu'il fallait faire – elle gardait toujours un petit stylo dans la poche de sa veste.
Elle se demanda ensuite si elle devait tenir un journal intime. Son auto-réponse revint négative. Elle ne souhaitait pas que quelqu'un tombe dessus… quelqu'un dans ses futures connaissances.
Son cœur se mit à battre à vive allure.
« Et si je retrouvais un House parmi les personnes que je rencontrerai ? se demanda-t-elle. Et si je faisais l'erreur de tomber amoureuse de mon patron, à nouveau ? »
Elle s'arrêta quelques secondes, posa son stylo. Elle reposa son dos contre le dossier de sa chaise et croisa les bras, pensive.
« Non… je ne tomberai pas dans le panneau une seconde fois… Tomber amoureuse d'un patron n'est pas la même chose que tomber amoureuse du pire salopard qui puisse exister, tout de même… »
Elle rangea son stylo dans sa veste, troublée.
« Je pense encore à House… il faut sérieusement que je m'arrête… ça me gênera trop souvent. »
Elle soupira d'exaspération. Elle s'exaspérait elle-même, à vrai dire. Elle ne se comprenait pas. Elle s'efforça de ne pas se demander « mais pourquoi je suis partie, au fait ? » pour éviter de semer le trouble dans son esprit.
« J'appellerai les hôpitaux demain… mieux vaut me reposer un peu aujourd'hui… Le « voyage » a été plus éprouvant que ce que j'espérais. »
Elle lança un regard à sa montre. Il était trois heures de l'après-midi – quinze heures.
Elle s'avança vers ses affaires, saisit un livre dans un de ses sacs.
« Un peu de lecture n'a jamais tué personne… A part House, peut-être… Il n'aime que la télévision. Je me demande même s'il a déjà ouvert un livre ! »
Elle lâcha son livre lorsqu'elle réalisa ce qu'elle venait de « dire » – le verbe « penser » conviendrait mieux dans cette situation-là.
« Et voilà que je repense à lui… J'aimerais me donner une bonne gifle en guise de correction… Enfin, je vais me retenir. Je ferai sûrement pire plus tard… »
Elle se baissa pour ramasser son bien perdu, souffla légèrement dessus pour enlever le peu de poussières qui s'y trouvaient. Elle alla s'allonger sur son lit puis ouvrit son livre à la dernière page ouverte.
« En espérant que l'histoire ne me déprime pas… »
***
Plusieurs centaines de kilomètres plus loin, House contemplait l'horizon sur le toit – lieu favoris lorsqu'il voulait qu'on lui fiche la paix. Ce qui n'arrivait malheureusement que très rarement. Wilson le rejoignit, se posa à ses côtés et fit semblant d'observer les gens comme House le faisait.
« House, ça va faire deux jours que tu traînes ici… lui dit-il lentement, sur un ton de désolation.
- Que veux-tu que je fasse ? Je n'ai pas de patients, les consultations me donnent des boutons, et Cuddy a Lucas pour garder son petit protégé, répondit House sèchement. »
Wilson soupira d'exaspération. Il ne se souvenait plus la dernière fois où il trouvait son ami ainsi. Sauf le jour où House avait rejeté Stacy, peut-être. Wilson s'efforça de ne pas penser à ça pour se concentrer sur son ami.
« Tu es triste qu'elle soit partie ? demanda-t-il.
- Qui ça ?
- Ne fais pas comme si tu ne savais pas de quoi je parle. »
House daigna se retourner pour voir le cancérologue. Il comprit tout simplement en le regardant.
« Cameron ne me manque pas. »
Wilson ne sembla pas convaincu de cette réponse.
« Il y a quelques années, tu avais accepté un dîner pour qu'elle revienne.
- Sauf que comme tu l'as dit, c'est du passé. J'ai changé, elle a changé. Je ne vois pas l'intérêt de la reprendre dans mon service. Surtout si c'est pour qu'elle se chamaille avec l'autre crétin…
- Ah c'était donc ça ! Tu n'aimes pas le fait qu'elle s'amourache d'un autre.
- Et quelle est la définition de « s'amouracher » pour toi ? Ils ont divorcé. C'est beau l'amour, tu ne trouves pas ?
- L'amour c'est beau lorsque l'on a envie d'y prendre goût, rétorqua l'oncologue comme s'il s'agissait d'une évidence. »
House mit un certain temps pour digérer ses paroles. Les seules fois où il avait goûté à l'amour, il avait amèrement regretté.
« Il n'y a rien entre Cameron et moi. Il n'y a jamais rien eu. Je ne sais pas d'où tu tires toutes ces conclusions, mais laisse-moi te dire qu'elles sont hâtives. Je ne ressens rien pour elle.
- Pas la moindre chose ? De la pitié, de la compassion, de l'envie, n'importe quoi ?
- Rien du tout. »
Wilson réfléchit quelques secondes à cette réponse. Il tentait, encore une fois, d'y voir plus clair dans l'esprit de House.
« Tu cherches à cacher tes sentiments, décréta-t-il lentement, détachant bien chaque mot.
- N'importe quoi…
- Sauf que tu ne t'en rends pas compte. Tu enfouies tout de manière à ne pas savoir toi-même ce que tu ressens.
- Je ne l'aime pas. Je ne l'apprécie pas. Je me fiche totalement d'elle… »
Une grimace trahit pourtant ses paroles. Hormis ce détail, il se fichait totalement d'elle !
« Tu oses me dire que tu te fiches d'elle ? répliqua Wilson, plus que jamais sur l'offensive. »
House déglutit difficilement. Il avait entretemps reprit possession de son visage de marbre tant apprécié.
« Après tout ce que tu as vécu avec elle pendant trois ans ?
- Tu veux dire « rien du tout », rassure-moi ? fit House de sa voix sarcastique.
- Je me demande bien qu'est-ce que signifie « rien du tout » pour toi… »
Wilson fit une pause, reprit son souffle. Il ne comptait pas laisser House s'en tirer comme ça. Pas cette fois-là. Il le prenait dans son propre jeu.
« Des confessions, des regards, un dîner, des tensions… ça signifie rien pour toi ? »
House ne répondit rien. Il entrouvrit la bouche seulement, surpris par les propos de son ami.
« Elle t'a aimé, bon sang ! Et tu ne ressens rien ? Tu ne t'es pas dit une seule fois « quelqu'un m'aime, moi, le con de service » ? »
House reprit ses esprits.
« Elle ne m'aime plus. Son amour ne devait pas être bien puissant, alors…
- Tu lui as tellement facilité la tâche, aussi… Pour ne pas dire que tu as fait l'inverse. Tu lui as fait croire que ses sentiments ne représentaient rien.
- Je te le répète : je ne l'aimais pas ! Et je ne l'aime pas non plus…
- Je ne te demande pas de l'aimer… mais de ressentir quelque chose. Un soulagement peut-être. Car quelqu'un sur Terre tient à toi.
- Tenait. Ce n'est plus pareil. Stacy aussi tenait à moi. Et Cuddy aussi, à la fac.
- Cameron tient toujours à toi.
- Qu'est-ce qui te fait dire ça ?
- Parce qu'elle n'est pas du genre à se passer de gens aussi facilement. Elle t'a aimé pendant trois ans sans rien avoir en retour, ce n'est pas rien. Surtout aimer un House. Elle tient toujours à toi. Elle t'aime toujours. Peut-être moins qu'avant, mais elle ressent toujours quelque chose pour toi… Il suffit de voir comment elle te regarde.
- Je n'ai rien remarqué du tout.
- Menteur. »
House tenta de rentrer dans l'hôpital, mais Wilson lui barrait la route. Il fallait à tout prix qu'il lui arrache quelques mots.
« House…
- Oui, c'est moi. Merci de me rappeler mon nom…
- Va la voir. Demande-lui de revenir.
- Je ne veux pas qu'elle revienne. Si elle est partie, c'est qu'elle ne voulait pas être là, non ? Je ne vais pas la forcer à faire ce qu'elle ne veut pas ! Surtout si moi aussi, je refuse.
- Qui a dit que c'était parce qu'elle ne voulait pas être là qu'elle est partie ?
- Car c'est logique… »
Wilson eut un rire nerveux.
« Logique ? Venant de toi, ça m'étonne ! lâcha-t-il. Elle est partie car elle souffrait, tu as dû le comprendre, non ?
- Son mari l'a littéralement jetée, tu m'étonnes qu'elle souffre…
- Elle veut faire exactement ce que moi je voulais faire… Partir. Fuir. »
Le regard de House changea du tout au tout. Autrefois glacial, distant, haineux… il faisait maintenant part de davantage de sentiment. Wilson put lire de la peine, de l'incompréhension aussi…
« Elle est allée jusqu'au bout… dit House.
- Parce qu'elle souffrait, oui. Pourquoi elle souffrait selon toi ?
- Parce que son mari est devenu insupportable, c'est évident…
- Parce que les deux personnes qu'elle a aimées l'ont fait souffrir. »
House resta sans voix. Bien sûr qu'il y avait pensé, mais jamais les paroles ne s'étaient concrétisées pareillement. Il était conscient de la souffrance qu'il avait infligée à la jeune femme.
« Je sais que tu es incapable de rendre quelqu'un heureux, House, dit Wilson comme s'il lisait dans les pensées de son ami. Je sais aussi que tu ne veux pas aimer quelqu'un. Tu ne veux pas, mais tu peux. Tu détestes tout le monde, et tout le monde te déteste. Rectification, presque tout le monde. Cameron t'a aimé, elle te la montré, elle a persévéré, elle a tout fait pour t'avoir sans rien avoir eu. Avoue que l'amour qu'elle t'a porté te touche un tant soit peu !
- Je ne peux pas être touché… pas de cette manière.
- Tu ne veux pas l'avouer, c'est tout. Penses-y.
- Je ne ressens strictement rien pour elle, alors arrête d'insister…
- Et tu continues encore de me dire ça… Franchement House tu es… je n'ai pas les mots appropriés ! »
Wilson s'en alla doucement, laissant House seul sur le toit, plus que pensif. Il reposa ses coudes sur le bord du muret, regardant au loin sans pourtant voir quelque chose.
« Je sais… Je suis irrécupérable. »
