La suite ! Vous comprendrez pourquoi il y a un rating T. Y'a un touuut petit peu de sang, mais rien de bien méchant, promis.
Bonne lecture again ! c:
« [...] La lune te guidera toujours. Et lorsqu'elle illuminera la forêt de ses rayons d'argent, tu sauras où me trouver. Suis les ombres...
Je suis l'ombre de la lune. »
X
Ils disaient tous du dragon de la forêt qu'il dévorait les cœurs des hommes.
Yukino n'avait jamais vu de dragon ; elle en avait peur, pourtant, et c'était cette peur là qui l'avait rongée petit à petit alors qu'elle s'enfonçait dans les entrailles rougeoyantes de la forêt d'argent, les pans de sa robe claire voletant derrière elle en effleurant les feuilles mortes qui maculaient le sol. On l'appelait comme ça, parce qu'en hiver, le soleil faisait scintiller la neige comme des myriades de diamants, et la cime des arbres prenait alors la forme d'épées d'argent. Yukino n'avait jamais pénétré cette forêt en hiver, pourtant ; personne ne le faisait.
Parce que l'hiver, les diamants apparaissaient ; et les hommes chuchotaient dans le noir que le dragon gardait farouchement son précieux trésor, annihilant tous ceux qui osaient s'en approcher.
Une branche craqua sous son pied ; fit vibrer le silence, apeura un gigantesque corbeau dont le croassement terrible fit s'envoler d'autres petits oiseaux. Yukino eut tout juste le temps de se remettre de sa surprise ; derrière elle, les pas s'approchaient, suivant ses traces paniquées.
Et elle, elle faisait office de la biche d'or apeurée ; celle qui se différenciait des autres et que tous voulaient capturer.
« Par là ! entendit-elle crier alors qu'elle reprenait sa course à travers les bois, les pans de sa robe claire se déchirant à chaque branche crochue à côté de laquelle elle traversait. La sorcière est par là ! »
Le sol humide s'enfonçait sous ses pas et les branches des buissons et des petits arbres attrapaient sans cesse des mèches de ses cheveux ; la forêt aurait presque pût paraître belle, pourtant. Néanmoins, il ne s'agissait pour l'instant que d'un dédale de rideaux de feuilles rouges orangées, de tapis de mousse odorante et glissante, de lits de feuilles mortes et de pierres grises et coupantes qu'elle traversait sans vraiment regarder. Yukino pouvait sentir les écorchures qui maculaient ses mains et son visage mais n'en fit rien ; elle avait bien trop peur pour seulement ressentir la douleur. Des gouttelettes pourpres s'échappaient de ses plaies pour colorer le sol d'une teinte plus chaude encore.
« La sorcière », qu'ils l'appelaient sans savoir de quoi il s'agissait, sans même tenter de comprendre ce que c'était. Yukino avait essayé de leur parler ; mais qui écouterait quelqu'un qui venait de faire exploser tout un bâtiment parce qu'on l'y avait enfermée contre son grès ? Qui écouterait une pauvre fille comme elle dont les doigts faisaient jaillir des étoiles qu'elle même n'avait jamais observées ?
Yukino savait ce qu'on faisait aux sorcières ; elle les avait déjà vu faire, avait vu de ses propres yeux une femme superbe souffrir tous les martyrs à cause de croyances qu'elle ne comprenait pas. Elle l'avait vue s'embraser, saigner, pleurer, crier ; comme ça, aux yeux de tous.
Comme une biche qu'on saigne avant de la dévorer.
La jeune fille finit par trébucher ; une fois, deux fois, avant de dévaler toute une pente sans pouvoir s'arrêter, un cri peinant à s'échapper d'entre ses lèvres et les bras levés. Est-ce que même la forêt s'évertuait à la ralentir, à l'envoyer là où toutes ces femmes avaient terminé ? Yukino se releva aussitôt que les pas derrière elle lui parvinrent ; une flèche siffla même à côté de son oreille, lui arrachant un couinement paniqué et accélérant encore son allure. En haut de la pente, des rires gras et satisfaits lui parvinrent.
Ils veulent t'attraper, Yukino.
Yukino ne savait plus depuis combien de temps elle courait ; les derniers souvenirs qu'elle avait étaient estompés et tachés par la peur, les regards effarés et plein d'une haine qu'elle ne comprenait pas de ces garçons à peine plus âgés qui l'avaient enfermée pour s'amuser – et par dessus tout, son cœur qui battait la chamade lui hurlait toujours la même chose, la même volonté.
« Laissez-moi vivre. »
Ils disaient que le dragon de la forêt dévorait le cœur des hommes ; pourtant, perdue dans cet endroit dont elle ne connaissait que des légendes, traquée par ceux dont les armes faisaient couler le sang, Yukino commençait à se dire que les hommes avaient tord.
Parce que pour le moment, c'étaient ces hommes là qui lui courraient après pour dévorer son cœur ; pas le dragon.
Ils vont te dévorer, Yukino.
Ses poumons sont en feu ; de ses plaies s'échappent des gouttelettes pourpres et brûlantes qui tâchent ses vêtements, et eux, ils s'approchent toujours. Les couleurs de l'automne dansent dans ses yeux brillants de terreur, et du rouge s'y invite de par une plaie sur son front ; elle ne l'avait même pas remarqué, même pas sentie, trop apeurée.
À sa gauche et à sa droite, des pas se font entendre ; elle ne s'arrête pas mais les cherche du regard, les larmes venant brouiller sa vue avant qu'elle ne les chasse d'un mouvement désespéré. Elle courait sans vraiment savoir où aller ; ses pas la menaient simplement le plus loin possible de là où elle se trouvait.
Tu es cernée, Yukino.
Ils vont te dévorer, te dévorer...
« Là ! »
Un poids mort sur ses jambes et une brève douleur ; elle tombe dans un cri et sa chute lui coupe le souffle. Un de ses assaillants surgit au milieu de la clairière ; celui qui venait de lancer le piège qui la maintenait immobile. Il s'approche prudemment mais rapidement – et elle ne pouvait rien y faire.
« Alors, la sorcière… »
Yukino aurait voulu crier, se débattre, laisser sa magie s'exprimer – mais ils allaient l'attraper. L'attraper, la ramener, la briser entre temps, l'humilier, exposer son corps mutilé à la vue du monde et-
La dévorer.
Les choses auraient pût être ainsi ; mais leur histoire aurait été beaucoup trop courte, et les étoiles mécontentes d'avoir aussi peu brillé dans leur vie. Alors Yukino avait simplement décidé de fermer les yeux ; parce qu'elle avait décidé qu'il n'était pas encore temps de voir la fin et la mort, et parce que c'était la seule façon pour elle de voir les étoiles en plein jour. Aussi ses yeux ne purent voir cette étoile là.
Cette étoile d'ébonite aux yeux rubis plein de haine, dont les crocs brillèrent comme des diamants avant de s'écarter brusquement pour laisser échapper un premier avertissement.
Yukino sentit son cœur s'arrêter momentanément en ouvrant les yeux.
De l'autre côté de la clairière délimitée par de hauts sapins verts et chênes orangés, trois hommes regardaient dans sa direction, immobiles et livides comme s'ils étaient déjà morts, leurs armes pendant lamentablement le long de leurs bras tremblants. La jeune fille n'osa pas se retourner pour regarder ce qui les terrorisait à ce point ; elle sentait sa présence, et ses larmes se remirent à couler d'elles-mêmes en silence le long de ses joues pâles.
Le dragon noir se tenait juste derrière elle.
Et lui, Yukino, est-ce qu'il va te dévorer aussi ?
Déjà dans sa tête, le décompte est en marche. Combien de temps avant qu'il ne lui prenne sa vie, avant qu'il ne dévore son cœur ? Sur le sol, elle aperçoit la grandeur de son ombre et un cri silencieux passe la barrière de ses lèvres, tandis qu'elle ferme les yeux et lève un visage implorant vers le ciel. Elle finit enfin par sentir la chaleur étrange et vibrante qui suintait de son corps recouvert d'écailles tranchantes et aussi noires que la nuit ; le long de gigantesques troncs d'arbre, elle pouvait voir à travers ses larmes des reflets colorés évoquant ceux d'une eau claire, allant d'un violet sombre à un vert de jade plus vif. Dans d'autres circonstances, ça aurait pût impressionner la jeune fille.
Dans le cas présent, elle avait simplement l'impression que la mort s'approchait plus vite encore ; alors ses suppliques passaient la barrière de ses lèvres pour naître en un maigre souffle, fragiles comme la flamme vacillante d'une bougie.
« Laissez-moi vivre. Laissez-moi vivre... »
Elle sursaute à l'entente d'un premier cri ; un autre plein de rage s'arrête prématurément dans un gargouillis qui lui provoque une brusque nausée, et elle a le temps d'entendre des pas de courses avant de sentir la chaleur qui émanait d'un corps juste au dessus d'elle. Est-ce que l'un d'entre eux avait réussi à s'enfuir ? Est-ce qu'ils avaient décidé de la laisser ici, à la merci de ce dragon dont on lui avait tant parlé ?
Yukino n'a toujours pas ouvert les yeux lorsqu'elle sent un souffle chaud contre son visage ; elle se met alors à sangloter, et les larmes dévalent le long de ses joues sales en traçant des sillons pâles. Il respire toujours à côté d'elle, en face d'elle ; elle ne sait pas, ne peut que sentir son souffle qui déloge ses cheveux clairs et fait glisser les feuilles et branches qui s'y étaient accrochées, tiède sur son visage baigné de larmes.
Laissez-moi vivre...
« Qui es-tu ? »
La jeune fille ouvrit brusquement les yeux.
Elle ne le voyait toujours pas ; pas en entier, en tout cas. Un regard aux alentours la fit déglutir, alors qu'elle contemplait brièvement ceux qui avaient été ses poursuivants quelques minutes plus tôt. Elle pouvait toujours sentir la chaleur d'un souffle régulier au dessus de sa tête ; mais mis à part l'ombre d'ailes à demi repliées, elle n'y voyait rien.
Rien que les ténèbres, au sein de cette clairière que même la cime des arbres privaient de lumière.
La douleur se faisait petit à petit sentir dans ses membres engourdis. La jeune fille respira profondément, rassembla le peu de courage qu'il lui restait et s'osa à demander d'une voix tremblante, tout en se relevant à l'aide de mouvements lents et prudents :
« Vous ne comptez pas me dévorer ? »
Un rire amer résonna dans son esprit ; maintenant qu'elle y faisait attention, il était loin de posséder la voix caverneuse et profonde dont parlaient les livres. Il avait un timbre bien plus clair que ce à quoi elle aurait pensé, et un léger accent étranger se faisait entendre, trahissant sa nature. D'ailleurs, si elle se fiait à sa voix...
Il avait l'air plutôt jeune ; et ce timbre lui était familier.
« Je t'ai demandé ton prénom. Pourquoi est-ce que je devrais te dévorer ?
— Ils m'ont toujours dit que vous dévoriez les humains. Que vous les tuiez, que vous- »
Un claquement de mâchoires agacé la fit taire et l'immobilisa de la tête aux pieds, tandis qu'elle retombait, la lèvre tremblante ; l'ombre s'éloignait, mais elle ne s'était toujours pas retournée pour le regarder.
« Est-ce que j'ai mal fait ? Est-ce que j'aurais dût les regarder faire sans intervenir ?
— Je...
— Ils t'auraient tué sans pitié. Comme à chaque fois qu'ils tuent. »
Et Yukino se tut ; parce qu'il avait raison. Parce qu'au fond, elle lui en était reconnaissante, parce qu'elle savait qu'elle ne s'en serait pas sortie autrement.
Parce que le dragon noir lui avait sauvé la vie ; et que la douleur éphémère qui avait vibré dans sa voix l'avait touché plus profondément qu'elle ne l'aurait pensé.
« Tu n'es pas comme eux, et c'est pour ça qu'ils te pourchassaient. N'est-ce pas ?
— Je ne suis pas-, s'apprêta à protester Yukino, troublée, ses mains peinant à défaire ses liens.
— Je sais. Tu n'es pas comme eux. », répéta la créature en s'approchant encore.
L'ombre avait disparue ; comme si le soleil avait décidé de l'empêcher de le voir. Pourtant, l'instant d'après, la jeune fille sursauta en sentant que ses liens s'étaient défaits.
Et que deux mains tout à fait humaines l'avaient prise par les épaules pour la redresser.
« ... Et moi non plus. », acheva-t-il dans un souffle, tout près de son oreille, le froid pénétrant des paumes attentionnées qui l'avaient redressée disparaissant après être restée quelques secondes de plus.
Perdue, Yukino retomba à genoux sitôt que l'inconnu l'eut lâchée ; il ne la releva pas, pourtant, et elle entendit des pas s'éloigner rapidement avant de pouvoir se retourner, le cœur battant et les yeux brillants. Juste pour le voir ; pas par simple curiosité, pas seulement pour lui dire merci ou pour se rassurer.
Parce qu'elle avait eu besoin de le voir. Et de croiser son regard ; un regard qui n'avait rien d'humain mais rien de monstrueux à la fois.
Juste anormal ; et beau, quelque part. Parce que même si elle aurait pût comparer ça à des yeux de chat ou de reptile, c'était ça et tout autre chose à la fois ; deux rubis fendus d'une pupille rectiligne et verticale. Deux brasiers silencieux où brûlaient des souvenirs auxquels elle n'osait pas toucher ne serait-ce que du bout de ses doigts écorchés.
Deux rubis qui la transpercèrent jusqu'au plus profond de son être ; d'un seul regard.
Il s'arrêta quelques secondes et la toisa de son regard pourpre, des vêtements étrangers et de couleurs sombres recouvrant sa peau pâle ; elle nota que ses cheveux d'un noir de jais étaient plus longs que les siens, mais que contrairement aux autres hommes qu'elle avait vu jusque là, lui donnaient un aspect étranger, curieux – et pourtant, bien plus agréable à voir, bien que dissimulant une partie de son visage. D'où est-ce qu'il venait ?
Qui était-il en vrai ?
« Tu ne m'as pas dit comment tu t'appelais, fit-il remarquer, aucune émotion ne trahissant son visage de marbre, presque princier à côté de ceux des seigneurs qu'elle avait pût voir.
— Vous non plus... », souffla Yukino d'une voix absente en guise de réponse, les yeux rivés vers tous les mystères qu'il représentait.
L'inconnu eut un sourire à peine perceptible ; tout juste un mouvement au niveau de la commissure des lèvres. Encore confuse, Yukino finit par se relever, remarqua que ses vêtements étaient déchirés par endroits et recouvrit pudiquement sa poitrine de ses bras, les joues légèrement empourprées.
Le dragon ne te dévorera pas aujourd'hui, Yukino...
« Les gens d'ici me connaissent sous le nom de Raios, fit-il en la fixant un peu plus intensément. Mais lorsque je n'ai pas une forme de dragon, je m'appelle Rogue. Et toi ? »
Rogue ; ça n'était clairement pas d'ici. Encore perdue dans ses pensées, Yukino mît un moment avant de répondre d'une voix peu sûre d'elle :
« Euh, Yukino. Juste Yukino... »
Il sourit encore ; un peu plus, cette fois-ci. Le regard qu'il posait sur elle la gênait, et pourtant, elle n'y voyait pas une ombre de malveillance.
Était-ce la même personne qui avait fauché les cadavres étendus à ses pieds ? La même personne qui l'avait sauvée ?
« Tu n'as pas peur de moi ?
— Je… »
Yukino inspira profondément, le regarda droit dans les yeux et secoua négativement la tête, quoique peu sûre d'elle. Il aurait pût la tuer des centaines de fois avant de lui poser la question ; il pourrait la tuer maintenant.
Mais elle n'avait plus rien à perdre ; mis à part une pensée pour sa sœur, mourir ne lui faisait pas peur.
Rogue parût surpris ; elle ne pouvait que le supposer, à vrai dire, son visage montrant trop peu d'expressions pour qu'elle puisse discerner ce qu'il pouvait ressentir. Est-ce qu'il avait parlé à d'autres gens, avant ça ? Elle mentirait si elle disait qu'il ne l'impressionnait pas, qu'il la laissait indifférente — parce que ça n'était pas le cas.
Yukino tremblait encore ; juste un peu. Elle ne faisait rien pour fuir, pourtant ; rien pour s'en sortir, rien pour s'éloigner de lui.
Elle s'approcha juste un peu pour mieux voir ses yeux.
« Tu devrais rentrer chez toi. Retrouve-moi... Retrouve-moi ici si tu as besoin d'aide, souffla-t-il après quelques secondes en baissant les siens.
— Vous… Vous ne comptez pas me faire quoique ce soit ? Vous me laissez partir ?
— Qu'est-ce que je ferais à une mage aussi innocente que toi ? Qu'est-ce que tu veux que je te fasse, Yukino ? »
« Mage ». Le mot vibra dans l'air et tinta dans son esprit dans un écho de clochettes qui résonna jusqu'au fond de son cœur.
Yukino le fixa avec de grands yeux sans rien pouvoir ajouter. Le dragon de la forêt lui-même venait de lui proposer son aide ; qui aurait cru que cette créature même que tout le monde craignait se trouverait être sa providence ?
Que cette créature dont on disait qu'elle dévorait le cœur des hommes se trouverait être la personne qui lui avait sauvé la vie ?
Il n'avait pas l'air blessé ou en colère ; juste las, morose. Terne. Ça lui pinça le cœur, enfonça une épine quelque part dans sa poitrine — froide. C'était ce qui était réservé aux gens comme lui et elle le savait bien pour l'avoir déjà observé.
Ce qui était destiné à ceux qui étaient nés comme des étrangers.
« Est-ce que... Est-ce que d'autres vous ont déja-
— Personne de vivant, en tout cas, répondit le jeune homme aux yeux rubis avec un air sombre et peiné, devinant de lui-même ce qu'elle voulait lui demander. Personne ne sait qui je suis vraiment, ajouta-t-il ensuite en fixant pensivement ses mains. Et toi ? Qui sait ce que tu es ?
— Ils l'ont découvert, répondit la jeune fille en désignant les cadavres du regard. Moi-même, je ne le savais pas avant que... »
Yukino se tut. Rogue n'en dit rien ; l'observant toujours du haut de la pente où il se trouvait, il baissa simplement les yeux, l'air de comprendre ce dont elle voulait parler – et puis au fond, et lui ; est-ce qu'il était né dragon ? Ou est-ce qu'il avait vécu quelque chose de semblable avant elle, un abandon difficile à une humanité qui ne l'acceptait déjà plus ?
Qui était réellement Rogue ? Quelles étaient ses intentions ?
« Dites-moi… Est-ce que vous savez ce qui m'arrive ? Ce que je suis ? Je ne sais même pas ce que- »
Rogue releva soudain brusquement la tête ; quelques instants plus tard, sur ses gardes, Yukino pût entendre des cris et des bruits de pas, et une lueur inespérée vint briller dans son regard lorsqu'elle reconnut la voix de sa sœur aînée. Alors on était venu la chercher ?
Son regard brun se posa néanmoins sur les cadavres avec inquiétude ; elle entendit Rogue dévaler la pente et passer à côté d'elle sans même la regarder, l'air d'être à l'écoute de ce qui les entourait. Un peu comme un animal ; ou autre chose.
« Qu'est-ce que tu vas faire ? finit-il par demander en se tournant vivement vers elle, ses pupilles se rétractant ou s'élargissant en fonction de la lumière.
— Ma sœur est parmi eux... Je vais la suivre. Et vous ? »
Elle le supplia en silence de ne pas leur faire de mal. Rogue fronça des sourcils avant de détourner son regard après avoir cerné la peur qui luisait encore dans ses yeux ; la jeune fille crut y voir une lueur blessée mais n'en dit rien, troublée. La perspective de pouvoir rentrer chez elle sauve était bien trop belle.
Inespérée.
« Va les rejoindre. Je veillerai simplement à ce qu'ils ne t'accusent de rien. », souffla-t-il avant de se mettre à courir en vers un fourré, après lui avoir jeté un dernier regard dénué de toute émotion visible.
Yukino resta ainsi avant de faire de même et de remonter la pente pour se diriger vers la troupe, dont elle aperçut bientôt la lumière qu'elle se mît à suivre avec de plus en plus d'entrain. Comme elle s'en était doutée, c'était sa sœur qui dirigeait l'expédition, bravant vaillamment les broussailles sans se préoccuper de ses vêtements et distribuant des ordres à la poignée d'hommes qui la suivait. Yukino ne se demanda pas d'où ils venaient tout en hélant le prénom de son aînée ; Sorano avait toujours sût se montrer plus déterminée et persuasive qu'elle.
« Yukino ! s'écria Sorano en l'apercevant, rattrapant de justesse la lanterne alors que sa cadette se logeait dans ses bras en se retenant de pleurer. Où étais-tu passée ? Seigneur, regarde-toi, tu es- »
Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase : la plus jeune leva les yeux vers le ciel à l'entente d'un grondement semblable à celui qu'elle avait entendu avant que Rogue ne décime ceux qui l'avaient prise en chasse. Le vent se mit à gémir puis à hurler autour d'eux, véhiculant des plaintes qui les firent frissonner d'effroi ; c'était comme si les ombres elles-mêmes s'étaient mises à chanter — à hurler. Brandissant leurs armes sans grande conviction, les hommes qui accompagnaient sa sœur reculèrent prudemment en cherchant le dragon du regard, tandis que Sorano avait attrapée sa cadette par la main pour la tirer en arrière ; si seulement ils savaient...
Mais ils ne sauront pas, Yukino.
« On rentre ! Maintenant ! », ordonna Sorano en rebroussant chemin à vive allure, bien vite suivie par les hommes du village qui ne protestèrent pas avant de s'exécuter.
Ils ne sauront pas ce qui s'est réellement passé ; ce sera votre secret.
Yukino mît un moment à s'endormir, ce soir là, perdue entre les questions la concernant et celles portant sur Rogue ; lorsqu'elle fermait les yeux, c'étaient sa magie à elle et son regard à lui qui venaient briller dans le noir, inconnus et étrangers – et pourtant, rassurants, quelque part. Rogue ne semblait pas la craindre ou poser sur elle un regard écœuré ; il l'avait appelé « mage », comme s'il en avait déjà connu, comme s'il savait de quoi il s'agissait.
Mais était-ce vraiment le cas ? Avant d'être un dragon, Rogue avait-il été humain ?
Ils disaient tous du dragon qu'il dévorait le cœur des hommes ; pourtant, ce jour là, après avoir croisé le regard de Rogue, Yukino se dit que c'était peut-être l'inverse.
C'étaient les hommes qui avaient brisé le cœur de Rogue pour en faire une créature sombre et solitaire.
X
Les hommes lui avaient tout arraché.
Pas seulement son cœur, pas seulement son humanité ; tout. Sa vie, ses souvenirs, son identité. La seule famille qu'il avait jamais eu.
La seule mère qui l'avait jamais aimé.
Ça s'était passé vite — trop vite. Comme dans un rêve ; un cauchemar éveillé. Pourquoi s'étaient-ils méfiés, ce jour là ? Pourquoi Skyadrum n'avait pas été plus prudente, en laissant à un enfant l'opportunité de croiser son regard si étrange ? Pourquoi avait-elle été si confiante — trop confiante — au point de ne se douter de rien ?
Impossible de recouvrer sa forme de dragon une fois enchainée. Impossible de crier une fois bâillonnée ; Rogue n'avait pût que s'angoisser et sentir l'odeur lointaine de ses larmes et de son sang qui coulaient avant de comprendre que quelque chose était arrivé.
Jamais il n'avait couru aussi vite ; jamais il n'avait autant couru, talonné par la peur d'arriver trop tard et les ombres qui cherchaient à l'engloutir. Parce qu'il le savait, au fond.
Même sous sa forme de dragon, il n'aurait rien pût faire pour l'aider ; pas même la soulager.
Rien. Rien du tout.
Les flammes brûlaient déjà haut dans le ciel lorsqu'il s'était frayé un chemin sur la place centrale, ignorant tous ces humains dont la seule vue avait suffi à le faire trembler de rage — et de peur, aussi. Le crépitement des étincelles faisaient battre son cœur et avaient suffi à allumer un brasier de haine silencieuse au fond de ses yeux ; mais elle, toujours droite, toujours belle, sauvage et libre, elle n'avait rien dit, pas crié, pas pleuré. Ils la brûlaient vive sans savoir, sans chercher à comprendre ; parce qu'elle était différente.
De l'autre côté, des yeux bruns avaient brillé aussi, noyés d'une terreur silencieuse. Skyadrum avait été belle jusqu'à la fin ; ni vraiment dragonne, ni vraiment humaine. Elle s'était tourné vers lui, silencieuse, les flammes peinant seulement à roussir ses cheveux ; et les ombres au sol s'étaient alors soudainement agrandies, tandis que le crépitement des flammes recouvraient son cri à lui.
Les flammes s'étaient soudainement élevée jusqu'aux étoiles dans une explosion de lumière ; tous avaient recouverts leurs yeux de leur main, chapeau ou heaume. Pas lui.
Lui, les yeux brillants — brûlants — de larmes, il l'avait juste regardé s'envoler vers les cieux avec un sourire ; le dernier. Un sourire d'excuse, un sourire de confiance, un sourire apaisé. Parce qu'elle ne s'était pas battue et qu'elle lui léguait tout. Le chant des ombres, la mélodie des étoiles, l'ode à la lune.
Les hommes s'étaient mis à hurler — de peur, de triomphe, il ne savait pas. À genoux, vidé de tout et les yeux rivés vers les flammes, il écoutait la symphonie qu'aucun d'eux ne pouvaient entendre. La lune, les étoiles, le murmure du feu purificateur — les ombres.
Ils n'avaient jamais sût écouter autre chose que leur propre cacophonie.
La lune avait brillé haut dans le ciel, cette nuit-là ; et, habitées par des hurlements bestiaux et enragés, la nuit l'avait accompagnée longtemps, bien longtemps. Le temps du pardon et de l'oubli ; le temps que suffisamment — bien trop, beaucoup trop — de sang n'ait coulé, le temps que les étoiles et la forêt ne vienne l'apaiser. Le temps que les ombres ne fassent qu'un avec lui ; que le froid ne l'habite jusqu'à tout engloutir, tout étouffer.
Le temps du deuil ; et pas seulement celui de sa mère.
Le deuil de son humanité.
X
« ... Et ne prends pas peur en me voyant. Ne leur fais pas plus confiance à eux qu'à moi ; ne te trompe pas de chemin. Cherche l'ombre de la lune... »
X
Rogue regarda le dernier cadavre disparaître vers l'abîme profond du ravin sans aucune émotion apparente.
La voix lui avait murmuré que les hommes avaient pour coutume d'enterrer leurs morts ; de leur rendre un dernier hommage, un dernier adieu. Rogue n'avait pas répondu, tout d'abord ; et puis lorsqu'elle avait répété, la colère froide et sourde qui brûlait en lui avait éclaté, et il avait hurlé en direction des arbres qu'il n'en avait que faire. Au loin, son cri avait dût ressembler à un rugissement ; ce n'étaient que les ombres qui s'allongeaient.
« Je suis l'ombre de la lune. »
La voix s'était tut. Les ombres l'aveuglaient bien trop, de toute manière ; bien trop pour qu'il puisse seulement prendre la peine d'écouter ou de comprendre, bien trop pour qu'il puisse laisser son humanité refaire surface et ses émotions l'accompagner. Il y avait bien longtemps que Raios avait renoncé à ses émotions ; ces choses humaines qui les avaient rendus faibles au point qu'ils ne soient qu'une poignée.
La seule chose qui se faisait sentir lorsque la lune éclairait suffisamment son cœur pour faire refleurir un semblant de ce qui restait de son humanité, c'était la perte de tout ce qu'on lui avait arraché.
Tu ne ressens aucun soulagement après les avoir tué. Ça ne t'aura servi à rien.
« Silence ! »
Tu sais que j'ai raison, Rogue. Ou peut-être devrais-je m'adresser à Raios ?
Les ombres gémirent autour de lui et donnèrent bientôt forme à deux gigantesques ailes à la membrane sombre et aux rebords déchirés ; juste une manifestation de sa haine. Il se bouchait les oreilles, bien que sachant que ça ne l'empêchera pas de s'adresser à lui ; il attendait juste le moment propice pour s'évader et oublier.
« Et qu'est-ce que tu en sais, toi ? Tu n'étais même pas là ! Tu n'as rien fait ce jour là, alors qu'elle brûlait après qu'il l'ait attrapée ! Où étais-tu, toi qui semble respecter ceux qui tuent sans vergogne, qui brûle sans regrets ? »
Une brise fit chanter les plaintes des feuilles mourantes, dans un chant funèbre et mélancolique. Un rugissement retentit encore dans la forêt ; partout, les oiseaux et les animaux s'affolaient et fuyaient un danger invisible, seuls les arbres assistant à la détresse silencieuse de celui qui habitait leur précieuse forêt.
« C'est ça, pars. Fuis ; tu ne vaux pas mieux qu'eux… »
Fais attention aux ombres, Rogue…
« Les ombres ne me quittent pas. Et elles, elles savent garder le silence quand je leur demande. »
Le vent se tut ; les animaux retrouvèrent leur vie habituelle comme si rien ne s'était passé, mais les arbres ne détachèrent pas leur attention de cet être sombre et perdu pour autant.
L'ombre devait trouver sa lumière.
C'est un des rares passages Angst que je m'autorise, promis. C:
A la suite !
