Le titre de ce chapitre est un proverbe portugais.
J'ai décidé de commencer par le toucher, avec la difficulté pour les autistes d'appréhender leur corps ou l'espace. Ils ont une hypersensibilité tactile rendant les contacts compliqués. Évidemment, la situation peut varier d'une personne à l'autre ou même dans le temps, mais il est aussi difficile pour des parents de ne pas pouvoir faire un câlin à leur enfant qu'il est difficile pour un autiste d'en recevoir un.
Ceci n'est évidemment qu'une interprétation personnelle.
Merci à ceux qui prennent le temps de lire.
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Planté au milieu d'un couloir de l'hôpital Bonnaventure de San José, Shaun Murphy semblait absorbé dans la contemplation de l'intérieur d'une des chambres de l'unité pédiatrique. Il observait une jeune femme assise sur un fauteuil inconfortable qui veillait depuis de longues heures déjà sur son bébé de dix mois. Le nourrisson, qui dormait paisiblement dans un petit lit blanc à barreaux, était maintenant tiré d'affaire, mais sa mère portait toujours les stigmates de ses nuits blanches et de son inquiétude passées.
La présence du jeune interne n'était donc plus nécessaire, les infirmières pouvant désormais très bien contrôler ses constantes. Pourtant le jeune homme hésitait. Il se balançait légèrement d'un pied sur l'autre tout en triturant nerveusement ses doigts, indifférent à l'agitation ambiante. Son regard balayait l'intérieur de la chambre mais il ne fallait pas s'y tromper. Même si ses yeux bleus ne fixaient aucun point précis, paraissant glisser d'un objet à un autre sans jamais s'arrêter, l'homme aurait pu faire un inventaire précis de tout ce qui se trouvait dans la pièce. Car son cerveau enregistrait tout : du bip régulier du monitoring à la respiration profonde de l'enfant en passant par la montagne de peluches qui avaient envahi le petit lit.
-Shaun ? Qu'est-ce que tu fais planté au milieu du couloir ? Demanda Claire Brown en se postant à côté de son collègue.
Durant de longues secondes, Murphy garda le silence, pressant ses mains l'une contre l'autre tout en regardant en l'air. Quelqu'un qui ne le connaissait pas aurait pu croire qu'il n'avait pas entendu la question mais Claire avait l'habitude. Elle travaillait avec lui depuis quelques mois et s'était habituée à son comportement atypique : son regard fuyant, son grand corps mince qui ne tenait pas en place, ses tics nerveux, ses silences comme s'il ignorait ses questions puis ses réponses, soient décalées, soient trop franches, ou tout simplement hors-sujet. Cela ne la dérangeait pas. Elle avait fini par l'apprécier, en tant que collègue et en tant qu'ami. Elle espérait seulement que ce sentiment soit réciproque car elle n'avait toujours pas réussi à percer la carapace du jeune autiste et doutait même d'y parvenir un jour.
Puis soudain, alors qu'elle commençait à ne plus y croire, la réponse arriva, prenant la jeune femme de court.
-Est-ce que les remerciements font partis de mon travail ?
Perplexe, Claire observa longuement le profil juvénile de son interlocuteur avant de jeter un coup d'œil aux deux occupants de la chambre qui semblaient absorber toute son attention. Elle réfléchit quelques minutes, choisissant soigneusement ses mots, avant de répondre :
-Pas nécessairement non, mais ils sont toujours bienvenus.
Shaun parut méditer sa réponse avant de se tourner vers elle.
-Est-ce qu'ils aident les patients à aller mieux ?
Son regard bleu glissa sur le visage de la jeune femme sans réellement s'y arrêter avant de fixer un point au plafond derrière elle.
-Ils leur permettent de montrer leur gratitude et leur reconnaissance à la personne qui les a aidés. C'est aussi important pour celui qui les donne que pour celui qui les reçoit, répondit la jeune métisse avec un sourire attendri.
Le visage de Murphy s'illumina alors qu'il expliquait de sa voix cristalline et légèrement chantante :
-Le docteur Glassman m'a dit de recueillir les fleurs quand je le méritais.
Claire ne put retenir un petit rire.
-Il a raison, Shaun. Tu as sauvé cet enfant. Tu es un héros pour sa mère. Tu le mérites amplement !
Sur ce, elle lui fit signe d'entrer. Murphy sembla hésiter puis hocha la tête. Il se tourna à nouveau vers la chambre, inspira profondément avant de finalement se décider à entrer. Il s'avança lentement tout en pressant un peu plus fort ses mains l'une contre l'autre, vaguement rassuré par la présence de Claire dans son dos.
Et ce qu'il redoutait arriva.
Dès qu'il eut passé l'encadrement de la porte, la mère de famille, comme mue par un sixième sens, tourna la tête en sa direction. Instantanément, son visage s'illumina, faisant disparaître comme par magie toutes traces d'angoisse et de fatigue. D'un bond, elle se leva de son fauteuil et dirigea à grandes enjambées vers son sauveur. A mesure qu'elle approchait, les yeux brillants de larmes et un sourire reconnaissant aux lèvres, le jeune homme sentit ses bonnes résolutions fondre comme neige au soleil.
Et en moins de temps qu'il n'en faut pour dire ouf, Shaun Murphy se retrouva dans les bras de la mère de famille qui pleurait de joie dans le creux de son épaule.
-Oh, merci infiniment, Docteur Murphy !
Immédiatement, Shaun se raidit, déstabilisé par cette brutale intrusion dans son espace vital. Son corps lui hurlait de fuir cette étreinte dont il ne comprenait pas bien le but. Bien sûr, il savait qu'il s'agissait d'une forme de remerciements, mais en y réfléchissant bien, il n'avait fait que son travail en détectant quelques heures auparavant les symptômes caractéristiques d'une endocardite infectieuse.
En effet, quelques heures auparavant, Madame Richardson avait amené en consultation le très jeune Ethan pour une banale sinusite qui persistait depuis plusieurs jours déjà. Mais à l'auscultation, Shaun avait repéré un important souffle au cœur dont les parents ignoraient l'existence ainsi qu'une fièvre assez élevée. A la palpation, il avait remarqué une rate un peu trop volumineuse pour un bébé de dix mois. Aucun doute possible, le cœur du nourrisson était gravement malade, restait maintenant à savoir quel germe était responsable de l'infection de l'endocarde, cette fine enveloppe interne du cœur.
Après avoir effectué un prélèvement, le jeune homme avait personnellement amené la coupelle au laboratoire situé dans l'aile opposée de l'hôpital afin de s'assurer de son traitement en urgence. Comme d'habitude, les laborantins s'étaient montrés d'une efficacité redoutable puisqu'en moins de deux heures, la bactérie avait été identifiée, permettant à Murphy de commencer un traitement antibiotique adapté dans la foulée. Ethan avait favorablement réagi puisqu'en quelques heures seulement, son état général s'était amélioré de façon spectaculaire. Bien sûr, il était satisfait du résultat et plutôt fier de lui mais il n'avait fait que son travail...
Et le voilà maintenant, entouré par des bras chaleureux, pressé contre le cœur d'une mère soulagée, ne sachant pas très bien quoi faire de ses mains qui pendaient de chaque côté de son corps tendu à l'extrême. Raide comme un piquet, Shaun ne savait pas trop comment réagir à cette démonstration de reconnaissance aussi envahissante que déstabilisante pour lui.
Pourquoi tout le monde se sentait-il obligé d'étreindre ? D'enlacer ? De câliner ? D'embrasser ? Ou plus généralement de toucher ? Shaun ne comprenait pas ces marques d'affection qui le dépassaient et qu'il associait plus à une invasion brutale de son espace vital, à la limite de l'agression plutôt à un remerciement.
Attention, toucher les gens ne le dérangeait pas, tant que cela répondait à un but précis. Ausculter, palper, manipuler un membre à la recherche d'une anomalie, tous les gestes purement professionnels ne lui posaient aucun problème. En revanche, les contacts physiques n'obéissant à aucun but précis, répondant à un besoin impulsif, spontané et irrationnel d'affection ou de colère le dépassaient complètement, à tel point qu'il ne savait pas les gérer.
Bien sûr, avec le temps, grâce aux conseils avisés de son mentor le docteur glassman, il avait appris à contenir son anxiété. Mais alors que l'étreinte de Madame Richardson s'éternisait, il sentait l'angoisse monter en lui comme une lame de fond, puissante et incontrôlable. Cette boule qui nouait son ventre depuis qu'il était entré dans la chambre, grossissait inexorablement jusqu'à venir serrer sa gorge et l'étouffer. La panique commençait à s'emparer de lui. Sa respiration s'accéléra et son cœur s'emballa. Sa vue se troubla et les sons qui lui parvenaient, semblaient étouffés, comme venus d'outre-tombe. Il avait chaud. Ses mains étaient moites et il pouvait sentir des gouttes de sueurs perler sur ses tempes et couler le long de sa colonne vertébrale. Il avait l'impression que les murs de la chambre se rapprochaient inexorablement comme pour mieux le piéger.
Alors qu'il commençait à perdre pied, il renoua de manière instinctive avec des gestes d'autostimulation. Il plongea la main dans la poche de sa blouse blanche à la recherche de la seule chose qui pouvait l'apaiser. Rapidement ses doigts fins de chirurgien trouvèrent le plastique froid du scalpel factice que son frère Steve lui avait offert lorsqu'ils étaient enfants. Il le saisit délicatement entre le pouce et l'index et le caressa doucement. Comme par magie, son angoisse s'atténua peu à peu.
Finalement, au bout d'une éternité pour le jeune interne mais pas plus de quelques secondes en réalité, il sentit l'étreinte se desserrer. Il en profita pour faire un pas en arrière afin de restaurer une distance respectable entre lui et la mère de famille.
Madame Richardson essuya ses larmes du revers de la main avant d'afficher un sourire timide en réalisant la gêne du jeune homme qui triturait nerveusement son jouet tout en fixant le plafond. Ce ne fut qu'à cet instant qu'elle réalisa la présence de Claire brown juste derrière Murphy. Elle la salua d'un petit signe de tête avant de reporter son attention sur le chirurgien.
-Je vous remercie tellement. Sans vous, je ne sais pas ce qui se serait passé, murmura-t-elle la voix chargée d'émotions.
Quelle question stupide.
-Il serait mort, répondit Shaun avec un sourire désarmant en rebondissant en cadence sur ses talons.
Soudain, l'ambiance changea radicalement. Le visage de la mère de famille se décomposa tandis que ses yeux s'embuèrent à nouveau de larmes. Heureusement, Claire intervint pour dédramatiser les paroles d'une honnêteté maladroite de son collègue.
-Mais ce n'est pas le cas ! Ethan ira très bien si vous suivez les précautions d'usage, intervint la jeune métisse avec un sourire gêné avant d'attraper Murphy par le bras pour l'entraîner hors de la chambre.
Madame Richardson retrouva son sourire. Elle remercia une nouvelle fois les deux jeunes gens avant de retourner au chevet de son fils qui commençait à s'agiter dans son lit, sans doute tiraillé par la faim.
Une fois dans le couloir, le jeune homme se dégagea prestement de cette nouvelle étreinte forcée et commença à remonter le couloir en direction du bureau des internes. Claire essaya de suivre le rythme imposé par les grandes foulées de son ami.
-Shaun, tu ne dois pas dire ce genre de chose à une mère dont le bébé vient de frôler la mort.
-Ce n'est pas ma réponse qui était inappropriée mais sa question.
Claire laissa échapper un soupir avant d'expliquer ce qui était une évidence pour les gens ne souffrant pas d'autisme.
-Peut-être…Mais tu dois être plus…délicat, plus rassurant, moins...honnête.
Shaun s'arrêta brutalement.
-Dois-je mentir ? Parce que je ne sais pas mentir.
-Pas forcément. Tu dois éviter de décrire une réalité trop brutale et rester évasif, expliqua Brown en essayant de capter le regard bleu du jeune homme sans toutefois y parvenir.
-Je vois.
Mais soudain, les bips des deux internes sonnèrent, leur signifiant que le docteur Melendez avait besoin d'eux pour une urgence. Le visage de Shaun s'illumina instantanément alors qu'il reprenait sa course avec une vitesse stupéfiante vers le bureau de son supérieur, suivi de prés par Claire qui se demandait toujours ce que Murphy voyait réellement…
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Mais la journée ne se termina pas aussi bien qu'elle avait commencé. L'urgence était en réalité une péritonite prise en charge trop tardivement. Malgré tous leurs efforts, l'équipe de Melendez n'avait pu sauver le patient qui n'avait pas su, ou voulu, voir les signes avant-coureurs. L'homme était décédé sur la table d'opération d'une septicémie qui avait entraîné une défaillance de tous ses organes les uns après les autres.
Ce fut donc très tard dans la soirée et avec un sentiment plutôt mitigé que Shaun rentra chez lui. Lorsque les portes de l'ascenseur s'ouvrirent, il commença à remonter le corridor qui menait à son appartement mais s'arrêta devant la porte affichant le numéro trente-quatre. Il tritura nerveusement les bretelles de son sac à dos avant de se décider à frapper quelques petits coups cadencés comme il avait pris l'habitude de le faire depuis quelques temps, un nouveau rituel s'ajoutant à tous les autres…
Au bout de quelques secondes, la porte s'ouvrit sur sa voisine, Léa qui semblait se détendre après sa journée de travail à en juger par sa tenue plutôt décontractée ainsi qu'à la musique qui s'échappait de son appartement.
-Eh, Shaun ! Ça va ?
-J'ai sauvé une vie aujourd'hui, articula lentement le jeune homme en laissant son regard s'attarder quelques instants sur le visage souriant de la jeune femme avant dériver.
-C'est formidable, je suis contente pour toi !
Voilà ce qu'il aimait chez elle. Contrairement aux autres personnes de son entourage qui étaient mal à l'aise en sa présence et déstabilisées par ses remarques un peu décalées, Léa, elle, ne s'en formalisait pas. Bien au contraire, elle appréciait sa franchise et son honnêteté. Elle l'aimait tel qu'il était.
Et il était bien avec elle. Il avait confiance en elle. Aussi, il ressentit le besoin impérieux de lui dire ce qu'il avait sur le cœur.
-Mais j'ai perdu un autre patient. Il est venu trop tard aux urgences et nous n'avons pas pu le sauver.
Le visage de Léa se décomposa.
-Oh, Shaun…
Elle fit un pas vers lui puis se ravisa. Elle leva les yeux et essaya de capter le regard du jeune homme mais il restait désespérément fixé sur un point derrière elle. Alors, avec une douceur infinie pour ne pas le mettre mal à l'aise, elle prit le visage de Murphy entre ses mains et le força doucement à baisser la tête.
-Shaun…Est-ce que ça va ?
Pendant un bref instant, les yeux bleus de l'interne croisèrent ceux de Léa.
-Je vais bien, c'est mon patient qui est mort, pas moi, répondit-il à la manière d'un automate en détournant rapidement le regard.
Pourquoi lui disait-il cela ? Que cherchait-il en lui disant cela ?
Shaun ne le comprit que lorsqu'il se retrouva dans les bras de Léa, enveloppé dans sa chaleur réconfortante, ses cheveux bruns lui chatouillant le menton. Cette étreinte était totalement différente de celle qu'il avait subie quelques heures auparavant. Pas d'angoisse oppressante, pas de boule dans la gorge, pas de murs qui l'étouffaient.
Au contraire, il était bien. Apaisé. Heureux. A cet instant, il comprit le besoin de toucher, d'enlacer, de câliner. C'était ce qu'il était venu chercher en frappant à la porte de Léa.
Il ferma les yeux et inspira profondément le parfum de la jeune femme. Ses bras, comme mus par leur propre volonté, se refermèrent autour d'elle comme pour mieux savourer le bonheur simple de l'instant et la proximité sécurisante d'une personne aimée.
