Sur la scène de théâtre au parquet lustré par l'usure, les fils se tendent et les marionnettes prennent lesPOSITIONS séculaires qu'on leur a imposées, mais avant même les trois coups initiaux, les fils des pantins s'entremêlent en pensée. Quelque part dans le temps, une petite araignée tente de toutes ses forces de tisser une nouvelle toile ; l'écheveau du destin se dévide dans le passé pour rejouer la vieille pièce mais en changer le dénouement...
Severus/Hermione
Point de vue de Severus.
Acte 1, scène 1.
Il était minuit passé et il rôdait dans les couloirs du château, incapable de trouver le repos, incapable de s'endormir avant que le ciel ne blanchît. Il crut apercevoir une silhouette furtive se couler dans l'ombre au détour d'un couloir, et il plissa les yeux en se rapprochant à pas feutrés. Il haussa un sourcil en entendant un sifflement rageur.
« Mais qu'est-ce qui ne va pas ? Qu'est-ce qui ne va pas ? Pourquoi ça n'a pas marché?J'ai fait tout ce qu'il fallait, alors pourquoi ? »
Il y eut une sorte de sanglot très aigu et puis la petite silhouette se figea soudain. Il parvint à sa hauteur, le sourcil arqué. Au temps pour l'effet de surprise. Il allait juste pouvoir distinguer les traits du visage quand l'enfant se mit à courir d'une manière désordonnée et irrégulière. Haussant imperceptiblement un second sourcil, il n'eut qu'à jeter sa main pour attraper un bras et en deux enjambées, ils pénétrèrent tous deux dans un carré de lumière bleue qui tombait d'une haute fenêtre. D'un coup sec, il retira la capuche et une cascade de mèches noires tombèrent souplement autour d'un visage hâve. Il plissa durement les yeux.
« Votre nom, exigea-t-il. »
L'enfant eut un drôle de rictus, qu'il ne parvint pas à replacer, puis ouvrit grand les yeux. Il ne l'avait jamais vue dans aucun de ses cours et sa prise sur son bras se resserra durement.
« Dîtes-moi votre nom, et ce que vous faîtes hors de votre dortoir. »
Comme elle ne disait rien, il étudia ses traits de plus prés et il leur trouva quelque chose d'étrangement familier, sans qu'il sût dire pourquoi. Il dégagea sa baguette d'un pan noir de sa cape, et en la tenant de sa main libre, le poignet rigide, il la pointa lentement sous le menton pointu. Il soupçonnait, au regard de ce qu'il avait entendu, un sort qui eut mal tourné et que l'élève ne parvenait pas à défaire. D'un mouvement fluide, il détacha le reste de la cape, qui ne dut qu'à sa main sur le haut du bras de ne pas choir plus avant. Il chercha du regard le nom de l'élève et l'écusson de sa Maison, en vain.
« N'abusez pas de ma patience ou je vous emmène au-devant du directeur. »
Il ne reçut en retour qu'un haussement de sourcil dans lequel il vit aussitôt une imitation railleuse. Ses doigts s'enfoncèrent un peu plus dans les plis du vêtements, tandis qu'il pinçait les lèvres. L'enfant grimaça.
« J'aimerais autant y aller de suite. »
Il plissa les yeux devant son insolence. Petite merdeuse. Mais les angles stricts et les méplats de son visage. Il reconnaissait vaguement certains de ses traits sans toutefois pouvoir les replacer dans sa mémoire ou y mettre un nom.
« Alors, vous m'y emmenez, oui ou non ? Siffla-t-elle. »
Il claqua la langue, irrité au plus haut point. Il passa, l'espace d'une seconde, tous ses élèves en revue, par ordre décroissant d'insolence, puis d'irritation qu'ils lui inspiraient. Mais parmi les plus insupportables des réceptacles de sa haine, aucun ne le défiait de cette manière-ci, ni ne manquaient de provoquer sa rage. Il se sentait étrangement maître de lui, face à cette enfant. Il la toisa un instant, puis la traîna derrière lui.
Il ne s'arrêta que devant le bureau de Dumbledore. Alors qu'il tendait le poing vers la lourde porte de chêne ouvragé, il crut entendre quelque marmonnement injurieux entrecouper les halètements furieux de l'enfant. Il se retourna vivement et lui adressa son regard le plus intimidant, délivré avec l'avantage de la hauteur, comme il s'était soudain dressé de toute sa taille. Les narines frémissantes, un rictus moqueur aux lèvres, l'enfant le toisa à son tour aussi bien que s'ils avaient été égaux. Ils se défièrent du regard dans l'ombre de la porte et Severus sentit confusément qu'il se passait quelque chose. Le sang lui battait furieusement aux oreilles mais dans le même temps, il était d'un calme terrible.
Puis la porte s'entrouvrit et Dumbledore, derrière son bureau, prononça son nom d'un ton presque curieux. Severus, jeta un bref coup d'œil à l'enfant qui le fixait toujours, et l'entraîna durement après lui, jusqu'à se planter devant le secrétaire d'acajou massif. Dumbledore suivit des yeux leur progression entre les meubles qui projetaient dans la pénombre des ombres noires et fantasmagoriques sur la moquette soyeuse. Son expression était pensive, tandis que d'un geste économe, il indiquait à l'enfant l'un des fauteuils en tapisserie tournés vers lui.
Severus et lui se fixèrent un instant le temps d'une brève conversation de silence, Severus lui fit part de sa perplexité teintée de soupçon. Dumbledore soupira et Severus s'irrita de sa naïveté, de sa promptitude à écarter son avis, à le juger trop méfiant, à le condamner pour être trop cynique, trop pessimiste, trop rongé par l'abysse, trop – Dumbledore soupira à nouveau, mais cela sonna comme une défaite ou une déception. Severus se renfrogna et au lieu de rejoindre le directeur derrière le secrétaire d'acajou, il se posta à l'angle, derrière le sextan d'or massif. Il tourna son attention vers l'enfant, assise au bord du fauteuil, qui semblait attendre avec résignation, noyée dans les plis brillants de sa cape. La lampe d'opaline verte et le feu de cheminée plus loin derrière découpaient des angles nets sur son visage et creusaient des ombres profondes sous les paupières mauves.
Le silence était pesant. Severus sentit une tension étrange le prendre à la gorge, crépiter presque dans l'air tandis qu'ils retenaient tous leur souffle et que les battements de leur cœur restaient en suspend pour, imagina-t-il, repartir à l'unisson. Il ravala un ricanement pour cacher un haut-le-cœur devant cette seconde de mièvrerie. La petite sembla lui jeter un coup d'œil incrédule avant de baisser les yeux et de se mordre les lèvres. Il fronça les sourcils. Encore un geste qu'il n'arrivait pas à replacer – mais quelque chose manquait. Une tension, peut-être elle se mordait la lèvre et ça n'était rien de plus.
« Il s'est passé quelque chose, Monsieur, dit-elle avant qu'ils pussent seulement ouvrir la bouche, Dumbledore ou lui. Ça n'était pas censé se passer ainsi. Je n'étais pas censée arriver ici – ou le rencontrer, lui. »
Elle lui jeta un regard torve, et il lui renvoya une grimace de mépris. Pendant une minute, le temps lui sembla suspendu. Dumbledore se pencha par-dessus ses lunettes en demi-lune et joignit les mains sous son menton.
« Qu'est-ce qui n'était pas censé se passer comment, mademoiselle... ? » lui répondit-il poliment.
Elle eut un mouvement d'humeur et releva la lèvre sur des canines juste un peu trop pointues.
« Il y a eu un problème, Monsieur. Je n'aurais pas dû avoir à lancer le sort, mais... je n'ai pas eu le choix et j'ai cru – j'ai cru que j'avais échoué. »
Elle releva les yeux un instant ils n'étaient pas bordés de larmes ni étrangement brillants, mais quand elle les tourna vers lui, ils semblaient noirs et nets comme de la glace. Il fronça les sourcils.
« Ça a échoué, d'une certaine façon, ajouta-t-elle, en s'adressant clairement à lui. »
Elle se tut. Snape se tourna imperceptiblement vers Dumbledore.
« Il va falloir, chère enfant, que vous poussiez plus avant votre explication, finit par proposer le directeur. »
Son menton tressauta un peu.
« Oui, je sais. Ma... ma maman » sa voix trembla légèrement «devait lancer le sort qui enverrait... les signes jusqu'à vous. Elle avait beaucoup hésité – je crois qu'elle n'avait toujours pas décidé quand... enfin. Elle n'a peut-être pas eu le temps de prendre sa décision et c'est peut-être pour ça... »
Elle serra les dents et Snape se tourna franchement vers Dumbledore, un sourcil haussé haut sur son front. Dumbledore ne lui accorda pas une miette de son attention. Allons bon.
«Je ne voulais pas vivre sans eux alors – je devais le faire, il le fallait. Il fallait que j'essaie au moins et... je savais que ça pouvait ne pas marcher. J'ai cru que ça n'avait pas marché – je ne maîtrise pas bien la magie, Maman n'a pas eu le temps de bien m'apprendre, et son sort était très dur, et pas fini – il fallait que je le fasse. Même si ce n'était pas pour les bonnes raisons, et que j'étais égoïste. Je veux juste que ma maman soit vivante quelque part – qu'ils m'attendent tous à la maison... »
Elle baissa la tête soudain, et renifla doucement. Severus sentit Dumbledore se tourner vers lui, sans le voir il devina l'invitation à démêler son récit confus, à démêler le vrai du faux insidieusement, en usant de moyens secrets ; il ne cilla même pas, trop rancunier peut-être, mais ça devait être sa prérogative, lui semblait-il.
« Qu'était-ce donc qui était prévu, mon enfant ? Demanda doucement Dumbledore. »
Elle releva vivement la tête, l'air indigné.
« Mais je vous l'ai dit ! On devait vous envoyer les signes ! »
Snape envisagea de couler un regard vers le directeur. Elle lui jeta un regard accusateur.
« Moi, je ne suis qu'une petite fille ! Qu'est-ce que je peux faire ? Qu'est-ce que je fais là ? Et comment vous faîtes, maintenant, pour changer mon futur ? »
Snape prit conscience qu'il grimaçait horriblement quand le sorcier se leva de son bureau et en fit lentement le tour. Il s'agenouilla devant le fauteuil en tapisserie et ancra ses yeux dans ceux de la petite. À l'absorption soudaine de la lumière entre l'enfant et le vieillard, au frémissant crépitant de l'air autour d'eux, Snape sut qu'il regardait au-delà du regard de la fillette.
Il soupira soudain lourdement.
« Votre arrivée inopinée, mon enfant, a déjà changé le cours du temps. »
Elle ouvrit grand les yeux.
« Est-ce que... est-ce que je vais devoir rester ici pour toujours ? »
Il sembla à Snape, qu'elle avait une conversation avec le vieil homme, dont il se sentit exclus.
« Albus, comprenez-vous quoi que ce soit à ce tissu de billevesées ? »
Dumbledore ne lui accorda qu'un bref coup d'œil réprobateur. Snape croisa les bras et serra les dents.
« Voulez-vous bien nous dévoiler votre nom, mon enfant ? Si nous voulons vous aider, il me semble que nous devrions avoir accès à certaines informations que, je n'en doute pas, vous trouverez être essentielles. »
Elle les dévisagea tour à tour un long moment.
« Arachné, finit-elle par dire. Arachné – pour que je tisse à nouveau la toile, et que j'ajoute aux anciens liens de nouveaux fils. Iris – pour que je fasse voyager les signes à travers l'arc-en-ciel. »
Elle ferma les yeux.
« C'est ce que ma maman me dit toujours. »
« Arachné Iris, répéta le vieux sorcier. »
Il y avait tout un monde dans son nom, et Snape l'étudia avec plus d'attention encore.
« Nom de famille, exigea-t-il sans ménagement. »
Elle se renfrogna et lui décocha à nouveau un regard torve. Sans le lâcher des yeux, elle dit :
« Snape. »
Et ce fut comme si la foudre tombait juste entre eux, dans le bureau baigné de pénombre. Il ne douta pas qu'elle disait la vérité car il put soudain replacer ses traits qu'il connaissait si bien pour les avoir vu se refléter dans la glace toute sa vie. L'arête du nez, adoucie sur le visage de la fillette, l'inclinaison austère des sourcils, très fins sur le visage de l'enfant, l'ourlet acéré de la lèvre supérieure comme tracée à l'encre, l'ébène des cheveux, la forme des mains – tout cela transmis à un être de son sang.
« Et de ce que je peux voir, papa, je ne suis pas prête de naître, siffla-t-elle. »
TBC
Merci à toutes pour vos encouragements et vos reviews positives! C'est très encourageant. J'espère que ce premier chapitre vous aura plu malgré le brusque changement - Hermione n'est pas très présente au début de cette histoire, mais son rôle est essentiel, je vous le garantis!
