Elle est restée assise longtemps après son départ. À terre, totalement vidée, seule. Oui, elle est restée longtemps seule dans le vide total laissé par son incompréhension, il lui a toujours reproché d'être terre à terre. Longtemps, une heure ou trois secondes, elle n'a pas daigné compter. Et puis, d'un coup, elle s'est relevée, elle s'est sentie un peu sale, un peu pâle. Elle a pris une douche dans sa salle de bain. Sa salle de bain à lui, à eux, elle a pris une douche dans leur salle de bain. Lui a volé un pull vert, a souri à son manque d'imagination et a choisi de laisser libres ses cheveux, presque rouge, jurer dans une ultime provocation. Rassérénée, elle se sentait prête à affronter son passé, qui pouvait, peut-être, encore être le leur.

Rose est maladroite, parait qu'elle tient ça de son père, mais il ne faut pas croire les rumeurs. Hermione Weasley a tendance à perdre toute adresse quand elle est énervée ou simplement décontenancée. Et sa fille, décontenancée, elle ne l'est pas qu'un peu. Alors, on ne peut tout de même pas mettre sur le seul compte d'une quelconque maladresse le fait qu'elle ait renversé tout le matériel de Quiditch de Scorpius en voulant tirer la pensine. Ça serait de mauvaise foi ! Malfoy. Scorpius Malfoy, à nous deux. Tendresse.

Elle a choisi de se mettre sous la fenêtre, l'appartement de Scorpius est au dernier étage, si on enjambe l'ouverture, on accède directement au toit. La meilleure vue de tout Londres. Ils ont passé des heures à refaire le monde et à contempler la brume se lever sur la vielle ville. Elle se dit, qu'au moins ici elle est à l'abri, si ce qu'elle voit est si terrible, la Tamise lui rafraichira les idées. Elle respire un grand coup et plonge sa crinière rousse dans le liquide argenté de la pensine.


Un petit garçon. Adorable. Des mèches blondes brouillent ses yeux verts, haut comme trois pommes, avançant en tournant sur lui-même, il éclate de rire. Adorable. Son adoré, petit garçon. Il ne la voit pas, bien sûr, mais elle, elle le dévore des yeux. Elle n'a jamais vu de photos de Scorpius enfant. Elle se rappelle parfaitement de lui à onze ans, petit farceur suffisant, une tête à claque. Une jolie tête à claquer, certes, mais une tête à claque. Mais là, il ne doit même pas avoir huit ans et il ne s'arrête pas de rire et de tourner, tourner, tourner, tourner… Il faut qu'elle arrête de le regarder, elle va vomir ou mourir de son sourire. Il est si mignon.

Les grands parlent dans le salon, il les a entendu. L'air soudain très concentré, il a mis son doigt sur la bouche en signe de silence. Malfoy, déjà petit chef avec ses amis imaginaires. Il se tient droit devant la porte, il n'atteint même pas la poignée et pourtant elle ne peut s'empêcher d'avoir une bouffée de tendresse pour cet enfant trop sérieux. Impérieux. Petit dieu. Scorpius, déjà tout à ses jeux, ne négligeant jamais les enjeux. Elle s'agenouille à côté de lui et essaye de comprendre les bruissements qui font tant trembler les mains de l'enfant. Elle le laisse quelques instants et rentre dans le salon. Dedans, Lucius Malfoy, sa femme Narcissa et un monsieur Malfoy plus jeune qu'elle ne l'a jamais vu semblent se quereller depuis quelque temps déjà.

« Fils, je te répète que tu dois l'envoyer à Dumstrang, c'est le seul moyen de le sauver de l'emprise de ces amoureux des moldus et autres sangs impurs qui pullulent aujourd'hui à Poudlard. Cette école, nouvelle Sodome ne mérite pas mieux que le sort qui fut réservé à l'ancienne.

La voix de Lucius Malfoy était doucereuse, acide, on ne pouvait pas se tromper, c'était un ordre qu'il intimait à son héritier.

- Et moi je vous répète, père, que je n'enverrais pas mon fils moisir en Bulgarie. Il est hors de question que sous prétexte que ce vieux sénile d'Hésiode Nott a réussi à empoisonner l'esprit et la vie de Théodore, au point qu'il cède à ses divagations disciplinaires concernant son fils, que je vais en faire autant pour vous. Trouvez un autre terrain de jeu avec votre ami, je ne sacrifierais pas ma descendance sur l'hôtel de vos vanités.

Rose n'aurait jamais cru possible que Lucius puisse pâlir encore plus sous son masque de froideur et pourtant, avec le temps elle avait appris à ne pas sous-estimer la puissance des mots de son ex futur beau-père. Même si elle se sentait plus proche de la belle et fougueuse Astoria elle ne pouvait se défaire d'une admiration coupable pour cet homme qui avait su tout reconquérir. Restait son cynisme et son scepticisme qui la mettaient hors d'elle lorsque son fils en usait.

- Comment oses-tu ? Peut-être me confonds-tu avec ta femme qui ne vit que par ses bals et autre futilités vénales, mais je ne suis pas une femelle, je ne rentre pas dans ce genre de considération. Je ne pense qu'au bien de mon petit-fils, de ma famille, de mon nom, c'est tout ce que j'ai toujours fait. Poudlard ? Et après quoi ? Ami avec un Potter ? Marié à une Weasley ? C'est comme ça qu'on atterrit à Griffondor, mon enfant !

Le froncement de nez dédaigneux du vieux Lord et sa dernière réplique donnèrent à Rose l'un des plus beaux fous-rires de sa mince existence.

- Et c'est avec des préceptes comme les vôtres qu'on atterrit à Azkaban !

Lucius transplana, sans autres formes de procès, qu'une expression glacée sur le visage.

- Ne sois pas si dur avec lui, mon Drago. Tu sais, il l'aime beaucoup ton petit Scorpius. Tout comme il t'aime. Mais entre ta prise d'indépendance après la guerre, ton mea-culpa, ton mariage et tes nouveaux investissements, il a l'impression de perdre l'emprise qu'il avait sur toi. Tu grandis, tu n'es plus tout à lui et il a du mal à l'accepter. Et puis, cette rivalité avec Hésiode l'étouffe depuis si longtemps, y mettre fin serait pour lui une autre déchéance plus qu'une délivrance. Parfois, je me dis que cette compétition est ce qui lui octroie une si bonne santé. Merlin nous le garde.

- Mère, sa plus belle victoire sur la vie, sur le monde magique et même sur Hésiode Nott, c'est vous. Vous et encore vous, vous, oui, vous demeurez la plus belle revanche d'un homme."

Drago baisa tendrement le creux de la main de Narcissa. Rose eu l'impression de violer l'intimité du fils et de sa mère. Intruse dérangeante, un truc la dérangeait, pourquoi Scorpius avait voulu lui montrer cela ? Elle rejoignit l'enfant qui en larmes ne cessait de répéter « Je ne veux pas être séparé d'Adastrée, je ne veux pas être séparé d'Adastrée, je ne veux pas être séparé d'Adastrée, je ne veux pas être séparé d'Adastrée ». Le sol se déroba sous leurs pieds. Les brumes de la pensine les avaient transportés dans une autre aile du manoir, le soleil se couchait. À l'accoutrement du petit garçon, elle en déduisit qu'on devait être le soir de la dispute des Malfoy. À sa sale habitude, Scorpius, jouait à l'espion, perché sur une échelle, devant la porte, de ce qu'elle identifia comme la chambre de ses parents.

" Enfin, mon ange, je ne vois pas pourquoi ça t'étonne que je ne me sois pas laissé faire. C'est mon fils tout de même !

Elle entendit le rire de Astoria rouler jusqu'à elle. En cascade. Démesuré. Suffisant à mesurer l'écart entre Lady Malfoy et Astoria. Ahurissant, malsain, totalement insensé. Un rire de Greengrass répondait-elle fièrement aux questions muettes qui suivaient fréquemment cette explosion sonore. Rafraichissant. Dangereusement troublant.

- Notre fils, notre fils, Drago. Et je ne dis pas que je suis étonnée, juste surprise. Je n'aurais pas cru que tu puisses être si violent avec ton père. Tu lui as, au fil des ans, pardonné toutes ses extravagances, ses faux pas et vrais courses poursuites avec les aurors, tout. Rien, n'aurait pu me faire croire que tu lui parlerais de la sorte, un jour.

- Je n'étais pas père. Tu sais, Scorpius, ce n'est pas moi, il est plus fort, plus indépendant, il n'aura pas à rendre des comptes à un vieillard décadent sur l'éducation du dernier de sa lignée, quand il aura mon âge. Il m'enverra clairement balader en me disant que cette jolie petite chieuse d'Adastrée ne demande pas à Blaise l'autorisation de coucher avec le premier venu.

- Tu parles de ma nièce, Drago Malfoy. Ma nièce de sept ans qui perd encore ses dents. Ma nièce. Niet, c'est niet, tu ne parles pas de ma nièce comme ça, monsieur Malfoy.

- Cette petite est la fille de Daphné et Blaise, à moins qu'elle rentre au couvent à onze ans et non à Poudlard, sa destinée est toute tracée.

- Et la tienne, à son âge ? Elle l'était ? Tu étais, à son âge ? Ou tu ne faisais que nager dans les ombres de ton père en te rattrapant vaguement aux persiennes ?

- Touché.

Il y eu un silence. Rose connaissait parfaitement ce type de mutisme. Silence d'avant, comme disait Hugo. Quand les anciens parlaient d'avant la guerre, de ceux qu'ils avaient perdus, qui n'étaient jamais revenus. Silence ombragé. Ombres et si tu lances un mot, tu as tout ruiné. Rien ne peut empêcher ces vielles blessures, ces maux mort nés de lancer. À part, peut-être le cri d'épouvante que lâcha Astoria à ce moment précis.

- Drago ! Quelles sont ces marques sur ton bras ? Quelle horreur ! Pourquoi tu ne me les as pas montrées plus tôt ? Merlin. Qu'est-ce que tu as encore fait !

- Ah, ça, c'est rien. Tu vas rire…

- Je ne pense pas, non.

- Calme-toi, mon ange. Quand je suis sorti de la banque aujourd'hui, un idiot de stagiaire m'a bousculé contre le mur et ma peau a râpé, voilà tout.

- Bousculer un Malfoy, sans un sort ? Les bouseux sont, ma foi, fort sots.

- Serait-ce de l'ironie ?

- Mon chéri, dis-moi la vérité…

Astoria fut coupé par un bruit sourd. A côté de Rose, Scorpius était tombé de son échelle, il se tenait la hanche, une expression de grande douleur sur le visage. Drago Malfoy, vêtu seulement d'un pantalon de pyjama, se précipita sur son fils, sa femme sur ses talons. Voyant que son rejeton était en sécurité, Astoria se dirigea vers ce qui semblait être une salle de bain pour chercher de l'essence de dictame et d'autres baumes. Pendant ce temps, monsieur Malfoy porta le petit dans ses bras, le visage fermé. Sa femme se contenta de poser les potions sur le lit, embrassa le front de son fils et les lèvres de son mari puis informa qu'elle descendait aux cuisines pour ramener de quoi réconforter son petit bout. Scorpius n'eut pas le temps de lui demander pourquoi elle n'appelait pas un elfe de maison et désarticula un :

- PapajenveuxpasquitterAdastrée.

Les traits de Drago se détendirent en un sourire, il finit par éclater de rire devant le baragouinage de l'enfant. Son enfant.

- Articule, Scorpius, nom de Merlin.

- Papa, je ne veux pas quitter Adastrée. Je veux aller à Poudlard.

- Tu es amoureux d'Adastrée ?

La question fatidique, fatale, faite et refaite, qui l'avait si souvent défaite, Scorpius, tu es amoureux d'Adastrée ?

- Non ! Elle est méchante. Elle me pique toujours mes jouets et ma maman. Mais elle a dit que je ne pourrais pas la battre en Quidditch. Et que les Zabini étaient plus beaux que les Malfoy. Si je pars, elle va croire que je suis un lâche ! Et grand père dit toujours que les Malfoy ne sont pas des lâches. Je veux être un Malfoy, moi aussi.

- JevaistuerBlaise.

- Papa, articule.

- Pardon, je disais, que tu as raison, tu ne dois pas partir. Tu ne dois jamais fuir le danger. Même si celui-ci est ridicule, les Malfoy sont évidemment plus beaux que les Zabini. Demande à ta mère.

- Papa, j'ai mal à la hanche.

Je sais mon chéri, tu vas avoir une petite cicatrice, ça sera ta punition pour écouter les conversations des grandes personnes.

- Est-ce que tu as autant mal à ton bras ?

- Non. Est-ce que tu peux garder un secret, Scorpius ?

- Un secret ? Un vrai ? Comme celui du héros dans Martin Miggles, le moldu fou ? Un vrai de vrai ?

- Oui. Tu peux ?

- Oui !

- Les marques que j'ai sur le bras, ce sont des bleus, des ecchymoses, je vais avoir des cicatrices, des séquelles, je vais avoir mal encore un petit bout de temps et ça passera, j'oublierais. Les gens qui m'ont fait ça, ce sont des victimes de la guerre, des gens qui ont perdu des êtres chers, des êtres de chairs, de leurs sangs, de la main du seigneur des ténèbres ou de ses disciples et ils ont voulu me le faire payer, tu comprends ?

- Oui, mais toi, tu ne leurs as jamais rien fait, à eux ? Et à leurs familles ? Papa, tu n'as pas fait de mal cette fois ?

- Non, mais ils ont mal. Les bleus, eux, ils les portent à l'âme et ça ne guérit pas aussi facilement, ils ne peuvent pas oublier. Ils sont liés. Alors ils essayent de se soulager comme ils peuvent, quand tu es triste tu pleures, eux on leur a volé jusqu'à leurs larmes alors ils essayent de voler celles des autres. Une rançon sans gloire.

- Mais pourquoi tu as menti à maman ?

- Quand tu aimes quelqu'un Scorpius, quand tu aimes réellement quelqu'un, tu veux le protéger. De tout. De toi. De tes bleus, de tes blessures, tu deviens jaloux, possessif, chacune de tes meurtrissures n'appartient plus qu'à toi, tu ne veux pas partager la douleur. Sans ça, tu es comme coupable de meurtre. Bien sûr, si la personne t'aime réellement elle va chercher à te forcer, à te flouer, ne te laisse jamais avoir. Ne laisse rien transparaitre, ne te laisse pas transmettre tes ecchymoses. »


Rose se retrouva propulser dans l'appartement vide de Scorpius. Comment avait-il su ? Elle se rappelait parfaitement, toutes ces nuits à retracer la fine ligne blanche. Elle dansait, insolente, jouait entre ses abdominaux, pour éclore sur ses hanches, érotique, sensuelle, prétendu blessure mortelle. La première fois, il avait répondu qu'il était tombé d'un scroutt à pétard à trois ans, la seconde, qu'il avait été attaqué par des mangemorts, la troisième qu'il n'avait plus d'idée de mensonges plausibles, de repasser une quatrième fois. Un jour, pardon, une nuit il avait dit qu'il avait eu mal parce qu'il avait eu peur. Elle avait explosé de rire, vraiment Scorpius, toi peur ? Son expression de petit garçon blessé, pareille à des serres d'aigle sur son cœur. Moi, Rose Weasley, Serdaigle et idiote, pardon mon cœur. Comment avait-il su ?

Elle avait faim. C'était idiot d'avoir faim dans un moment pareil. Pas réveillée, amorphe, fatiguée de son sommeil, on peut avoir faim. Mais enfin, à la fin, on n'a pas faim ! Pas devant la porte des secrets. Elle avait faim. Syndrome humain. Pardon, Merlin.

Rose s'octroya une pause, jeta un dernier regard à la fenêtre, à la pensine, se dirigea vers la cuisine, l'estomac d'humeur démoniaque, l'âme en vrac, le cœur plein d'ammoniac. Pris la main dans le sac.


Merci à Marylou, xxShimyxx et Tam83 !

Vos reviews m'aident à avancer, vraiment.