MAGIE


"Je t'aime."

Les mots avaient étés simples, sans équivoque et clairs. Ils l'avaient aussi frappée avec quelque chose de non identifiable, une chose qu'elle ne pouvait pas nommer, droit dans le cœur. C'était dur à comprendre, encore plus à déchiffrer.

Une partie d'elle s'était réjouie de la distraction lorsque les lumières s'étaient rallumées tout d'un coup, les aveuglant avec leur brillance inattendue. Ran était éblouie, immobilisée, et elle ignorait par quoi. Le fait que le manoir qu'elle visitait se remplissait de cris tandis que la chasse pour le coupable commençait avait certainement mis un terme au moment partagé.

Cependant ce moment est restée avec elle depuis. Même maintenant, assise en classe à y réfléchir, ses joues chauffent tandis qu'elle revit ces sentiments surprenants, elle ne peut s'empêcher d'admirer et comparer.

Des mots similaires lui avaient été dits avant. Une admission d'amour dont on lui avait fait part, tombée de lèvres souhaitant à tout prix mettre fin à ses larmes, un visage trop fier pour dire les choses simplement.

A ce moment la elle s'était sentie incapable de répondre, se réjouissant simplement du fait qu'elle avait réussi à lui retirer cette confession et qu'il la désirait... Elle avait évité de lui en parler depuis, incertaine du pourquoi. Elle pensait que c'était par dépit, en partie. Il était parti sans dire un mot, l'abandonnant pour se rendre malade d'inquiétude. Elle le connaissait suffisamment bien lors de sa confession pour qu'elle sache qu'il n'était pas encore prêt à retourner auprès d'elle, qu'il allait repartir dans la journée. Il lui était impossible de répondre à ses sentiments alors qu'il n'était pas prêt à rester, à rendre justice a ses sentiments.

Et maintenant qu'elle y repense, elle reste encore incertaine quant à la nature de ses sentiments pour lui.

Ses sentiments à l'égard de Masumi Sera par contre...

Ran ne sait que trop bien quelles sont ses sentiments pour la femme détective, même si elle n'est pas prête à se les admettre, pas encore. Tournant sa tête un brin vers le fond de la salle de classe, elle épie le garçon manqué qui repose son menton sur sa main, l'air ennuyé. La fille aux cheveux courts a un drôle d'air dans son uniforme scolaire, mais pas forcement déplaisant. Ran se retourne promptement vers la fenêtre, jouant avec son stylo tandis qu'elle tente, en vain, de revigorer son intérêt pour les exercices que leur professeur leur a assignés. Ça ne sert à rien. Elle ne peut le nier. Elle s'imagine les jambes de Sera, croisées, l'une sautillant doucement tandis que sa jupe ne cache que très peu ses mollets musclés. Elle voit son expression désintéressée se transformer en plaisante surprise tandis que Ran, dans sa tête, lui caresse sa peau dénudée, ses yeux connectant chaleureusement avec les siens verts.

Et voilà le fond du problème. Autant Ran s'est dit tout le long de l'année passée qu'elle est amoureuse de Shinichi Kudo, elle...

Elle ne s'est jamais imaginée avec lui; elle ne s'est jamais vraiment représenté ce que ce serait que de l'embrasser, d'être enveloppée dans ses bras. Évidemment, elle en avait des notions, des expectations... Mais invariablement ses rêveries les plus poussées avec son ami masculin impliquaient à tous les coups une autre femme, étaient toujours des scènes où il trichait, allait voir ailleurs. Elle ne pouvait simplement pas se les imaginer tous deux ensembles en tant qu'amants, autant qu'elle aimerait bien pouvoir ce faire.

Masumi Sera par contre avait hanté ses rêves depuis cette nuit où ses lèvres avaient laissé leur marque sur son front.

Etant aussi focalisée sur les pensées dans sa tête, Ran n'entends pas la cloche sonner, ni le professeur leur donner des devoirs. Ce n'est que lorsqu'une main lui agrippe doucement l'épaule qu'elle sursaute, des yeux familiers cherchent les siens.

"Hé," dit Sonoko, ses courts cheveux déteints oscillent tandis que ses sourcils se froncent d'inquiétude. "Vous vous êtes disputées, Sera-chan et toi?"

Un souvenir lui flotte en tête, celui d'une fillette avec une dent de crocodile et un maillot de bain aux couleurs mignonnes à la plage, son poing frappant l'air tandis qu'elle lance un défi muet. Ran se secoue la tête. Ce souvenir est la raison pour laquelle elle a du mal a appeler leur nouvelle amie et camarade de classe par un sobriquet aussi mignon. Masumi Sera, bien que similaire en tout points avec l'enfant de sa mémoire, est trop... est trop...

"Non..." Ran secoues la tête, la question de sa meilleur amie la rendant confuse maintenant qu'elle l'a assimilée. "Qu'est ce qui t'as donné cette impression?"

"Tu n'arrêtes pas de soupirer et de lui jeter de regards en coin, mais tu ne lui a pas dit un mot de toute la semaine." S'asseyant sur le bureau de la jeune Mouri, Sonoko croise les bras dramatiquement, un scintillement taquin dans ses yeux. "Si Sera-chan n'était pas une fille, j'aurai dit que tu souffrais d'un coup de foudre."

"J-Je..." Surprise, Ran se lève, se prenant une mèche de ses cheveux dans la bouche tandis qu'elle bafouille une riposte. Cette supposition est trop, bien trop proche de la cible venant d'une fille qui lors de sa première rencontre avec Sera-san l'avait accusée d'être l'homme qui lui avait touché les fesses. "Sonoko!"

La fille cadette des Suzuki rit simplement tandis que Ran prends son cahier et son sac, quittant la pièce avec son visage aussi rouge qu'une tomate. Elle a un cours optionnel à rejoindre, mais elle à la tête ailleurs. Elle n'arrive pas à se motiver pour l'étude de la littérature aujourd'hui.

Elle place désespérée son front contre la vitre dans le couloir. Ran espère que la fraicheur du verre l'aidera à combattre la chaleur dévorant sa peau. Elle ignore les railleries d'un de ses camarades de class, un crétin qui n'a pas encore réalisé que les poils sous son menton lui donnent une apparence de perroquet. Cela lui vient à l'esprit qu'elle n'avait pas vu Sera dans la classe quand elle est sortie. Normalement ceux qui n'ont pas de cours optionnels restent dans la salle pour une session d'étude supervisée. Ran sait grâce à une précédente conversation qu'aucun des cours optionnels qu'offre le lycée Teitan n'a d'attrait pour la jeune transférée.

Son humeur déprimé à l'absence inexpliquée de la personne que Sonoko venait tout juste de décrire comme son coup de foudre, les yeux de Ran parcourent sombrement la cour extérieur. Elle est en colère, furieuse et à vif. Pourquoi, elle l'ignore: Elle-même peut-être, le monde? Elle a peur, parce qu'elle a pour seul souhait que la personne, hantant ses pensées, vienne la mettre à l'abri de ces incertitudes, et c'est bien là que réside le problème. Elle a l'impression qu'elle ne devrait pas souhaiter cela, mais elle trouve qu'elle s'en fiche de ce qu'elle devrait ou ne devrait pas ressentir.

Une tête de cheveux noirs ébouriffés attire son regard. Son souffle se coupe. Elle est là. Masumi Sera se tient près des casiers, son oreille contre son téléphone portable tandis que son expression se noircit d'un froncement de sourcils colérique.

Masumi est bien trop sombre, mystérieuse et fichtrement sexy pour l'appellation Sera-chan.

Ran inspire vivement rien qu'en pensant à l'autre femme par son prénom. Sa décision est prise cependant. En voyant 'Masumi' retirer ses affaires de son casier avec un air d'urgence pure dans la façon que ses bras volent, ses jambes carburent et son dos se courbe, Ran sait qu'elle se doit de la suivre.

Elle a besoin de lui faire face. Elle doit savoir.
Cette fille l'a ensorcelée et Ran trouve qu'elle ne peut absolument pas se passer de cette magie.