Il ne faut pas croire tout ce qu'il se dit. Il faut avoir du bon sens pour trier le vrai du faux, ou dans un cas de rumeur déplacé, se mêler de ses affaires.
Par exemple, l'histoire de la Magie n'est pas du tout ennuyeuse. C'est même très intéressant. Il est essentiel de tirer des leçons du passé pour ne pas répéter les mêmes erreurs.
Cependant, le cours dispensé à l'école de sorcellerie de Poudlard, cachée dans les landes d'Ecosse, ne suscite aucune controverse, ni divergence d'opinion. C'est même probablement le seul sujet sur lequel les quatre maisons tombent toujours d'accord, c'est peu dire !
Instruite par le professeur Binns, seul enseignant fantôme du collège, elle reste dans la mémoire des étudiants la matière la plus ennuyeuse à laquelle ils aient été obligés d'assister. Inévitable jusqu'en cinquième année, les élèves n'ont pas d'autre choix que d'être courageux jusqu'à l'examen des B.U.S.E.S., au terme duquel ils peuvent décider d'abandonner cette matière.
C'est donc à une classe de jeunes sorciers blasés et à moitié endormis que le professeur Binns racontait d'une voix monotone un des affrontements pourtant effroyable entre les géants et les sorciers.
La scène faisait peine à voir. Avachis sur leur chaise ou carrément affalés sur leur table, somnolant ou s'ennuyant purement et simplement, les élèves de cinquième année tentaient comme ils le pouvaient de ne pas mettre à exécution leur envie de suicide.
— Tu vas te faire pincer, chuchota Mary McDonald à sa voisine en jetant un coup d'œil à l'enseignant.
— Binns n'a jamais remarqué qu'il était devenu un fantôme. Comment veux-tu qu'il se rende compte que je fais mon devoir de Sortilèges ?
— Peut-être bien parce que tu as ton livre ouvert devant toi…
— Il ne verra rien, je te dis. Tant qu'à ne rien faire, autant bien occuper son temps.
Mary n'insista pas. Lily Evans était connue pour son caractère têtu, et puis c'était son problème après tout. En tout cas, elle n'oserait pas l'imiter. Elle jeta un regard à une table à sa gauche où Lena Rogers, l'air dans la lune, semblait avoir confondu sa plume d'aigle avec une des plumes en sucre de chez Honeydukes qu'elle trimballait toujours dans son sac. Mary fronça les sourcils.
— Hé ! chuchota-t-elle à sa camarade étourdie. C'est ma plume que tu manges là !
Lena tourna la tête vers elle, l'air surpris tout d'abord, puis baissa les yeux sur la plume en question.
— Oh, excuse-moi, dit-elle d'une voix douce. Je n'ai pas fait attention.
Mary allait lui demander comment elle avait pu ne pas se rendre compte au goût que ce n'était pas une confiserie, quand un ronflement la coupa dans son élan. Elle se retourna sur sa chaise tandis que des ricanements retentissaient dans la classe, pour essayer d'en apercevoir l'auteur.
Au fond de la salle, Peter Pettigrow avait la joue sur la table et dormait à poings fermés, sous le regard amusé de son voisin qui avait cependant l'air tout aussi fatigué que lui.
Ça avait dû veiller tard dans le dortoir des garçons.
Mary se retourna, préférant ne pas en voir d'avantage. Essayer de deviner les potentielles raisons de leur épuisement ne l'intéressait pas vraiment.
Le menton dans une main, elle tapotait sur le pupitre de l'autre en réfléchissant à ce qu'elle pourrait bien faire pour s'occuper. Elle lut à l'envers sur la montre que portait Lily qu'il restait une bonne demi-heure avant la fin du cours. Elle soupira. Son regard tomba à nouveau sur Lena qui, les yeux toujours dans le vague, tapait discrètement du pied le rythme d'une mélodie connue d'elle seule.
Même quand elle ne faisait rien, Lena n'avait jamais l'air de s'ennuyer. Elle devait songer à des choses intéressantes, car elle en oubliait parfois le monde extérieur, et avait une logique de pensée assez unique : c'était elle qui relançait les discussions lorsqu'il y avait des blancs, et on passait souvent du coq à l'âne. Elles avaient souvent des sujets de conversation totalement farfelus, et elles finissaient en général par en rire aux larmes.
Il arrivait à Mary de l'envier, et de vouloir voir ce que ça faisait d'être dans sa tête, où milles idées semblaient se croiser. Comme maintenant.
Un ronflement plus fort que les précédents la fit se retourner une nouvelle fois, les sourcils haussés. Peter dormait carrément la bouche ouverte à présent. James Potter, à côté de lui, baillait à s'en décrocher la mâchoire. Visiblement, les ronflements de son ami ne le dérangeaient guère.
Il finit par s'apercevoir qu'ils accaparaient cependant l'attention d'une grande partie de la classe. Voulant sans doute éviter de s'attirer des ennuis de quelques façons que ce soit, il s'étira exagérément et donna accidentellement un petit coup à Peter, qui se redressa l'air hagard.
James lui offrit un sourire contrit, puis balaya la salle du regard, quand ses yeux se posèrent sur Mary. Son insistance l'étonna, et elle tourna la tête pour vérifier si c'était bien elle qu'il fixait.
Lily, évidemment.
Elle ne s'était même pas désintéressée de son devoir, et cherchait une information dans son livre de Sortilèges, hermétique à la soudaine passion de la classe pour la sieste de Peter Pettigrow.
Mary se garda bien de lui parler de l'attention que lui portait leur condisciple. Au mieux, Lily ne le prendrait qu'avec indifférence. Ce n'était pas un comportement exceptionnel de la part de James Potter. Loin de là.
Mary reposa son menton dans sa main, résignée à passer le restant du cours à s'ennuyer fermement. Elle aurait presque eu hâte d'aller en divination.
Presque.
Le moment du déjeuner sonna comme une délivrance pour les élèves du cours de Runes Anciennes. Le raclement des chaises et l'empressement des étudiants à sortir ne gagnèrent pas Lily, qui prit son temps pour ranger soigneusement ses affaires dans son sac. Elle sortit en dernier, et se dirigea vers la Grande Salle d'un pas tranquille. Ses amies avaient pris l'option de Divination, et devaient traverser la moitié du château pour atteindre le hall. Lily marchait donc d'un pas tranquille. Elle serait à la Grande Salle bien avant elles de toute façon.
Elle chantonna doucement la chanson que Lena lui avait mise dans la tête un peu plus tôt, tout en regardant au travers des fenêtres. Elle s'approcha des carreaux, pour voir le temps maussade. A moins d'un miracle, il ne changerait pas d'ici la sortie à Pré-au-Lard.
Le brouhaha des conversations l'atteignit avant qu'elle n'entre dans la Grande Salle. Elle trouva des places libres à côté de deuxièmes années, et avait déjà entamé ses crudités quand ses amies la rejoignirent.
— Et Lena ? demanda Mary en s'affalant en face d'elle, tandis qu'Aurore, la dernière fille de leur dortoir, prenait place à côté de Lily.
Lena avaient cours de runes anciennes avec Lily le jeudi matin, après l'histoire de la magie.
— Aux toilettes, répondit Lily. Elle m'a dit de ne pas l'attendre.
— Ah bon ? s'étonna Aurore. En temps normal, elle n'aurait jamais raté le début du déjeuner.
Lily haussa les épaules et tendit la main vers un plat de légumes, qu'Aurore ôta promptement de son chemin.
— Non non, pas de carottes pour toi, tu n'as pas besoin d'être plus rousse que tu n'es déjà !
— Ha ha ha, fit Lily en détachant chaque syllabe d'une voix morne, quel humour vraiment.
— Oh allez, j'ai besoin de décompresser. Je sors de divination ! C'est plutôt que tu es trop aimable et tellement jolie comme ça, se rattrapa Aurore avec un sourire d'excuse.
C'était la vérité. Lily était à des kilomètres d'être laide. Sa peau pâle et ses lèvres rosées lui donnait l'air d'une poupée. Elle avait une taille fine qu'on pouvait envier, et pour parfaire le tableau, des yeux d'un vert à tomber par terre.
Le rose lui monta aux joues, mais elle reprit le plat des mains de son amie et lança avec malice :
— Toi en revanche, ton capital amabilité semble être à sec ces temps-ci. Tu prendras donc ma part en plus de la tienne ! conclut-elle en plaçant le plat de carottes sur l'assiette de sa comparse.
Aurore lui fit un sourire crispé. C'était de bonne guerre.
Mary lança ensuite un débat sur « Est-ce que c'est parce que Lena mange beaucoup de carottes qu'elle est aussi aimable et douce ? », qui n'avait toujours pas abouti lorsque la personne concernée fit son entrée dans la Grande Salle. Elle avança lentement vers ses amies, et s'assit doucement à côté de Mary. Les filles s'étaient tues, et la regardaient.
— Lena ? Ça ne va pas ? demanda Lily au bout de quelques secondes, un peu inquiète.
Lena était plutôt de nature lente et rêveuse, mais son air choqué était inhabituel. Elle tourna la tête vers Lily, toujours avec cette lenteur angoissante, et lui demanda d'une voix un peu tremblante :
— Qu'est-ce que tu penses de la prostitution ?
Lily cligna des yeux, Aurore lâcha sa fourchette et Mary ne remarqua pas qu'elle avait laissé tomber sa main dans son assiette de purée.
— Tu ne comptes pas t'y mettre tout de même ? demanda prudemment Mary.
— C'est juste que… essaya d'expliquer Lena.
Elle avait l'air bouleversée, et Lily la trouva fragile à cet instant. Lena était un peu trop naïve, et parfois le retour à la réalité était triste et brutal.
— J'ai entendu des filles aux toilettes. Elles racontaient des choses… sur quelqu'un de Poudlard. Une fille qui ferait… ça.
Ce petit mot, qui désignait tout et rien à la fois, lui arracha un frisson. Ce que cela impliquait empêchait Lena de le prononcer à voix haute.
— Elles se disaient même les détails, les noms des garçons… et plein d'autres trucs… continua Lena en cherchant ses mots.
Apparemment, les dits détails avaient heurtés son petit cœur sensible. Ses amies se regardèrent quelques secondes, interdites, puis Aurore pris la parole tandis que Mary passait une main dans le dos de Lena en guise de soutien — celle qui n'avait pas de purée.
— C'est la rumeur la plus incroyable que j'ai jamais entendu. Et c'est qui, cette fille dont elles parlaient ?
Lena, dans un sursaut de lucidité, regarda autour d'elle avant de se pencher et de lâcher le nom dans un murmure.
Lily leva les yeux au ciel et Mary eut une exclamation d'incrédulité. Aurore reprit d'un air confiant :
— Tout d'abord, d'un point de vue pratique, j'imagine qu'il y a d'autres moyens beaucoup plus simples pour se faire de l'argent de poche que de vendre son corps dans une école. A notre âge qui plus est. Sans parler du fait que si les élèves sont au courant, ça viendra forcément aux oreilles des enseignants. Les risques sont énormes. Et puis on parle d'Eris Johansen nom d'un chaudron !
Elle avait été la plus rapide à réfléchir posément à la nouvelle. Ses amies ne pouvaient qu'approuver sa démonstration. Aurore sourit amicalement à Lena.
— Ne t'inquiète pas, personne ne s'amuse à ce genre de chose ici. Ils ont trop à perdre. Et puis si ça devait arriver, je ne pense pas qu'Eris Johansen soit suffisamment dévergondée pour ça.
Lena acquiesça, et sembla rassurée.
— Affaire classée, s'exclama Mary en tapant bruyamment le manche de son couteau sur la table. Au fait Lena, tu manges souvent des carottes ?
Lorsque ces demoiselles se levèrent de table pour se rendre à leurs classes de l'après-midi, elles avaient fait en sorte de détendre Lena qui avait retrouvé le sourire. Le sujet était clos.
Mais il est connu que plus l'histoire est graveleuse, plus elle fait jaser. Les élèves ne parlèrent bientôt que de ça, certains ayant leur propre théorie, et des variantes circulaient déjà.
La magie de Poudlard opérait même pour les bruits de couloirs.
De retour à la salle commune après le dîner, Lily, Aurore et Mary s'étaient mises au travail, espérant terminer un ou deux devoirs parmi tous ceux que leurs professeurs leur donnaient chaque semaine. Lena était montée un peu plus tôt dans le dortoir. Elle n'avait pas l'esprit à travailler, et ses amies n'avaient pas voulu insister.
— Qu'ils arrêtent tout de suite sinon je vais craquer, souffla Aurore les yeux fermés dans une courageuse tentative pour se calmer.
La salle commune de Gryffondor n'était pas paisible comme elle aurait dû l'être ce soir-là, avec autant d'élèves concentrés sur leur travail. Les agitateurs n'étaient que trois pourtant.
La prière d'Aurore ne fut malheureusement pas exaucée, car ils continuèrent gaiement leur jeu bruyant.
Elles étaient assises autour d'une table entièrement recouverte de livres. Il y en avait de tous les genres : Arithmancie, Défense contre les Forces du Mal, Potions, Métamorphose... Elles tentaient de travailler, à grand renfort de soupirs exaspérés et de regards agacés vers les fauteuils près de la cheminée.
N'y tenant plus, Aurore se leva l'air furibond et fit un pas dans cette direction, quand le portrait qui dissimulait l'entrée de la salle s'ouvrit, laissant passer un garçon aux cheveux châtain.
— Ah Remus ! Mon sauveur ! s'exclama-t-elle en changeant radicalement sa trajectoire et en se jetant sur lui. Par pitié, dis à tes amis d'aller faire du bruit ailleurs, ils sont tous bonnement insupportables !
D'abord surpris d'être ainsi agressé, Remus assura à Aurore qu'il se chargeait de régler le problème. Elle revint s'assoir en louchant sur le préfet qui se dirigeait vers ses amis et, magicien ou pas, il réussit à faire fermer le clapet de James Potter, Sirius Black et Peter Pettigrow.
— Aaaaah, soupira Aurore avec soulagement, savourez le silence les filles – ça ne durera pas.
Lily sourit et Mary leva les yeux au ciel. Aurore avait un peu tendance à exagérer, mais grâce à elle la calle commune était devenu un endroit propice à la concentration, chose qui lui avait horriblement manqué ces dernières minutes.
Elles avancèrent bien ce soir-là. Aurore avait presque fini son essai demandé par le professeur McGonagall. Quant à Mary, elle mettait un point final à son devoir de Potions en regardant du coin de l'œil Lily, qui lançait des plumes comme si elle jouait aux fléchettes sur les garçons de leur année pour leur rappeler de faire silence.
Elle roula son parchemin avec satisfaction — de l'avoir terminé, le réussir étant une toute autre affaire — et s'étira sur sa chaise.
— La prochaine fois, on ira à la bibliothèque, suggéra Lily après un éclat de rire bruyant d'un groupe de filles de quatrième année qui venait de s'installer juste derrière elles.
— Bonne idée. On ne peut pas empêcher les gens de se détendre non plus, dit Aurore d'un air fataliste.
Mais elles ne purent se retenir de tendre l'oreille quand des mots tels que « dégueulasse », « ouvrir ses cuisses », « obsédée », et « sexe » leur parvinrent de la table de derrière.
Nul besoin d'avoir suivi toute la conversation pour comprendre quel en était le sujet, surtout quand le nom de Johansen était mentionné.
Aurore se rendit à leur table, les faisant taire immédiatement par sa présence. Lily et Mary ne parvinrent pas à entendre distinctement ce qu'elle leur disait, mais les filles eurent un air un peu penaud, et sortirent de quoi travailler lorsqu'Aurore les laissa.
— Qu'est-ce que tu leur as dit ? s'enquit immédiatement Lily alors que son amie se rasseyait.
— Qu'elles avaient surement des devoirs à faire et qu'une demoiselle digne de ce nom se place au-dessus des rumeurs. Sans oublier que les garçons n'aiment pas les commères, finit-elle avec un sourire espiègle. Ça marche bien comme argument.
Mary eut un petit rire, et Lily demanda :
— Je croyais que tu n'aimais pas user de ton pouvoir de préfète ?
— C'est vrai, admit Aurore. Mais si ça peut aider les gens à réfléchir par eux-mêmes et ne pas suivre bêtement le troupeau… Je me dis que ça peut être utile.
Lily acquiesça, en jetant un coup d'œil aux filles qui s'étaient mises à chuchoter tout en grattant sur leur parchemin. L'une d'elle l'aperçut et baissa immédiatement la tête en faisant semblant d'écrire.
Lily savait ce que c'était de supporter les ragots, d'être regardé comme une bête de foire à cause de rumeurs tenaces. Un de ses amis en faisait régulièrement les frais, et ça l'avait toujours révoltée. Ca lui était déjà arrivée à elle aussi — merci James Potter !
Lena déboula soudainement des escaliers en appelant Lily à grand cris, l'air affolé.
— Qu'est-ce qu'il lui est arrivé encore ? demanda Mary avec surprise en regardant le pyjama de travers de son amie.
— Lily, il faut que tu viennes, la supplia Lena en lui attrapant l'épaule. C'est horrible… dit-elle en fermant les yeux comme si elle ne voulait plus y penser. Il y a une araignée dans mon lit, elle est monstrueuse !
— Encore ?
Des rires retentirent dans la salle commune.
— Mais oui ! On dirait une malédiction ! Je te jure, j'ai essayé de m'en débarrasser mais elle s'est cachée sous mes draps, répondit Lena en frissonnant.
Lily soupira de soulagement. Ce n'était que ça. Elle se leva pour monter dans le dortoir, laissant Lena s'assoir à sa place pour se remettre de ses émotions. Elle détestait les araignées, et c'était la troisième fois ce mois-ci qu'elle en retrouvait une sur son matelas.
— Je n'arriverais jamais à dormir, se plaint-elle auprès de Mary et Aurore. Qu'est-ce qu'elles ont avec moi ? C'est mon odeur ? Ou la couleur de mes draps qui les attire ?
— Mais non, c'est une coïncidence, lui dit Mary en lui posant une main réconfortante sur l'épaule, Aurore étant occupée à se retenir de rire. Tu verras, Lily va arranger ça, comme d'habitude. Tu as le pyjama en désordre, chuchota-t-elle finalement en le lui arrangeant discrètement.
Lorsqu'elles rejoignirent Lily dans le dortoir, elle était en train de refermer la fenêtre.
— Plus d'araignée, sourit-elle. Je vais jeter un sort sur ton lit pour les repousser. Tu ne devrais plus être embêtée.
— Tu saurais faire ça ? s'exclama son amie avec reconnaissance, en déposant les affaires de Lily qu'elle avait remonté sur son lit.
— Bien sûr, regarde…
Mary vérifia d'un air suspect sa couverture – on ne sait jamais – et Aurore prépara son sac pour le lendemain. Elle se glissa sous les draps avec bonheur, et s'empara d'un roman pour se détendre.
Inspectant son lit sous toutes les coutures, Lena finit par s'y assoir, et lança à Lily une plume en sucre en guise de remerciement.
— J'en veux bien une moi aussi, tenta Mary.
— C'était ma dernière, soupira Lena avec regrets. Il faudra que je refasse mon stock samedi.
— On ira chez Zonko aussi. J'ai un cadeau d'anniversaire à faire, annonça Aurore derrière son livre.
— Moi aussi, ajouta Lily.
— Oh, tu as décidé de faire un cadeau à James ? Ça va lui plaire ! l'asticota Mary.
Lily lui lança un regard torve suivit d'un « Très drôle » qui fit ricaner ses amies.
— Ne parlons pas de choses qui fâchent, intervint Lena avec diplomatie, même si son sourire était toujours présent sur son visage. J'ai entendu dire qu'une certaine Mary McDonald avait tenté de demander à Bartholomew Rogers de passer l'après-midi à Pré-au-Lard avec elle… lâcha-t-elle en prenant un air songeur.
Lily eut un ricanement vengeur alors que Mary piquait un fard monstrueux en marmonnant :
— Pour quelqu'un qui ne voulais pas parler de choses qui fâchent, je trouve que tu mets plutôt les pieds dans le plat.
— C'est mon cousin, tu te doutais bien que je finirai par être au courant, signala Lena avec une expression faussement rancunière.
— Et alors ? Qu'est-ce que ça a donné ? demanda Aurore qui n'avais plus du tout l'air d'être intéressée par son livre.
— Rien, soupira Mary, j'ai commencé à lui faire la conversation sur des idioties. Et puis j'ai essayé de lui proposer mais je me suis embrouillée moi-même, et j'ai fini par m'excuser en m'enfuyant.
Aurore lâcha un petit « Oh. » désolé, et Mary prit l'air de celle qui s'en moquait pour ajouter à l'attention de Lena :
— Donc il t'a parlé de ma piteuse tentative d'approche.
— Bartholomew ? Oh non, je doute qu'il ait deviné tes intentions. C'est Lily qui me l'a dit.
— Bravo la discrétion ! s'exclama Mary, outrée, pendant que Lily haussait les épaules.
— Ça reste dans le dortoir, signala-t-elle sans aucun remords.
— Tu aurais dû me le dire toi-même, remarqua Lena dans un souffle.
Mary bougonna des excuses et leur dit que de toute façon, elle irait avec ses amies à Pré-au-lard sans réitérer sa demande auprès du cousin de Lena.
Lily éteignit les lumières, et Lena en profita pour chuchoter à Mary qu'elle pourrait réessayer la prochaine fois, et qu'avec son aide, Bartholomew comprendrait au moins qu'elle l'invitait à sortir.
Le lendemain, les élèves de Poudlard se levèrent sans trop de difficultés, ravis de voir se profiler la sortie à Pré-au-lard. C'était vendredi.
Pas encore tout à fait tirée des brumes du sommeil, Lena se brossait mollement les dents, quand Lily qui passait en coup de vent dans la salle de bain, s'arrêta sur le seuil pour l'observer.
— Ce serait mieux avec du dentifrice, non ?
Lena suspendit son geste puis regarda sa brosse à dent, semblant se dire qu'effectivement ça pourrait marcher.
Lily retourna devant sa malle pour y attraper une robe de sorcière, noua sa cravate et attacha sa montre à son poignet. Elle vérifia rapidement qu'elle n'avait rien oublié dans son sac, puis rejoignit la porte, prête à partir. Elle nota qu'Aurore l'observait du coin de l'œil.
— Tu as l'air bien pressée, remarqua cette dernière l'air de rien.
Lily répondit un vague « Juste un truc à faire. » et descendit sans plus attendre de la tour de Gryffondor. Il était encore tôt et elle ne croisa presque personne jusqu'au couloir de la bibliothèque. Alors qu'elle posait sa main sur la poignée de la porte, celle-ci s'ouvrit de l'autre côté et elle failli percuter la personne qui sortait.
— Excuse-moi, dit une voix grave en faisant un pas sur le côté pour la laisser passer.
Lily leva la tête et vit un Poufsouffle du même âge qu'elle, Florian Stevenson, qui lui sourit quand il la reconnut.
— Pas de problèmes, assura-t-elle en se remettant de sa surprise et en profitant de sa galanterie pour entrer.
— Bonne journée Evans, lui souhaita-t-il en refermant la porte derrière lui.
Elle n'aurait jamais cru que Stevenson la précèderait à la bibliothèque si tôt le matin. Ils avaient des rapports cordiaux, sans plus, mais avec son côté je-m'en-foutiste elle n'avait pas vraiment l'impression qu'il aimait avoir la tête dans les bouquins.
Peut-être venait-il tout simplement rendre un livre avant d'avoir un avertissement de la bibliothécaire, comme elle. Elle se rendit d'ailleurs au bureau de Madame Pince, qui lui jeta un regard soupçonneux et inspecta soigneusement le livre de Défense contre les Forces du Mal que Lily lui rapportait.
Elle entreprit ensuite de chercher un ouvrage de Potions dont le professeur Slughorn lui avait parlé, et errait dans la section spécifique de la bibliothèque pour arriver à mettre la main dessus.
Il n'y avait que quelques septièmes années éparpillés sur les tables de travail ici et là. Lily trouva son bonheur non pas sur une étagère, mais dans les mains d'une fille aux cheveux noirs assise à un bureau isolé. Elle semblait plongée dans sa lecture, et Lily hésita à la déranger. Après tout, elle n'avait pas vraiment besoin de ce livre tout de suite, c'était plus une question de curiosité car elle s'intéressait de près aux potions. Au moment où elle décida de rebrousser chemin, la fille se redressa, corrigea une ligne sur son parchemin, avant de fourrer ses affaires dans son sac pour partir.
Lily se retrouva donc nez-à-nez avec un visage à l'expression ennuyée, encadré d'épaisses boucles noires, et un regard rendu limite hautain par des paupières lourdes. Celui d'Eris Johansen. Elle n'avait encore jamais eu l'occasion de lui parler.
— Euh salut, lança Lily en essayant de ne pas laisser paraître son étonnement, en fait ce livre m'intéresse et je voulais seulement te demander si tu en avais encore besoin.
— Non j'ai terminé, lui répondit-elle d'une voix agréablement profonde en le lui tendant.
— Merci beaucoup.
Sans attendre, sa condisciple la contourna sans doute pour sortir de la bibliothèque. Lily eut tout juste le temps de lui souhaiter une bonne journée et d'entendre un « De même. » poli, avant qu'elle ne disparaisse. Quel oiseau sauvage, vraiment.
Lily se demanda comment une telle rumeur avait pu éclore sur cette fille. Elle n'avait pas vraiment la tête à l'emploi.
En attendant, elle-même s'était laissée avoir par le temps et elle se retrouva dehors, avec le livre convoité certes, mais sans avoir le temps de descendre à la grande salle prendre son petit déjeuner. Râlant contre elle-même, elle se rendit directement à la salle de Défense contre les Forces du Mal où elle attendit ses amies de mauvaise humeur.
Lorsque Lena lui tendit une pomme et des tartines à son arrivée, Lily eut un élan d'affection pour ses camarades de Gryffondor et fut prête à affronter une nouvelle journée de cours magiques à leurs côtés.
Le déjeuner était toujours très bruyant à Poudlard. Les sorciers de différentes maisons passaient de tables en tables pour se saluer et discuter avec leurs connaissances, se racontaient leur matinée et râlaient sur les cours de l'après-midi, où faisaient des commérages.
Aurore était en train de partager un conseil beauté qu'elle avait lu dans un magazine, quand Eris Johansen fit son entrée dans la grande salle, déclenchant une baisse spectaculaire des conversations.
— Pour la discrétion, on repassera, ironisa Lily en regardant certains élèves qui suivaient Johansen des yeux avec un manque flagrant de retenue.
Le silence inhabituel des étudiants montrait bien que tout Poudlard devait être au courant des prétendus « services » qu'elle rendait. Bizarrement, elle ne parut pas s'en apercevoir et longea la table de sa maison pour trouver une place libre et s'assit sans plus de cérémonie.
Les conversations reprirent plus doucement, et ceux qui ne parlaient pas déjà de Johansen avant qu'elle n'entre avaient rapidement rejoint les autres sur ce sujet.
— Tout le monde ne parle que de ça, soupira Mary. Elle va se faire démolir si ça continue.
— Elle est déjà en train, signala Aurore en faisant un signe discret vers un groupe de la table derrière son dos.
Des Poufsouffles plus âgés qu'elles pour la plupart. Elles purent les entendre distinctement faire des commentaires :
— Je n'arrive pas à le croire. Je n'aurais jamais cru ça d'elle, disait une fille.
— L'habit ne fait pas le moine, reprit un autre d'un air sage.
— Elle cache vraiment bien son jeu alors, parce que d'ici, on ne la croirait pas prête à faire des galipettes avec le premier venu pour quelques sous ! répliqua un garçon de septième année.
— Il ne faut pas se fier aux apparences. Et puis, qui peut se vanter de la connaître vraiment ? Elle ne parle jamais !
Lily pouvait attester du contraire. Même si ce n'était arrivé qu'une fois.
Pourquoi les gens avaient-ils ce besoin irrépressible de médire ? Etait-ce pour se sentir mieux ? Parler du malheur des autres pour se réjouir finalement de sa vie ?
— Encore que ceux-là sont plutôt mesurés, observa Mary à voix basse. J'en ai entendu des plus vulgaires dans les couloirs ce matin.
— C'est sûr que les langues les plus empoisonnées vont s'en donner à cœur joie, avec un ragot pareil ! ajouta Lily d'un air dégoûté.
— Dites, intervint Lena l'air ailleurs, pourquoi dit-on tout ça sur elle si ce n'est pas vrai ?
Un silence accueillit sa question.
Lena, c'est un peu l'enfant de quatre ou cinq ans qui demande toujours « Pourquoi ? », et à qui on ne sait pas vraiment comment répondre.
— Et bien je pense que c'est un effet domino, commença Aurore. Tu sais, l'un commence à dire quelque chose sans réfléchir devant quelqu'un d'un peu crédule ou malveillant, et puis celui-là va aller le raconter à une autre personne, et ainsi de suite. Ça n'est probablement pas parti d'une mauvaise intention…
Lily se racla la gorge, attirant l'attention sur elle.
— Pas une mauvaise intention ? Sur de la prostitution ?
— Bon, concéda Aurore avec un geste sec de la main, ce qu'il faut retenir, c'est que plus elle circule, plus l'information évolue, ce qui donne finalement une histoire très éloignée de la vérité. Il faut être prudent lorsqu'il n'y a pas de preuve. Et malheureusement, les gens ne croient que ce qu'ils veulent croire, on ne peut pas l'empêcher.
— Oui mais, hésita Lena en regardant en direction d'Eris Johansen, elle, tu ne penses pas qu'elle doit être triste qu'on raconte tout ça derrière son dos ?
Ce n'était pas la première fois que des ragots peu flatteurs circulaient sur Johansen. Tout le monde la connaissait dans le château, mais elle se serait probablement passée de ce type de popularité.
Lena avait mis le doigt sur une partie dérangeante du problème. Lily ne comprenait pas vraiment pourquoi tout le monde s'acharnait à parler d'elle. La moitié de ce qu'on disait semblait farfelu, mais en même temps comment ces rumeurs naissaient-elles ? N'y avait-il pas un fond de vérité dissimulé quelque part ?
Se mêler de ses affaires, c'est bien. Savoir trier le vrai du faux, c'est mieux. Mais en attendant, la rumeur galopait dans toute l'école, et ne semblait pas vouloir s'arrêter.
— Je ne sais pas Lena. Je ne sais pas.
