oOo

Chapitre 1

.

2 août 1520

Il court à travers les ruelles, les murs clairs des maisons reflétant la lumière vive du matin. Ses pas résonnent sur les pavés alors qu'il zigzague au milieu des passants de la rue commerçante, serrant contre sa poitrine menue son précieux cargo. Son maître va être fier de lui !
Il passe devant le château de Santiago, indifférent à ses tours massives, avant de tourner à gauche pour emprunter un petit raccourci. Sa petite taille lui permet d'évoluer dans la venelle sans problème, l'ombre apportée par les grands oliviers bordant les villas amène un peu de fraîcheur. Même si tôt, les rayons durs du soleil andalou réchauffent l'air à une vitesse fulgurante.
Malgré la sueur qui coule sur son front et le long de son dos, Angelo ne ralentit pas son allure. Débouchant sur un carrefour, il bifurque à droite, évitant de justesse de percuter un coche noir arrivant en sens inverse. Les insultes du conducteur fuse à tout va.

Il tourne encore une fois avant de ralentir son pas ; le quartier du port s'étend devant lui. Ses odeurs, les cris des pêcheurs revenus de mer et des acheteurs négociant leurs prix emplissent l'atmosphère et l'animent d'une énergie vibrante. Les mats des caravelles revenues du Nouveau Monde, leurs cales remplies de trésors et d'esclaves, se disputent l'horizon. Des files de jeunes hommes en soif d'aventure, espérant pouvoir s'embarquer vers cet eldorado plein de promesses s'étendent le long du quai depuis le bureau des inscriptions.

Après plusieurs minutes d'une avancée lente, Angelo aperçoit sa destination. Une maison de pierres blanches, au rez-de-chaussée de laquelle se trouve une échoppe ouvrant directement sur le port. C'est ici que vivent Angelo et sa famille. Avec sa grand-mère paternelle, ils occupent les appartements du fond de cour et du premier étage. La petite boutique et son logement sont loués à un apothicaire, médecin à ses heures, maître et ami du jeune garçon.
C'est d'une démarche guillerette que ce dernier franchit le pas de la porte.

"_ Monsieur Emrys ! Monsieur Emrys !

La petite officine est vide. Il n'y a que les flacons de remèdes entreposés et les odeurs entêtantes des décoctions de plantes pour l'accueillir. A gauche, le rideau de velours qui sépare la salle d'auscultation du reste de la pièce est ouvert. Aucun patient. Ne se laissant pas démonter, Angelo se dirige vers la porte du fond, restée entrouverte, pour passer vers l'arrière boutique reconvertie en laboratoire.

La pièce dans laquelle il arrive est sombre, un peu de lumière filtrant par les persiennes closes. Quelques bougies sont allumées, posées au milieu d'un capharnaüm de fioles, contenants et ustensiles et une odeur puissante de romarin et de girofle imprègne l'atmosphère. Elle provient d'un récipient de fer où une drôle de mixture frémit et sur lequel est penché un homme grand et mince. Quelques cheveux sombres se sont échappés de son catogan et cache son visage. D'un geste distrait il ramène derrière son oreille proéminente une mèche, dévoilant un regard bleu concentré sur sa tâche.

_ Monsieur Emrys !

Merlin redresse brusquement la tête à cet appel, un peu étourdi par les fumées, avant d'aviser son apprenti près de l'entrée.
Posant son précieux paquet sur un coin de la table, Angelo enfonce sa main gauche dans sa poche pour en tirer quelque chose. Sa frimousse basanée s'étire d'un large sourire et son regard s'allume d'espièglerie.

_ J'ai pu en trouver chez Juan Blasco ! J'ai même réussi à négocier le prix ! Regardez ! Annonce-t-il fièrement en exhibant les 3 pièces de cuivre dans la paume de sa main.

Merlin ne peut s'empêcher de sourire à son tour, ses yeux attendris face à l'enthousiasme de ce garçon d'à peine dix ans.

_ Garde-les va ! Tu pourras t'acheter des beignets chez Marta. Mais ne dis rien à ta mère ! Finit-il en lui ébouriffant sa tignasse brune. File maintenant, ta grand-mère te cherche depuis un moment.

C'est sur une promesse de revenir plus tard qu'Angelo sort, sa fine silhouette disparaissant derrière la porte de bois.

Merlin secoue la tête, laissant échapper un petit rire, puis récupère son paquet. Malgré les arômes puissants qui flottent dans l'air, le parfum subtil et épicé de la cannelle lui parvient lorsqu'il ouvre un pan de tissu. Juste ce qu'il lui faut pour terminer son désinfectant.
Il laisse tomber deux bâtons à la couleur chaude dans sa préparation, remuant avec une cuillère pour s'assurer du bon mélange de ses ingrédients.

Tout en continuant son geste machinal, le sorcier jette un regard sur son petit laboratoire. Deux petits lits de bois sont alignés près de l'entrée, là au cas où des patients trop malades pour être déplacés se présentent. Des étagères solides sont fixées aux murs sur la gauche contenant un fouillis de plantes fraîches et séchées, de pâtes, pots et flacons. Celles de droite débordent d'ouvrages épais sur l'herbologie, les maladies et même quelques uns sur l'anatomie. Bien que nouvelle et aux méthodes douteuses Merlin est forcé de reconnaitre que cette discipline a permis des découvertes incroyables sur le corps humain. Sur un petit coin de l'étagère du bas, quelques livres de magie et potions sont soigneusement rangés, dissimulés par la masse. Juste les essentiels. Merlin préfère ne pas prendre trop de risques et la majorité de ses grimoires sont bien à l'abri dans une malle fermée à clé au pied de son lit. Il a fini par apprendre la prudence au cours de ces derniers siècles.
Ce fouillis organisé lui rappelle les quartiers qu'il habitait avec Gaius à Camelot. Son cher Gaius.
Après la chute du royaume, il avait décidé de parfaire ses connaissances médicinales que son maître lui avait transmis. Il les a tout d'abord complétées chez les druides avec qui il avait vécu un temps, puis chez divers devins, gourous et autres médecins de ce vaste monde.

Un soupir lui échappe. Il rajoute un peu d'alcool dans sa préparation et essuie la sueur qui dégouline de son front. Cela fait longtemps qu'il ne s'est pas pris à penser à Camelot et au passé.
Il avait quitté sa terre natale après la mort de son vieil ami Arendil, chef du dernier clan druidique d'Angleterre comme on l'appelle maintenant. Il s'était senti perdu entouré de personnes qu'il ne connaissait pas, dans un monde en plein changement. Après quelques années encore à essayer de s'intégrer, Merlin décida de voyager, de découvrir le monde et de parfaire ses connaissances, espérant lutter contre l'ennui et l'inutilité en attendant le retour de son roi.
Ce périple lui avait donné une nouvelle énergie et pendant plusieurs siècles il parcourut de nombreux pays. Il avait vu la naissance et l'apogée de cette religion au dieu unique, les guerres et les croisades déchirer les hommes en son nom ; la fin d'empires et de royaumes et la naissance de bien d'autres.
Il avait également vu des choses magnifiques se créer ; des palais immenses sortir du désert, des églises aux murs entièrement peints de fresques colorées, des découvertes incroyables sur la flore, la faune et l'humain. L'Homme s'est découvert une curiosité qui l'amène toujours plus loin dans ses créations. Comme son ami Léonard, qui ne pouvait s'empêcher d'inventer et de questionner le monde. Malheureusement la maladie l'a emporté l'année dernière et Merlin le regrette beaucoup.

C'est cette même sensation d'inutilité qui l'avait poussé vers Sanlúcar de Barrameda. Il avait entendu parler de cette Nouvelle Terre loin à l'ouest, inexplorée et pleine de secrets. Il s'était demandé s'il ne devrait pas s'y rendre. Une nouvelle aventure l'aiderait à passer le temps.
Cela fait deux ans qu'il se pose cette question, et il est toujours là, établi, avec une vie remplie et des amis chers.
Un sentiment étrange le retient ici. Une énergie anormale pèse depuis plusieurs semaines dans l'air, sans qu'il ne parvienne à découvrir son origine. Sans les conseils avisés de Kilgharrah, il ne peut se fier qu'à son instinct. Ce dernier ne l'a jamais trompé jusque là.

oOo

Le lendemain, c'est de bonne heure que Merlin quitte son logement une sacoche de cuir à la main. L'air est lourd et le port déjà animé. Il lui a fallu toute la journée de la veille pour finir les préparations dont il va avoir besoin aujourd'hui. Il souffle de dépit, guère enchanté par le travail qui l'attend.
Après dix minutes de marche sous une chaleur étouffante que la brise marine n'arrive pas à diffuser, Merlin aperçoit les bâtiments de briques et de bois près de la jetée. Il passe sous l'arche de l'entrée d'un des entrepôts, accueillant avec joie la fraîcheur de l'ombre. Marcello, un marin de petite taille mais à la carrure imposante, des traits burinés et un visage usé par le vent iodé et le soleil l'aperçoit et le salue immédiatement.

_ Ah docteur Emrys ! Les vagues ne vous ont pas encore englouti ?!

Des rires fusent à cette boutade alors que Marcello gratifie le sorcier d'une claque amicale dans le dos. Merlin se joint à leur hilarité, se souvenant avec humour de sa première rencontre avec l'océan et sa tentative de baignade catastrophique.
Il venait d'arriver dans la ville, et avait décidé de se rafraîchir un soir de juillet où la température avait atteint des sommets. Mais avec son physique long et fin, sa maladresse toujours bien présente et ses techniques de nage plus que douteuses, Merlin avait bien failli se noyer, renversé par la première vague qu'il avait rencontré. Si Marcello et son frère ne l'avaient pas sorti de là par la peau du cou, il en aurait été fini du grand Emrys des légendes.
Depuis, lui et ses amis marins le taquinent souvent sur cet épisode peu glorieux, lui rappelant que la mer est une maîtresse capricieuse que les étrangers élevés sur terre ne peuvent dompter.

_ Suivez-moi, la cargaison est par là.

L'entrepôt et toute la marchandise à l'intérieur appartiennent à Alejandro de Vandelvira, propriétaire d'une flotte commerciale importante dans la province de Cadix. Quand il apprit l'arrivée d'un physicien sur le port, il avait de suite fait appel à ses services pour s'assurer de la bonne santé de ses cargaisons. Le commerce lucratif d'esclaves en provenance des colonies et maintenant du Nouveau Monde se développe de plus en plus, mais ces hommes et femmes arrachés à leur contrée d'origine sont très fragiles au mode de vie et aux germes occidentaux. Nombreux sont ceux qui tombent malades pendant le voyage et succombent. Leurs conditions de vie atroces à bord favorisent la prolifération des maladies, et c'est tout un chargement qui peut périr ou contaminer les autres une fois sur terre. C'est pour cette raison que les marchands d'esclaves ont décidé de prendre la peine, moyennant finance, de faire examiner chaque individu avant de les vendre.
Merlin ne comprend toujours pas ce désir de dominer et de posséder des êtres humains. En plus d'un millénaire, peu de chose a changé dans la nature humaine. Il ne peut malheureusement rien faire pour ces malheureux. Sa seule tentative, dans un autre temps et un autre lieu, c'était soldée par un échec cuisant et douloureux, causant la mort de nombreuses personnes. Il se contente à présent de les soigner au mieux et d'en soulager le plus possible.

Marcello et un de ses compatriotes, un grand gaillard du nom de José, le conduisent dans une petite pièce sur la droite, dont l'entrée est surveillée par deux hommes.
A l'intérieur, serrés les uns contre les autres contre le mur du fond, une trentaine de Mexica, hommes, femmes, enfants et vieillards, observent Merlin, le jaugent sans savoir à quoi s'attendre de la part de ce nouveau visage.

Ce dernier s'installe dans un coin de la pièce qu'il a fait aménager spécialement. L'espace est séparé du reste par un petit paravent, offrant un minimum d'intimité et de calme pour ses pseudo-patients, de deux chaises et d'une petite table contre le mur. Un candélabre en métal lui assure une clarté suffisante pour bien voir, les hautes fenêtres de la salle n'amenant qu'une lumière indirecte.

Son matériel en ordre, Merlin va se placer devant les indiens assis par terre. Il leur montre l'espace qu'il vient de quitter puis lève un doigt, avant de les désigner, tout en baragouinant les quelques mots de nahuatl qu'il a appris auprès des Mexica précédents. Il essaie de leur expliquer qu'il est médecin et qu'il veut juste les aider.
Après quelques minutes inconfortables, à répéter les mêmes gestes, un des hommes se lève et se place devant lui. Pas très grand et maigre, ses côtes saillantes sous la couche de crasse qui le recouvre, un simple pagne de tissu brun couvrant son intimité, il se tient droit et fier devant Merlin, le défiant du regard. Il suit le sorcier sans rechigner jusque derrière le paravent.
Quand il revient indemne, ses blessures pansées, le reste du groupe se montre plus coopératif.

Alors que ses patients défilent, Merlin se prend à les observer. Leurs cheveux noirs et leurs yeux foncés, leur peau à la carnation chaude peu éloignée des andalous et pourtant si différente. Certains ont d'étranges tatouages sur le visage, les bras ou le torse, des scènes mystiques et des personnages mi-homme mi-bête ; de grands ornements ronds étirent leurs oreilles, en bois ou en os, laissant des trous impressionnants lorsqu'ils sont retirés.
Merlin essaie de s'imaginer quel pays et quelle vie ces hommes et ces femmes ont laissé derrière eux.
Il secoue la tête pour se sortir ces idées de la tête et se concentrer sur sa tâche. Il finit d'appliquer un baume cicatrisant sur le bras d'une jeune fille et le bande. Après lui avoir posé les questions d'usages pour repérer des symptômes particuliers, si tant est qu'il arrive à se faire comprendre, il la laisse retourner auprès des autres. Il s'essuie les mains sur un chiffon de coton, s'épongeant le front de sa manche. La matinée est bien avancée et la chaleur a doucement augmenté dans le bâtiment. Encore deux ou trois auscultations et il pourra aller se mettre au frais dans la cour ombragée de Jalil, un morisque dans la force de l'âge qui fait des böreks et un thé à la menthe à se damner.

La personne suivante qui s'installe est déjà âgée pour un esclave, des rides profondes creusent sa peau, des lignes noires sont tatouées sur son visage et sa nuque pour descendre dans son dos. Ses cheveux gris sont attachés sur l'arrière de sa tête. Pendant tout l'examen, ses yeux sombres fixent Merlin intensément, sans cligner, comme s'il tente de percer son âme et ses secrets. Alors que le sorcier repose son onguent sur la table à sa gauche indiquant à son patient qu'il peut s'en aller, ce dernier lui attrape le bras, son regard toujours aussi brûlant, avant de s'exprimer dans un espagnol approximatif.

_ Vous puissance à l'intérieur. Très forte magie. Le soleil noir. Vous tuer le soleil noir ! Ou un grand malheur arrivera !

Ses paroles semblent difficiles à sortir, comme s'il l'en coûtait de les prononcer mais sa voix est urgente. Il les répète plusieurs fois avant que Merlin, paniqué, retire son bras de la poigne qui s'est resserrée et lui demande de rejoindre les autres. L'indien le fixe encore un instant, sondant son regard, avant de faire ce qu'il lui a dit.
Posant ses mains sur ses tempes, Merlin inspire profondément, une angoisse sourde s'insinuant en lui. Comment cet homme a-t-il pu sentir sa magie ? Ou était-ce des paroles en l'air ? Et que désigne ce soleil noir ?
Il doit s'imaginer des choses. Il fait très attention à utiliser sa magie uniquement à l'abri chez lui, la porte verrouillée, ou dans les bois loin de toutes habitations. Contrairement à l'utilisation quotidienne qu'il en faisait à Camelot, il est beaucoup plus prudent maintenant. Non pas pour sa propre sécurité, il peut se protéger facilement, mais il ne veut pas mettre en danger les personnes autour de lui. La famille Acevedo par exemple qui l'a si gentiment accueilli et logé. Juifs reconvertis au catholicisme pour échapper à l'inquisition, ils ne peuvent se permettre d'être soupçonnés d'héberger un sorcier.
Prenant une expression impassible, Merlin inspire à fond une ultime fois avant de se concentrer pour finir d'examiner les derniers Mexica.

Son matériel rangé, Merlin sort de la pièce sans un regard en arrière. Saluant d'un geste de main Marcello et ses collègues, il quitte l'entrepôt pour se retrouver sur les quais animés. La lumière du soleil de midi est aveuglante et sans merci mais ne semble pas dissuader les andalous qui y sont habitués.
Tournant à droite après l'auberge des Javiera, Merlin emprunte une rue ombragée en direction du centre. Sa tunique bleue lui colle à la peau, trempée de sueur. Il pince un morceau de tissu et tire pour le décoller de son dos humide, frissonnant au contact de l'air frais.
Quelque chose le turlupine sur les mots sibyllins et incompréhensibles du vieux Mexicatl. Ils l'intriguent aussi. Cette culture décrite comme sauvage et barbare par les nobles espagnols pratiquerait la magie sans la cacher. Cela fait rêver le sorcier. Car s'il avait espéré qu'avec le temps l'Ancienne Religion serait acceptée par le plus grand nombre, il s'était trompé.
La situation n'a pas évolué d'un pouce depuis la chute de Camelot.
Après l'apparition du christianisme, qui chasse aussi bien les sorciers que les hérétiques, dont la définition reste bien flou pour les non initiés, les personnes qui ont l'étincelle de pouvoir en eux ne s'en rendent pas compte, endoctrinées depuis la naissance à croire que la magie est l'apanage du diable. Ceux qui la remarquent, l'enfouissent au fond de leur cœur, effrayés de ce qu'elle représente et de leur damnation certaine. Le peu qui embrasse leur nature se cache aux yeux du monde.
Merlin essaie d'aider comme il peut les personnes qu'il croise sur son chemin, de leur apprendre à apprivoiser leur pouvoir, de les accepter comme un don et non pas une malédiction. Mais la tâche est difficile dans une société aussi fermée sur ses principes et ses croyances. Sans personne pour croire en elle et l'utiliser, la magie risque bien de disparaître un jour.
Est-ce que la légende disait vrai, que seul le roi Arthur peut unir Albion et ramener la magie ?

oOo

20 août 1520

Le soir tombe sur la ville, étirant les ombres des maisons et faisant sortir les badauds. Les tavernes s'animent, marins et habitants se mélangent et rient ensemble autour d'une bouteille de Manzanilla, profitant des cajoleries des filles de joie. Sur la plage, ceux qui ne sont pas dans l'eau acclament les cavalieros qui font la course sur le sable fin, perchés fièrement sur leur monture grise au physique compact.
Une brise légère s'est levée et fait voleter les cheveux de Merlin qui observe la scène depuis la jetée. Le cri rauque d'une mouette lui fait porter les yeux sur l'océan, au-delà du port rempli de bateaux où les reflets rougeoyants du ciel se réfléchissent sur l'étendue bleue. Merlin se passe une main sur la nuque, massant les courbatures accumulées dans la journée. Il est temps de rentrer. Tournant le dos à la plage, il se dirige d'un pas léger vers son magasin, espérant pouvoir lire un peu avant que la fatigue ne l'emporte.

oOo

La porte de l'échoppe s'ouvre avec fracas, claquant contre le mur en un bruit sourd. Merlin sursaute et se lève de son fauteuil confortable, posant son livre à l'envers sur le siège avant de se diriger vers le magasin.

_ Il y a quelqu'un ici ?! Hurle une voix tonitruante. Il nous faut un médecin !

En sortant de l'arrière boutique, Merlin aperçoit au milieu de la pièce un homme de taille moyenne aux épaules carrées, sa moustache et ses cheveux courts sont en bataille mais son uniforme bleu composé de hauts-de-chausses de qualité et d'un veston brodé laisse deviner qu'il ne s'agit pas là d'un simple paysan. Derrière lui se tiennent quatre hommes à la mine fatiguée, tenant par paire une civière en tissu épais soutenant deux corps gémissants.

_ Que se passe-t-il, demande le sorcier en observant ses visiteurs nocturnes.
_ Capitaine Pablo De Raviero, Commandant du Isabella. J'ai deux hommes en piteux état qui ont besoin de soins urgents. Vous êtes le médecin ? Son regard passe sur Merlin, l'examinant de haut en bas.

Merlin hoche la tête, se grattant la barbe.

_ Suivez-moi, on va les installer dans mon laboratoire.

Il leur tourne le dos et se dirige vers la porte d'où il est arrivé, l'ouvrant en grand pour leur libérer le passage. D'un signe de la main, il leur indique les deux lits sur la droite. Les quatre marins s'exécutent, déposant doucement les deux blessés. Ils retournent ensuite dans la boutique sur un geste sec de leur commandant.
Pendant ce temps, Merlin récupère plusieurs porte-bougies qu'il allume avec une chandelle et place près des paillasses avant de se pencher sur le premier malade pour l'examiner, la fatigue momentanément oubliée.
Grand mais très amaigri, ses vêtements sont en lambeaux dévoilant des traînées noires sur sa poitrine qui se soulève rapidement. Écartant un des pans de la chemise, Merlin constate que ce sont les veines du patient qui sont si noires, visibles à travers sa peau grise et cireuse. Une chaleur du diable émane de son corps, collant sur son front des mèches blondes devenues brunes par la sueur. Si élevée, la fièvre peut être dangereuse si elle ne baisse pas rapidement.

_ Commandant, pouvez-vous demander à un de vos hommes de remplir la bassine qui se trouve sur la table d'eau du puits ? Je vais en avoir besoin.

Merlin lui désigne d'un mouvement vague de la main où trouver le récipient sans cesser son observation. Il perçoit le râpement du métal sur le bois et le bruit mat des bottes sur le plancher. Quelques paroles sont échangées mais Merlin est à nouveau concentré sur son patient. Attrapant la chemise au col, il la déchire d'un geste vif pour la retirer complètement, tirant lorsque le tissu reste collé sur la peau par le sang séché. L'homme ne bronche pas, perdu dans l'inconscience.

_ David Montoya. il a été blessé au bras lors de la bataille d'Otumba, spécifie De Raviero en regardant Merlin faire le point sur son état, une expression stoïque sur le visage mais une lueur inquiète au fond de ses yeux verts.

C'est justement le bras droit qui retient l'attention du sorcier. Une entaille profonde devenue aussi noire que du charbon exsude un mélange de sang et de pus dont l'odeur putride révulse l'estomac de Merlin. C'est là le point de départ de l'empoisonnement, si tant est que c'en est un. Les vaisseaux sanguins noircissent au départ de la plaie, sur tout le bras, l'épaule et jusqu'à mi-torse. Merlin plisse les yeux, passant en revue dans sa tête les afflictions causant de telles réactions. Rien ne lui vient à l'esprit.

_ Tenez docteur.

Merlin cligne des yeux en relevant la tête. Le Commandant lui tend la bassine pleine. Le sorcier s'en saisit et la pose sur la table de chevet à côté du lit et va récupérer plusieurs chiffons de coton. Il en trempe un dans l'eau agréablement fraîche et la pose sur le front du patient.

_ Comment cela est-il arrivé, demande Merlin en se tournant vers le deuxième patient.

Celui-ci délire à cause de sa forte température, marmonnant des mots incompréhensibles. Une blessure similaire à son camarade orne sa poitrine, partant en diagonale de son épaule droite jusqu'à la hanche. Là aussi de la sanie s'écoule de la plaie et ses veines forment une toile sombre sous son épiderme.

_ Ces soldats reviennent de la Nouvelle-Espagne. Ce que je vais vous dire ne doit pas sortir d'ici. Est-ce bien clair docteur ?

Merlin fixe son regard bleu sur celui inflexible du Commandant avant d'acquiescer. S'assurant que la porte est fermée, De Raviero se rapproche du lit et reprend en baissant d'un ton.

_ Les indiens se sont rebellés et ont jeté les troupes de Cortès hors de la capitale. Pour l'instant ils tentent de les repousser et de reprendre l'avantage en attendant des renforts mais le combat est difficile. Je ne sais quelle magie ces chiens du Diable utilisent mais les quelques survivants qui ont atteint Vera Cruz présentent tous les même signes. Leur sang devient noir et leur teint gris, plusieurs finissent par convulser à cause de la fièvre. Ils meurent tous au bout de quelques jours, leur peau se rétracte sur leur os comme si toute leur énergie était aspirée.
Les médecins sur place ne peuvent rien faire. En accord avec le maire et l'évêque, une demi-dizaine de malades, les moins atteints, ont été embarqués pour chercher conseil auprès des soigneurs de la Cour. Mais la traversée est longue. Seuls ces deux sont encore vivants, si on peut dire ça. Ils ne tiendront pas jusqu'à la capitale.

Merlin le regarde gravement, avant de reporter son attention sur ses deux patients. Cela dépasse tout ce qu'il a vu jusqu'à présent. Ces symptômes n'ont rien de naturel. Les paroles du vieux Mexicatl d'il y a quelques semaines lui reviennent en mémoire. Le soleil noir. Cela aurait-il un lien ?

_ Je vais faire ce que je peux pour vos hommes Commandant, mais je ne fais aucune promesse. Leur état ne présage rien de bon. Je souhaiterais examiner les corps des autres soldats. Est-ce possible ?
_ Faites ce que vous pourrez docteur. Malheureusement, il ne vous sera pas possible d'examiner les autres corps. De Raviero prend un air affecté. Avec le risque d'une épidémie, nous jetons à la mer les cadavres. On ne les garde jamais à bord.
_ Je comprends. je vous tiendrai informé de leur santé, Commandant.
_ Bien. Merci docteur. Je vous demande juste de garder les informations que je vous ai révélées pour vous. Il n'est pas nécessaire de paniquer la population pour ce genre de détail."

Acquiesçant le sorcier accompagne De Raviero et ses hommes restés dans la boutique jusqu'à la sortie avant de se préparer pour une longue nuit.