Chapitre.01

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Le son des grillons, une légère brise, un beau soleil. Et Natsuki blottit contre elle en train de dormir.

Que Shizuru pouvait-elle demander de plus ?

Elle observa son amie –correction sa petite-amie ; même après deux longs mois de pure bonheur cela lui paraissait toujours aussi irréaliste. Elle était si paisible.

Les derniers mois n'avaient pas été de tout repos bien sûr et Natsuki s'était réveillée plus d'une fois hanté par des cauchemars sans nom. Shizuru n'avait pas été en reste.

Pourtant malgré les évènements survenus à Fuuka face au Third District, Natsuki s'était efforcée de prendre les choses du bon côté. Bien sûr, la perte de Mai avait été la plus dure à supporter, tout comme les souvenirs qu'elle avait eu de tirer sur Viola, mais dans l'ensemble elle avait compris la chance qu'elle avait eu de survivre et de s'en être sortie indemne. La chance qu'elle avait d'avoir encore Shizuru.

Heureusement, Natsuki comme Yukino n'avaient eu à souffrir de rien. Les nombreuses analyses avaient attesté qu'aucune nanomachine ne leur avait été injecté. Leur vie s'annonçait aussi normal qu'elles pouvaient l'espérer compte tenu de qui elles étaient.

Shizuru glissa ses doigts dans les mèches sombres de Natsuki, s'attardant à la simple sensation de ce corps chaud et vivant.

Grommelant, Natsuki se retourna, enfonçant son visage dans son estomac en quête d'une meilleure position pour poursuivre sa sieste impromptu. Shizuru tressaillit. Depuis sa blessure, elle était devenue étonnement chatouilleuse au niveau de la cicatrice.

La blessure par balle avait en effet aussi bien guéri qu'on pouvait l'espérer mais elle avait laissé une trace. Penser à sa blessure lui fit pensé à sa seconde cicatrice, plus remarquable mais bien moins vitale pour sa survie, l'absence d'une phalange n'en resterait pas moins un rappel à vie de ce qu'elle avait vécu.

Elle s'efforça à penser à autre chose, à ne pas s'attarder sur la souffrance, la peur. Elle... jeta un regard sur son fauteuil favori, celui-là même qu'elle avait toujours eu l'habitude d'investir lorsqu'elle s'installait dans la véranda de sa demeure familiale. L'objet lui rappela Viola. Elle le lui avait contesté quelques mois plus tôt et Shizuru regretta soudainement de ne pas voir cette version alternative d'elle-même s'y tenir.

Viola avait aujourd'hui sa place dans un petit autel, aux côtés de leurs parents. Miss Maria et les employés n'avaient jamais osé lui demander exactement qui était la personne qu'ils étaient allé pleuré cette même année et Shizuru était heureuse que la crémation n'ait rien laissé de Viola. Des analyses scientifiques -ADN notamment- auraient certainement déclencher toute une histoire, du genre à mettre en doute son identité et sa légitimité en tant que Fujino.

Viola méritait de reposer en paix et Shizuru n'avait ni l'énergie ni l'envie de devoir faire face à plus de suspicion si des analyses avaient soudain indiqué que Viola et Shizuru étaient génétiquement similaire. Elle avait aimé sa version futuriste, cette femme pleine de colère mais qui avait défié les lois de la Nature pour sauver celle à qui appartenait vraiment à leur coeur.

Natsuki.

Son regard se reporta sur sa petite amie. A présent qu'elle avait quelqu'un pour être à ses côtés, son fauteuil favori avait perdu beaucoup de son attrait. Si elle avait son mot à dire elle voulait passer le reste de ses jours dans ce canapé, Natsuki affalée sur elle, souriant dans son sommeil, en paix et en vie.

Si elle avait son mot à dire…

L'expression avait quelque chose de désagréable parce qu'il semblait évident que Shizuru n'aurait jamais rien à dire quant à la façon de passer le reste de sa vie.

Son expression se rembrunit et elle eut beau se répéter de ne pas y penser, tout son corps se tendit.

Comment son éminent médecin avait-il qualifié sa guérison suite à sa blessure par balle ?

Il avait qualifié la chose de miraculeuse.

Shizuru renifla piteusement à l'information. Miraculeuse. La balle n'avait rien touché de vital si ce n'est son utérus. Elle avait perdu toute possibilité de porter un jour un enfant mais il fallait au moins s'estimer heureuse avait-il dit : elle avait survécu !

ça n'avait jusque là, rien d'ironique honnêtement. Shizuru s'estimait vraiment heureuse de s'en sortir aussi bien : une phalange à son auriculaire en moins et une incapacité à concevoir des enfants contre sa vie et celle de Natsuki ? c'était un deal qu'elle était prête à refaire les yeux fermés. Elle n'avait même pas eu l'intérêt d'informer Natsuki des dégâts que la balle avait occasionné.

Un jour peut-être si le statut de leur relation durait et qu'elles s'engageaient véritablement, elle avait escompté lui en parler. Mais honnêtement elle ne voyait plus aucune raison de l'en informer ni aujourd'hui, ni jamais. Le statut de leur relation n'irait jamais au-delà de ce qu'elles avaient là sur ce canapé.

Shizuru plongea son nez dans les cheveux de Natsuki, inspirant l'odeur fraîche de son après-shampoing.

Son futur allait être écourté qu'elle le veuille ou non.

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A la suite de leur sortie du commissariat, on l'avait soigné et gardé en observation des jours durant. Sa blessure par balle était grave, sa perte de sang tout autant et elle était resté un long moment dans un « état critique ».

Suzushiro Itsumi -la mère de Shizuru, l'inspectrice Suzushiro médaillée pour sa bravoure et sa droiture lors de la débâcle contre le Third District- ne s'était pas assise à se tourner les pouces malgré son inquiétude pour Shizuru. Elle avait une fille énergique et angoissé qui s'inquiétait pour Yukino et toutes les personnes qui étaient sortie de ce commissariat.

Itsumi avait utilisé le nom des Suzushiro pour forcer les médecins à faire une prise de sang à toutes les personnes libérées du commissariat avec l'ordre d'identifier si quoique ce soit leur avait été injecté. Peu importait le coût des analyses mais elle voulait des réponses ! Leur avait-on fait subir quoi que ce soit ?

Les médecins n'avaient pas vraiment trop su quoi chercher pour être honnête. Yukino et Natsuki n'avaient rien hors de l'ordinaire si ce n'est des drogues pour les sédater. Drogues qui avaient rapidement disparu de leur système.

Le malheureux Yakuza qui avait été enlevé n'avait jamais été retrouvé, il était tristement probable qu'il n'ait pas trouvé la sortie du laboratoire et ne soit devenu qu'un cadavre parmi d'autres retrouvé dans les sous-sols carbonisés. De ces morts noircis il n'y avait pas eu grand-chose à trouver, de Mai il ne restait même pas ses os.

C'était chez Fumi Himeno qu'on avait trouvé ce que recherchait Itsumi avec ses prises de sang. Abattue à la sortie du laboratoire par le Third District, son corps avait été autopsié officiellement et sous surveillance : les nanomachines avaient été officiellement découverte.

Les nanomachines était devenu un sujet de discussion brûlant dans le monde scientifique et journalistique. L'amélioration humaine par des machines de la taille du nanomètre aurait semblé fantasque sans la preuve apporté par le corps de Fumi Himeno. C'était aujourd'hui une réalité et si personne ne s'attendait à une percée soudaine dans les prochaines années, des laboratoires officiels s'étaient mis à plancher sur le sujet de manière légal. Avec des procédures longues et laborieuses, mais surtout un coût prohibitif pour mettre la main sur les nanomachines qui n'existait que dans le corps de Fumi -les recherches et nanomachines originels heureusement détruites dans l'incendie-, les tests humains mettraient du temps à apparaître.

Via les témoignages et le dossier d'Itsumi Suzushiro, le nom du projet « OTOME » avait été officiellement adopté pour désigner les personnes améliorés par les nanomachines. Fumi Himeno avait gagné sa postérité sur une table d'autopsie comme la première Otome.

Pour résumer, les nanomachines feraient a priori parti du futur de l'humanité à plus ou moins long terme.

Mais pour Shizuru ? Les nanomachines étaient son présent.

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Il n'y avait eu aucun signe avant-coureur, annonciateur du désastre.

Elle n'avait pas ressenti d'affreux maux de tête signe d'une tumeur cérébrale comme Viola l'avait vécu. Il était encore probablement trop tôt pour cela, songea Shizuru.

Ce qui l'avait fait douté, à elle qui n'avait pas été enlevé ni expérimenté à proprement dit, avait juste été un rêve. Des rêves… pour être précise.

Elle avait rêvé d'une seringue censée contenir les nanomachines. c'était un rêve sans en être un, elle se souvenait avoir tenu une seringue du projet améthyste. Parmi le sang, le feu et les morts du First ou du Third Distric qui encombrait son esprit, la seringue paraissait si inoffensive, mais elle se réveillait toujours avec une angoisse sourde qui la tétanisait dans son lit : s'était-elle injecté les nanomachines ?

De la même manière qu'elle cherchait à apaiser Natsuki de ses cauchemar, Natsuki cherchait à la réconforter des siens, lui demandant ce dont il était question.

Shizuru mentait. Elle avait une multitude de raison de cauchemarder et elle en citait une au hasard. Pour une raison quelconque, cette seringue était son petit secret, cette petite peur qu'elle ne voulait pas partager avec Natsuki car les implications que cela pouvait avoir dans la réalité l'effrayait plus encore.

Après un énième rêve, Shizuru avait toutefois décidé qu'il était temps de trancher : de savoir si ce n'était qu'un cauchemar sans importance à reléguer au fond de son esprit ou un véritable problème. Jouer à l'autruche n'allait pas changer grand-chose. Soit elle découvrait qu'elle s'était injectée cette seringue et sa peur aurait enfin une vraie raison d'exister soit elle apprenait que tout allait bien et elle gagnait une paix de l'esprit.

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La réponse n'avait demandé qu'une prise de sang et une rapide observation au microscope.

Son éminent docteur lui annonçait aussitôt que son sang grouillait de nanomachines. Shizuru avait pu l'observer elle-même. Même un néophyte aurait compris ce qu'elle avait sous les yeux.

Elle s'était injecté la seringue.

Sa guérison miraculeuse qu'elle avait voulu coûte que coûte attribué à son statut d'HiME venait de son statut d'Otome. Depuis deux mois, les nanomachines avaient guéri sa mortel blessure aussi bien que possible, cautérisé son doigt plus rapidement qu'on pouvait s'y attendre, permis à son corps de fonctionner et d'être correctement oxygéné malgré une perte de sang important et… permis à des cellules défectueuse de se multiplier.

Le professeur Taka contacté par Itsumi lors de sa recherche sur le dossier « projet Otome » avait été aussitôt contacté. Il était venu à Kyoto dans les heures suivantes.

Devenu ce qui se rapprochait le plus d'un expert sur les Otomes, ils avaient commencé à réunir des fonds importants pour commencer ses propres recherches sur le sujet. Au vu de ce dont il était question, de qui il était question, Shizuru avait utilisé une partie des fonds de Windbloom pour s'assurer que tous résultats lui appartiendrait. D'une certaine manière, elle se sentait responsable de la chose et n'escomptait pas que d'autres vivent ce que Viola avait vécu. Ce qu'elle allait bientôt vivre elle-même.

Le professeur Taka avait déjà programmé une batterie de test pour dépister les possibles cancers au plus tôt.

Shizuru n'en voyait pas vraiment l'intérêt. Elle savait à quelle vitesse la science légale avançait et à quelle vitesse la vie de Viola avait été conduite à sa fin.

D'après les dires de Viola et en estimant qu'elle s'était injectée les mêmes nanomachines qu'elle, Shizuru estimait qui lui restait environ un an de vie. Un peu plus si elle n'utilisait pas les capacités liées aux nanomachines.

Pour l'instant, le monde ignorait l'existence de ses capacités. Les pouvoirs restaient une des conséquences hypothétiques les plus extravagantes avancé par le professeur Taka, mais ce n'était attesté par aucune preuve concrète. Et Shizuru n'escomptait pas lui en fournir.

Pouvoir se déplacer dans le temps... Elle ne voyait pas l'intérêt de revenir dans le passé. Bien sûr elle connaissait aujourd'hui les responsables des expériences et aller dans le passé pouvait sauver Nao, Mai, Shiho et Fumi, mais elle risquerait aussi de perturber la survie de celles qui avaient survécu. Les évènements avaient concouru à la destruction des districts et à la survie de Natsuki, Shizuru ne toucherait jamais à cela.

D'autant qu'aller dans le passé ne lui permettrait pas de se sauver elle mais seulement une version alternative d'elle-même. Aller dans le passé signifiait créer une réalité parallèle où sa version alternative ne deviendrait pas une otome et pourrait vivre sa grande histoire d'amour avec Natsuki… ou pas.

Selon l'époque à laquelle elle pourrait remonter dans le temps, Natsuki pouvait finir par ne jamais s'intéresser à elle. Cela avait été le passé de Viola : celui de la solitude puis de la souffrance. Elle avait perdu Natsuki sans jamais que son affection ne lui soit rendu.

Et qu'adviendrait-il de ce monde là ? Elle y abandonnerait Natsuki pour un futur alternative ?

Non, retourner dans le temps n'avait aucun intérêt dans sa situation. Elle n'y connaissait pas grand-chose en théories métaphysique mais de ce qu'elle avait compris de Viola aucun paradoxe n'existerait jamais car chaque retour dans le temps engendrait une nouvelle réalité cohabitant en parallèle. On lui avait pour ainsi dire donné la capacité de créer une copie de son monde, des copies à modifier à volonté.

En soi Viola n'avait donc pas modifié son monde mais celui de Shizuru. Et Shizuru ne pouvait pas aller dans le temps modifié son monde mais seulement celui d'une autre Shizuru qui pourrait alors être différente d'elle-même et de Viola.

Dès l'instant où elle avait compris ce que cette seringue pouvait signifier, Shizuru avait réfléchi à ce qu'elle pourrait faire d'un tel pouvoir. Les choses avaient été résolu en quelques questions :

-Pouvait-elle corriger sa mort imminente ? Non.

-Pouvait-elle soulager sa Natsuki de sa mort imminente avec son pouvoir ? Non plus. Elle disparaîtrait de cette réalité pour une alternative, l'abandonnant seule dans cette réalité.

Alors maintenant que Shizuru était si confortablement installée, Natsuki au creux de ses bras, inconsciente de sa joie finalement éphémère, Shizuru ne savait pas quoi faire. Devait-elle lui en parler ? Établir une distance avec Natsuki pour que sa mort imminente lui soit moins insoutenable ?

Ou ne rien dire et offrir à Natsuki une parfaite année de bonheur ?

Ne serait-ce pas mieux de profiter de ce qu'elles avaient qu'une année à la voir s'inquiéter de sa santé ?

Shizuru se mordit la lèvre inférieur jusqu'au sang. Ses émotions étaient tumultueuses et à vif puis soudain terne et en contrôle. Elle était agitée. Convaincue qu'elle devait remercié les nanomachines de l'avoir sauvé même s'ils ne repoussait l'échéance de sa mort qu'à une année, puis bouleversé et en colère envers le monde de cette injustice.

Elle avait regardé ce à quoi elle devait s'attendre suite à l'annonce de ce qui était l'équivalent d'une maladie grave. Cinq phases : choc, colère, marchandage, relâchement et semblait-il sérénité. Elle ignorait le crédit à apporter à internet sur ce genre de question mais elle avait l'impression de vivre l'ensemble de ses phases. Sauf la sérénité. Elle se voyait mal être sereine.

Le professeur Taka ignorait à quelle vitesse les choses évolueraient et cherchaient à se montrer optimiste. Mais Shizuru savait. Une version d'elle l'avait déjà vécu.

Elle aurait beau vouloir le cacher, Shizuru était aussi consciente que Natsuki l'apprendrait. Son masque après tout avait tenu le temps que Natsuki s'endorme contre elle.

Les résultats de sa prise de sang lui avait été apporté le matin même tout juste et tout semblait s'accélérer depuis. L'arrivée du professeur Taka et son appel pas même une heure plus tôt pour organiser leurs rendez-vous et les tests en étaient un parfait exemple.

« Shizuru ? ça ne va pas ? »

Le murmure doux de la vieille Chikako la tira de ses pensées et Shizuru renifla distraitement. Kami-sama elle était plus forte que cela.

« Non. Tout va bien. »

Sa vieille cuisinière ne paraissait pas la croire et Shizuru se décida à un demi-mensonge.

« C'est simplement… je songe à la mort, chuchota-t-elle de telle sorte que Natsuki ne soit pas déranger dans son sommeil. Elle fauche indistinctement le coupable et l'innocent. C'est injuste. »

Shizuru se savait ne pas être une simple innocente, mais elle ne pensait pas mériter cela. Chikako lui tapota le genou avec compréhension. Les membres de son personnel étaient devenus si précautionneux d'elle. Elle avait la sensation d'être en verre, mais c'était faux bien sûr. Extérieurement elle allait être l'être humain la plus résistante du monde jusqu'à ce qu'à l'intérieur son corps se dérègle et qu'elle finisse par s'effondrer sur elle-même. Le danger était à l'intérieur d'elle-même. Elle n'avait pas grand-chose à craindre de l'extérieur.

Leur attention toutefois la touchait. Elle lui offrit un sourire de remerciement en acceptant une tasse de thé et la but en silence, le regard vrillé sur le visage paisible de Natsuki.

Elle allait garder son état secret aussi longtemps que possible. Quant à ses tests, le professeur Taka pouvait aller voir ailleurs. Elle ne comptait pas perdre le reste de sa vie à être examiné par des scientifiques et à subir des examens. Elle se refusait à devenir un cobaye même si c'était pour son bien.

La vie était beaucoup trop courte pour cela. Surtout la sienne.