Chapitre 2 : Comme un Pitiponk sans lanterne
Lorsque Céleste se réveilla, elle se trouvait dans une pièce qui ne lui était pas familière. Les meubles en contreplaqué beige qui avaient garni sa chambre d'étudiante londonienne pendant cinq ans s'étaient volatilisés, laissant place à un lourd mobilier de bois massif. Son matelas paraissait plus mou, le plafond plus haut, et un atroce papier peint baroque tapissait désormais les murs qui l'entouraient.
La jeune femme cligna des yeux, désorientée, et les souvenirs de la veille lui revinrent peu à peu en mémoire. Cet appartement poussiéreux à l'étage de l'école de Tinworth était son logement de fonction. Elle se trouvait loin de Londres, en pleine campagne, et sa colocataire ne la réveillerait plus en fanfare chaque dimanche matin pour lui faire déguster ses délicieuses gaufres au chocolat. En pensant à Judith, Céleste eut un bref pincement au cœur. Elles avaient partagé un dortoir puis un appartement, surmonté les difficultés de l'internat et le stress des examens main dans la main. Après tant d'années à se voir tous les jours, l'absence de sa pétillante colocataire se faisait cruellement ressentir.
« Ne pense pas à ça ! Tu as toujours su que tu ne resterais pas là-bas. » songea Céleste en refoulant les regrets et l'amertume qui l'envahissaient progressivement.
Elle se redressa sur son matelas et repoussa le couvre-lit qui l'enveloppait avant de poser les pieds sur le plancher rugueux. Avisant sa valise, étalée grande ouverte sur le sol, elle se pencha pour farfouiller parmi ses affaires et sélectionner une tenue confortable. Alors qu'elle écartait d'une main quelques pull-overs chiffonnés, un morceau de tissu noir attira son attention. Elle en agrippa l'extrémité et dégagea du monceau de vêtements une robe de sorcier à sa taille. Sa mère la lui avait offerte trois ans auparavant, mais elle n'avait jamais eu l'occasion de la porter.
La respiration saccadée, les mains tremblantes, Céleste l'enfila avec la frénésie d'une adolescente qui essaie ses premières chaussures à talons. Puis, se tournant vers l'immense miroir à pied qui ornait l'un des coins de la pièce, elle détailla son reflet avec gêne. La jeune femme qui lui faisait face lui paraissait saugrenue, étrangère. Céleste eut soudain l'impression de manquer d'air, elle retira rapidement la robe et la fourra au fond de sa valise avant d'enfiler un jean et un tee-shirt.
« Je ne peux pas me balader comme ça parmi les moldus » se dit-elle à haute voix pour essayer d'oublier le malaise qu'elle avait ressenti.
Elle s'empara d'une brosse et démêla rapidement sa longue chevelure rousse. Avant d'emménager à Tinworth, elle pensait se sentir euphorique lorsqu'elle s'y serait installée, pourtant, une étrange mélancolie l'envahissait peu à peu. Ou était passé sa combativité et son enthousiasme ?
Un gargouillement bruyant avorta opportunément ses sombres réflexions et Céleste posa la main sur son ventre, une grimace sur les lèvres. Elle n'avait presque rien mangé la veille et une faim de loup-garou lui tordait douloureusement les entrailles. N'ayant pas amené le moindre biscuit avec elle, il devenait urgent de faire quelques courses. La veille, elle avait justement repéré une petite épicerie sur la place du village, juste à côté de l'école. Cela ferait l'affaire. La jeune femme saisit le cabas qui lui avait servi à transporter ses affaires de toilette et le retourna précipitamment sur son lit. Ignorant les pots de crème hydratante, les tubes de rouge à lèvres et les flacons d'eau de toilette qui roulaient sur le matelas et se déversaient sur le plancher, la jeune femme se dirigea rapidement vers la porte de son appartement et poussa le battant avec brusquerie. Sa chambre donnait directement sur un escalier de bois exigu qu'elle dévala en soulevant des nuages de poussière. D'un pas décidé, Céleste traversa sa salle de classe sans y jeter le moindre coup d'œil et quitta rapidement le bâtiment.
Dehors, le ciel était aussi gris que la veille. La jeune femme balaya la cour de récréation du regard. Un silence presque oppressant régnait entre les murs de pierres et elle se dépêcha de quitter l'enclave goudronnée en refermant le lourd portail derrière elle.
« Céleste ! Vous êtes bien matinale ! »
De l'autre côté de la place, Prudence l'observait en souriant, un arrosoir à la main. La sorcière innondait abondamment les pots de fleurs en terre cuite qui s'alignaient le long des fenêtres de sa maison. Gênée, Céleste se remémora les révélations qu'on lui avait faites la veille et se demanda comment se comporter avec sa voisine. Elle choisit de feindre l'ignorance, bien que la présence d'un oubliator dans son voisinage ne fût pas très rassurante. D'ailleurs, la plupart des gens se sentaient sans doute mal à l'aise à l'idée que leurs souvenirs puissent disparaître sans même qu'ils ne s'en rendent compte.
« Joignez-vous à moi pour le petit-déjeuner, j'ai préparé quelques scones ce matin-même et sans vouloir me vanter, je les ai plutôt bien réussis. »
Prise de court, Céleste hocha instinctivement la tête et laissa Prudence la guider à l'intérieur de sa demeure. Une délicieuse odeur de pâtisserie flottait dans l'air et la jeune femme, affamée, oublia aussitôt ses réserves à l'égard de sa voisine. Elle s'installa dans un petit salon cosy, meublé avec une simplicité inhabituelle mais rafraîchissante et accepta avec gratitude le thé, les toasts couverts de confiture de prune et les scones à la fleur d'oranger que lui servit son hôtesse.
« Comment trouvez-vous votre logement ? demanda poliment Prudence, qui s'était contentée d'une tasse de thé.
- Un peu austère, mais il est plus confortable que je ne l'imaginais. » répondit Céleste entre deux bouchées.
Un bref silence s'établit entre elles et la jeune femme, intimidée, parcourut la pièce des yeux en gratifiant la propriétaire de quelques compliments polis sur la décoration. Ses yeux s'arrêtèrent finalement sur un bout de parchemin, à l'extrémité de la table. Le document, marqué du sceau du ministère de la magie, était affublé d'un titre austère :
Renforcement des mesures de protection dans les espaces sensibles.
Prudence remarqua l'intérêt de son invitée et la renseigna de bonne grâce.
« Oscar est le maire de Tinworth mais les sorciers sont soumis à des règles et des lois spécifiques, un moldu ne peut pas gérer ce genre d'affaire. J'ai été mandatée par le ministère pour m'en occuper. On m'envoie les recommandations officielles et je suis chargée de les faire appliquer. »
La cinquantenaire la fixa droit dans les yeux avant d'ajouter :
« C'est moi qui me charge de tout ce qui concerne l'école. C'est beaucoup de travail, j'ai eu énormément d'incidents à couvrir ces dernières années et beaucoup d'instituteurs sont repartis un peu plus tête en l'air qu'en arrivant. »
Céleste se tortilla sur sa chaise et un désagréable frisson lui chatouilla la colonne vertébrale.
« J'avoue ne pas être fâchée de vous avoir parmi nous, continua Prudence sans remarquer le trouble de son interlocutrice. Les jeunes sorciers sont parfois difficiles à gérer et contrairement à vos prédécesseurs, vous savez à quoi vous aurez affaire. Tenez, l'année dernière, j'ai été obligée d'intervenir quatorze fois auprès de l'institutrice, elle était particulièrement perspicace. »
La sorcière secoua la tête d'un air navré.
« Heureusement, il est beaucoup plus facile de faire croire aux enfants moldus qu'ils ont un peu trop d'imagination. » conclut-elle avant d'attraper un scone qu'elle enfourna joyeusement.
Bouche bée, Céleste ne répliqua pas. Intérieurement, elle n'approuvait pas ces méthodes mais elle n'osa pas remettre en question ouvertement l'éthique de la sorcière. Pour se donner une contenance, elle saisit un autre gâteau qu'elle grignota sans appétit, un peu perturbée par ce qu'elle venait d'entendre.
« Vous aurez quatre jeunes sorciers dans votre classe, continuait Prudence, intarissable. Un autre enfant habite un peu à l'écart du village mais les parents préfèrent confier son éducation à un précepteur. Surtout n'en parlez jamais à Oscar, comme le maintien d'une classe dépend du nombre d'élèves qui y sont inscrits, il les a importunés à de nombreuses reprises à ce sujet. Ce ne sont pas des gens très tolérants, en ce qui concerne les moldus en tout cas, et ils ont vite manifesté beaucoup d'agacement devant cet acharnement. Comme je ne voulais pas qu'ils s'en occupent eux-mêmes, j'ai aidé Oscar à oublier toute cette affaire. »
Céleste écouta ses anecdotes avec un intérêt mêlé d'effroi. Il ne faisait pas bon pour un moldu d'habiter Tinworth. Prudence lui détailla ensuite quelques-unes des mesures qui protégeaient l'école et le village, aborda le sujet des fournitures scolaires qu'elle devrait commander assez rapidement pour qu'elles arrivent avant la rentrée, et lui donna toutes les informations dont elle disposait à propos de ses futurs élèves, qu'ils soient moldus ou sorciers. Lorsque Céleste prit enfin congé, deux heures s'étaient écoulées et elle n'arrivait toujours pas à déterminer si elle appréciait sa voisine. En tout cas, si elle était bien sûr d'une chose, c'est qu'elle lui faisait un peu peur.
« Savez-vous ou je pourrais téléphoner ? » lui demanda-t-elle sur le perron, le ventre douloureux. Elle avait bien trop abusé des excellentes patisseries de sa voisine.
Prudence grimaça.
« Je n'y connais pas grand-chose à ces machins-là, demandez à Oscar, il devrait pouvoir vous aider. »
Céleste la remercia pour l'excellent petit-déjeuner et décida d'aller acheter de quoi remplir son frigo avant d'appeler Judith. La petite épicerie ne se trouvait qu'à quelques pas de là, une vitrine propre et lumineuse exposait quelques produits de première nécessité parfaitement banals. Satisfaite, elle s'engouffra dans la boutique et détailla les rayons avec curiosité.
« Je peux vous aider ? »
Un jeune homme était apparu derrière elle, un large sourire sur les lèvres. Céleste se retourna pour lui faire face et remarqua qu'il la fixait avec insistance.
« Je ne vous ai jamais vue dans le coin, vous êtes nouvelle ? continua-t-il sans paraître s'offusquer du silence de sa cliente.
- Je viens d'arriver à l'école. » balbutia Céleste, troublée.
Son interlocuteur n'était pas une gravure de mode mais il avait définitivement beaucoup de charme. Des mèches brunes indisciplinées encadraient un visage rond aux traits réguliers et des yeux d'un vert troublant pétillaient de malice. La jeune femme toussota, maudissant ses hormones, et reprit d'une voix plus maîtrisée :
« Je cherche les compotes. »
Aussitôt, elle se dit que c'était la phrase la plus débile qu'elle ait jamais prononcée. Mais les lèvres de l'épicier s'étirèrent davantage.
« Suivez-moi ! » lui dit-il avec un clin d'œil.
Lorsqu'elle ressortit du magasin, ses courses à bout de bras, Céleste était écarlate.
« Mais qu'est-ce qui ne va pas chez moi ! » se dit-elle, mortifiée.
Elle rejoignit l'école d'un pas morne et hissa ses courses dans son appartement. Il était dans un état innommable. Déprimée, la jeune femme scruta l'intérieur d'un œil critique. Sa valise, béante, vomissait des vêtements fripés sur le sol, une épaisse couche de poussière recouvrait toute la pièce et ses produits de beauté étaient éparpillés un peu partout sur le matelas. Avec résignation, la jeune femme disposa les aliments qu'elle venait d'acheter sur les étagères de son frigo et se lança dans un grand nettoyage. Quelques heures plus tard, le logement brillait comme un sou neuf et Céleste se laissait tomber sur son lit, exténuée.
« Enfin terminé. » grogna-t-elle, satisfaite, en fermant les yeux.
Avant même de se rendre compte, elle dormait à poings fermés. Lorsqu'elle se réveilla enfin, le soleil était déjà bas sur l'horizon et les ombres s'étaient allongées. Assommée par la sieste qu'elle venait d'effectuer, Céleste mit quelques secondes à réaliser ce qui l'avait ranimée. Le timbre grave d'une cloche qu'on faisait sonner vigoureusement sous sa fenêtre résonnait dans la cour. S'extirpant du lit, la jeune femme descendit l'escalier sans se presser et ouvrit la porte de l'école. Une femme mince, aux longs cheveux blonds coiffés en chignon se tenait sur le perron. Elle portait une robe de sorcier fanée et serrait un petit sac en toile rouge contre sa poitrine.
« Maman ? » souffla Céleste, à la fois heureuse et intimidée de cette visite imprévue.
Corona Rosebury saisit sa fille entre ses bras et la serra contre elle avec force.
« Tu y es enfin ma chérie. Je suis si fière de toi ! » Lui murmura-t-elle à l'oreille d'une voix émue.
Céleste savoura cette étreinte. Les doutes, les regrets, la mélancolie s'étaient soudainement évaporés et seule restait la certitude d'avoir fait le bon choix. Elle avait fait d'énormes efforts pour trouver un emploi aussi proche que possible de ce que ses parents avait un jour espéré pour elle. Si sa mère était heureuse, cela suffirait à la combler.
« Nous y sommes presque, tout sera bientôt arrangé, j'en suis sûre ! » ajouta Corona dans un souffle.
Aussitôt, le bonheur éclata. Le souffle coupé, Céleste se dégagea des bras de la sorcière et fixa ce regard plein d'espoir qu'elle détestait tant.
« Maman… » commença-t-elle d'une voix sourde.
Corona ne l'écoutait pas, elle fouilla frénétiquement dans son sac à main et en extirpa un sachet de papier.
« Le vendeur m'a promis des effets spectaculaires », chuchota la sorcière avec empressement.
Elle fourra le paquet dans les mains de sa fille et celle-ci, accablée, ne chercha pas à s'y opposer.
« Est-ce que papa a dit quelque chose ? » finit-elle par s'entendre dire.
Un silence éloquent lui répondit et elle détourna les yeux pour ne pas voir l'expression désolée de Corona. Celle-ci lui prit la main et la serra à lui briser les phalanges.
« Ne t'inquiète pas, tout va bientôt s'arranger. » lui promit-elle avec empressement.
Mais Céleste ne l'écoutait plus.
