Tout au long de la journée, Waston dut se battre bec et ongles pour imposer des règles qui se voulaient strictes alors qu'il ne pouvait finir une phrase sans que son ami ne s'offusqua, l'ignora ou se moqua. Le médecin usa de toute sa patience en tenant tête au détective, même si parfois il fallait qu'il fasse mine d'aller de nouveau chercher sa valise pour faire céder Holmes. Ce n'est qu'en début de soirée que les deux hommes se mirent d'accord et que les règles furent rédigées sur papier.

« Bien... je crois que nous en avons enfin fini. Récapitulons si vous le voulez bien.

- Je pense que cela est inutile. Après cinq-cent répétitions et autant de rééditions, je pense avoir compris.

- Une fois de plus ne vous fera pas de mal. »

Holmes poussa un profond soupir d'exaspération en s'enfonçant dans son fauteuil, faisant signe à Watson qu'il pouvait encore une fois recommencer l'énumération des multiples règles.

« Il vous est interdit de rester seul sans mon autorisation. Durant la journée, vous descendrez avec moi au cabinet où vous vous occuperez comme bon vous semble, sous mon regard bien évidemment. Le soir, nous irons nous coucher au même moment, par cela je veux dire dans votre chambre et non pas par terre, dans notre salle de vie, contre notre peau de tigre. Si je vous entends sortir, je vous enferme à double tour dans votre chambre.

- Je meurs de peur.

- Vous devriez... autre règle, toute expérience que vous dites "scientifique" vous est interdite, sauf si je suis a vos côtés. Je sais que vous êtes capable de refaire des drogues avec votre matériel, celui-ci a été préalablement enfermé dans mon cabinet lui aussi. »

Holmes ne montra aucune réaction. Cela le contrariait profondément mais il ne tenait pas à recommencer un dialogue de sourds qu'il savait perdu d'avance et qui n'aurait pour seul effet de de le blesser un peu plus dans son orgueil.

« Il vous est interdit de sortir sans moi... cela ne vous changera pas réellement, vu que vous ne mettez jamais le nez dehors lorsque vous n'avez aucune enquête. Ce qui vous changera par contre, c'est que vous êtes obligé de venir avec moi si je dois sortir pour une quelconque raison. »

Holmes laissa échapper un grognement de mécontentement. Il n'arrivait pas à croire qu'il ait pu accepter de telles choses. Il sentait sa fierté de mâle se voulant dominant, hurler et agoniser en lui.

« Enfin, la règle la plus importante: toute consommation de quelque drogue que ce soit à part le tabac et l'alcool, si vous pouvez vous contrôler, est interdite et si vous y désobéissez, je refais ma valise sur le champs. »

Le silence que Holmes entretenait lui confirmait qu'il acceptait les termes du contrat, sans pour autant avoir envie de le dire à haute voix. Cela n'était pas nécessaire de toutes façons.

« Ne me dites pas que je vous demande tant que cela! J'aurais pu exiger bien pire. Là, je vous convie simplement à rester constamment dans mon champs de vision.

- Juste...

- N'exagérez pas Holmes, je ne vous ai pas interdit de jouer, ou plutôt de massacrer votre violon à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, je ne vous ai imposé aucune tenue vis à vis de mes patients, de mon entourage ou de toute personne que nous croisons, pourtant cela ne vous ferait de mal.

- Vous ne voudriez pas une corde ?

- Holmes!

-Pas pour me pendre, pour me promener. Et que pourrais-je bien faire lors de vos consultations? Rester assis et vous regarder sans rien faire? Vous savez parfaitement qu'il n'y a rien que je déteste plus que l'ennui et la perte de temps.

- Je l'ignore. Lisez, écrivez, rangez.

- Ranger? »

Il était vrai que le rangement n'était pas le fort du détective, leur salle de vie en était la catastrophique illustration. Holmes était plus doué pour le "désordre organisé" que l'organisation soignée.

« Hé bien, vous apprendrez en rangeant l'arrière salle de mon cabinet si vous vous ennuyez. Je ne trouve jamais le temps de m'en occuper.

- Vous êtes démoniaque Watson...

- J'ai dû apprendre cela de vous. »

Holmes lui adressa un rire jaune en attrapant sa pipe pour la bourrer nerveusement de tabac et de l'allumer.

« Je vous trouve bien insolent tout à coup... n'oubliez pas que je suis tout de même votre aîné et que de ce fait, vous me devez le respect Watson... enfin, j'espère pour vous et vos clients que vous me laisserez plus de liberté. L'ennui ne me met pas dans ma meilleure humeur. Je n'arrive toujours pas à croire que je me suis laissé posséder ainsi...

- Vous savez parfaitement que je ne fais pas cela par plaisir. Je suis votre ami, pas votre ennemi. Je le fais pour vous aider, je ne veux plus vous voir vous tuer à petit feu à coups de cocaïne, d'opium et toutes sortes de drogues du même genre. Si vous voulez que nous continuions à habiter ensemble, que nous restions amis et en contact, vous me laisserez vous aider pour une fois. Je refuse de vivre dans la peur constante de vous revoir dans le même état qu'hier soir ou pire encore... je refuse d'être complice de cela, je le suis depuis déjà beaucoup trop longtemps. »

Holmes faisait la sourde oreille aux propos de son ami. Il le faisait toujours lorsque Watson critiquait sa dépendance et plus encore lorsque son discours devenait "sentimental". Il détestait le sentimentalisme. Holmes ne l'aurait avoué à personne pour rien au monde et encore moins à Watson, mais les sentiments d'autrui le mettaient atrocement mal à l'aise, car même s'il était le meilleur détective au monde, il ignorait complètement comment y réagir et encore plus y répondre. Alors au lieu de les affronter, il préférait les ignorer ou les tourner en dérision.

L'établissement des règles à suivre étant enfin terminé, la tension palpable entre les deux hommes retomba. Ils purent ainsi finir la soirée sur une note plus joviale avant de devoir aller se coucher. Avant qu'ils ne se retirent dans leurs chambres, Watson disparut quelques minutes avant de revenir, un verre à la main, qu'il tendit à Holmes. Après avoir longuement considéré le verre en question, il se décida à le prendre d'un air méfiant.

« Qu'est-ce que cela est censé être?

- Juste de quoi vous éviter de vous sentir mal cette nuit. Ce n'est qu'un remède que l'on donne aux personnes ayant fait un choc médicamenteux, cela vous permettra d'éviter quelques effets inconfortables comme des nausées ou réveils nocturnes. »

Le regard de Holmes sur Watson commençant à se faire insistant, il reprit la parole.

« C'est uniquement pour que vous vous sentiez plus confortable, vous n'êtes pas obligé d'en boire.

- Si c'est si inoffensif que cela, buvez d'abord. »

Le médecin poussa un profond soupir vexé et mécontent en prenant le verre pour en avaler la moitié avant de le tendre de nouveau à son ami.

« Comme si j'avais déjà essayé de vous empoisonner.

- Simple précaution. »

Holmes but le reste du verre avant de le poser sur la table à ses côtés. Les deux hommes se dirent bonsoir avant de se retirer dans leurs chambres respectives pour la nuit la plus calme qu'ils aient eu en toute ces années de vie commune.

Lorsqu'il ouvrit les yeux, Holmes se sentait étonnamment reposé et en forme, il n'avait sûrement pas été dans un tel état depuis des années. Cela compensait presque le fait qu'il n'aimait pas perdre une nuit entière qu'il aurait pu consacrer à des recherches plus importantes que le sommeil. Le fait que Watson ne soit pas venu le réveiller pour qu'il vienne avec lui au cabinet lui indiquait qu'il ne devait pas encore être réveillé. Il regarda son horloge et constata avec étonnement qu'il était onze heures passé, d'habitude, Watson ouvrait son cabinet à huit heures trente. Holmes sortit de son lit déjà habillé, n'ayant pas pris le temps d'enlever ses vêtements la veille. Il quitta sa chambre pour aller toquer à celle de son colocataire mais n'eut aucune réponse. Le détective ouvrit donc la porte pour constater que la pièce était vide.

Watson avait peut-être décidé de le laisser tranquille en attendant qu'il se réveille. Holmes descendit au cabinet médical, mais la salle d'attente était vide. Il constata rapidement que la porte de la salle de consultation était fermée à clef. Légèrement surpris, Holmes remonta pour aller tenter de s'occuper dans leur salle de vie. C'est en ouvrant cette porte qu'il vit Watson lisant le journal, qui l'accueillit avec un sourire étrange.

« Tiens, enfin réveillé Holmes?

- N'êtes-vous pas censé travailler?

- Je ne travaille pas le dimanche. »

Holmes lui adressa un regard amusé en venant s'asseoir sur le fauteuil à ses côtés.

« Incroyable, nous avons fait un bond dans le temps. Nous étions jeudi hier.

- Non, nous étions samedi.

- Je ne perds pas encore la tête Watson.

- Non, mais vous avez dormi pendant trois jours. »

Le sourire narquois du détective s'effaça alors que Watson, lui, gardait le sien.

« Que m'avez-vous fait boire?

- Rien de plus que ce que je vous ai dit. »

Profondément exaspéré par le petit jeu commencé par Watson pour tenter de le mettre hors de lui, Holmes répondit le plus calmement possible en s'amusant du fait que son ami prenait plus de lui qu'il ne l'avait pensé.

« Bien... alors comment expliquez-vous cela? »

Watson posa son journal sur ses genoux pour se tourner vers lui. Son expression avait changé, il semblait enfin se décider à avoir l'air sérieux.

« Je l'explique par le simple fait que vous étiez épuisé. »

Holmes laissa échapper un rire presque moqueur, il était impatient d'entendre le développement de la théorie du médecin.

« Vous passez des nuits blanches à répétition à faire des expériences avec des composants chimiques instables, qui alternerait presque la limite entre la science et l'occulte quand vous ne jouez pas du violon comme un chat qu'on étrangle et tout ça, à coups de cocaïne. Cela vous fait peut-être oublier la fatigue, mais cela ne veut pas dire qu'elle n'est pas présente et votre organisme la ressent parfaitement. »

Encore une fois Holmes l'entendait sans l'écouter. Watson savait que cela était dû au fait qu'il avait raison et que son ami en avait conscience même si jamais il ne l'avouerait.

« Vendredi en venant vous chercher, j'étais mort d'inquiétude en constatant que vous ne vous réveilliez pas. Après ce sentiment passé, j'ai pu voir que vous n'étiez pas dans le coma, mais tout simplement en train de dormir et qu'il fallait que j'attende votre réveil. Je devine que vous devez vous sentir plus reposé que jamais. »

Holmes encore une fois, garda le silence en faisant mine de ne pas l'avoir entendu. Watson, lui, poussa un soupir de dépit face aux réactions de son ami. Il décida qu'il n'avait aucune envie de mettre ses nerfs à vif pour si peu et retourna à la lecture de son journal. Plongé dans son activité, il fut sorti de sa concentration par un grognement étouffé. Watson releva la tête vers son ami. Il sentit un pincement au cœur en constatant que Holmes portait sur le visage ce que les médecins appelaient "le masque de la douleur". La mâchoire inférieure bloquée, les dents serrées, son visage était crispé malgré sa tentative de lui donner un air naturel. Watson pouvait voir malgré la couleur foncée de ses yeux que ses pupilles étaient anormalement dilatées. Ses veines, encore une fois, saillaient sous sa peau tandis que tous les muscles de son corps semblaient douloureusement contractés. Bien que cela était presque imperceptible car il tentait sûrement de le dissimuler, tout son corps tremblait. Une brise légère passa par la fenêtre, ce qui eut pour effet de crisper un peu plus Holmes et de le laisser échapper une autre plainte à peine audible.

« Pouvez-vous avoir la gentillesse de fermer cette satanée fenêtre? »

Watson se leva pour exécuter la demande de son ami. Avant de retourner s'asseoir, il regarda longuement Holmes qui en plus de sembler souffrir, avait l'air préoccupé.

« Est-ce douloureux à ce point? »

Holmes planta son regard noir dans celui de Watson qui lui faisait face. Énormément de choses semblaient se bousculer et s'entrechoquer dans sa tête. Il semblait intérieurement peser le pour et le contre. Après une trentaine de seconde, le détective acquiesça brièvement en détournant le regard. Watson, lui, resta là où il était. Il ne savait pas quoi faire et se sentait coupable sans savoir pourquoi. Lui qui était médecin en plus de l'ami de Holmes, il trouvait cela insupportable de penser que l'homme en face de lui souffrait tellement qu'une simple brise le rendait fou. Il se décida à retourner s'asseoir en osant à peine le regarder.

« Je suis désolé mais je ne peux rien faire... ce genre de douleur ne peut pas être soulagée par un médicament. Cela peut paraître ironique, mais ces douleurs sont qualifiées de "douleurs imaginaires" car ce n'est pas une partie du corps blessée qui vous fait souffrir, mais une "illusion" que votre cerveau crée... je ne peux pas vous soulager même si je le voulais.

- Si, vous le pouvez. »

Watson releva la tête vers son ami qui lui adressait un regard douloureux. Il savait ce que Holmes voulait dire mais ne pouvait se résigner à lui céder même s'il voulait que sa souffrance s'arrête. À présent, ses yeux semblaient briller. Ce n'était pas une lueur due à un sentiment mais bel et bien une manifestation physique, ce qui creva un peu plus le cœur du médecin.

« Je ne peux pas vous donner ce que vous voulez Holmes. Je veux que vous guérissiez et je suis sûr que ces douleurs ne sont que des effets secondaires qui finiront par disparaître avec le temps. »

Holmes laissa échapper un rire nerveux en passant sa main sur ses yeux en détournant la tête.

« Vous "êtes sûr"... »

Le logicien sortit sa montre à gousset de sa poche, l'ouvrit puis ferma les yeux en gardant sur le visage une expression neutre. Il pouvait rester ainsi littéralement des heures à écouter l'agaçant tic-tac régulier de sa montre. Watson n'avait jamais compris la raison pour laquelle Holmes faisait cela par moments, ni ce que cela pouvait bien lui apporter. Holmes resta ainsi, immobile durant près d'une demi-heure, après quoi ses tremblements cessèrent. Il semblait avoir retrouvé son état normal. Il rouvrit les yeux, ferma sa montre et la rangea de nouveau dans sa poche.

« Vous savez que je fais cela pour votre bien. »

Holmes resta silencieux. Il avait pris sa pipe pour la préparer et la fumer en ignorant encore une fois Watson qui en fut profondément agacé. Soudain, le médecin se rappela des notes de son confrère et d'un détail qui avait retenu son attention. Il sourit pour lui-même en regardant Holmes avant de lui parler de la voix la plus nonchalante possible.

« Savez-vous Holmes, que la cocaïne, lorsque l'on est sous son emprise, provoque un sentiment de... puissance intellectuelle. Elle donne l'illusion de tout comprendre, d'avoir une intelligence inconcevable et une logique implacable. »

Holmes s'étouffa avec la fumée de sa pipe. Il se mit à tousser le plus discrètement possible, ce qui fit sourire son ami. Il la retira de sa bouche en adressant un regard noir à Watson, lui confirmant qu'il était profondément vexé.

« Qu'est-ce que vous insinuez par là?

- Je n'insinue rien, je vous expose les faits. »

Les lèvres de Holmes s'étirèrent en un sourire de défi méprisable qu'il aimait adresser à ses adversaires. Ses yeux pétillèrent un peu plus alors qu'il recommençait à fumer tranquillement.

« Alors vous voulez dire que Sherlock Holmes ne serait pas sans cocaïne?

- Je n'ai jamais dit cela. »

Le petit sourire en coin que Watson tenta de dissimuler invita Holmes à commencer un "petit jeu" qu'il aimait tout particulièrement. La tête légèrement penchée sur le côté pour mieux l'observer, Holmes commença à parler.

« Ce n'est pas une très bonne idée de traiter votre ami d'idiot.

- Je n'ai jamais rien fait de tel!

- Ce n'est pas ce que votre petit sourire en coin de tout à l'heure me dit. »

Holmes brandit la queue de sa pipe vers Watson, la pointant à chaque mot, ce qui avait pour effet de rapidement rendre son ami nerveux.

« Holmes je n'ai...

- Oh! Et ça, c'est une magnifique et subtile combinaison de mépris et... oui, de dégoût. »

Watson essaya plusieurs fois de commencer à articuler le début d'un mot mais le regard insistant et moqueur de Holmes combiné au fait qu'il le désignait à chaque fois un peu plus de sa pipe l'en empêchait. Au fil des secondes, il reculait et s'enfonçait à n'en plus pouvoir dans son fauteuil. Ces petites actions combinées lui faisaient étonnamment rapidement perdre son sang-froid. Il détestait lorsque Holmes faisait cela. Celui-ci sourit en stoppant de le désigner pour que sa tension redescende légèrement.

« J'accepte vos excuses. »

Watson ne répondit rien, toujours sous l'emprise d'une tension qu'il détestait. Il était étonnant de voir à quel point Holmes était doué pour manipuler et faire perdre son sang-froid à n'importe qui, uniquement avec quelques gestes et paroles. Il détestait ce regard insistant qui semblait pouvoir lire les tréfonds de son âme aussi bien que chaque minuscule expression de son visage. Le plus âgé rit doucement en adressant à son ami ce regard vif qui faisait de lui Sherlock Holmes.

« Vous semblez oublier à tord que Sherlock Holmes est le meilleur détective au monde... et JE suis Sherlock Holmes. »

Il s'enfonça confortablement dans son fauteuil pour recommencer à fumer tranquillement, le torse bombé de fierté. Son visage portait une expression ainsi qu'un sourire aussi fier que narquois qui le rendait aussi méprisable et détestable que séduisant. Tout cela faisait de lui un des rares hommes que l'on prenait plaisir à haïr.

« Vous m'avez mis au défi Watson, je n'ai fait que répondre.

- Je n'ai jamais fait cela.

- Vos yeux et votre sourire l'on fait à votre place. Cela m'est amplement suffisant et vous le savez. Vous êtes amoureux du jeu et du danger. J'accepte le défi mais vous aurez la confirmation de ce que vous savez déjà: personne ne gagne réellement face à moi. »

Watson n'ajouta rien. Cela était inutile et aurait vraisemblablement poussé Holmes à recommencer ce "jeu" auquel il prenait tant de plaisir. Le reste de la journée se passa relativement dans le calme. Holmes s'affairait à chercher de quoi occuper son esprit tandis que le médecin lisait ou prenait des notes.

Watson vit l'ennui finir par avoir raison de son ami, qui s'installa sur le rebord de la fenêtre pour regarder au travers. Au fil des minutes, il vit son regard et son visage s'assombrir. Cela arrivait parfois, durant ces moments-là, il gardait un silence complet et avait toujours le même réflexe. Holmes tapota sur l'une des poches de son pantalon, dans laquelle il avait toujours une fiole mais se rappela vite qu'elle était vide à présent. Il poussa alors un soupir frustré. Watson le vit alors sortir sa montre, l'ouvrir et encore une fois fermer les yeux en gardant un visage étrangement neutre.

Lorsque Holmes ferma sa montre pour la remettre dans sa poche, il semblait légèrement moins tendu que plus tôt. Il se leva pour reprendre place aux côtés de Watson en engageant la conversation sur un sujet quelconque et sans intérêt. Ils dînèrent ensemble avant de se retirer dans leurs chambres respectives jusqu'au lendemain.

Le matin venu, lorsque Watson sortit de sa chambre préparé, il vit que Holmes était déjà debout, appuyé à la rambarde de l'escalier, remarquant avec étonnement qu'il portait son manteau.

« Auriez-vous prévu de sortir?

- Non, j'ai froid. Je devine que c'est encore "un des effets secondaires qui finiront par disparaître avec le temps "... »

Watson ignora la critique et se contenta de descendre à son cabinet, vérifiant au passage que Holmes le suivait bien. Une fois dans la salle de consultation, le détective s'assit dans un coin de la pièce où il avait une vue imprenable sur chaque patient. Patients qu'il s'amusa à importuner toute la journée dès que Watson avait le malheur de tourner le dos. Aux femmes et aux jeunes filles de bonne famille, il faisait croire qu'elles étaient enceintes, avaient la syphilis ou un début d'herpès. Aux hommes, il diagnostiquait une alcoolémie ou "manque de vigueur" sévère et terrorisait les enfants en leur décrivant en détail les outils d'arracheur de dents que "le docteur cachait en attendant qu'on le laisse seul avec lui."

Holmes avait l'air de beaucoup s'amuser mais Watson, lui, ne trouvait pas ce genre de choses amusantes du tout, surtout quand il s'agissait de son cabinet. Si personne ne connaissait la réputation de son colocataire excentrique, il se pouvait qu'en une journée, il eut perdu toute sa clientèle pour de bon.

Alors qu'il allait bientôt fermer, une femme et sa fille d'une douzaine d'années entrèrent dans le cabinet. C'était une ravissante blondinette aux cheveux bouclés, à la peau pâle et au visage angélique de poupée de porcelaine. La mère expliqua qu'elle avait une forte toux depuis quelques jours.

Watson remarqua rapidement que la jeune fille regardait Holmes avec insistance alors que celui-ci faisait de même. Tous deux gardaient le silence, ils ne faisaient qu'échanger ce regard qui avait des airs de conversation muette. Il était étonnant qu'une si jeune fille puisse soutenir le regard dur et perçant de Holmes. Au fur et à mesure des minutes, Watson ne prêta plus attention au discours de la mère. Plusieurs fois, il regarda l'un après l'autre la fillette puis son ami, constatant, avec un sentiment étrange qu'il ne pouvait décrire, que tous deux avaient les mêmes yeux. La jeune fille avait beau avoir de grand iris verts et Holmes bruns foncés, il y avait en eux quelque chose qui les rendaient si semblables que cela en devenait effrayant. Tous deux portaient aussi la même expression sur le visage, expression qui paraîtrait neutre pour tous ceux qui les entouraient à part eux deux.

Watson sentit que quelque chose n'allait pas, ce qui le poussa à examiner la jeune fille de plus près, ce qu'il n'aurait fait s'il avait écouté la mère qui lui répétait que ce n'était qu'une simple toux. Il remarqua que ses bronches étaient effectivement enflammées, puis que ses ongles étaient aussi pâles que sa peau. En regardant de plus près ses mains, il vit quelques légères rougeurs dans sa paume, ce qui lui donna un diagnostic totalement différent de celui imposé par la femme qui l'accompagnait. Il se tourna vers Holmes qui, à présent, le regardait d'un air grave. Watson s'excusa auprès de la femme et s'approcha de son ami qui se leva pour qu'il puisse lui murmurer à l'oreille, à l'abri de celles indiscrètes de la mère.

« Pensons-nous à la même chose?

- Hélas, je le crains.

- Empoisonnement au Mercure...

- Effectivement... cela dure depuis des mois, voir des années. C'est la mère qui l'empoisonne... ce genre de personne passe sa vie à mentir pour exister. Mais il n'y a pas que ça... je le sais...

- Dites.

- Le temps est encore chaud en cette période de l'année. Une jeune fille de cet âge ne porte pas des vêtements aussi chauds et couverts en cette saison, elle profite des dernières chaleurs de l'année... demandez à la mère de vous laisser voir son corps. »

Watson s'exécuta en retournant auprès de la femme pour lui expliquer qu'il avait besoin de voir le corps de sa fille, qu'elle pourrait risquer d'avoir plus qu'une simple toux. Celle-ci refusa catégoriquement, tentant vainement d'argumenter alors que Watson essayait toujours de la convaincre. Holmes, lui, s'approcha de la jeune fille, ne supportant plus l'idée que Watson perde encore son temps en courtoisies inutiles comme il avait habitude de le faire. En se rapprochant d'elle, il ne quitta pas ses yeux, semblant lui demander une permission. Elle ne ressentit aucune peur même si elle savait ce qu'il voulait faire.

Holmes saisit à deux poings la robe au niveau de sa poitrine pour la déchirer, dévoilant ainsi le corps de la jeune patiente. La mère se mit à hurler en lui demandant de quel droit il pouvait faire une telle chose alors que Watson se retournait tout aussi vite en entendant le bruit. Son regard se dirigea vers la jeune fille. Il voyait les mains de Holmes tenir deux lambeaux de tissus clair qui auparavant cachaient le corps de la jeune fille. Il vit enfin ce que son ami voulait dire: sa poitrine, ses épaules, tout son corps étaient recouvert de marques violâtres qui contrastaient avec la blancheur immaculée de sa peau.

Lorsqu'il leva les yeux vers son ami, Watson ne put le reconnaître. Il était devenu un autre homme. Il n'avait plus rien du logicien excentrique de Baker Street, abstrait dans ses pensés ou dans une expérience quelconque. Le visage crispé, ses sourcils étaient devenus deux traits d'une noire dureté sous lesquels ses yeux avaient des reflets d'acier. La tête penchée en avant, épaules voûtées, lèvres serrées, les veines saillantes comme des cordes sur son long cou musclé, il avait des airs d'animal sauvage enragé. Chaque respiration plus forte que la précédente, il avait l'air prêt à exploser.

Avant que Watson n'ait pu dire quoi que ce soit, Holmes l'avait déjà violemment poussé de son chemin, tant qu'il en perdit l'équilibre et faillit tomber. La femme vers qui il allait sentant le danger, avait tenté de se protéger avec son bras mais Holmes lui attrapa la main ainsi qu'une partie du poignet qu'il saisit avec une telle force qu'un craquement se fit entendre.

« Vous me faites mal!

- Parce que vous ne lui en faite pas à elle?!

- Ce n'est pas ma faute! Elle passe son temps à faire les pires bêtises et elle est très maladroite! »

Le visage de Holmes se crispa un peu plus alors qu'il resserra violemment sa main autour de celle de la femme en face de lui, faisant entendre un nouveau craquement alors que son autre main encerclait son cou fin.

« À quand remonte la dernière fois que vous vous êtes réellement occupée d'elle? Ne prenez pas votre enfant comme excuse de vos actes! C'est une chose qui a le don de me mettre très... très en colère... »

Dans les yeux de Holmes, il y avait une telle furie meurtrière que Watson crut qu'il allait réellement tuer la femme en face de lui. À ses risques et périls, il se précipita vers son ami pour tenter de le faire lâcher et de le calmer en se glissant dans son dos pour l'étreindre et essayer de le tirer en arrière.

« Arrêtez cela sur le champs Holmes, vous allez la tuer! Lâchez-la! »

Retrouvant la raison durant une seconde, Holmes lâcha la femme qui lui faisait face, se laissant entraîner quelques pas en arrière par Watson qui le tenait toujours dans ses bras, refusant de le libérer avant qu'il ne se calme. Durant plusieurs dizaines de secondes, le médecin garda sa prise sur son ami, s'affairant à répéter à Holmes de se calmer de la manière la plus douce qu'il put jusqu'à ce qu'il sentit le corps du détective se détendre lentement et sa respiration bestiale revenir à la norme, rapidement suivi de son rythme cardiaque.

Watson desserra légèrement l'étreinte qu'il avait autour du corps de son ami sans la relâcher totalement, de peur qu'une nouvelle vague de colère ne le prenne. Lorsqu'il eut à peu près retrouvé son calme, Holmes se dégagea des bras de son compagnon en le repoussant durement.

« Vous avez raison Watson. Ne salissons pas nos mains pour de tels déchets, ils ne méritent même pas que l'on pose le regard sur eux... appelez la police. »

Le médecin s'exécuta alors que Holmes disparaissait par la porte en lançant un dernier regard empli de dégoût vers la mère de la fillette. Celle-ci avait les yeux fermés et les mains sur les oreilles, elle se parlait à voix basse pour tenter de ce couper du monde qui l'entourait.

La police arriva rapidement et prit la situation en main. Après quelques dizaines de minutes, ils libérèrent Watson qui put fermer son cabinet pour remonter dans son appartement. Le tonnerre commençait à gronder au dehors tandis que des gouttes de pluie venaient s'écraser sur la vitre de la salle où il se trouvait. Lorsqu'il ouvrit la porte, il vit Holmes debout, dos à lui face à la fenêtre de la salle de vie. Dans sa main, il pouvait voir encore une fois sa montre au tic-tac agaçant.

« En ont-ils fini?

- Oui, la mère a été emmenée et l'enfant portée dans de la famille plus éloignée.

- Bien. »

Après quelques instants de silence, Watson entendit la voix de Holmes s'élever à nouveau.

« Elle va mourir.

- Que dites-vous?

- L'enfant. Elle va mourir. Dans quelques jours tout au plus. Je pense que vous le savez tout autant que moi. Vous espériez que je ne le vois pas?

- Je savais que vous l'aviez vu, je ne pensais pas cela utile de le dire à voix haute. »

Watson se tut, ignorant ce qu'il devait dire ou ne pas dire. Pourtant, une question le taraudait.

« Cette enfant... elle n'a rien fait, elle n'a pas eu peur lorsque vous vous êtes approché d'elle.

- Elle savait ce que je voulais faire et surtout, elle savait que je ne lui ferais pas de mal.

- Comment? »

Watson était presque sûr que Holmes allait ignorer sa question. Au moment où il allait tenter de changer de sujet, son ami prit néanmoins la parole.

« Quand un gamin... prends des coups pendant des années, parce qu'un adulte a envie de se défouler sur lui, comme ça, sans prévenir... il apprend à décoder les émotions en une fraction de seconde et à faire attention aux petits détails auxquels personne ne ferait attention. Parce qu'on s'adapte pour survivre... »

Holmes se tut, laissant un long silence s'installer entre eux, si profond que l'on n'entendait plus que les gouttes de pluie s'écrasant sur la vitre et le bruit régulier du tic tac de sa montre.


Voilà pour le chapitre deux :).

J'espère que vous l'avez aimé... au passage, encore merci à ceux qui m'ont laissé une review, elles m'ont fait très plaisir et bien motivé !