Suite au récit de Zorglub, et à sa terrible conclusion selon laquelle Spirou était peut-être coincé jusqu'à sa mort dans ce monde virtuel, Fantasio était devenu livide de rage. Ne pouvant se contenir plus longtemps, il avait envoyé un coup de poing magistral sur le nez de Zorglub, qui craqua sous le choc :
« FANTASIO ! Enfin mon ami ! », cria Pacôme
Il tenta de le maîtriser, mais la colère décuplait les forces du blond: il sauta sur Zorglub à terre et l'empoigna de nouveau par le col :
« Vous allez trouver un moyen de sortir Spirou de là, espèce d'enfoiré, sinon je vous jure que je vous tue de mes mains, Zorglub ou pas», dit-il d'une voix vibrante de fureur.
« Fantasio, assez ! », dit le comte, en le tirant en arrière.
Fantasio lâcha Zorglub à contrecœur, le toisa de son air le plus méprisant, et s'en fut s'asseoir à côté de Spirou, lui prenant la main.
« Il a raison Pacôme…. Je l'ai mérité, dit tristement Zorglub en épongeant le sang qui coulait de son nez.
- Vous aussi, ça suffit Zorglub. La situation est très grave, il faut nous concerter et trouver un moyen de sortir Spirou de là, déclara Pacôme d'une voix autoritaire.
- Je suppose qu'on ne peut pas tout simplement le débrancher ? demanda Fantasio d'une voix lasse.
- Non…. Son cerveau est branché sur l'appareil, c'est ce dernier qui conditionne sa vie maintenant, aidé par le champignon somnifère. Si l'un des deux lâche avant l'autre, ou de force, le choc risque de tuer notre jeune ami.
- C'était trop beau, laissa tomber Fantasio.
- Je vais déjà voir ce qui se passe dans le monde de Spirou, et le prévenir que les choses risquent de se compliquer », déclara le comte.
Il s'installa au terminal, et actionna quelques boutons, se concentrant sur l'écran. Fantasio quant à lui reporta son attention sur Spirou lui-même, le seul dans la pièce à arborer un air paisible et satisfait. Fantasio contempla un moment les traits de son visage, le cœur lourd. Il embrassait la paume de sa main lorsque le comte s'exclama :
« Sac à papier !
- Quoi encore ? bondit Fantasio
- Attendez, Fantasio… »
Il tapa fébrilement sur les touches, poussa un juron, puis soupira.
« Mes enfants, j'ai deux mauvaises nouvelles »
Silence.
« Le virus s'est montré très actif. Il a coupé la communication avec Spirou : je ne peux plus le joindre ni contrôler ce qui se passe dans le monde virtuel, et je ne peux pas non plus procéder à la remémoration….
- Parlez clairement, monsieur le comte, coupa sèchement Fantasio.
- Pardon, Fantasio. Quand le sujet est plongé dans le monde virtuel, il perd la mémoire immédiate. C'est-à-dire qu'il ne se souvient pas de la manière dont il s'est retrouvé là, jusqu'à ce que le contrôleur du terminal ne le lui dise : c'est la remémoration.
- Concrètement, Fantasio, intervint Zorglub, ça veut dire qu'en ce moment, Spirou ne sait pas qu'il rêve, et il n'a aucune idée du danger qui le guette. Car le virus est un véritable prédateur : il détruit tout. Il va donc lentement ronger le logiciel, et, à travers lui, il atteindra Spirou, puisque votre jeune ami en dépend entièrement.
- Mmmmh je vois, c'est fantastique, dit Fantasio avec un rire nerveux, d'autres bonnes nouvelles Pacôme ?
- Eh bien oui… Les fonctions vitales de Spirou sont branchées au logiciel, et donc au virus. Comme je vous l'ai dit, le virus prend peu à peu le contrôle du programme : même si je peux encore savoir ce qui se passe, je ne peux par contre rien contrôler. Ca veut dire que le virus peut se servir du cerveau de Spirou et de ses créations : je pense qu'il va exploiter les peurs et les angoisses de notre ami pour créer des évènements agressifs que je ne pourrai alors pas effacer, ce qui risque de créer des chocs psychologiques à répétition pour Spirou.
- D'accord, en clair ? demanda Fantasio
- En clair, ces chocs psychologiques risquent de tuer Spirou, par crise cardiaque ou rupture d'anévrisme. Sans compter que même sans choc psychologique, le corps de Spirou, et surtout son cœur, risquent de s'épuiser s'il reste trop longtemps à l'intérieur de ce monde. »
Fantasio ferma les yeux, et Spip émit un petit couinement :
« Mille millions de mille millions de tonnerres…. J'aurais dû y aller à sa place, murmura Fantasio.
- Que se passe-t-il, en ce moment, Pacôme ? demanda Zorglub
- J'ai l'impression que ça va. Le cerveau et le cœur de Spirou fonctionnent à activité normale, et le terminal indique qu'il dort, chez vous.
- On dort dans le monde virtuel ? s'étonna Fantasio
- Bien sûr, mon ami, je vous l'ai dit, c'est un monde comme le nôtre, que le cerveau bâtit au fur et à mesure. Mais là, je vous avoue que je me pose des questions… J'avais programmé qu'il atterrirait chez vous, certes, mais dans l'après-midi et dans le salon. Je crains que le virus ne soit déjà passé à l'acte… Peut-être essaie-t-il de gagner du temps. »
Les trois hommes et Spip regardèrent Spirou et les appareils de surveillance avec angoisse. Soudain, l'électroencéphalogramme montra un signe d'activité :
« Ah, il se réveille », annonça Pacôme.
Il alla se placer devant le terminal, et observa les évènements :
« Il est bien dans votre chambre, mais il est seul. Comme je le pensais, il ne se souvient de rien.
- Génial », ironisa Fantasio.
Cinq minutes passèrent, durant lesquelles il ne semblait rien se passer de particulier dans le monde virtuel. Zorglub évoquait la possibilité que le virus n'en avait peut-être pas après Spirou lorsque ce dernier sursauta dans son sommeil, et l'électrocardiogramme s'emballa :
« Sac à papier. Ce virus n'a pas traîné.
- Monsieur le comte, que lui arrive-t-il ? s'écria Fantasio
- Attendez…. Sacré nom d'une morille, quatre hommes dans son salon… Il se fait tirer dessus.
- QUOI ? hurla Fantasio
- Il s'enfuit, à bord de la turbotraction ».
C'est ainsi que, à travers l'écran du comte, Fantasio, Pacôme, Zorglub et Spip avaient suivi le premier périple de Spirou : l'accident avec la turbotraction, la fuite à travers la forêt, le court répit contre l'arbre, l'arrivée au château, et la mort du Spirou virtuel par la main de l'homme au masque rouge, mort qui avait causé le violent soubresaut auquel Fantasio avait réagi.
Emergeant de ses pensées, et après avoir revécu tous ces évènements dans sa tête, Fantasio dit de nouveau au comte :
« Ecoutez Pacôme, il faut faire quelque chose.
- Je sais bien, Fantasio. Et je crois que j'ai une idée, répondit le comte.
- Je crois savoir à quoi vous pensez, Pacôme, intervint Zorglub. Il faut contre attaquer sur trois fronts : rétablir la communication avec Spirou, trouver un moyen d'enrayer le virus, et trouver un antidote pour annuler les effets du champignon.
- Exactement. Il faudra faire en sorte que le virus soit arrêté exactement en même temps que l'action de l'antidote contre le champignon, car c'est à ce moment seulement que je pourrai reprendre le contrôle du logiciel et reprogrammer le réveil de Spirou en créant une porte de sortie.
- Quel est le rôle de l'antidote anti-champignon dans tout ça ? demanda Fantasio
- Le champignon est trop puissant, et comme le logiciel risque d'avoir été abîmé par le virus, il risque d'avoir du mal à sortir Spirou du sommeil artificiel causé par ledit champignon. L'antidote va donc aider à extirper Spirou de son emprise, expliqua patiemment Pacôme.
- OK, je m'y connais un peu en programmation, dit Fantasio en se levant. Je m'occupe de rétablir la communication. Pacôme, il faut que vous m'expliquiez rapidement comment est conçue l'architecture du programme.
- Très bien. Je m'occuperai ensuite de trouver l'antidote contre le champignon.
- Et moi, je m'en retourne à la base travailler à un antivirus.
- Restez joignable Zorglub, je vous en conjure. Il faut faire vite, le temps presse pour Spirou, dit le comte.
- Oui, et tâchez de rattraper vos conneries, pour une fois », lâcha Fantasio.
L'orgueil de Zorglub faillit le pousser à rétorquer d'un ton cinglant à Fantasio, mais il leva de nouveau les yeux vers Spirou, et baissa la tête, avant de partir sans un mot :
« Vous avez été dur avec lui, Fantasio, dit le comte
- Au contraire, je considère que j'ai été extrêmement poli, répliqua le reporter, les narines fumantes.
- Vous savez bien que Zorglub trouve toujours des solutions à tout.
- Ah oui ? Vous voulez que je vous remémore l'épisode des Zorkons et de la jungle folle de Champignac ? », railla Fantasio.
Pacôme baissa la tête :
« Hem…bon… restons positifs.
- C'est cela. Dépêchez vous de m'expliquer ce logiciel de malheur. »
Le comte expliqua donc à Fantasio comment il avait conçu le programme : son architecture, ses limites, et il lui expliqua comment marchait la communication. Il lui expliqua également comment il pouvait voir ce qui se passait dans le monde de Spirou :
« Le logiciel est conçu pour traduire en images ce qui se passe : il se base sur ce que voit Spirou, nous avons donc une vue à la première personne, soit sur ce que Spirou créée, consciemment ou inconsciemment Dans ce cas nous pouvons avoir plusieurs points de vue » dit-il, avant d'appuyer sur une touche du clavier, faisant apparaître une autre fenêtre. Eberlué, Fantasio découvrit une vue de leur chambre, et se vit lui-même en train de serrer Spirou dans ses bras :
« Mais…qu'est-ce que je fous là ?, s'écria-t-il
- Spirou vous a créé, ce n'est pas étonnant, il a besoin de vous. En plus, il vient de subir un choc traumatique : rendez vous compte, il s'est fait tuer, et c'était d'un réalisme total. Il n'est pas étonnant qu'il vous ait créé pour le réconforter. » expliqua le comte.
Fantasio reporta son attention sur la scène, et se regarda en train de consoler Spirou. Le cœur serré, il se dit qu'il donnerait n'importe quoi pour tenir en ce moment l'homme de sa vie, bien vivant, dans ses bras :
« Les sons ne sont pas retranscrits ? demanda-t-il
- Normalement si, mais c'est du ressort du système de communication. Or, le virus l'a endommagé, et c'est cela que nous devons remettre en route » répondit le comte. Puis voyant que Fantasio avait les larmes aux yeux, il posa une main sur son épaule :
« Ne vous en faites pas, mon jeune ami, nous allons sauver Spirou, je vous en donne ma parole, dit-il d'une voix douce.
- Bon, expliquez-moi comment marche le système de communication », dit Fantasio en fronçant les sourcils, retenant ses larmes. Il baissa la fenêtre donnant sur le monde de Spirou, et se concentrait sur les informations que lui donnait le comte lorsque l'électrocardiogramme s'emballa de nouveau. Le comte et Fantasio rouvrirent la fenêtre, et assistèrent à la trahison du Fantasio virtuel, ainsi qu'à la deuxième mort de Spirou, évènement qui eut raison de la réserve de Fantasio. Les larmes jaillirent de ses yeux :
« Mille bombes, c'est insoutenable.
- Reprenez-vous, Fantasio, ce n'est que virtuel, Spirou n'est pas vraiment mort.
- Je sais bien, mais voir l'être qu'on aime le plus au monde se faire tuer d'une balle dans la tête, même virtuellement, c'est insoutenable, répondit Fantasio, mais comment se fait-il que le Fantasio qu'il a créé le trahisse ?
- Ah, je craignais cette question. Je pense que le virus s'est servi des peurs les plus sombres de Spirou, et il les a mises en scène, toujours pour agresser notre jeune ami et le pousser vers la destruction.
- Il a peur que je le trahisse ? demanda Fantasio, ébahi
- Il ne faut pas penser en ces termes là, Fantasio. Certaines peurs sont inconscientes. Je suis sûr qu'il a une confiance totale en vous, c'est évident, et c'est justement pour cela que sa peur (inconsciente, je le répète) de vous perdre un jour en quelque sorte, est d'autant plus grande, expliqua le comte. Mais assez polémiqué, mon ami, il faut se dépêcher. Même si j'ai réussi à caler le déroulement du temps sur le nôtre à l'intérieur de la machine virtuelle, Spirou n'a plus beaucoup de temps, surtout s'il se fait tuer à répétition.
- Vous avez raison. Je crois que j'ai un peu cerné le programme, j'essaie tout de suite de rétablir la communication ».
Laissant Fantasio au terminal, le comte s'installa à ses alambics et microscopes, et entreprit de disséquer un specimen du champignon somnifère et de l'analyser.
Au bout d'un moment, Zorglub téléphona au comte, qui décrocha en haut parleur :
« Pacôme, avez-vous avancé dans vos besognes respectives ? demanda le savant
- Lentement, mais sûrement Zorglub. Et toi ?
- Je crois que je me rapproche de la solution. Fantasio est-il toujours là ?
- Où voulez vous que je sois ? rétorqua Fantasio
- Hem…bon, j'ai besoin que vous entriez dans le cœur du programme et que vous me disiez à quoi ressemble le virus.
- Parce que vous ne le savez pas ?, demanda Fantasio d'un ton vénéneux
- C'est plus compliqué que cela : je vous l'ai dit, c'est un virus évolutif. Il change donc de forme, triple id…hem, je veux dire, jeune impertinent.
- S'il change de forme, à quoi ça sert que je vous dise à quoi il ressemble maintenant puisqu'il changera dans un quart d'heure ?
- Ecoutez Fantasio. Je sais que vous m'en voulez, et que nos relations n'ont jamais été très amicales jusqu'ici. Mais cette fois, il va falloir travailler ensemble. Faites ce que je vous dis, de grâce. Le virus va donc changer de forme, évidemment, mais je vous appellerai régulièrement, justement, pour voir comment il évolue. Le but est de trouver un élément au sein du virus qui, lui, reste le même : c'est le cœur. C'est ça qu'il faut attaquer. ».
Convaincu, Fantasio suivit les directives de Zorglub. Arrivé au cœur du logiciel, Zorglub lui fit télécharger un petit programme pour repérer le virus, « comme des lunettes infrarouges », avait expliqué le savant. Fantasio l'installa :
« Alors, que voyez-vous ? insista Zorglub
- Minute papillon… ! Ah. Il est sensé apparaître en rouge c'est ça ?
- Oui, en principe.
- En principe ou vous êtes sûr, mille tonnerres ?
- JE SUIS SUR. ALORS ? IL RESSEMBLE A QUOI CE VIRUS ? », tonna Zorglub
Fantasio respira un grand coup pour éviter de lui répondre que le virus ressemblait à une certaine partie peu reluisante de son corps, et lui dit avec une courtoisie glaciale :
« On dirait une sorte d'étoile à sept branches.
- Soyez plus précis, Fantasio, c'est important. J'ai conçu le programme avec une possibilité de zoom, alors zoomez avec la souris. »
Fantasio s'exécuta :
« Ok c'est plus clair. C'est donc une étoile à sept branches, qui comporte une section horizontale entre chaque branche…
- De quelle forme sont les branches ?
- Triangulaires.
- Tri-an-gu-laire…, répéta Zorglub, comme s'il notait l'information. Très bien. C'est tout ?
- Oui, je crois.
- Vous croyez ou vous êtes sûr ?
- Je suis sûr, tudjuu de tudjuu, répondit Fantasio les dents serrées.
- Très bien, merci (grand dadais stupide, ajouta-t-il dans son for intérieur). »
Il coupa la communication :
«Bon, et comment je sors de ce bordel moi, dit tout haut Fantasio, ne parvenant pas à sortir du cœur du programme. Ah voilà. Alors où en étions nous…. »
Il travailla encore un moment, mais c'était délicat : le virus avait eu le temps de toucher une grande partie du programme, et, telle une pieuvre, il avait tissé des ramifications un peu partout. Il était donc difficile de le contourner, mais Fantasio, assez doué en informatique, finit par y parvenir.
A l'intérieur du monde virtuel, Spirou venait de se réveiller pour la troisième fois, mais cette fois, les hommes en rouge n'étaient pas encore apparus. Ne sachant pas très bien comment réagir, ou s'il rêvait encore, il s'était assis dans son canapé, un peu hébété. Soudain il eut soif. Un peu effrayé à l'idée de bouger, il se dit cependant qu'il serait idiot de mourir de soif s'il ne rêvait pas. Il se leva donc et se dirigea vers la cuisine. Chaque geste était minutieux : il avait peur, à tout instant, de voir surgir une main, un revolver, d'être transporté dans un cimetière rempli de zombies… Il s'attendait à tout. Mais il prit un verre sans encombre, le remplit d'eau, le but. Se sentant revigoré, il sourit :
« J'ai peut-être bien fini par me réveiller pour de bon, après tout ».
Il se retourna, le verre dans la main :
« DaaaaaaAAH !», hurla-t-il, laissant tomber son verre qui se fracassa au sol.
Derrière lui, flottant dans les airs, se trouvait la tête de Fantasio :
« Oh non…. C'est pas possible… Mais ça ne finira donc jamais…., se lamenta Spirou en cachant son visage dans ses mains.
- Spirou, Spirou tu m'entends ?, dit Fantasio.
- Heu… Eh bien oui, plutôt bien même ! », répondit Spirou.
Il avait l'impression de devenir fou : il parlait à la tête flottante de son meilleur ami qui, précédemment en rêve, l'avait trahi et fait tuer, et ce même meilleur ami lui parlait avec une voix qui semblait de venir de tous les côtés en même temps.
- Fantasio, dis moi la vérité : je suis mort, c'est ça ?
- Non, Spirou. Tu n'es pas mort. Mais écoute moi, car le temps est compté. »
Fantasio procéda à la remémoration : il raconta tout à Spirou, depuis l'appel du comte jusqu'à l'arrivée de Zorglub dans le laboratoire, et il lui expliqua comment le virus avait pris possession du programme et cherchait à le tuer à l'usure. Au fil de son récit, les yeux de Spirou s'éclairèrent d'une lueur de compréhension :
« Ca y est…. Oui, je me souviens… l'expérience du comte !, s'exclama-t-il
- Oui ! Et ce fichu crétin de Zorglub qui a encore tout foutu en l'air.
- Mais si j'ai bien compris, le virus contrôle tout et s'adapte à tout. Comment tu as fait pour me joindre, dans ce cas ? »
Fantasio, heureux de pouvoir parler de nouveau à Spirou, sourit pour la première fois depuis quelques heures :
« Je t'ai toujours dit que j'étais un génie dans l'âme, surtout avec la technologie. Plus sérieusement, j'ai réussi à créer une interface temporaire : le virus dévie tous les messages entrants et sortants du programme… En gros, j'ai ouvert un autre point d'accès, et je l'ai camouflé au virus.
- Mais.. Comment se fait-il que je te voie ?
- Le comte avait prévu ce dispositif pour rassurer le sujet.
- Pour le coup, ça n'a rien de rassurant », répondit Spirou
Fantasio rit :
« Le comte a créé un moyen de matérialiser, un peu comme un hologramme, le contrôleur, de sorte à ce qu'il puisse servir de guide et de contact permanent avec l'extérieur de la machine. En fait, j'aurais du me matérialiser en entier, mais le virus utilisant beaucoup de la mémoire virtuelle du programme, j'ai dû me limiter à la tête. Mais assez bavardé : il faut qu'on trouve un moyen de te sortir de là, et vite. Le virus aura tôt fait de découvrir ma petite mascarade, et il risque bien de couper à nouveau la communication. Et cette fois, ça sera définitif.
- Super. Tu as une idée ? »
Fantasio lui expliqua le plan que le comte et Zorglub avaient échafaudé :
« D'accord, donc si je comprends bien, pour que je puisse sortir d'ici en vie, il faut qu'on m'injecte un antidote, et qu'en même temps on bloque le virus sur le programme, et que quasiment en même temps on ouvre une porte dimensionnelle ou un truc comme ça ? récapitula Spirou.
- C'est à peu près ça…
- Bon ! bon, bon bon…. »
Spirou baissa les yeux. Il se rendait compte qu'il avait rarement été dans un tel pétrin, mais il ne voulait pas montrer à Fantasio qu'il était pessimiste quant à l'issue de cette aventure. Mais Fantasio n'était pas dupe, et sa tête se rapprocha de Spirou :
« Spirou, je te jure qu'on va te sortir de là.
- Je sais, mon cœur, je sais. »
Il leva la tête vers celle de Fantasio, et, obéissant à une impulsion soudaine, tenta de l'embrasser, passant à travers :
« Super, si je meurs, je ne pourrai même pas t'embrasser une dernière fois, dit-il en riant jaune.
- Ne dis pas de telles choses, Spirou, je t'ai dit qu'on allait te sortir de là…. Et tu ne peux pas savoir à quel point j'ai envie de te serrer dans mes bras, ajouta-t-il, après un bref silence.
- Ah, là forcément, ça va être compliqué !
- Même si j'étais matérialisé en entier, je ne pourrais pas te toucher. D'ailleurs, c'est aussi quelque chose que le comte voulait que je te dise : tout ce que tu peux toucher dans ton univers n'est PAS réel : c'est une création de ton esprit, et tu dois t'en méfier, car le virus a accès à ton cerveau et peut l'exploiter. Par contre, tout ce que tu ne peux pas toucher, comme moi, EST réel : nous faisons partie de l'extérieur de la machine, donc de l'extérieur de ton monde. Il est donc logique que tu ne puisses pas nous toucher. »
Spirou digéra ces informations, puis eut un mouvement de recul :
« Et qui me dit que tu n'es pas une mascarade du virus ?, demanda-t-il très sérieusement
- Tu me demandes ça car mon double t'a trahi lors de ton deuxième réveil ?
- Ah, tu as assisté à ça…, dit Spirou.
- Oui, et je suis désolé que le virus se soit servi de ça. Mais pour répondre à ta question, je ne suis pas une création du virus car ce dernier n'aurait aucun intérêt à te dire tout ça : tout ce que je t'ai dit jusqu'ici a pour vocation de t'aider à sortir de la machine, or c'est le contraire que recherche le virus.
- Ca ne change rien : tu peux m'avoir dit tout ça en voulant me leurrer, et me faire croire que c'est pour mon bien. »
Fantasio poussa un soupir.
« Le comte craignait cette réaction. Je suis sûr que le virus a fait exprès de créer un double diabolique de moi pour te faire perdre ta confiance en moi, et donc ma capacité à t'aider. Spirou, regarde-moi bien : tu vas devoir me faire confiance. Je t'aime, je ne supporterais pas de te perdre, alors que tu le veuilles ou non, tu vas faire ce que je te dis. »
Il le regarda avec intensité, et Spirou lui rendit son regard, scrutant ses prunelles sombres, fouillant au plus profond de son âme, à la recherche d'un signe trahissant la véritable identité de cet homme qui prétendait être son Fantasio. Mais il ne vit rien, et au fond de son cœur, il sentit qu'il disait vrai :
« Très bien, je te crois. De toute façon, je n'ai pas le choix. «
Fantasio sourit :
« Me voilà rassuré. Je dois couper la communication, afin de m'entretenir avec le comte et cet espèce de….hem de Zorglub, mais aussi pour éviter d'éveiller les soupçons du virus. Je reviens te voir vite, c'est promis, mon cœur. Mais surtout n'oublie pas : si je ne reviens pas, MEFIE TOI DE TOUT CE QUI PEUT TE TOUCHER. C'est la règle d'or dans ce monde.
- Compris. Reviens-moi vite, vieille branche. », répondit Spirou.
Et Fantasio disparut.
Après avoir coupé la communication, Fantasio poussa un soupir. Juste à ce moment, Zorglub le rappela :
« Fantasio, j'ai besoin de savoir comment a évolué le virus, dit-il.
- Compris, dit Fantasio, de meilleure humeur.
- Du nouveau ? demanda Zorglub, notant ce changement dans la voix de Fantasio
- Oui, j'ai réussi à établir une interface temporaire de communication avec Spirou, en contournant le virus. Je viens de lui parler.
- Vous avez réussi à contourner mon virus ? répéta Zorglub, éberlué
- Eh oui, la prochaine fois vous réfléchirez à deux fois avant de m'appeler « grand dadais stupide », lança Fantasio. BON ! Alors, à quoi il ressemble, ce virus… »
Savourant le silence de Zorglub, il relança le petit logiciel de repérage, et observa de nouveau l'intrus :
« Ah, ça a bien changé.
- Je vous écoute.
- Seulement trois branches sont restées triangulaires, les autres sont devenues rectangulaires avec un sommet octogonal, décrit Fantasio, le combiné à l'oreille.
- Trois branches sont restées identiques dites-vous?
- C'est ça.
- Très bien le cœur doit se trouver dans l'une d'elles. L'étau se resserre, Fantasio, je vous rappelle dans une demi-heure.
- Je vous attends », répondit Fantasio.
Il coupa la communication, le cœur un peu plus gonflé d'espoir. Il se leva et alla voir le comte :
« Où en êtes-vous, Pacôme ?
- Je crois que j'approche du but, mon cher Fantasio, ce ne sera plus très long maintenant. » dit le comte.
Les choses ayant l'air de s'arranger, Fantasio poussa un soupir de soulagement. Il se dirigea vers Spirou, et caressa Spip, qui n'avait pas bougé et restait lové autour du cou de son maître:
'"N'aie pas peur, mon bon Spip, on va le sortir de là".
Mais soudain, Spirou émit un hoquet. Avec horreur, Fantasio se rendit compte que le jeune homme convulsait :
« MILLE MILLIARDS DE TONNERRES ! MONSIEUR LE COMTE ! » hurla-t-il, se précipitant sur lui. Spip bondit sur le sommier, tandis que le comte se rua sur l'ordinateur , jetant un œil dans le monde de Spirou :
« Sac à vinyle ! Il est en train de se faire étrangler par une de ces choses ! cria-t-il
- On ne peut rien faire ? s'exclama Fantasio en tentant de maintenir Spirou sur le lit.
- On ne peut pas intervenir sur ce qui se passe dans le programme, mais on peut éviter les dommages physiques. Fantasio, grimpez sur le lit et serrez le de toutes vos forces contre vous : il faut absolument l'empêcher de convulser, sinon cela créera des lésions irréparables dans son cerveau ».
L'électroencéphalogramme montrant des courbes inquiétantes, Fantasio ne se le fit pas dire deux fois. Il grimpa à côté de Spirou, le releva, et le plaqua contre lui, enfouissant son visage dans son épaule. Spirou tremblait violemment, et Fantasio eut toutes les peines du monde à le maîtriser :
« Oh mon dieu, Spirou… mon vieux Spirou… tiens bon… », murmura-t-il à son oreille. Il le serra de toutes ses forces contre lui, parvenant à limiter les convulsions, puis tout à coup, Spirou s'effondra totalement dans ses bras. L'électrocardiogramme devint plat, répondant au cœur de Fantasio qui s'arrêta net :
« Oh non, non, non ! NON, SPIROU ! Reste avec moi ! hurla-t-il
- Fantasio ! Massage cardiaque ! DEPECHEZ VOUS POUR L'AMOUR DU CIEL ! cria le comte.
Fantasio obéit une nouvelle fois. Allongeant Spirou dans le lit, il déchira sa chemise, et plaça ses deux mains sur sa poitrine dénudée. Au bout de cinq pulsions, il posa ses lèvres sur les siennes, et souffla dans sa gorge sans vie, lui volant un baiser mouillé de larmes au passage. Inlassablement, il recommença, jusqu'à ce que le comte arrive avec les pales de défibrillation :
« Ecartez-vous, Fantasio », dit-il.
Fantasio recula, et le comte envoya la première décharge. Ils attendirent, mais il ne se passa rien. Le comte recommença : une deuxième, une troisième fois. En vain. L'électrocardiogramme restait désespérément plat. Le comte finit par déposer les pales, et essuya une larme :
« Mon jeune ami, je suis désolé. Nous l'avons perdu… »
Fantasio poussa un hurlement de douleur, et s'effondra sur le corps de Spirou :
« Non….Non ce n'est pas possible…..Spirou, mon vieux Spirou… Mon amour, ma vie, ne me laisse pas…Ne me laisse pas…. SPIROU ! » cria-t-il, secouant le jeune homme. Il finit par se résigner, et, laissant libre cours à son chagrin, il saisit le jeune homme par les épaules et l'attira de nouveau contre lui. Enfouissant son visage dans sa poitrine, il le serra de toutes ses forces, inondant ses cheveux roux de larmes, son cœur s'effondrant en mille morceaux. Il sentit la main réconfortante du comte se poser sur son épaule : le vieil homme pleurait aussi, le cœur brisé, la gorge nouée, ne pouvant proférer aucun son. Pendant un moment, on n'entendit plus que les couinements tristes de Spip, mêlés aux sanglots douloureux de Fantasio.
Mais soudain, l'électrocardiogramme se remit en marche, et Spirou eut un hoquet. Fantasio relâcha son étreinte, et le regarda, abasourdi : le jeune homme, toujours dans son sommeil, prit une grande inspiration :
« Sabre de bois, je n'y crois pas ! s'exclama le comte à travers ses larmes
- Oui… oui, c'est ça…mille bombes, tu es revenu…mon cœur….tu es revenu ! dit Fantasio, le sourire jusqu'aux oreilles, embrassant chaque centimètre carré du visage de Spirou.
- Fantasio, allongez-le, donnez lui de l'air. », ordonna le comte.
Fantasio déposa un dernier baiser sur les lèvres de Spirou, et le rallongea sur le lit, caressant ses cheveux, embrassant sa paume. Le comte retourna vivement à l'ordinateur, et déclara :
« Tout va bien, il s'est réveillé.
- Sacré Spirou…. C'est vraiment un battant, dit Fantasio, admiratif, le cœur débordant d'amour. Soulagé, il prit Spip contre lui et le serra sur son coeur.
- Oui, mon ami, mais je crois surtout qu'il a eu de la chance. Ecoutez, je crois qu'il faut vraiment se hâter. La prochaine fois qu'il sera tué dans le monde virtuel, je crois que ce sera définitif.
- Mais comment l'empêcher de se faire tuer ? demanda Fantasio
- Je l'ignore…. Il faudrait pouvoir le prévenir à l'avance de ce qui va se passer. »
Ils réfléchirent tous deux un moment, puis se regardèrent, écarquillant les yeux :
« Vous pensez ce que je pense, Fantasio ?
- Oh oui, je crois bien, monsieur le comte !
- Alors, au travail, vite. »
