Au parc

14/07/08

Toute la petite famille avait profité d'un beau samedi après-midi ensoleillé pour aller prendre un peu de bon temps au parc. Caligula, son petit derrière posé dans le bac à sable, raclait tranquillement le sol à l'aide d'un râteau fuchsia, afin de rassembler les déjections canines qu'il débusquait en un petit tas bien propret. Jimmy junior, accroupi à l'écart de l'aire de jeu, faisait flamber une colonie de fourmi à l'aide d'allumettes qu'il avait obtenues Dieu sait comment. Dino, posté au sommet du toboggan, briefait une bande de quatre ou cinq filous sur l'importance de détester les filles et de protéger les plus faibles contre rémunération en confiseries. Les heureux papas étaient assis sur un banc non loin de là, appréciant un peu d'oisiveté bien méritée après une dure semaine de labeur. John, presque intégralement caché par les pages du journal déployées devant lui, s'entretenait des nouvelles du pays. Theodore, lascivement vautré, les bras passés derrière le dossier, la casquette savamment inclinée sur le côté, suivait du regard les jeunes parents et leurs progénitures se promenant sur le petit chemin goudronné. Le mafieux leva les yeux en l'entendant émettre un petit son de volupté retenue, pour voir passer une jeune femme tenant la main de sa petite fille qu'elle avait habillée en tous points comme elle.

- Je me ferais bien volontiers le lot d'une traite, déclara le pédophile en regardant s'éloigner les deux jolies jupes à volants bleues et blanches identiques.

Abruzzi secoua la tête en défroissant à nouveau son journal pour reprendre sa lecture. Après quelques instants, il rapporta à haute voix :

- « Fait divers : deux prostituées assassinées dans le quartier Saint-Andrew. Les victimes ont été retrouvées étouffées dans un squat connu des services de police. »

- Amateur… commenta Bagwell avec un dédain affiché.

- Y a plus d'respect, grogna le parrain. Du temps où j'étais dans les affaires, on ne descendait pas les filles comme des chiens. C'est un gagne-pain comme un autre et on en a besoin !

- Je t'en prie ! Comme si tu ne trempais plus dans « les affaires », John…

- On en a déjà parlé. Je suis rangé, maintenant. Je sais bien que faire partie d'un réseau risquerait de ramener les fédéraux jusqu'à nous.

- Courtier en assurances ? Laisse-moi rire…

- C'est un métier très comme il faut, et un emploi vraiment stable, affirma Abruzzi d'un ton docte.

- Sans compter que tu as l'expérience et l'entregent dans ce domaine.

La parrain se contenta d'un léger grondement irrité.

- Oh tu fais comme tu le sens, reprit T-bag, mais sache que si les flics fourrent leurs nez là où il ne fallait pas et cherchent à toucher à un seul cheveu de mes garçons, je les plombe moi-même, bien que ce ne soit pas mon style, et tu auras droit à quelques balles dans le genou en sus.

- En parlant des condés, remarqua le mafioso sans sourciller, voilà encore de beaux jean-foutre. Ils connaissaient le coin où ces pauvres filles se sont fait refroidir. Jésus-Christ ils connaissaient probablement les petits enfoirés de dealers qui ont fait ça ! Les argousins ne sont vraiment bons qu'à contrarier le commerce des honnêtes gens !

A cet instant, une dame d'allure plutôt moderne, une queue de cheval à l'arrière de la tête, des sacs en plastique dans les mains et un garçonnet d'une dizaine d'année sur les talons, se retourna pour lancer à Theodore :

- Vous devriez avoir honte de venir ici pour lorgner les fesses des jeunes mamans ! Pervers !

- Oh je suis confus, Madame, vous vous méprenez : ce n'étaient pas les vôtres que je lorgnais.

Abruzzi donna un violent coup de coude dans les côtes du fat personnage, qui se plia en deux.

- C'est rien, il cherche juste à attirer votre attention… précisa le mafioso avec un sourire dégagé à l'adresse de la mère.

Cette dernière dressa le nez et tourna les talons, sur lesquels se trouvait toujours son garçonnet. Abruzzi quitta son expression dédramatisante et se pencha sur T-bag, un avant-bras appuyé sur le dossier du banc.

- Tu veux qu'elle appelle les condés ? T'es pas malade ?

- Allons, John, c'est le week-end ! J'ai bien le droit de m'amuser un peu…

- Tu sais qu'il n'y a que les bovins qui sont assez diminués pour s'amuser en regardant simplement passer les trains toute la sainte journée ?

- Ouch, répondit le sociopathe en portant la main à son cœur, l'air faussement blessé.

- D'ailleurs, ce n'est pas comme si tu ne passais pas déjà toute la semaine à « t'amuser »…

- Qu'est-ce que ça veut dire, ça ?

- Ca veut dire que diriger un vaste lupanar de mode ne doit pas être une tâche trop éprouvante pour quelqu'un comme toi.

- Ce n'est pas un lupanar, Johnny-boy, c'est une boîte de vêtements masculins pour ados très cotée ! récita Theodore avec un certain orgueil.

- Un endroit où tu photographies des éphèbes de quinze ans se roulant langoureusement par terre dans des tenues débraillées et avec des cravates mal nouées, j'appelle ça un lupanar, décréta le parrain mafieux.

- Bien sûr que les cravates sont mal nouées, je ne fais pas du prêt-à-porter pour jeunes cadres dynamiques ! Il faut prouver aux gens que les vêtements sont là pour rendre aussi les garçons sexy, sans avoir besoin de verser dans le vulgaire pour autant, tu vois ? La suggestion, John, il n'y a que la suggestion qui vaille…

Abruzzi se gaussa.

- De qui tu te fous, Theodore ? Bientôt tu voudras me faire croire que tu apprécies tout ça pour l'esthétique de la chose.

Face à son sourire goguenard à pleines dents et sa moquerie ostensible, T-bag croisa les bras et détourna à nouveau le regard en direction de l'aire de jeu.

- Sache que c'est un travail très sérieux. Il y a un style Teddy-boy, même les gros-bonnets de la mode commencent à le reconnaître. C'est à force d'inspiration et d'abnégation que maintenant mes garçons se mettent à faire les grands défilés jet-setteux, et c'est un honneur pour eux !

- Si tu le dis… Moi tout c'que j'sais d' « expérience », mon gars, c'est qu'à faire bosser des gosses dans ce commerce douteux, tu vas pas tarder à te retrouver avec la brigade des mineurs au cul. Et là on verra qui se prendra une balle dans les articulations…

- Ahn-ahn, Johnny-boy. Un homme comme toi, qui a passé sa vie à gagner sa croûte en détournant les lois… j'aurais pensé que tu la connaissais, celle-là : « Il existe des dérogations pour l'embauche des jeunes de moins de 16 ansdans les cas suivants : alinéa 5 : jeunes employés dans le secteur du spectacle, cinéma, radio et télévision,dans le secteur de la publicité ou de la mode pour des emplois de mannequin, sur autorisation individuelle d'un parent et avis favorable écrit du jeune d'au moins 13 ans. »

Il rit avec délice.

- J'adore ce job… « un avis favorable écrit du jeune », s'ils savaient ce que ces mômes sont prêts à faire pour accéder aux flashs et au podium… glissa T-bag sur un ton très légèrement salace, retournant rêveusement sa langue entre ses dents, avant de daigner à nouveau adresser au parrain une œillade provocatrice.

- J'admets… lâcha alors Abruzzi. Ta marque doit vraiment être classieuse pour que des minets de cet âge se tapent ta tronche de bouseux dégénéré.

Furibond, Bagwell s'approcha du visage de John, le défiant d'un air menaçant sous sa casquette inclinée, et siffla :

- Ce qui te met hors de toi c'est que je suis parti de rien et que j'ai fait mon trou en trois ans alors que ta famille de métèques a mis trois générations à s'implanter dans ce pays et à s'attirer le respect !

A ces mots, le mafioso le saisit brutalement par son tee-shirt.

- Tu viens d'insulter ma famille, là, j'ai pas rêvé ?

Le sociopathe se débattit et ils se harpaillèrent ainsi quelques instants avant qu'Abruzzi ne colle l'Alabamien sur le banc, l'écrasant de tout son poids, et le transperçant d'un regard absolument glacial. Il articula alors lentement :

- Si tu profères encore une seule injure à l'encontre de la famille Abruzzi… je te colle dans deux sacs poubelle avec quelques parpaings pour un aller simple au fond du fleuve, tu piges ?

T-bag, les bras immobilisés sur le bois du banc, se contenta d'un ronronnement d'excitation narquois.

L'italien s'apprêtait à reprendre sa semonce quand une voix féminine les interrompit :

- Excusez-moi.

Les deux tueurs tournèrent sur le côté des visages interrogateurs. Une grande nénette, la trentaine assumée, et apparemment enceinte de quelques mois, tenait le petit Caligula par la peau du cou.

- Auquel d'entre vous est ce gamin ?

Abruzzi et Bagwell se dévisagèrent un instant, un peu interdits, sans avoir la présence d'esprit de modifier leur position quelque peu baroque, puis le pédophile répondit sincèrement :

- Heum… On sait pas. On a fait un cock-tail avant l'insémination.

Le visage de la jeune mère se décomposa. Elle tenait toujours le bambin qui croisait les bras, l'air renfrogné, son petit râteau fushia apparemment ensanglanté toujours à la main.

- Cette petite peste a écorché mon enfant ! s'exclama-t-elle.

- Non, vraiment ? répondit T-bag, un sourire réjoui dans la voix.

- Il a shooté dans mon tas d'ecr… d'ex… d'essécréments ! s'insurgea le cher ange.

- On dit « excréments », bout d'chou, corrigea le sociopathe en repoussant tranquillement Abruzzi pour aller récupérer sa progéniture.

- Mais enfin, faites quelque chose ! reprit la mère, avec tout le poids que lui conférait son ventre imposant. Ce gniard est un danger public pour les autres enfants ! Si vous ne le calmez pas, je ferai une pétition pour qu'il soit exclus du square de ce quartier !

- Eh, n'injuriez pas ce p'tit, intervint le parrain mafieux. Si votre gamin perturbait ses affaires, c'était légitime qu'il se défende.

- Il empilait des crottes de chiens ! s'étrangla-t-elle. Mon fils venait l'en empêcher en lui expliquant que c'était sale, parce que personne d'autre ne s'en était chargé avant. C'est inadmissible. Votre gamin a des problèmes. Il faut que vous l'emmeniez voir d'urgence un pédopsychiatre !

- Aucun psy à la con ne gâtera la tête de cet enfant ! décréta le mafioso en se levant et en pointant Caligula du doigt.

Ce dernier, fort du soutien de ses papas, se remettait petit à petit de sa bouderie dans les bras de T-bag, qui écrasait sur sa tignasse légèrement bouclée une grande main appréciatrice en susurrant d'une voix attendrie que « Aww, on pourrait peut-être finalement faire quelque chose de lui ».

- Eh bien voilà le résultat d'une pareille éducation ! répliqua la maman lésée en désignant à quelques pas de là un petit gras-du-bide en baskets à scratch croisés, la larme à l'œil et le visage balafré de quatre plaies irrégulièrement ouvertes mais tout de même sanglantes.

- Jeez, on dirait que la ventripotence est de famille… commenta Bagwell en fronçant brièvement les sourcils.

- Vous devriez faire attention. Si vous ramenez ce petit monstre ici, il va finir par se faire des ennemis à force de se montrer aussi asocial. Vous voulez qu'il finisse persécuté par ses semblables et mal dans sa peau pour le restant de sa vie ?

Theodore, un peu blessé, rétorqua dignement :

- C'est de cette étoffe-là dont on fait les êtres capables de s'élever au-dessus de la masse, Mademoiselle.

- Madame, siffla-t-elle.

- Par ailleurs, ne vous en faites pas pour lui, son grand frère contrôle cette aire de jeu… l'informa le suprémaciste.

Il désigna du menton Dino qui plongeait sauvagement la tête d'un autre petit garçon dans le sable, un genou pressé sur son dos, quelques autres marmots en profitant pour faire les poches de l'intéressé avec une subreption aguerrie. La jeune dame se retourna avec un air bouleversé, d'autant plus outrée en voyant Abruzzi contempler béatement la scène.

- Si vous êtes inquiète, vous devriez lui demander de protéger votre lardon… suggéra nonchalamment T-bag. Il se paie en sucreries et en pains au lait ce qui, entre nous soit dit, aurait également l'avantage d'offrir au vôtre une petite diète indiquée. Vous voyez : tout le monde y gagne et vous faites d'une pierre deux coups.

- Espèce de sauvages ! glapit-elle en s'éloignant vivement, saisissant son patapouf amoché au passage. Vous aurez d'mes nouvelles !

- Vous savez quel est votre problème, vous les gonzesses avec vos histoires d'éducation non-violente à la mords-moi-l'nœud ? lui lança John d'une voix forte tandis qu'elle s'en allait. Vous croyez que ces p'tits peuvent grandir en harmonie, et à cause de vous on se retrouve avec une génération de tafioles pour prendre la relève de c'pays !

Sur ce, il entoura d'un bras les épaules de son partenaire de crime et grogna avec irritation :

- Viens, Theodore, on rentre.

- Déjà ? Je n'ai même pas eu le temps d'en tripoter un derrière la petite tour d'escalade !

Abruzzi se tourna simplement vers l'aire de jeu pour appeler :

- Les garçons, on y va ! Dino, demande à la maman de Gregory s'il peut venir dormir à la maison, ce soir.

L'aîné hocha une tête aux beaux cheveux aile de corbeau et acheva de remplir les poches de son pantalon avec sa part de butin.