Bien que plus petit et moins visité que son voisin, Satelleanna n'avait cependant rien à envier du pays de la princesse Elise en termes de prospérité, de beauté et de paix, que ce fut de par ses paysages de collines et de plaines verdoyantes, sa forêt si épaisse qu'elle faisait office de rempart naturel, ou son immense cité blanche vivant de commerce et d'échanges avec les peuples voisins. Ses citoyens étaient cultivés, les richesses abondaient et le royaume aurait semblé, à quiconque fut de passage, ne jamais avoir connu le concept même de guerre.

Mais au cœur du palais de marbre, à l'heure où le soleil était bien avancé et déjà en route pour l'horizon, l'on se serait aperçu, par les fenêtres du plus haut étage, que le bâtiment grouillait et bourdonnait comme une ruche en folie. Dans les couloirs, servantes, conseillers, soldats, chacun se pressait devant la salle du trône pour venir plaider sa cause ou discuter une affaire urgente. Lorsque les immenses portes de la grande salle s'ouvrirent l'espace d'un instant pour laisser passer un petit messager, tous s'appuyèrent contre les parois de bois épaisses pour voir ce qui se passait de l'autre côté. Apparemment, on s'y disputait de vive voix.

« Il faut absolument annuler les festivités. C'est une évidence, déclara d'un ton ferme un vieil homme sec, rigidement planté dans ses bottes lustrées et les bras étroitement croisés sur son uniforme militaire.

-Hé quoi ? Passer sous silence l'anniversaire de la mort du roi et de la reine ? Marquer ce jour d'explosions, de cors de guerre et de barricades ? Il n'en est pas question ! Piailla un autre homme, plus jeune et plus petit, les yeux constamment à l'affut et engoncé dans sa tenue faite d'étoffes luxueuses si lourdes qu'elles s'emmêlaient sans cesse dans ses chausses alors qu'il faisait les cent pas dans la pièce, visiblement nerveux.

-Et c'est sans compter sur l'absence d'animation dans la ville qui risque de mettre la puce à l'oreille du docteur, rajouta une troisième voix, jeune et posée, qui fit tourner les têtes et à laquelle un court silence s'imposa, comme à chacune de ses interventions.

Le militaire approuva d'un hochement de tête :

-Effectivement, pour brouiller les pistes, les préparatifs devront être installés, expliqua-t-il, mais cela ne change rien au fait que nous devons instruire le peuple des consignes de sécurité à prendre dès ce soir.

-C'est un jour de deuil ! Insista le chambellan en se tordant les mains. Que penserait Siralos s'il nous voyait déshonorer ainsi ses anciens maîtres ?

-Je suis sûr qu'il comprendrait, répondit la voix juvénile d'un ton neutre en posant les mains sur sa poitrine.

Une fois de plus, de ces paroles émanant du trône, tous les yeux virèrent vers la personne à la délicate stature qui y siégeait, dans un mélange de respect et de soumission. Ceux du chambellan, choqué, devinrent ronds comme des soucoupes.

-Mais pas le peuple, votre Majesté, souligna-t-il avec importance.

-Alors s'il nous faut préparer quoi que ce soit, c'est un contre-attentat contre le docteur Robotnik dès ce soir, ordonna la jeune reine avec une autorité qui contrastait durement avec la douceur de sa voix, ce qui la rendait aussi implacable qu'un juge de marbre.

Du haut des trois petites marches qui la séparait de la terre ferme, elle paraissait pourtant absolument hors d'atteinte. A la lumière des chandeliers, la pierre qui ornait son cou scintillait de mille feux comme l'œil d'un gardien protecteur.

-L'Egg Carrier se déplace sans arrêt, votre Majesté, fit remarquer le général des armées.

-Si vos espions ont pu avoir vent d'une attaque prévue contre ma personne, vous saurez certainement l'aborder une fois de plus. Fouillez le ciel. Il n'est pas si grand qu'un large bombardier rouge vif puisse éternellement s'y dissimuler. Si vous veniez à échouer, alors nous n'aurions pas le choix d'annuler l'évènement, conclut-elle en s'adressant au chambellan.

-Majesté,… il s'agit de vos parents ! S'étrangla celui-ci.

-…Que j'honorerai jusqu'à la fin de mes jours, continua-t-elle d'une voix toujours posée. Mais la sécurité de leur peuple, de mon peuple, passe et passera toujours en premier lieu.

De son côté, depuis bientôt plusieurs minutes, la jeune femme qui se tenait debout près d'elle lui adressait quelques signes discrets d'impatience en tirant sur sa manche.

-A présent, laissez-nous seule, demanda-t-elle aux deux hommes. Mais restez dans les parages, vous serez rappelés en temps voulu. Ce ne sera pas long. »

Sans protester, les deux hommes la saluèrent d'une profonde révérence et quittèrent ensemble la grande salle, non sans continuer de se disputer, ce que chacun put entendre jusqu'à ce que les lourdes portes de fer se closent enfin derrière eux. Alors la jeune servante se tourna vers sa reine et commença d'un ton timide :

« Majesté Liz, nous en avons déjà parlé, mais souvenez-vous que nous sommes aussi à la veille du jour de Siralos. Si ce n'était cette attaque soudaine, j'aurais aimé vous rappeler que, étant donné votre âge et au nom de votre lignée, il sera bientôt mal venu que vous assistiez seule, une fois de plus, à cette cérémonie. Or, de tous les prétendants qui sont venus se présenter à la Cour, vous n'en avez pas retenu un seul. Vous et la princesse Elise êtes…

-Elise a mon âge, l'interrompit Elizabeth avec douceur. Elle est orpheline comme moi, et préside seule aux évènements de son pays. C'est aussi à mon âge que ma cousine s'est laissée si sottement prendre au dépourvu par l'attaque intentée contre elle par le docteur Robotnik. Nous ne voudrions pas qu'il m'arrive la même chose, n'est-ce pas ?

A cette perspective, l'humble servante frissonna et murmura le début d'une prière.

-Alors nous sommes d'accord que le docteur est notre priorité absolue, au moins jusqu'à demain. Si ces messires cherchent à s'unir à un royaume puissant, qu'ils se tournent vers la princesse ma cousine. Sinon, ne me faites pas perdre de temps et dites-leur, avec cette délicatesse qui vous est propre, que j'ai suffisamment de conseillers, de richesses et de terres pour faire prospérer notre lignée comme je l'entends. Vous pouvez rappeler ces messieurs, ensuite nous passerons aux réclames et aux procès du peuple, clama-t-elle enfin aux gardes devant l'entrée.

Comme elle sentait que sa servante la regardait toujours d'un air déçu, sa maîtresse se tourna vers elle et murmura :

-Je suis désolée, Laura.

-Non, vous ne l'êtes pas, répondit tristement Laura, mais ça ne fait rien. Pourtant, j'aimerais tellement vous aider…

-Nous savons toutes les deux qu'il n'y a rien que nous puissions faire l'une et l'autre, répondit doucement sa jeune maîtresse sans lui adresser un seul autre regard, tandis que les deux hommes pénétraient de nouveau dans la grande salle.

Mais, alors que les portes se fermaient derrière eux, les murs se mirent soudain à trembler et de terribles cris de frayeur se firent entendre de l'extérieur.

« Qu'est-ce qui se passe ? S'exclama Laura en s'agrippant au trône, au plus près de sa maîtresse.

-Est-ce l'attaque qui a lieu plus tôt que prévu ? Interrogea la reine d'une voix forte à travers le tumulte des secousses.

-C'est impossible! » Assura le vieux soldat, tandis que le petit chambellan s'était saisi d'un des boucliers ancestraux scellés au mur pour s'accroupir en-dessous, comme sous une énorme carapace.

Aussitôt, les gardes se pressèrent d'ouvrir de nouveau les lourdes portes closes quand, du côté des fenêtres, celles-ci sautèrent de leurs gonds et le mur s'effondra dans un vacarme épouvantable. Dans la panique, tous se couvrirent la tête de leurs bras tandis que le général et les gardes se précipitèrent vers la reine pour la couvrir. A quelques mètres d'elle, l'un des immenses chandeliers se pulvérisa et, dans la panique générale, la pierre précieuse de Liz se détacha de sa monture. D'un rapide geste du bras, elle la récupéra entre les éclats de cristal et la maintint serrée dans son poing avant qu'on ne la fasse reculer à toute vitesse. Lorsque les pierres cessèrent de pleuvoir, un immense nuage de poussière s'éleva dans les airs, si épais qu'il était impossible d'y voir à travers. Alors, parmi les débris, dans le silence et les quintes de toux, une petite silhouette bleue se découpa et avança en direction des humains en traînant la patte et tête basse. Lorsqu'elle releva lentement la tête, c'est avec horreur que tous s'aperçurent qu'il s'agissait du légendaire Sonic, dont les orbites étaient vides et pleuraient du sang. Toujours en boitant dans leur direction, tandis que toutes les armes étaient pointées sur lui, l'hybride leur fit un immense sourire jaune et leva le bras en direction de la reine Liz, cachée par son général, en la pointant du doigt :

« Je veux jouer avec toi. » Prononça-t-il d'une voix caverneuse.

A l'aveugle, les gardes tirèrent à feu nourri sur l'intrus, ce qui augmenta davantage la quantité de poussière dans l'air et fit empirer la situation. La reine, après avoir rangé la pierre dans son corset, couvrit comme elle put son visage de ses deux mains pour ne pas être asphyxiée ou laisser la poussière brûler ses paupières, ce qu'elle craignait plus que tout, lorsqu'elle sentit un violent courant d'air sur sa gauche, puis sur sa droite, avant d'être brusquement happée par une force inconnue.

« Accroche-toi. » lui ordonna une voix grave et calme qui n'était pas celle de Sonic, et à laquelle elle obéit sans réfléchir.

Tandis qu'elle s'agrippait prudemment au cou de celui la tenait, elle réalisa, en maintenant ses yeux ouverts, qu'elle s'éloignait de plus en plus du palais, sécurisée dans les bras d'une créature similaire à Sonic, mais dont la fourrure était beaucoup plus sombre.

« Shadow ! S'exclama-elle en reconnaissant son célèbre alter-ego. Qu'est-ce qui se passe ? S'écria-t-elle en essayant de parler dans le vent qui lui arrivait en pleine figure.

-Pas le temps de discuter, marmonna-t-il. On en causera quand on t'aura mise à l'abri. »