II : LE MINISTRE EST MORT, VIVE LE MINISTRE !
…
Shiveringstone Hamlet paraissait désert. Les maisons se tassaient les unes contre les autres, sombres et silencieuses. Les volets étaient fermés hermétiquement et les plantes décoratives posées sur les rebords de fenêtres dépérissaient dans leurs pots de terre cuite ébréchés.
Abigaël ne prêtait pas attention aux mornes façades du village. Elle longeait les demeures d'un pas rapide, jetant parfois quelques coups d'œil féroces par-dessus son épaule.
« Fichu grabataire sournois, sénile et insupportable ! Comment ose-t-il se moquer de mes cheveux alors qu'il n'a plus un seul poil sur le caillou ! »
La sorcière fulminait. Il y avait deux sujets sur lesquels il ne fallait surtout pas la taquiner : son interminable célibat et son indomptable chevelure. Mais Basile, en bon emmerdeur, se faisait un plaisir de les aborder tous les deux régulièrement.
« Ma baguette me démange de plus en plus, qu'il ne s'étonne pas s'il se retrouve un jour avec des bois sur la tête ! » grommela-t-elle, furieuse, en descendant la ruelle principale de Shiveringstone Hamlet.
L'image du vieil homme couronné d'une immense paire de cornes s'imposa dans son esprit et elle se dérida légèrement.
« Il faudra que je cherche le sortilège adéquat. » songea-t-elle, un léger sourire sur les lèvres.
Ce sourire s'effaça bientôt. Abigaël arrivait aux confins du village et les sinistres landes embrumées du Yorkshire s'étendaient sous ses yeux. Un désagréable frisson parcourut la sorcière. Elle devait s'enfoncer dans cet épais brouillard pour se rendre chez Barbara Heaththorn et cette perspective ne l'enchantait guère.
Tentant d'ignorer l'angoisse qui la submergeait, Abigaël chercha des yeux le sentier de pierres qui menait chez la vieille femme.
« Merlin. » soupira-t-elle lorsqu'elle l'aperçut enfin.
Mal entretenu, il avait été englouti sous la bruyère et les ronces et disparaissait parfois sous la verdure. Prenant son courage à deux mains, Abigaël s'engagea sur le sentier et débuta une lente progression, piétinant la végétation omniprésente pour se frayer un chemin, plissant les yeux pour percer l'épais brouillard qui obstruait l'horizon. La sorcière parcourut ainsi une trentaine de mètres et se retourna pour contempler le village. Derrière elle, Shiveringstone Hamlet se dérobait déjà sous la brume.
Abigaël déglutit avec difficulté. Bientôt, elle se retrouverait seule au milieu des landes et cette perspective la terrifiait. La sorcière ferma les yeux pour se calmer mais n'y parvint pas. Des gouttelettes de sueur perlaient sur son front malgré le froid corrosif qui lui mordait les joues. Des tremblements incontrôlables secouaient ses mains moites et sa respiration s'était faite sifflante.
Une légère pression se fit ressentir sur son épaule et elle bondit en hurlant, lâchant le paquet qu'elle tenait sous son bras. Affolée, elle agrippa sa baguette et la pointa sur son agresseur. Celui-ci, un jeune homme d'une vingtaine d'années, l'observait d'un air étonné.
« Saperlipopette ! dit-il d'une voix concernée. Je vous ai fait peur ?
La sorcière, hébétée, resta immobile un moment avant de laisser éclater sa fureur.
- Nom d'une chouette déplumée ! rugit-elle, furibonde. Vous trouvez ça drôle d'effrayer quelqu'un de cette façon ?
Le jeune sorcier parut dérouté par cet accès de colère inattendu.
- Pas du tout, bredouilla-t-il avec embarras. Je vous ai aperçue sur le chemin, je souhaitais juste vous saluer.
Désarçonnée, Abigaël l'observa d'un œil sceptique. Son agresseur était jeune, pas plus de vingt ou vingt-et-un ans. Ses cheveux châtains, humides, tombaient en désordre sur ses épaules et ses grands yeux verts avaient un je-ne-sais-quoi d'innocent qui l'amadoua instantanément.
- Que faites-vous dans les landes avec ce brouillard ? demanda-t-elle plus calmement.
- Je suis journaliste et j'écris un article sur l'Abrasier des landes, répondit-il avec un grand sourire.
Abigaël l'examina attentivement et constata qu'il transportait avec lui plusieurs appareils photos, une paire d'extravagantes jumelles rouges et de nombreux parchemins.
- Je vois, vous étudiez l'Abrasier des lan…
Elle s'interrompit et fronça les sourcils.
- L'Abrasier des landes ? reprit-elle lentement. Le dragon ?
L'inconnu hocha la tête avec enthousiasme. Déroutée, Abigaël tenta de se remémorer ce qu'elle avait appris à propos de cette espèce.
- Je croyais qu'ils avaient tous disparu il y a plus de trois siècles, dit-elle, surprise.
- Ce n'est pas parce qu'on ne la voit pas qu'une créature n'existe plus ! répondit le sorcier avec exaltation. De nombreux témoignages laissent penser qu'il y a encore des Abrasiers dans le Yorkshire.
Le jeune homme se pencha vers Abigaël et ajouta à voix basse :
- On dit même que le ministère cherche à les dissimuler pour d'obscures raisons. Qui sait ce qui se complote parmi nos plus hautes instances !
Abigaël hocha la tête sans conviction, les yeux rivés sur le sorcier. Il s'était mis en tête de lui expliquer son projet en détail et accompagnait son discours de grands gestes exaltés, ne remarquant pas l'incrédulité de son interlocutrice. La sorcière quant à elle ne l'écoutait pas, elle dévisageait le jeune homme avec une curiosité mêlée de méfiance. Comment pouvait-il se balader dans les landes par ce temps, à la recherche d'un dragon qui s'était éteint des siècles auparavant, tout en conservant une telle insouciance ? Et quel magazine pouvait financer un projet aussi absurde ? Cette situation lui paraissant louche, elle préféra avorter cette étrange rencontre.
- Veuillez m'excuser, lâcha-t-elle soudainement, mais je dois partir. J'ai une commission à faire.
Le jeune homme s'interrompit et son visage s'affaissa.
- Je suis terriblement navré ! s'exclama-t-il. Je ne voulais pas vous retarder. De toute façon, nous nous reverrons probablement puisque je m'installe dans le coin. Je vous raconterai mes recherches en détail quand nous aurons plus de temps pour nous ! »
Il salua Abigaël avec un sourire candide et s'élança hors du sentier d'un pas vif. La sorcière le vit disparaître dans le brouillard aussi soudainement qu'il était apparu et se retrouva bientôt seule au milieu du chemin, les bras ballants. Son angoisse s'était momentanément envolée, seule demeurait son incrédulité.
« Étrange gamin. » murmura-t-elle pour elle-même.
Se ressaisissant, elle chercha des yeux le colis qu'elle avait laissé échapper et le repéra dans un buisson de ronces. Elle plongea la main entre les branchages épineux et grimaça tandis que de larges éraflures écarlates apparaissaient sur son avant-bras. Serrant le paquet contre elle, elle jeta un coup d'œil en direction de Shiveringstone Hamlet et frémit. Elle ne distinguait plus, ni le village, ni sa destination et le brouillard s'était refermé autour d'elle comme un linceul. De nouveau la sorcière se laissa gagner par l'appréhension. Un étau invisible lui enserrait la gorge et elle peinait à respirer.
Finalement, elle reprit sa route à contrecœur. Le visage moqueur de Basile lui avait traversé l'esprit et elle refusait de lui laisser une chance supplémentaire de la tourner en ridicule. Ce qu'il ne manquerait pas de faire si elle revenait sans avoir livré le colis.
Finalement, après quelques minutes interminables les contours d'une clôture de pierres sèches apparurent devant elle. Une bouffée de soulagement submergea Abigaël qui courut presque jusqu'au muret, ne prêtant pas la moindre attention aux ronces qui lacéraient le bas de sa robe et tailladaient la chair de ses mollets. Derrière la clôture se trouvait une jolie maisonnette. Les murs étaient constitués de blocs de granit irréguliers couverts d'une dense nappe de glycine mauve. Quant au toit de tuiles écarlates, il croulait sous la mousse.
Abigaël contourna le muret pour arriver jusqu'au minuscule portail d'entrée puis pénétra dans le jardin qui encerclait la demeure de Barbara Heaththorn.
« Vieille harpie. Troll mal léché. »
Un chartier parcourait le potager de long en large. Il déclamait quelques jurons sans grand enthousiasme et Abigaël renifla avec dédain. Elle n'appréciait guère cette créature grossière et ne comprenait pas qu'on puisse préférer cette solution au classique dégnommage. Jeter des gnomes avait beau être chronophage, cela restait une agréable alternative à l'élevage d'un chartier. Cette créature passait le plus clair de son temps à jurer et à manger les gnomes imprudents, on faisait forcément plus délicat comme animal de compagnie.
« Hubert ! À table ! »
Abigaël sursauta. Une sorcière replète, aux cheveux blancs comme neige venait d'apparaître sur le seuil de la maison. Son visage marqué par les rides trahissait un âge avancé mais elle se mouvait avec une facilité déconcertante.
La vieille femme déposa une gamelle près des marches du perron et salua sa visiteuse avec bienveillance.
« Miss Cornfoot, quel plaisir de vous voir ! Où se trouve votre balai ?
Abigaël esquissa un sourire livide, à peine remise de sa randonnée dans le brouillard.
- Mon Pleine-lune 76 a rendu l'âme il y a deux semaines, je suis venue à pied.
- Merlin ! Par ce temps ? s'exclama Barbara, les yeux écarquillés.
Elle saisit le bras de la sorcière et la traîna à l'intérieur de sa demeure.
- Installez-vous, je vais vous préparer une bonne tasse de thé. Vous en avez bien besoin, vous êtes livide !
Barbara disparut dans la cuisine et Abigaël se laissa tomber dans un confortable fauteuil. Une agréable flambée ronflait dans l'âtre d'une cheminée de granit et la sorcière cessa bientôt de frissonner. Son éprouvant trajet lui paraissait désormais lointain et elle appréciait le chaleureux confort de la maisonnette. Bientôt, elle se sentit tout à fait remise de ses émotions et examina la pièce avec curiosité. Une énorme table de bois écaillé trônait au centre de la pièce et quelques fauteuils dépareillés avaient été disposés un peu partout dans le salon. Chaque surface libre était couverte de plumes, d'encre et de parchemins et chaque morceau de parchemin était couvert de noms et de dates. Barbara Heaththorn était une généalogiste de renom et sa passion avait conquis son intérieur.
- Voici votre thé.
La vieille femme se trouvait de nouveau dans la pièce. Elle tendit une tasse de porcelaine fumante à Abigaël et s'assit à ses côtés.
- Vous prendrez mon Comète 500 pour retourner à Shiveringstone Hamlet, j'ai passé l'âge des acrobaties aériennes et préfère transplaner.
Abigaël ouvrit la bouche pour protester mais Barbara ne lui laissa pas le temps d'émettre la moindre plainte.
- Taratata ! Je ne veux rien entendre ! dit-elle d'une voix ferme mais bienveillante.
La visiteuse eut un sourire reconnaissant et se rappela finalement ce qui l'amenait ici. Elle avala le contenu de sa tasse d'une traite et tendit le paquet à sa cliente.
- Voici votre commande madame Heaththorn.
- Merveilleux, se réjouit Barbara. Mes migraines devenaient impossibles et rien ne vaut la liqueur de crapaud pour arranger tout ça !
La vieille femme saisit le colis et déchira le papier qui l'enveloppait. Elle en retira quelques bouteilles de verre poussiéreuses qu'elle disposa sur une étagère. Abigaël quant à elle posa sa tasse vide sur la table et s'extirpa du fauteuil dans lequel elle s'était enfoncée.
- Je vais y aller, Basile m'attend.
Barbara hocha la tête et pointa sa baguette en direction d'un placard.
- Accio Comète 500.
Un balai lévita jusqu'à elle. Elle l'agrippa et le glissa entre les mains de sa visiteuse.
- Inutile de me le rendre, je n'en ai plus l'usage depuis longtemps. Considérez ça comme un paiement pour le dérangement. »
Abigaël ne se fit pas prier pour accepter l'objet. Elle remercia chaleureusement Barbara, lui serra vigoureusement la main et quitta la maison d'un pas rapide. Une fois dans la cour elle enfourcha le balai sans attendre et s'élança dans les airs. Un vent glacial lui gifla le visage mais la sorcière n'y prêta pas attention, elle s'était engouffrée dans la brume et n'avait aucune idée de la direction à prendre pour regagner Shiveringstone Hamlet.
« Pointe au Nord ! »
Sa baguette lui indiqua le nord. Sans perdre de temps, la sorcière se pencha sur son balai et s'élança. Elle n'eut pas le temps de se laisser envahir par la peur, les toits de Shiveringstone Hamlet apparurent presque aussitôt sous ses yeux.
Soulagée, Abigaël amorça sa descente vers le sol et atterrit en douceur devant la boutique de Basile Fergesson. Elle remarqua aussitôt la présence de deux autres balais à côté de la vitrine.
« Des clients ? » se demanda-t-elle avec curiosité.
Peu de gens s'aventuraient encore dans les landes depuis le retour de Celui-Dont-On-Ne-Devait-Pas-Prononcer-Le-Nom et la boutique de Basile avait perdu une grande partie de ses habitués. Les sorciers de la région qui faisaient régulièrement leurs emplettes à Shiveringstone Hamlet avant la guerre préféraient désormais se rendre dans des lieux moins sinistres.
Intriguée, Abigaël déposa son balai à côté des deux autres et remarqua qu'il s'agissait de modèles récents. Elle poussa la porte du magasin et jeta un coup d'œil entre les étagères.
« Abigaël ! ENFIN ! »
Deux sorcières accoururent pour l'accueillir et l'une d'entre elle la serra dans ses bras avec vigueur.
« Gelsomina, Séraphine, que faites-vous là ? balbutia Abigaël, surprise.
Ses amies venaient rarement la voir à Shiveringstone Hamlet malgré la proximité de leurs propres propriétés. Elles se rencontraient généralement chez l'une ou l'autre, l'appartement d'Abigaël étant bien trop exigu pour recevoir des invités convenablement.
Amies depuis leur première année à Poudlard, les trois sorcières étaient aussi différentes d'apparence que de caractère. Gelsomina était une femme assurée et exigeante. Grande et mince, sa magnifique chevelure brune lui tombait jusqu'aux reins et de coûteux colliers ceignaient toujours son long cou. Séraphine était bien plus effacée. Rondelette, elle portait d'amples robes de sorcier au style terriblement conformiste. Ses cheveux blonds étaient coupés au carré et une frange un peu trop longue camouflait ses grands yeux bleus.
- Merlin soit loué, tu es là ! Ce satané grabataire a un caractère de pitiponk ! s'exclama Gelsomina en secouant la tête d'un air navré.
Elle n'avait pas pris la peine de baisser la voix et Abigaël vit Basile se renfrogner au fond du magasin.
- J'aurais pu t'envoyer un hibou mais il fallait ab-so-lu-ment que je te voie, continua Gelsomina sans se soucier du vieil homme. Tu ne devineras jamais ce que j'ai lu dans Sorcière Hebdo cette semaine !
Abigaël ne répondit pas. Inquiète, elle gardait les yeux rivés sur son patron. L'octogénaire boitillait dans leur direction, le visage empourpré et la moustache frémissante.
- Par la barbe de Merlin ! rugit-il en brandissant sa canne. Ce magasin n'est pas un salon de thé. Fichez le camp d'ici si vous voulez parler chiffons !
Gelsomina leva les yeux au ciel tandis que Séraphine se tassait sur elle-même en bredouillant des excuses. Ce n'était pas la première fois qu'elles se retrouvaient confrontées au vieil homme et l'épouvantable caractère de Basile s'associait terriblement mal avec celui, non moins terrible, de Gelsomina.
- Je m'en doutais, soupira celle-ci avec dédain. Ce vieillard ne nous laissera pas tranquilles tant qu'on n'aura pas renfloué sa boutique. Va donc lui acheter quelque chose Séraphine, qu'on en finisse !
L'interpellée sursauta et détailla les étagères avec nervosité.
- Acheter quelque chose ? Mais quoi ? balbutia-t-elle avec un air de biche aux abois.
Agacée, Gelsomina fit claquer sa langue et saisit un bocal de foie de dragon qui prenait la poussière sur une étagère. Elle fourra le produit entre les mains de Séraphine et la poussa vers Basile. Le vieil homme ouvrit la bouche pour répliquer mais se ravisa. La sorcière s'apprêtait à acheter l'un des produits les plus chers de sa boutique. Vaincu, il lui fit signe de le suivre jusqu'au comptoir.
- Bien, comme je le disais, j'ai lu quelque chose d'incroyable dans Sorcière Hebdo, reprit Gelsomina en se tournant vers Abigaël.
Elle fouilla dans l'élégante sacoche de cuir qui pendait le long de sa hanche et en fit émerger un magazine.
- Lis ça ! dit-elle, excitée, en désignant le coin d'une page d'un doigt parfaitement manucuré.
Abigaël saisit la revue et commença à lire l'entrefilet.
Rencontrez Rita Skeeter et recevez un exemplaire dédicacé de Vie et mensonges d'Albus Dumbledore ! À quelques jours de la sortie de l'un des livres les plus attendus de la décennie, Sorcière Hebdo offre à trois de ses lectrices l'opportunité de rencontrer l'auteur. Rita Skeeter en personne racontera de croustillants détails sur son livre et dévoilera quelques-uns de ses secrets de beauté aux heureuses gagnantes d'un tirage au sort. Et pour couronner le tout, chaque lauréate recevra un exemplaire dédicacé de Pour participer, veuillez envoyer un hibou à la rédaction du magazine avant le quinze août. Toute lettre reçue ultérieurement ne sera pas prise en compte.
Abigaël leva la tête, un sourire sur les lèvres. Elle connaissait l'admiration de son amie pour Rita Skeeter.
- J'imagine que tu as déjà envoyé une lettre ? dit-elle avec malice.
- Évidemment ! s'exclama Gelsomina. J'attendais déjà ce livre avec une impatience folle ! Les passages qui ont été publiés dans la Gazette du Sorcier m'ont mis l'eau à la bouche. Je SAVAIS que ce vieux Dumbledore n'était pas aussi net qu'il voulait le faire croire, avec sa passion bizarre pour les Sang-de-Bourbe. »
Abigaël sourit avec une pointe de nostalgie. Elle se souvenait des monologues enflammés de sa compagne de dortoir, le soir à Poudlard. Elle n'avait jamais soutenu ses idéaux avec autant de fougue que la sorcière et ses opinions n'avaient jamais été aussi tranchés non plus, c'est pourquoi elle admirait Gelsomina et son enthousiasme proche du fanatisme. Elle-même s'était toujours tenue à l'écart des débats, sans chercher à prendre position, conservant ses réflexions pour elle. Elle avait très tôt jugé qu'il valait mieux ne jamais prendre parti puisqu'on savait rarement à l'avance quand le vent changerait de direction. Cette prudence teintée d'hypocrisie agaçait Gelsomina qui la lui reprochait souvent.
« Tu te comportes en Poufsouffle. » grognait-elle avec une moue boudeuse.
Mais Abigaël riait. Les préoccupations de Gelsomina avaient toujours été très éloignées des siennes et son caractère s'était également révélé très différent. Cela ne les avait pourtant jamais empêchées de rester amies.
« Je t'envoie un hibou dès que je sais si je suis tirée au sort. »
Abigaël salua Gelsomina et Séraphine tandis qu'elles s'éloignaient sur leurs balais. Un silence de plomb s'abattit sur la boutique et la sorcière jeta un coup d'œil anxieux au fond de la pièce. Basile s'était réinstallé sur sa chaise à bascule. Il tenait son journal dans ses mains et faisait mine de lire mais son visage hargneux ne trompa pas son employée. Il était furieux.
Abigaël pensait qu'il finirait par oublier la visite houleuse de ses deux amies mais la journée s'écoula sans qu'il ne sorte de son mutisme. C'était inhabituel, d'ordinaire il ne se privait pas pour lui faire part de ses plaintes. L'excellente vente qui avait résulté de sa confrontation avec Gelsomina l'avait sans doute légèrement apaisé puisqu'il avait choisi de bouder plutôt que de s'énerver. La sorcière laissa échapper un ricanement amusé en scrutant le visage grognon de l'octogénaire et tout à coup, elle ressentit une rare bouffée d'affection pour le vieil homme. Il avait beau être insupportable, elle l'avait côtoyé pendant vingt ans et avait fini par s'attacher à son irascibilité.
« Il est l'heure de fermer, déclara-t-elle à six heures du soir, soulagée d'échapper au sinistre silence du magasin.
Un grognement s'éleva du fond de la pièce.
- Merci. Bonne soirée à vous aussi Basile, répliqua Abigaël avec ironie.
Elle quitta la boutique en claquant la porte et traversa le village désert d'un pas pressé, contente de pouvoir enfin rentrer chez elle. La journée avait été éprouvante.
- Je suis là, annonça-t-elle d'une voie guillerette en ouvrant la porte d'entrée de la pension.
Félicia se jeta presque sur elle.
- Je vous en supplie miss Cornfoot, sauvez-moi, murmura-t-elle précipitamment.
Stupéfaite, Abigaël fixa le visage désespéré de son hôtesse puis remarqua un nouvel arrivant dans la pièce commune de la pension.
- Par le caleçon de Nostradamus ! s'écria-t-elle en reconnaissant le jeune homme. Que faites-vous là ?
L'inconnu qu'elle avait rencontré dans les landes le matin même prenait le thé à une table, un sourire ravi sur les lèvres.
- Quelle heureuse surprise ! J'ignorais que vous viviez là ! s'exclama le sorcier en la gratifiant d'un geste de la main amical. Je me présente de nouveau. Je suis Auguste Easby, journaliste, et je vais rester ici quelques mois pour étudier l'Abrasier des landes. J'exposais justement tous les tenants et les aboutissants de mon projet à notre charmante hôtesse.
Félicia émit un couinement plaintif. De toute évidence les recherches de son nouveau pensionnaire ne la passionnaient pas le moins du monde.
- Je serais ravie d'en entendre davantage sur votre travail et je suis sûre que madame Ayton pense de même, affirma Abigaël, un rictus amusé sur les lèvres.
Félicia lui jeta un regard outré et la sorcière jubila. Elle avait trouvé un parfait stratagème pour se venger des remarques, souvent déplacées, de son hôtesse.
Félicia Ayton allait répliquer quand quelques coups secs se firent entendre derrière elle. Un hibou frappait la vitre de son bec, un journal entre les serres. Les occupants de la pièce se regardèrent avec surprise. La Gazette du Sorcier ne paraissait pas le soir, sauf en cas de force majeure.
Abigaël s'approcha de la fenêtre et fixa le rapace avec appréhension. Puis elle ouvrit un battant et saisit un exemplaire inhabituellement fin du journal d'une main tremblante. La photo d'un homme d'un certain âge, doté d'une chevelure et d'une barbe noires parsemées d'argent occupait la moitié de la Une.
Abigaël lut le titre et faillit lâcher le journal.
Nomination de Pius Thicknesse au poste de ministre de la Magie.
Stupéfaite, elle lut l'article qui accompagnait le cliché.
La nouvelle est tombée dans la journée. Pius Thicknesse, directeur très apprécié du Département de la justice magique prend les rênes du ministère suite à la discrète démission de Rufus Scrimgeour. « Ce n'est pas une surprise, affirme un employé du Département des mystères. La politique de Scrimgeour n'était pas assez affirmée et notre société nécessitait des changements radicaux pour subsister. La nomination d'un homme aussi capable au poste de ministre est une excellente chose. » Le nouveau ministre a d'ores et déjà annoncé plusieurs mesures exceptionnelles. Celle qui va inévitablement susciter des débats se démarque aussitôt dans son discours d'intronisation. « Je vais réformer Poudlard, a-t-il annoncé d'une voix ferme. L'éducation de la jeunesse est un sujet primordial et cette école est l'une de nos plus importantes institutions. La liberté inconditionnelle dont elle a longtemps joui a contribué à la dégradation des valeurs morales de nombreux sorciers ces dernières décennies et a directement impacté le bien-être de notre société. » Mais si Poudlard est devenu une priorité, le ministre ne compte pas s'arrêter là. Il a également fait part de sa volonté de rendre publiques certaines recherches du Département des mystères. « Nous dissimulons certaines informations et je pense que les sorciers ont le droit de connaître la vérité. » déclare-t-il sobrement, le regard grave. Il n'a pas précisé à quoi il faisait allusion mais promet que ces recherches seront divulguées sous peu. Certaines rumeurs circulent déjà et beaucoup pensent que ces informations sont liées au transfert des pouvoirs magiques au sein d'une même famille. Un point qui est très étudié mais dont, étrangement, on parle peu. Finalement, le nouveau ministre s'est exprimé au sujet de Harry Potter. « La mort d'Albus Dumbledore s'est déroulée dans des conditions troublantes. Quelques témoins affirment avoir aperçu le jeune Harry Potter à l'endroit même où le directeur de Poudlard a été tué. Pourtant, il n'a jamais été questionné à ce sujet. Plus inquiétant encore, des membres de l'Ordre du Phénix, une obscure organisation secrète, se trouvaient également au château. Il y a tout lieu de penser qu'il s'est passé quelque chose ce soir-là mais les personnes impliquées refusent de témoigner et monsieur Potter n'a pas répondu à la convocation officielle du ministère. » Le comportement douteux de Harry Potter, qui a disparu sans laisser de trace, inquiète Pius Thicknesse qui enjoint les sorciers de Grande-Bretagne à signaler le jeune sorcier s'ils l'aperçoivent. « Il y a déjà eu des rumeurs sur d'éventuels problèmes psychologiques, nous dévoile un médicomage de l'hôpital Sainte Mangouste. Qui sait ce qui s'est passé dans cette tour la nuit où Dumbledore est mort ? »
- Eh bien ? De quoi s'agit-il ?
Félicia trépignait derrière Abigaël, celle-ci lui tendit le journal sans un mot.
- Merlin ! s'écria l'hôtesse en voyant le titre. Scrimgeour a démissionné ?
Une tasse se brisa sur le sol carrelé du salon, faisant sursauter les deux sorcières. Livide, Auguste se précipita et arracha l'exemplaire de la Gazette du Sorcier des mains de Félicia. Son visage s'assombrit au fur et à mesure de sa lecture.
- Il n'a pas démissionné, il est probablement mort, déclara-t-il finalement d'une voix blanche.
Abigaël ne broncha pas, elle s'en doutait déjà. Mais Félicia se couvrit la bouche des deux mains pour étouffer un cri.
- Oh Merlin, comment est-ce possible ? » s'exclama-elle, horrifiée.
Abigaël haussa les épaules. Ça ne changeait rien pour elle. Elle continuerait à vivre de la même manière, sans s'impliquer dans de vains débats, sans s'engager dans des luttes futiles. Elle n'avait rien à craindre, son sang était on ne peut plus pur.
Elle se tourna vers la fenêtre pour ne pas voir les expressions catastrophées de Félicia et d'Auguste, et aperçut Basile. Le vieil homme vacillait devant sa boutique, un exemplaire du journal entre les mains.
Il était blême.
