Scott enrageait. Littéralement. Il savait le peu d'estime que lui portait Logan, en tant que combattant et comme individu, et se doutait du degré de mépris que l'homme sans âge avait dû concevoir à son égard suite à sa désertion ; mais de là à se voir imposer une période probatoire avant de réintégrer l'équipe... Et à se le faire signifier par Wolverine, de la manière rugueuse et sans égard qui n'appartenait qu'à lui... La chose était sans précédent. Un vote de défiance qui n'avait pu venir que de tous les membres unanimes. Il ne s'était pas écoulé une heure après que Hank l'eût déclaré apte à quitter l'infirmerie que son vieux rival croisé au sortir de la salle de danger, le prenait par le bras pour lui apprendre la nouvelle dans un rictus. Lorsque, incrédule, Scott avait sommé les autres X-Men de s'en expliquer, Colossus n'avait pas pipé mot, Bobby manquait à l'appel et pour cause, le regard de Malicia fuyait le sien avec une constance qu'égalait seule l'insistance de Logan à le provoquer des yeux, et l'expression de ce dernier ainsi que d'Ororo s'était figée en un masque impassible. Pouvait-on faire confiance à quelqu'un assez dénué d'esprit d'équipe pour faire cavalier seul à la première impression subjective ?, lui avait-il été finalement répondu Non. Pas de prime abord ; auparavant il lui faudrait travailler dur. Prouver son implication. Et faire oublier sa désertion concomitante au retour de Phénix.

Comme si Summers avait quoi que ce fût à prouver. Lui le premier intronisé par Xavier dans l'équipe des mutants... le premier protégé de ce dernier tout court.

Piètre consolation, il avait été convenu qu'il reprendrait sa position d'enseignant en sciences physiques. Il n'était pas utile que la nouvelle de sa forclusion se répande... Encore heureux, s'était-il dit ; pour un peu, c'était le pilori qu'il eût risqué. Et dire que la bande s'indignait à chaque recrue qu'ils perdaient au profit de la Confrérie... Magnéto hors jeu, la cause des mutants contestataires développait un intérêt nouveau : celui d'être une grande bande de boys scouts qui changeait de la discipline à la Xavier. Surtout appliquée de la manière avec laquelle avait été traité Pyro ; mésestimé Bobby, sciemment laissé de côté sachant sa soi-disant trop grande implication ; et accueilli Cyclope.

Le mutant à la vision laser avait beau se concentrer sur sa classe de physique, la feuille sur laquelle était inscrite l'ossature de la leçon du jour se réduisait, devant ses yeux brouillés, à un archipel de paragraphes et de lignes indistinctes. Son expression orale ne laissait rien paraître, et c'était une chance, de son trouble intérieur, tandis qu'il débitait son laïus sur les liaisons primaires. Mais son attention... Il fallut le bruit d'une chaise tirée, prolongé d'un reniflement furieux, pour que sa vision consente à recouvrer sa clarté. La voix ferme, le ton assuré, il réprimanda la fille aux nattes rousses du troisième rang qui venait de lancer une balayette à cabinets dans l'aile droite de Warren, assis trois tables plus loin, par delà deux places ostensiblement vacantes. Ses verres irisés d'écarlate rendaient son regard intimidant, Scott le savait, et il en foudroya la coupable. La façon dont elle gigotait sur sa chaise le rendit derechef soupçonneux. Tous les élèves, hormis Angel, avaient pris un air innocent qui le persuada qu'il avait dû manquer quelque chose. Il n'eut aucun mal à trouver quoi. Un bric-à-brac assez impressionnant jonchait le parterre sur un bon mètre de circonférence autour du siège du mutant ailé ; à l'évidence, le projectile incongru que la rouquine lui avait envoyé au moment précis où il levait le nez de son bureau, n'était pas le premier. Scott découvrit même un rouleau de papier hygiénique déroulé pris entre un pied de la table du blond et son sac à dos. Et il n'avait rien remarqué ! Summers, tu es bon pour une visite chez l'ophtalmologiste... Le rire feutré des voisins de la télékinésiste lui fit monter la moutarde au nez.

" Mademoiselle Thorne, au lieu de faire apparaître des objets, allez donc au tableau résoudre l'équation... Pas la peine d'incliner du chef, ou j'augmente le tarif. Deux heures de footing avec Wolverine, ça vous tente ? ... Non ? Très bien, dans ce cas je vous cède la craie. Et les autres, on se concentre. A moins que la perspective d'un devoir sur table ne vous soit agréable... "

L'intéressée s'exécuta avec une nonchalance démentie par les grosses gouttes de sueur qui poissaient son front. Arrivée devant la formule complexe qui se détachait au milieu du tableau noir, elle pivota sur ses pieds avec un regard circulaire à l'ensemble de la classe, quêtant une assistance qui ne vint point. Ce fut donc en se décomposant davantage à chaque hésitation, qu'elle se consacra à solutionner le problème. Le cul-de-sac dans lequel elle s'était fourrée en effectuant au petit bonheur les simplifications la vit plantée sur l'estrade comme une momie, son poids balancé d'une jambe sur l'autre, dans une contemplation en voie de tourner à la déconfiture. Elle le devint tout à fait quand Summers lui prit la craie des doigts et lui indiqua sa place d'un geste de la main dont chacun des membres de la classe, pour avoir été collé par le mutant aux verres miroir, savait pertinemment ce qu'il impliquait. Des heures de retenue.

" On est nettement moins diserte lorsqu'il s'agit d'exercer ses méninges, n'est-ce pas ? Pour la peine, vous me nettoierez ce bazar après le cours puis filerez en retenue durant le déjeuner... Inutile de geindre ; personne ne vous a demandé de jouer l'intéressante aux dépens de votre camarade. "

Adélaïde marmonna une insulte dans sa barbe avant de s'affaler de tout son poids sur sa chaise. Summers n'était vraiment pas cool — il ne l'avait jamais été, mais là, il virait au tyran. Elle n'avait fait qu'envoyer des perches au blond à la stature de mannequin et aux ailes d'archange dont c'était la première fois qu'il participait à leurs cours. Mais il l'avait snobée, sans seulement hasarder un regard de son côté, et, son dépit devenant méchanceté, la rouquine avait mis son talent à l'abreuver de niches. C'était bien simple, l'autre plumitif avec ses culs de bouteille en guise de lunettes paraissait ne rien voir. Jusqu'à ce que le beau gosse enfin énervé ne recule brutalement sa chaise, extirpant le professeur de son discours mécanique et distant. Mais que voulait-on ? Privée de son voisin de travée St. John, l'Australienne s'ennuyait à mourir pendant les classes. Bien qu'assis à côté de Bobby Drake, l'image incarnée du sérieux, sur l'épaule duquel il était peu ou prou penché à longueur de cours, Allerdyce ne manquait jamais de rendre intéressantes ces heures, au moyen d'un commentaire moqueur, d'une saillie ou d'une blague à l'endroit de la télékinésiste. Elle avait fini par raffoler de ces moments de complicité avec le garçon au prénom anglais snob. Un peu plus, elle serait tombée amoureuse de lui ; mais un coup d'œil à son compagnon de chambre, et elle avait saisi l'envers des cartes. Tailler le bout de gras avec elle, cela Pyro adorait faire ; au delà ses sentiments étaient engagés. Elle haussa les épaules en pensée. C'était toujours peu ou prou la même antienne : Bobby ci, Bobby ça — et l'intéressé ne s'en rendait aucun compte.

L'absence du blond aux classes du matin avait plongé dans un abîme de perplexité ceux et celles qui reluquaient après lui. Plus futée que la moyenne, Adélaïde s'était vite laissée dire que le beau Warren était mêlé d'une manière ou d'une autre à l'évacuation de tantôt ; mais à cela se bornait ce qu'elle avait pu apprendre. D'où sa frustration envers la froideur du milliardaire. La dénommée Kitty aurait pu lui en dire davantage, malheureusement la cadette des X-Men avait déménagé la nuit précédente pour un lieu tenu secret. En réalité, tous les membres sans exception de l'escadron avaient quitté leurs appartements habituels dans la foulée de l'alerte. La télékinésiste en aurait fiché son billet : le retour de Scott Summers parmi les vivants ne pouvait être une coïncidence.

Son regard ricocha encore une fois sur les places vides côte à côte. Il fallut le signal sonore de la fin des cours pour l'arracher à ses réflexions, puis le brouhaha joyeux de ses camarades s'égayant hors de la salle pour qu'elle revienne à ses préoccupations du moment. Tout le monde était sorti. Elle se leva comme un automate, ramassa machinalement ses affaires. Derrière son bureau, Cyclope la dévisageait avec, sur ses lèvres pleines, l'ébauche d'un sourire. Ah oui ! corvée de nettoyage, et ensuite retenue. La barbe...

Elle fit le tour de la rangée sans aucunement se presser et, arrivée devant le dépotoir en miniature de part et d'autre de la place de Warren, réprima un soupir. Que de bazar à ramasser... Il allait de soi que l'usage de son talent lui vaudrait une punition aggravée. Au moins pouvait elle faire ceci.

Adélaïde avait souri à Scott d'un air empoisonné. Le mutant à la vision laser la vit étendre les bras. Il fronça les sourcils, résolu à ajouter une heure de colle dans le cas plus que probable où la peste rousse emploierait sa télékinésie afin de bâcler le ramassage des ordures. Mais non ; la jeune fille n'était pas si bête. Un sac poubelle noir se matérialisa entre ses doigts. Il reçut bientôt les objets incongrus ramassés l'un après l'autre à la main. Adélaïde n'y mettait pas vraiment du sien — à ce rythme, se dit Scott qui sentit son humeur devenir plus clémente, le cours suivant n'était pas près de commencer —, mais elle ne cherchait nullement à esquiver la tâche. Là tenait l'essentiel de la leçon.

Un pas lourd ébranla le couloir, proche de seulement deux ou trois mètres de l'endroit où Cyclope s'était planté sur ses pieds tandis qu'il surveillait la punition. Colossus. Ce dernier stoppa sur le pas de la porte. Ses yeux inexpressifs se braquèrent sur Summers après avoir dévisagé un court instant la forme inclinée d'Adélaïde. Il avait posé une de ses mains sur le chambranle de la porte, comme en quête d'un soutien.

" Débarrasse-toi de ces cochonneries, et va t'amuser ", laissa-t-il tomber d'un ton cassant à l'endroit de la jeune fille. Comme elle ne réagit pas tout de suite, ses ongles raclèrent le métal du cadre de la porte, qui se déforma légèrement en cloquant l'enduit du mur adjacent.

Le regard d'Adélaïde ricocha sur son professeur. Son visage rivalisait de dureté avec celui du Russe. Que les deux hommes portaient quasiment la même tenue, pantalon de cuir noir sur chandail sombre, accusait l'air d'hostilité, et même d'animosité, avec lequel ils se faisaient face. La télékinisésiste estima plus sûr de s'esquiver. En un temps record, le sac plein à craquer et sa voyante personne s'évanouirent dans l'air.

Colossus referma la porte avec une délicatesse dont sa grosse poigne paraissait a priori peu capable. Puis il s'avança jusqu'à laisser un mètre environ entre Summers et lui. La tension entre les deux bruns était à couper au couteau. Il allait ouvrir la bouche lorsque son aîné le grilla sur le fil :

" Piotr, j'apprécierais que, dans ma classe, tu respectes mon autorité. Cela suffit que vous me laissiez de côté ; je n'entends pas que tous mes élèves s'avisent de n'en faire qu'à leur guise. "

Le Russe se fendit d'un triste sourire. On pouvait compter sur Summers pour réagir en professeur jusque dans la plus incongrue des situations... Cela à coup sûr avait ses bons côtés, or présentement, cela rendait le mutant aux lunettes noires diablement difficile à engager sur le sujet que Piotr avait à cœur d'aborder. Et Dieu sait si le colosse n'avait pas besoin de distraction quand il lui valait communiquer.

" S'il n'y a que cela pour te contenter... ", répliqua-t-il en veillant à ce que son intonation demeure dans les limites de la courtoisie. Scott se rembrunit mais ne pipa pas mot. " Maintenant, si tu consens à ouvrir ton cerveau et pas seulement tes oreilles, il y a des choses que tu dois entendre... "

" Alors, où en sont nos deux marmottes ? "

La voix volontairement graveleuse fit regretter à McCoy le silence brisé net par l'entrée de Wolverine. Il grommela un 'Bonjour' entre deux bouchées de son beignet pendant que le nouveau venu réduisait à néant l'espace le séparant de la cage de verre ignifugé derrière laquelle reposaient Iceberg et Pyro. Des alarmes vagirent comme l'espace de confinement était rompu ; l'homme au bastos n'avait pu se retenir de braver les consignes et se glisser aux côté des deux jeunes. Le docteur enfonça la touche réduisant au silence les systèmes et se leva, le restant du gâteau oublié au fond de son mug de café. Puisque Logan avait jugé bon de passer directement à l'étape du contact physique, autant en profiter et ausculter de près les garçons... Une chance qu'Ororo n'était pas présente ; elle aurait été folle de rage — tous les protocoles de sécurité foulés aux pieds, tant de risques potentiels encourus. Logan, cigarillo fumant à la commissure des lèvres, était penché au dessus du lit double, sa grosse main tâtant le pouls de Bobby. Il eut un regard aigu pour la batterie d'appareils qui traquait les signes physiologiques du blond et devait lui rendre la station couchée parfaitement insupportable. Nul besoin, à son idée, de cette camelote sophistiquée ; la température des deux inséparables était normale, leur cœur fort et clair, leur colonne d'air on ne pouvait plus régulière. Les sens du mutant aux griffes d'adamantium étaient catégoriques. Mieux, ils avaient tout l'air aux anges, pressés l'un contre l'autre. Bien que portant sur son torse et ses membres le double environ d'électrodes que son ami, Pyro avait trouvé moyen, sans faire sortir ses perfusions ni décrocher le moindre câble, d'ajuster sa tête dans le creux de l'épaule d'Iceberg, tant et si bien que la ligne de ses épaules reposait sur l'abdomen du mutant de glace. Ce dernier quant à lui s'était poussé contre le brun de manière à ce que les deux garçons se touchent par le bassin. En y regardant de plus près, sous le drap pudiquement remonté au dessus de leur pubis, l'un et l'autre avaient les jambes entrecroisées.

" Ne sont-ils pas attendrissants, ces chérubins ? ", lâcha entre ses dents Logan gagné quoi qu'il en eût par leur impression de sérénité paisible ; la manière dont chacun d'eux recherchait le maximum de contact avec l'autre en disait long sur le besoin physique qu'ils avaient tous les deux. " On en oublierait presque que le premier est une supernova sur pattes et le second une glaciation vivante... "

" La cage a été bâtie à cette fin, encore que je demeure sceptique sur son aptitude à encaisser le même type d'incident qu'à l'école... Cela dit, il n'y a rien à craindre ; j'avais raison, Allerdyce est complètement remis de ses blessures. Avec un peu de sommeil, il n'y paraîtra plus. Tout cet attirail est de pure forme. "

" Et c'est moi dont on dit que je mets le souk dès que je suis en pétard... Il faudra veiller à lui présenter la facture. Sur ce, salut ; je suis attendu ailleurs. "

Hank s'interrompit au milieu de sa routine médicale. Ses oreilles ne lui jouaient pas de tour, Logan venait bien d'essayer de détendre l'atmosphère. Inimaginable... Le scientifique wendigo se reprit sur le champ. Non. Cela se comprenait, au fond ; qu'il en ait eu ou non la conscience, Drake était un des très rares en présence desquels le mutant sans âge laissait voir son véritable moi. Il avait d'ailleurs battu en retraite, comme stupéfait le premier d'avoir plaisanté. Typique du personnage...

McCoy renifla avec humeur. Egalement caractéristique du bonhomme était le cigarillo encore fumant à demi écrasé sur la desserte d'un boîtier d'électroencéphalogramme. Aucun branchement ne se trouvait à proximité, mais quand même... était-ce un lieu propre à servir de cendrier ? Son premier geste fut d'ôter l'objet puant de l'atmosphère stérile du lieu. Il n'en eut pas l'occasion. Une infime braise rougeoya parmi les braises de la base du cigare ; en un éclair une gerbe jaune et fuligineuse s'épancha à hauteur d'homme, qui devint une boule de feu grosse comme un potiron à l'instant où la flamme rémanente captée par le pouvoir de St. John atteignait la main gauche du garçon. Le docteur s'avisa, un peu tard, que celle-ci pendait du lit dans le vide. La peur jointe au brusque afflux de chaleur faisait ruisseler le mutant en blouse blanche d'une sueur acide, tandis qu'il soupesait la marche à suivre.

Médusé, il assista à une scène stupéfiante. La géode enflammée qui allait et venait de la paume ouverte de Pyro jusqu'à son avant-bras troqua sa couleur méphitique contre un bleu clair et transparent, avant qu'elle ne se cristallise puis n'explose. De menus morceaux de givre jaillirent dans toute la chambre. Bobby, les yeux toujours clos, avait incliné la tête vers son ami d'enfance ; sa joue gauche parcourue de vapes de la même teinte glaciaire reposait dorénavant sur le cuir chevelu d'Allerdyce. Le contact plus prononcé avait invalidé la démonstration pyrotechnique avant qu'elle ne devienne dangereuse.

Le même sourire béat animait la bouche des deux amis plus que jamais pressés l'un contre l'autre. Les cliquetis des moniteurs, qui s'étaient affolés lorsque la braise du cigarillo avait activé le pouvoir de Pyro, se calmèrent progressivement, avant qu'ils ne se rétablissent dans un rythme bas et feutré. Hank expira le souffle qu'il avait retenu dans sa poitrine bien plus longtemps qu'il n'était sain, y compris pour un mutant doté de sa capacité pulmonaire, et céda à la fatigue nerveuse qui l'avait gagné, en tombant dans la chaise la plus proche. Le siège de Plexiglas craqua sourdement sous son poids. Au bout de quelques minutes, il était suffisamment rétabli afin de reprendre le fil de son examen. Il n'avait pas exagéré vis-à-vis de Wolverine ; St. John avait recouvré la parfaite jouissance de ses fonctions physiques. Son hypothèse était correcte depuis le début ; le gigantesque dégagement de chaleur avait agi sur l'organisme du jeune homme et effacé les séquelles laissées par les neurologues. Si seulement il existait un moyen de déployer cette capacité régénératrice sans son corollaire de destruction... Dans ce cas, le mutant de feu pourrait guérir son organisme peu ou prou à la manière de Logan En d'autres termes, vu les difficultés qu'avaient rencontrées Iceberg et Cyclope quand il s'était agi de contrer sa puissance, il serait quasiment invincible. Jean avait été clairvoyante en prédisant que le petit punk australien les étonnerait tous...

A ce point que, instruits par l'expérience, les X-Men avaient requis l'assistance du gouvernement. On leur avait concédé une ancienne base nucléaire sise quasiment à l'autre bout du pays. Sa localisation offrait de grands avantages ; c'était là qu'on avait évacué les garçons, là que s'entassaient le matériel endommagé par le processus de fusion et toutes les traces qu'il n'était pas dans l'intérêt de la tranquillité des élèves qu'ils découvrent, là enfin que les membres de l'équipe étaient venus loger dans l'attente de la suite des événements, au cas où il faudrait à nouveau contenir le pouvoir de St. John. Les cours tournaient au ralenti à l'école en fonction des enseignants qui restaient, sous la houlette de Colossus. Le Russe avait été choisi du fait que son talent ne présentait nul intérêt particulier dans l'éventualité d'une autre crise cataclysmique de Pyro. Le bunker manquait à peu près de tout confort, et à tourner en rond comme lapins en clapier les tempéraments s'exacerbaient, mais les X-Men avaient connu pire. Et savoir que les deux amis devenus ennemis étaient stabilisés dans un état bientôt compatible avec leur levée d'écrou, était bien le seul rempart entre eux et une explication générale en forme d'empoignade.

McCoy chassa de son esprit les préoccupations sans rapport avec Allerdyce tandis qu'il griffonnait sur son bloc-notes les paramètres de l'analyseur de mutation, laissé inachevé par Jean avant Alcali Lake et qu'il avait achevé en s'inspirant de ses schémas. Les récriminations des plus sensibles de ses camarades à l'absence de commodités lui revenaient toujours en mémoire ; Kitty notamment que le champ magnétique extérieur à la base empêchait d'en sortir au moyen de son don. Logan et Kurt seuls prenaient à peu près avec philosophie leur enfermement — l'homme aux os de métal surtout, lui qui, sans en avoir l'air, n'était jamais loin de l'enceinte spéciale où dormait Drake. Mais quant à lui faire reconnaître son attachement... l'entêté personnage n'en voulait rien entendre, même si les preuves de ses visites régulières étaient aussi peu niables que son expression paniquée quand il avait découvert, peu après la fin de l'ordalie, les corps inertes du blond et du brun dans les ruines du sous-sol.

Demeurait une question en suspens. A quel niveau opérait la présence de Bobby ? Le maître de la glace agissait sur son contraire ainsi qu'une influence modératrice, d'ailleurs librement consentie, mais Hank ne savait vraiment déterminer ce qui les rattachait de la sorte en symbiose. Aucun examen connu de lui n'était apte à éclairer ce point pourtant crucial. Jusqu'à plus ample information, Allerdyce restait un membre de la Confrérie ; un apôtre de Magnéto dont l'étendue exacte de l'adhésion aux thèses du sinistre vieillard était à espérer minime. Le scientifique mutant espérait de tout cœur que la faute en ressortissait davantage à son tempérament rebelle, et à la séduction diabolique exercée par Lensherr sur les jeunes mutants, qu'à un réel penchant de l'Australien envers la malveillance.

La prudence commandait donc de les faire émerger de concert, Iceberg et lui. La décision à prendre était du reste collective. Ororo s'était ouverte à Hank de l'attitude extrêmement protectrice qu'avait eue Bobby envers sa bombe vivante de copain, juste avant qu'il n'aille faire son devoir ; envisager de les séparer, a fortiori remettre l'Australien aux mains du gouvernement comme une menace mutante majeure, constituait le plus sûr moyen de précipiter le X-Men dans une rage incontrôlable. Le voir quitter le groupe avec perte et fracas serait bien, alors, le moindre mal ; et pourtant, Dieu savait combien, avec la mort de Jean et la désertion de Cyclope, leur escadron ne pouvait se permettre de perdre un autre de ses membres. Le verdict concernant la réintégration de John dans l'Institution était par conséquent déjà pris.

Le savant wendigo se bornerait quant à lui à recommander l'attitude la plus raisonnable du point de vue médical. Jean et Xavier avaient travaillé, en leur temps, à un antidépresseur un peu particulier, avec pour espoir de limiter le traumatisme que constituait, chez la quasi totalité de ceux de leur espèce, le choc de la révélation de leur mutation. La formule avait été testée avec succès sur le docteur Gray elle-même, quand ses pouvoirs avaient commencé à déborder son contrôle, et, bien auparavant, sur Malicia durant les mois postérieurs à son épreuve new-yorkaise. Hank se proposait d'en injecter une dose de fond à St. John puis de lui en faire prendre à intervalles espacés. Son acceptation ou non de cette camisole chimique fournirait le révélateur de son orientation : soit il l'accepterait en tant que la précaution sine qua son à son retour à l'école, ce qui manifesterait son désir de tourner la page de l'intermède avec Magnéto, soit il jetterait les hauts cris, auquel cas sa volonté de ne pas se réhabiliter éclaterait au grand jour.

De toute manière, ce n'était qu'une simple question de temps avant que les mutants du feu et de la glace n'émergent seuls. D'ores et déjà, physiologiquement parlant, Allerdyce et Drake étaient prêts à recevoir les intraveineuses qui dissiperaient leur sommeil artificiel...

Une sonnerie à son poignet avertit l'être à la fourrure mauve que l'heure était venue de briefer les X-Men. Non qu'il ne fût certain que Logan n'avait pas dans l'intervalle laissé savoir aux autres que les petits se portaient bien. Son devoir n'en était pas moins pressant. Il sortit de la cage de verre, assujettit les serrures électroniques — cela faisait assez d'un visiteur intempestif — et s'isola dans la pièce contiguë à la grande salle médicalisée. Bientôt s'élevèrent les éclats de voix d'une conversation animée.

L'écran de contrôle sur la console murale montrait le ban et l'arrière-ban du groupe attablé autour d'une table en U de type militaire. Tornade y occupait le fauteuil d'honneur ; à sa droite venaient Kurt, lequel n'avait jamais semblé aussi malingre que dans ce siège adapté aux grandes tailles, Malicia, les yeux rouges gonflés à force de larmes, et Kitty, ramassée sur elle-même et de toute évidence impressionnée par le décorum de la réunion. A sa gauche, un ordinateur portable flanqué d'une caméra numérique les reliait depuis l'Institution à Colossus installé dans le bureau d'Ororo ; le petit Jimmy, juché sur les coussins improvisés par Logan à partir du capiton du fauteuil qui gisait renversé dans un coin de la pièce — sa présence avait été jugée indispensable compte tenu que sa capacité à annuler les pouvoirs de tout mutant pouvait constituer un ultime rempart si Pyro devait prendre feu de nouveau et eux échouer à le contenir — ; enfin Logan lui-même, très affairé à mâchonner le cigare que la solennité du moment l'avait dissuadé d'allumer. L'homme avait calé ses pieds en équilibre sur le rebord de la table ; sa physionomie respirait la décontraction et l'ennui.

" Et qui attend-on, comme pour ne pas changer ? ", grommela-t-il. " Ce gros tas de Ruskoff. Il y en a vraiment qui ont la lenteur infuse... "

" Oh, écrase ", coupa Ororo, en ponctuant son intervention d'un coup de poing sur le siège de son fauteuil. Le geste eut comme effet de faire s'élever à la vue de tous un éclair en miniature. Kitty glapit, surprise et pas qu'un peu effrayée. Les yeux de Jimmy avaient grossi à la dimension de soucoupes ; le regard lourd dont la métisse avait gratifié tour à tour chacun des participants s'attendrit une fois son attention fixée sur le petit garçon. " Jimmy, Jimmy ", tenta-t-elle de se corriger, " c'est comme dans une cour de récréation ; quelquefois on doit hausser le ton, mais on se dispute rarement. "

" Je suggère que nous commencions sans lui ", se hâta d'ajouter, de sa voix rauque qui accrochait un mot sur trois, un Kurt paniqué à la perspective d'un conflit. " Si vous en êtes d'accord, nous pouvons toujours entendre le rapport du Docteur, quitte à nous mettre d'accord par la suite avec Colossus... "

" Très bonne idée ", réagirent en chœur tous les autres hormis Wolverine.

Hank opina du chef avant d'installer sur la platine de son scanner des coupes anatomiques. Wolverine avait ôté ses pieds, la passe-murailles secoué sa torpeur. La réunion pouvait débuter.

Colossus passé à son état métallique détourna d'un moulinet de son bras le jet de plasma brûlant décoché par Cyclope tout en accélérant sa course en direction du mutant à la vision laser. Comment l'explication qu'il avait voulu donner à son aîné avait dégénéré en bataille ouverte, échappait à sa compréhension. Une seconde ils discutaient l'un et l'autre devant le tableau noir de la classe de Summers dans ce qui tenait de l'échange viril mais sans violence, puis, la seconde d'après, la visière du X-Men historique libérait un tunnel d'énergie qui laminait le Russe, de concert avec les trois-quarts au moins de la salle, en direction du jardin. Quoique doté d'un caractère doux totalement étranger aux notions de vindicte et de vendetta, le grand Russe n'avait pas tendu l'autre joue ; les brûlures qui couvraient son corps avaient disparu lorsqu'il avait troqué sa chair vulnérable contre sa peau d'adamantium et envoyé sur son adversaire un lourd banc de marbre détaché en un tournemain du parterre de gazon le plus proche. Summers avait été surpris juste le temps nécessaire à Colossus afin de s'élancer loin du manoir et des potentiels dommages collatéraux. Cela tombait vraiment au plus mal, avec la totalité du groupe enfermée à Claymore Mountain... Et des autres enseignants présents à l'école, en supposant que Piotr pourrait les contacter avec un Scott fou de rage sur ses talons, pas un ne disposait de l'expérience et des aptitudes suffisantes pour l'assister dans le combat qui lui tombait dessus. Cette fois-ci, le géant slave était réduit à ses seules compétences. Son parti fut promptement choisi. Ne pas laisser la bataille s'éterniser, quitte à moins ménager Cyclope qu'il ne l'aurait voulu ; car qui pouvait dire comment avaient réagi les jeunes mutants, ni si des blessés étaient à déplorer en leur sein ? N'importe qui aurait pu passer dans les couloirs ou se situer à porter de tir du mutant à la rétine irradiante à l'instant où il avait craqué... En outre, une partie de Colossus brûlait de rendre coup pour coup — son cerveau primaire que, par crainte de blesser gravement autrui de par sa force mal canalisée, il n'écoutait quasiment jamais en temps normal.

Si son aîné désirait la guerre, il était plus que désireux de lui donner satisfaction. User de sa vision laser à l'intérieur de l'Institution, au mépris de la sécurité des élèves, n'était pas seulement irresponsable ; Piotr y voyait une attitude criminelle, appelant des représailles musclées. Quelque puissance qu'il détenait avec ses rafales optiques, le X-Men historique était désavantagé par rapport à son jeune émule : il aurait beau s'échiner, aucun de ses tirs n'endommagerait davantage la corps d'adamantium vivant de Piotr qu'ils n'y avaient réussi jusqu'à présent. On ne pouvait en dire autant de la section du jardin où les deux combattants s'étaient rués, une fois défoncée la façade du manoir et réduites à l'état de décombres les allées le long desquelles ils s'étaient pourchassés. Quel dommage ! en sus des jardiniers appointés à cette fin, les petits avaient tellement déployé d'efforts pour décorer les plates-bandes, lors de leurs classes d'écologie...

Le Russe accéléra l'allure sous un feu nourri dont il savait n'avoir guère lieu de se préoccuper tant que les rayons ne le visaient pas au visage. Dix mètres. Encore dix mètres, et il serait sur ce crétin irresponsable. Summers pouvait courir, tirer en tous sens, feinter pour revenir à la charge ; il s'épuiserait le premier, et alors Colossus le rosserait à la mesure de son comportement. Cependant, s'il parvenait à le défaire sans forcer davantage, cela serait autant de pris ; la propriété avait bien suffisamment enduré de dégâts. Comme si John n'avait pas provoqué assez de dommages lors de sa combustion... Ororo dûment chapitrée par les comptables s'était montrée pessimiste quant aux chances d'équilibrer le budget suite à cet incident. Oui, Piotr se devait de gagner vite. Mais auparavant, son esprit charitable l'incitait à déployer un ultime effort de conciliation. Son adversaire, essoufflé après une rafale particulièrement puissante décochée au cours d'un bond sur le côté — à ce point que le mutant de métal, pour la première fois depuis le début de la confrontation, avait ressenti la morsure de la peur —, paraissait éprouver des difficultés à se relever.

" Cyclope, arrête cette folie ! Te rends-tu compte de l'exemple désastreux que nous donnons ? " Sa voix sonnait comme désespérée et vainement implorante à ses propres oreilles.

L'intéressé le considéra d'un air indigné qui cachait très mal une grande douleur ; son front plissé et ses joues ravinées de profondes rides d'expression attestaient de sa lutte interne contre le désir, évident vu son langage corporel, de rétorquer par la violence. Colossus n'aurait pas cru cet homme apparemment de marbre de la trempe de ceux qui éprouvent des passions paroxystiques. Y compris au pire de sa rivalité avec Logan pour l'amour du docteur Gray, Summers s'était toujours montré remarquablement maître de lui. A ce point que ses amis les premiers se demandaient s'il en était vraiment épris ; des sentiments aussi intenses que ceux qu'il donnait l'air de dissimuler derrière son visage fermé et ses lunettes insondables, auraient dû le porter à fendre l'armure de sa réserve — surtout attendu que son rival était Logan, l'homme sur la face du monde le plus intense dans son vécu et son ressenti des êtres et des choses. Il n'était jamais bon de demeurer de glace quand l'être aimé quant à lui était quelqu'un d'aussi intensément vivant que Jean Gray. Scott était néanmoins resté en retrait, sur son quant-à-soi — pour perdre la partie in extremis. Mais là, sous les yeux du Russe... là, le vernis qui n'en pouvait plus de craqueler depuis l'arrivée au manoir de Wolverine, avait volé en morceaux et tout bouillonnait dans l'âme de Cyclope. Comme s'il se trouvait à la croisée des chemins. A l'extrême bord du précipice.

Contre toute attente, Cyclope finit cependant par se maîtriser suffisamment pour répondre. L'intensité douloureuse de ses mots grandissait au fur et à mesure que tombaient les barrières — pudeur, volonté, amour-propre — responsables du refoulement des sentiments qu'il traduisait en paroles. En conséquence de quoi la fin de son discours culmina sur un cri.

" Une folie ? Ah, c'est trop drôle ! Parce que ce n'en est pas une, de prétendre réintégrer ce maniaque de Pyro ?! Mais j'oubliais ; c'est un mutant oméga, alors coûte que coûte il faut qu'il soit dans notre camp... Moi qui ne suis pas de cette classe, et qui ne risque pas de faire basculer en notre faveur l'issue de la guerre, je peux crever la bouche ouverte, on ne me pardonnera pas d'avoir suivi mon cœur ! Et tu veux que je me soucie de quelque chose d'aussi trivial que le regard des gamins sur moi ?? "

Les poings de Colossus serrés à rompre leurs jointures craquèrent de façon menaçante. La déception atroce qui lui rongeait les entrailles dut transparaître dans sa voix, car Summers inclina la tête dans ses épaules ainsi qu'un boxer sonné par un coup inattendu, avant de reculer d'un pas.

" Tu ne te préoccupes même pas de savoir si tu n'as pas blessé quelqu'un !? Comme quoi on en apprend tous les jours ! Je croyais que tu aimais nos élèves, j'avais tort... Ce sont les autres qui ont raison ; tu ne mérites pas de seconde chance. Au moins John a-t-il pour excuse un vécu difficile et d'être à l'âge où l'on ne raisonne pas avec sa tête... Tu veux que je te dise ? Tu ne vaux pas la peine que je gaspille mes forces contre toi. Tu n'as plus rien à faire parmi nous. Va-t'en... "

" Tu déformes mes propos. Ce n'est pas ce que j'ai dit... J'ai... les gamins me sont chers, mais — "

" ... Tu places la satisfaction de tes sales petites pulsions au dessus de leur sécurité ! Cela me suffit. Sot que j'ai été ! je m'étais dit que parler te ferait revenir à de meilleurs sentiments, en te dévoilant le dessous des cartes. C'est cela que m'a appris le Professeur : mettre un mouchoir sur mes désirs, serrer les dents et accomplir ce dont il y aurait besoin pour la cause et la Justice. Mais tu ne veux pas comprendre... Il n'y a que ta personne qui rentre en ligne de compte. Bon Dieu ! on est une équipe. Un collectif. Qui se doit à ceux de notre espèce qui ne peuvent pas prendre soin d'eux. Allez, dégage ! J'espère bien que tu auras débarrassé le plancher lorsque je reviendrai constater les dommages. "

Une rougeur surprenante empourpra les joues de Scott. Le premier des X-Men fit alors quelque chose dont Piotr, dans ses rêves les plus tordus, ne l'aurait jamais imaginé capable : il tomba à genoux et partit dans une crise de larmes muette. La manière dont tressaillaient ses épaules témoignait assez éloquemment du niveau d'angoisse qui le broyait. Très rapidement, le mutant à la vision laser se remit à parler. Sa diction pâteuse et son débit interrompu de ci de là par un sanglot qu'il n'était pas en son pouvoir de réprimer, rendaient son discours difficile à suivre, aussi Piotr se résolut-il à jeter la prudence par dessus les moulins. Il s'approcha bien au delà de la distance qu'il eût été mieux inspiré de maintenir avec l'homme affaissé sur lui-même. Le géant s'étonna tout le premier en se découvrant porté à consoler Summers — mieux, brûlant de le faire : il avait posé comme dans un état second une main apaisante sur la ligne des épaules de son aîné. L'un et l'autre étaient si proches que Piotr pouvait sentir l'amertume salée des larmes de Cyclope.

" Tu n'imagines pas... ", répétait ce dernier de l'air absent d'un somnambule. Piotr lui massa la nuque et les épaules avec davantage de tendresse, et l'homme sembla regagner un contrôle suffisant pour que le fil de ses phrases se déroule à nouveau. " Non, tu n'imagines vraiment pas... ce que représentent pour moi... les X-Men et l'Institution. Je... je n'ai que cela dans l'existence. Sans eux... oui, sans eux... je ne suis rien. Et maintenant que le Professeur n'est plus là... qui est-ce qui reste pour moi... ? Jean a fait son choix... c'est Logan qu'elle préférait... Vous avez décidé, vous... que vous serez mieux avec Pyro... Tu dis vrai, cent fois, Piotr !... Je dois me faire une raison... Pourtant, trop de... rage ? oui, c'est le mot qui convient... beaucoup trop de rage m'anime encore... Peut-être par la suite. "

Colossus sentait ses prunelles s'humidifier. Il n'était pas dans sa nature d'opposer une fin de non-recevoir à la souffrance d'autrui. Il y avait belle lurette que sa main allait et venait dans le dos de Summers. Les noeuds nerveux qu'elle y rencontrait cédaient petit à petit sous le massage que ses doigts s'obligeaient à maintenir égal et léger. Il se tenait toutefois paré à se détendre et à emporter dans ses bras le corps de son aîné. Quelque chose en effet le tracassait. L'air ambiant était gros d'une présence, à moins que ce ne fût une odeur, qu'il ne réussissait pas à replacer mais qui faisait sonner dans sa tête tous les signaux d'alerte. " Scott, ", murmura-t-il en contraignant sa voix puissante dans son timbre le plus sourd, " fais comme si tu étais tout mou ; je ne peux pas t'expliquer, sache juste que nous sommes en danger... " Un hochement de tête quasi imperceptible de son vis-à-vis lui laissa entendre qu'il avait été compris.

Plusieurs trajectoires déchirèrent subitement l'atmosphère. Le géant avait bondi en lieu sûr à la dernière fraction de seconde ; mais les minuscules comètes qui avaient strié l'air à l'endroit où son fardeau et lui se tenaient juste auparavant, avaient déjà infléchi leur course et voici qu'elles piquaient de nouveau droit sur les X-Men. Les réflexes de Piotr étaient foudroyants pour un individu de son gabarit, mais pas au point de rendre possible une nouvelle esquive. D'autant que la forme de Scott jetée sur son épaule droite limitait ses possibilités d'action. Le mutant à la vision laser redressa la tête et hasarda un tir. Hélas les trajectoires meurtrières étaient trop ténues de beaucoup ; peu cadré, ciblé à la hâte, son tir ne fit que creuser un large cratère dans le sol vingt mètres et quelques plus loin. Piotr le déposa en toute hâte sur ses jambes, avec un regard éloquent. Pivotant sur lui-même, il n'eut que le temps d'interposer sa masse indestructible entre la chair fragile du mutant et les comètes quasiment arrivées sur eux.

A ce moment, quatre ou cinq traits de lumière blanche tombèrent du ciel, qui fichèrent au sol telles autant de feuilles mortes les objets meurtriers. Colossus reconnut à sa grande stupéfaction de simples cartes à jouer on ne pouvait plus banales. Des as de pique, chacun crucifiés en son milieu par une plume blanche au très long empennage. Une voix narquoise fortement accentuée retentit.

" Tsk... Qui m'a fichu un impuissant pareil ? Tu l'avais à ta merci, mais non ! plutôt que de lui donner son compte, Herr Piotr joue les nounous avec lui. "

La ligne continue des fourrés bordant la limite de la propriété fut rompue par un grand gaillard basané aux cheveux vaguement auburn qui battaient dans le brise de concert avec les pans de son imperméable. Rien de spécial ne frappait chez lui, hormis ses yeux rouge rubis comme des pupilles de lapin. Sa posture était clairement hostile. " Je suis Rémy LeBeau, alias Gambit, envoyé ici par Mlle Monroe ", lâcha-t-il au terme d'une révérence exagérée. " J'avais l'ordre de te ramener dans son bureau, toi le golem d'acier, quel que soit au juste ce que tu étais en train de faire. Mais j'ai trop apprécié le spectacle ; ce n'est pas tous les jours qu'on peut voir deux X-Men se fiche sur la gueule... C'est quand vous avez décidé de vous frotter l'un contre l'autre que je me suis dit que je n'avais plus qu'à m'acquitter de ma mission. "

Sa dernière phrase avait figé et Piotr et Scott sur place. Ce vicieux de Cajun osait-il bien s'imaginer des choses ? Les deux hommes s'étaient imperceptiblement décollés l'un de l'autre.

" Pour commencer, Herr est de l'allemand, pas du russe, pauvre gougnafié ! "

L'intervention appartenait à une voix que Colossus reconnut sur-le-champ. Idiot qu'il avait été ; les plumes eussent dû le mettre illico sur le piste. Angel !

" De quoi je me même, Monsieur Golden Boy ?! ", railla Gambit en se décrochant le cou afin d'apercevoir où au juste dans le ciel chargé de ce début de soirée, planait le mutant ailé. " Déjà, on ne t'a pas sonné ; et je te signale que tu n'es que toléré ici... "

" Parce que tu es autre chose, demi Français de mes deux ? " lui fut-il répondu d'un point indéfinissable du décor. La voix sensuelle du milliardaire s'était chargée de venin.

Piotr pressentait gros comme une maison ce qui suivit. Warren Worthington se laissa tomber de la nuée au dessus de LeBeau. Sa force considérable projeta le mutant roux à l'autre extrémité de la clairière. Ce dernier s'extirpa des arbres abattus par le choc et chargea d'influx les deux jeux de poker qui venaient d'apparaître à l'extrémité de ses doigts. Ses gestes démontrèrent la maîtrise d'un croupier professionnel tandis qu'il lançait des rafales de cartes dans les directions d'où Angel était susceptible de piquer sur lui. Chaque rectangle de papier flottait dans les airs exactement à l'endroit où il avait été envoyé. De petites étincelles dansaient avec raideur à leur surface. Gambit n'attendait plus que l'apparition du blond pour animer ses cartes et les rabattre sur lui en une nasse mortelle.

" Si tu penses m'arrêter avec ça, tu es encore plus bête que ce que ton discours laisse présager ! "

Angel était apparu à la verticale de Rémy ; ses ailes repliées dans son dos à la façon d'ailerons, il amorçait une chute libre impressionnante sur le rouquin.

Des paupières lourdes s'ouvrirent sans crier gare sur des globes oculaires collants et secs à force de n'être pas humectés. Bobby avait chaud, davantage que cela ; il se serait cru dans un sauna... Le lit sur lequel il reposait adhérait aux méplats de son corps nu. Nu ? Qui diable l'avait dévêtu et placé, afin qu'il cuise dans son jus, au contact d'un véritable calorifère ? Des tubes adhéraient à la saignée de ses bras, ainsi qu'il le découvrit de la mauvaise manière, en remuant un peu trop : une douleur aiguë sous sa peau, gratification du cathéter qui, au choix, le nourrissait ou l'abrutissait, vint lui apprendre à limiter ses mouvements tant que son esprit embrumé ne recouvrerait pas quelque clarté. Plusieurs minutes passèrent. La sensation du fil rêche des draps sur la moitié inférieure de son corps était neuve pour le blond, individu peu sensuel devant l'Eternel. Si ce n'est que la sensation de moiteur excitante qui gagnait son entrejambe provenait, lui sembla-t-il, davantage de la source de chaleur pulsante sur sa gauche. Un membre ferme et souple reposait contre son flanc. Il lui fallut déployer des trésors de volonté avant que son bras gauche, comme affecté de tétanie, daigne remuer et palper ce qui ressemblait définitivement à un corps maigre mais musclé. Pour le coup, Bobby ne disposait plus d'aucun repère : que faisait-il, appareillé comme un cancéreux sur sa fin de vie et sans rien sur le dos, dans un lit inconnu au côté d'un autre garçon non moins inconnu ? Car cela ne souffrait pas la contestation : l'épaule et le bras qu'il coudoyait étaient masculins. Le vertige rémanent à l'arrière de son crâne lorsqu'il s'essaya à déplacer sa tête afin d'avoir un aperçu de son compagnon de couchage, lui fit prendre conscience de combien de calmants il était assommé. Si seulement son passé récent voulait lui revenir... Mais non. Le trou noir. Rien à compter d'une matinée peu différente de mille autres, plus précisément du moment où Marie l'avait convaincu de l'accompagner pour une promenade — perspective dont il se rappelait combien peu elle lui avait souri dans le contexte. L'école était en deuil, à pleurer ceux emportés par la frénésie destructrice de Phénix et de Magnéto. Rien de surprenant à ce que Bobby n'ait pas éprouvé d'enthousiasme particulier à demeurer scotché comme glu auprès de Malicia. Sa lâcheté à l'égard de la fine fleur du Sud censée être sa petite amie, l'avait retenu de lui envoyer dans les gencives combien elle l'étouffait. Que c'en était insupportable à la fin, entre ses minauderies, ses façons égoïstes et son absence complète d'empathie envers ce dont il avait envie, lui. Ne réussirait-il donc pas un jour à faire entendre à la fille aux longs gants que jamais elle ne supplanterait son cher John ? Le fait de penser à feu son plus vieil ami suscita une décharge mnémonique dans le cortex du blond. Il se mit derechef à s'agiter sur son lit de souffrances en dépit de la tension des aiguilles et des tubes. John. Il ne savait quoi, mais quelque chose d'important, concernant l'incendiaire, luttait contre les drogues saturant son organisme afin de remonter à la surface. Afin de s'imposer à lui. Cela ne sortait pas, quelque effort mental que Drake déployait à se focaliser sur cette bribe de connaissance qui paraissait cruciale. C'était frustrant au dernier degré... Il sentait poindre sous son crâne les premières vrilles de migraine. De guerre lasse, il arrêta de se triturer l'esprit. Son attention s'étaient concentrée de sa propre initiative sur le contenu de son champ de vision. Aussi loin que portaient ses yeux s'inscrivait une surface de verre translucide, à l'instar d'un cube, empilée dans une salle plus vaste dont les limites — des murs de béton gris sale — se dessinaient par contraste. Cette espèce de cage était tout juste assez haute pour qu'on se tienne debout en son sein, ou du moins elle apparaissait telle au mutant allongé et hors d'état de tourner la tête autrement que sur deux ou trois centimètres de chaque coté. Le peu d'espace disponible à main droite d'Iceberg était dévoré par deux mètres linéaires environ de machines médicales ; dans leur prolongement, une tablette roulante de type chirurgical supportait des cartons de petite taille qu'il n'était pas besoin d'avoir fréquenté la Faculté afin d'identifier à des emballages de produits médicinaux, trois ballons de verre remplis d'un produit à la teinte vert pomme de bien mauvais augure, ainsi qu'un haricot d'infirmière en métal chromé. Enfin, à l'extrême limite où ses yeux portaient, le blond distingua une porte en alliage, rébarbative d'allure et sans trace de poignée. Son impression première se confirmait. John et lui étaient enfermés.

Bobby se doutait peu ou prou que s'il venait à arracher les perfusions qui versaient l'oubli dans ses veines, un signal se déclencherait et c'en serait fini de ses efforts pour se remémorer. C'était couru d'avance ; on le replongerait d'autorité dans le cirage. D'autre part, il se trouvait tellement bien entre ces draps dont il ne percevait presque plus la moiteur ; seule importait la chaleur qui tissait son cocon autour de son voisin et lui. Il se corrigea en pensée. Pas la chaleur en tant que telle. La proximité physique véhiculée par elle. Celle de l'homme étendu contre lui, avec sur son corps immobile quelque chose comme le double de fils et de tubulures par rapport à Iceberg, si la vision périphérique de celui-ci reflétait fidèlement la réalité. Il cessa d'ailleurs bientôt de faire rouler ses yeux dans ses orbites, par crainte du strabisme.

Quelques minutes filèrent avec une célérité relative. Le maître des glaces devait être éveillé depuis une demie heure, à en juger d'après le nombre de systoles et de diastoles qu'avaient marquées son voisin selon l'indicateur sonore du respirateur de ce dernier. Le halo verrouillant les sens du blond et, non moins important, l'exercice de ses muscles, avait quelque peu perdu de sa prégnance. Bobby n'escomptait pas se rappeler de si tôt la chose qui le tourmentait depuis tout à l'heure. Elle ne l'en frappa pas moins lorsque, à la faveur d'un nouvel effort visant à tourner la tête vers le corps chaud qui le remplissait de bien-être, il vola une image certes fugace, mais nette, de ce dernier. Ils n'étaient absolument pas en sécurité. C'était à prévoir que les autres X-Men les tiendraient au secret, comme l'épée de Damoclès que Pyro et lui-même incarnaient dorénavant envers leur groupe. Leur école. Leurs idéaux.

Les cheveux châtains et lâchés en un mouvement de côté seyaient bien mieux à John que la coiffure tout en pics badigeonnés de jaune telle que le mutant de feu l'avait arborée sur Alcatraz. Il était beau dans sa nudité, en dépit de la pâleur atroce qui accusait la finesse de sa peau et le profilé cave de son ossature. Une ombre de barbe, étonnamment soignée de contours, marquait son maxillaire inférieure de l'estampille des mauvais garçons. Ses membres longs, à la musculature sèche mais compacte et définie, dégageaient une harmonie en comparaison de laquelle Bobby, quoique plus étoffé et d'une taille supérieure, donnait une impression de lourdeur. Le blond ne fut pas vraiment surpris de découvrir qu'il connaissait par cœur le moindre centimètre carré du torse de son copain ; preuve supplémentaire, à supposer qu'il en eût encore eu besoin, de l'ancienneté de son attachement envers John. Ses sentiments remontaient à plusieurs années ; il n'avait jusqu'alors fait que les occulter, puis, quand cela n'avait plus fonctionné, les sublimer en se contraignant à investir érotiquement de vagues figures féminines — la reine de beauté du lycée en premier lieu, ensuite et surtout Malicia. La simple vue des boutons de chair jumeaux des mamelons de Pyro, piquetés de chair de poule sous l'influence du froid que le corps de Bobby exsudait, émouvait plus que de raison la virilité de celui-ci. Ceci pour passer sous silence le renflement discret mais immanquable qui tendait le drap au détour du pubis de John. Voilà qui faisait plus, et de beaucoup, que ce qu'Iceberg avait jamais entr'aperçu de son camarade de chambre au cours des ans. John n'était pas particulièrement pudique ; néanmoins le maître des glaces croyait se souvenir qu'il y avait eu une période où il lui arrivait de sortir de la douche en négligeant de serrer sa serviette autour de sa taille, et de déambuler sans plus de manières dans la piaule en présence de son condisciple. Mais c'était bien avant que le brun n'atteigne son physique actuel ; désormais qu'il avait sous les yeux le spectacle de son corps, Bobby n'aurait pas échangé pour un empire l'adolescent que John avait été contre l'homme qui reposait près de lui.

Il s'arracha à sa rêverie. Puisqu'il était parfaitement réveillé, il lui incombait de veiller sur Pyro. Partant, de décider de la marche à suivre au meilleur de leurs intérêts à tous les deux. La perspective de demeurer prisonniers sous cette cage à l'épreuve de la température ne lui était guère attirante. Hank McCoy n'avait sans doute rien d'un docteur Mengele, mais en sa qualité d'exécutant la décision viendrait des autres. Les mêmes qui avaient décidé de ramasser John sur le champ de bataille puis de le cloîtrer comme un animal nuisible, faute de savoir que faire de son potentiel. Les mêmes à l'esprit desquels il n'était pas venu que Bobby pouvait culpabiliser pour n'avoir pas songé à mettre John à l'abri de Phénix. Il ne convenait pas d'attendre de leur part beaucoup de compassion. Non décidément, Iceberg se voyait mal demeurer à leur discrétion. Pas avec Pyro capable de faire fondre, en théorie, la planète. Et définitivement pas si l'armée, qui pour le moment semblait ravie de collaborer avec les X-Men, avait son mot à dire. Hank n'avait-il pas déjà de la bave plein les babines à la seule idée que la fusion nucléaire fût possible pour peu que John le voulût ? Bobby manoeuvra son bras gauche au milieu de ses tubes et s'en vint caresser du bout des doigts les lèvres et la mâchoire de John. Le menton râpeux de son ami irradiait sa température habituelle, pas davantage. Les lèvres du brun laissèrent filer deux ou trois paroles indistinctes, comme sa tête se recalait sur l'oreiller afin de se pousser plus étroitement contre les doigts de Bobby. Le rouge monta aux joues de celui-ci, son cœur s'emballait de surprise et de joie : John réagissait à son contact. C'était davantage qu'il n'en pouvait espérer...

Il retira sa main dans un début de panique. La lumière s'était rallumée dans la salle, de l'autre côté de la cage ! Quel timing de chiottes, grogna-t-il dans sa barbe. Non content d'interrompre un moment dont il n'aurait jamais osé rêver, le nouveau venu le prenait à contretemps, alors qu'il n'avait encore rien arrêté pour la suite. Qui plus était, réfléchir sous la pression ne constituait guère le fort d'Iceberg... L'éclairage changea de qualité, se fit bleu et pénible. Des ultra violets. Mauvais signe.

Une ombre passa devant l'un des angles de la cage. D'autres la rejoignirent. Combien au juste, Bobby eût été fort en peine de le préciser, mais cela l'inquiétait au plus haut degré. C'est alors que la porte d'acier joua sur ses gonds. Les yeux du blond, qui jusqu'alors avait regardé à travers ses cils, étaient retombés sur ses paupières aussitôt que deux des ombres rendues indistinctes par la lumière bleue avaient paru aller vers le rectangle de métal. La première voix qui retentit dans la cage était grave et rugueuse — Hank. La seconde, féminine, sensuelle et déformée par l'écho, lui répondit sèchement.

" Tu es sûre que tu ne souhaites pas en rediscuter ? Je me dois de protester... "

" C'est notre décision ; je t'en prie, contente-toi d'agir ! "

Le pied lourd de McCoy s'approcha du côté de Bobby. Le savant avait pris quelque chose sur le chariot à médicaments. Il revint à pas comptés vers la tête du lit. La femme — Ororo ? à supposer que ce fût elle, sa voix était bizarre — n'avait pas bougé, campée sur ses jambes à l'entrée de la cage. Iceberg compta jusqu'à trois. A un, sa décision était prise. A deux, il banda chacun des muscles de son corps. A trois, il ouvrit les yeux et accéda à sa mutation. Son corps devenu pure froidure expulsa dans la pièce une onde glaciaire à l'intensité foudroyante. Hank giflé par le glacier qui avait instantanément rempli l'espace entier de la cage, fut drossé contre le pan de vitre le plus proche, qu'il fracassa avant d'être gelé en pleine chute. L'espace de verre confiné avait explosé sous la progression de la glace ; la vaste chambre à l'extérieur de la cage luisait d'un éclat irréel à travers la profondeur polie et trouble du glacier, avec les profils piégés comme abeilles dans l'ambre de Logan, Kitty, Jimmy, Kurt et Malicia. Ainsi donc l'ensemble des X-Men étaient venus assister à l'exécution... Bobby fut gagné d'une bouffée de haine à l'égard de ses camarades. Sa température corporelle baissait dangereusement sous l'aiguillon de sa contrariété ; son fluide glaciaire se rapprochait du zéro absolu, ce qui signifiait leur mort à brève échéance. Il se ravisa toutefois à la vue de Jimmy ; il s'en voudrait pour le restant de ses jours, s'il provoquait la mort du garçonnet.

L'étreinte du froid diminua sur la pièce. Bobby s'était détourné vers Pyro. En lançant son attaque, le blond s'était arrangé de manière qu'il subsistât une poche d'air autour d'eux. Il était au demeurant quasi certain qu'eût-il inclus John et lui-même dans la glace, celle-ci aurait provoqué la combustion de son compagnon. Tant il faisait peu de doute que leurs pouvoirs étaient dorénavant liés. Il ne souhaitait pas que les autres se libèrent si vite. A la vérité, il désirait plutôt qu'ils dorment dans le froid aussi longtemps que possible ; le temps au moins pour lui de sortir Pyro de cette souricière et de prendre le large. Les signes vitaux du brun ne donnant nul motif d'inquiétude, il se dressa sur le lit, prit une respiration, une autre ensuite, et entreprit d'arracher les fils et les perfusions. Une fois chose faite, il descendit et s'étira longuement. Tous ses os, toutes ses articulations craquaient : le prix de l'inaction ! Ses jambes cédèrent sous lui, et sans le cadre du lit il se fût retrouvé sur le parterre de béton nu. Sa volonté galvanisant ses muscles, il revint à la station debout, tandis que ses yeux décrivaient des allers et venues en tous sens. Comment se tirer de ce piège de verre ? Les murs ne donnaient guère de signe d'avoir cédé face à la pression de la glace. Il pouvait certes accroître son pouvoir d'écrasement, mais il doutait que cela y changerait quoi ce fût. Etait-il bête ! Hank ne les aurait jamais confinés en un lieu vulnérable à la chaleur et au froid...

Abîmé dans ses réflexions, Bobby manqua les signes avant-coureurs du réveil de John. Ce fut uniquement lorsqu'un bruit étranglé parvint à ses oreilles que le blond se retourna. L'objet de ses désirs avait les yeux écarquillés et un bras replié devant le visage en un geste craintif ; il était remonté dans le lit jusqu'à se tapir contre la tête du meuble, l'arrière de son crâne en contact avec le verre du seul mur non gelé de la cage. Ses traits décomposés étaient chiffonnés en un rictus où la confusion, la panique, la désorientation et la surprise luttaient à qui mieux mieux. Iceberg dut réprimer le besoin de se jeter dans ses bras ; il se força à l'inaction, en adoptant une posture aussi peu menaçante qu'il pouvait la rendre. Un pas, un seul, dans la direction du garçon abruti de calmants, précipiterait une réaction disproportionnée ; de menues flammes ne dansaient-elles pas déjà le long de ses côtes et sur ses bras et ses épaules ? La dernière chose que voulait Bobby était de se trouver piégé derrière d'énormes murs en compagnie d'une supernova...

La peur dut transparaître sur son visage, dans la mesure où les yeux de Pyro recouvrèrent un semblant de lucidité. Les flammèches qui épousaient les contours de son corps jaillirent drues avant de s'éteindre. Ses bras entourèrent ses jambes et il se mit en position foetale. Son regard demeurait braqué sur Iceberg par delà le rideau de ses cheveux. Quand finalement il parla, sa voix était mal assurée mais sincère.

" Bobby ? Mais que... ? Pardon, je n'ai jamais voulu... C'est ma faute ; désobéir à Magnéto me... ! "

" Chut, ne te fatigue pas ". Son ami avait réduit à néant l'espace qui les séparait et s'était assis contre lui, un bras tendu figé, hésitant, au milieu du geste de réconfort qu'il n'avait pu différer davantage. Le blond avala sa salive et empoigna à deux mains son courage. C'était maintenant ou jamais. Sa main droite effaça de la plus conceptuelle des caresses les grosses larmes qui embuaient la vision de John, comme il glissait son autre main à l'intérieur de celles, crispées l'une dans l'autre, du mutant incendiaire. Une seconde d'extrême incertitude s'écoula pour les deux garçons. Puis Pyro lui tomba dans les bras. L'échine du brun vibrait comme une corde à piano, mais ses sanglots s'étaient taris aussi promptement que les vannes en avaient lâché. Non que Bobby songeât à se plaindre ; tout le contraire. Ce n'était pas si courant d'avoir John assez désespéré pour mettre de côté son éternelle attitude bravache et admettre son besoin de chaleur humaine. Leurs corps se fondaient parfaitement l'un contre l'autre, de l'avis du X-Men. Surtout que Pyro, qui n'avait pas fait prêté attention à leur nudité, paraissait ressentir moins l'incidence de la morsure du froid qu'au moment où il était sorti de son sommeil. Ses cuisses et son abdomen ne portaient plus trace de la chair de poule contre laquelle Bobby, grâce à sa mutation, était immunisé. Cela n'empêchait en rien ce dernier d'avoir conscience de la température atroce que la proximité du glacier maintenait dans leur réduit. Sortir d'ici dans les meilleurs délais allait vite devenir impératif.

" Je ne t'en veux absolument pas ", amorça-t-il une fois Pyro suffisamment rasséréné pour vouloir rompre l'étreinte. Il le regarda se redresser et concentrer son regard sur l'étreinte de leurs mains. Un pauvre sourire monta aux lèvres du brun. Il était... incrédule, et pourtant ses oreilles enregistraient à merveille ce que son camarade de chambre était en train de dire. " Ce pourri t'a contraint à me faire face. Tu n'avais pas ton mot à dire, et moi, de mon côté, Logan insistait pour que je t'empêche de nous bombarder... Tout va bien se passer ; on est ensemble, maintenant, et je ne laisserai personne nous séparer. Merde au destin ! "

John ne put — ne sut rien répondre hormis un 'Merci' chargé d'autant d'intensité que s'il s'était agi d'un 'Je t'aime'. Une autre phrase luttait afin de quitter le réduit de ses dents. Lesquelles, dans l'intervalle, se mirent à claquer. " Bobby... j'ai froid... pas moyen de me réchauffer... Sans briquet... je suis impuissant. "

" Tu n'en as plus besoin. Vois, tu génères le feu en toi. "

Pyro incrédule regarda le sourire s'étaler sur le visage d'Iceberg. Le blond aux traits poupins réalisait-il quel charme était le sien si d'aventure il tordait le cou à sa réserve coutumière ? Le moment était fort mal choisi ; les yeux bleus de son ami désignaient en silence un endroit de son propre corps. St. John décida d'y manifester un minimum d'intérêt avant que son attention fascinée pour les lignes du visage de Bobby ne devienne suspecte à ce parangon d'hétérosexualité. Ses avant-bras. Les poils rares y étaient soulevés au gré d'une sorte de fluide chaud et gazeux, relativement électrisant mais pas désagréable, qui s'exhalait de sa peau nue. Le mutant de feu y reconnut l'état de la matière nommé plasma. Cela n'avait, quant au fond, rien d'illogique. Sa capacité étant la maîtrise de la chaleur, si réellement son niveau de mutation avait augmenté, ainsi qu'il le pressentait dans les moelles de ses os, Pyro pouvait fort bien développer l'aptitude à produire des rayons ionisants. La meilleure preuve tenait dans l'arrêt de sa déperdition calorique ; il ne ressentait plus le froid sur lui, et ce halo qui était d'une faiblesse insigne n'avait sans nul doute rien y à voir... Un sourire monta aux lèvres de John. Bobby avait dit vrai. Son cher briquet avait dès à présent sa place au rayon des objets inutiles.

Le mutant de glace redevint sérieux. Ses doigts effleurèrent les lèvres de Pyro en un mouvement dont le récipiendaire se demanda s'il était véritablement amical. Cela ne ressemblait pas, mais alors pas du tout, au Robert Louis Drake qu'il connaissait, de rechercher l'intimité physique en dehors des excuses que lui fournissait la camaraderie virile. Sa quête du sens caché de ce geste presque trop tendre tourna court sans crier gare : Bobby s'était écarté et avait déchiré une grande partie du couvre-lit. Pyro le regarda découper des bandes de tissu dont ses doigts agiles eurent tôt fait de confectionner des pagnes rudimentaires. Il lui en tendit deux tout en se détournant afin de couvrir sa nudité. Le brun supposa qu'il n'y aurait pas eu grand sens à préférer l'absence de vêtement, quand même l'occasion était inespérée de se remplir les yeux des formes appétissantes de son vis-à-vis. Chacun se drapa de la sorte en silence la poitrine et la taille. L'espace que n'occupait pas les parois du glacier leur ménageait à peine de quoi se tenir debout à longueur de bras devant le lit. C'est dire si l'opération d'habillage fut maladroite.

La pudeur dûment ménagée, Bobby désigna du regard le plafond grossièrement équarri. Son point droit était devenu dur et bleu, comme tout son corps l'avait été sur Alcatraz quand il avait triomphé de son ami. Ce dernier ne put empêcher ses muscles de se raidir devant cette métamorphose ; le fluide incendiaire qui coulait dans ses veines de concert avec son sang donnait des signes d'ébullition, pas déplaisants du reste mais qui auguraient assez mal de ses réactions. Il lui fallut se faire violence afin de maintenir une façade à peu près calme tandis qu'il regardait Iceberg se hisser sur le monticule de glace suscité par sa main gauche pour mieux abattre à sa volée son poing gelé contre la surface du béton. Le craquement du matériau lui donna mal aux dents ; ceci dit, attendu que Bobby n'arborait pas le moindre signe trahissant la douleur, la réaction de Pyro était exagérée. Il la masqua promptement derrière un rictus blasé.

" Cette démonstration, pour quoi faire ? ". L'intonation dont il avait usé n'était pas censée être blessante. Elle le sembla pourtant à ses propres oreilles. Il se rattrapa avec un sourire dont il espéra que ses lèvres minces et ses dents de loup ne le rendaient pas trop carnassier. Mais non, son ami le lui rendit, dix fois plus éclatant, avant que le sérieux ne s'instaure à nouveau sur ses traits de premier de la classe.

" Pour dire que ton aide nous serait précieuse. Je ne veux pas te brusquer mais est-ce que tu te sens en état de canaliser ton pouvoir ? J'aurais bien besoin de tes projections de feu ; j'ignore quelle saleté compose ce béton, mais comme tu as pu le constater il résiste à mon froid. "

John tordit le cou à l'envie de sauter en l'air et y décrire une danse victorieuse qui remplissait ses jambes de fourmis. L'occasion d'impressionner Bobby, de montrer au blond combien d'importance il revêtait à ses yeux, se présentait enfin. Il l'attendait depuis tellement longtemps. La chaleur qui refluait du moindre de ses pores lui était un témoin plus que certain que ses forces ne le décevraient pas. Auparavant, toutefois, autant la jouer modeste. Inutile d'en rajouter avec le très raisonnable maître du froid. Les actes de Pyro parleraient en sa faveur au mutant refoulé...

" Je vais essayer. Il faudra que tu m'expliques ce qui m'est arrivé, parce que, aujourd'hui, je me sens de taille à mettre une pilée au monde. Oh, j'y pense : tu devrais te protéger. Je ne sais pas, devenir de glace, t'abriter derrière une banquise, quelque chose quoi ! Mon fluide brûle dans mes veines, quand il va sortir ça risque de faire mal... "

Colossus fronça les sourcils une fois de plus. Gambit et Angel avaient beau occuper chacun une extrémité respective de la banquette opposée à celle dans laquelle Scott et lui étaient tombés au contact quasiment l'un de l'autre, toutes leurs divergences pour le moment mises en sourdine, le Cajun et le gosse de riche n'avaient aucunement fini de vider leur querelle. Ils poursuivaient leur affrontement ridicule à grand renforts d'oeillades en coin, de bruits de gorge et d'insultes étouffées entre leurs dents. Leur retour viril au manoir, chacun calé sous un bras du grand Russe, ne les avait apparemment pas assez humiliés ; ils en redemandaient. Piotr n'aurait rien demandé de mieux que de les préposer à la garde des élèves, tandis que Scott et lui-même seraient allés enquêter à Claymore Mountain. Mais, de même qu'il était intervenu avant que l'un d'eux ne se fasse vraiment mal, une fois qu'il se fût rendu compte que le vol d'Angel non moins que les charges de force manipulées par Gambit dépassaient de fort loin le cadre de la simple bataille de chiffonnier, le Slave s'était vu assez mal cautionner la véritable guerre ouverte qui, il pouvait le tenir assuré, ferait rage entre les jeunes coqs aussitôt que Cyclope et lui auraient tourné les talons. Une de ces têtes folles, voire les deux, terminerait sur le carreau, et cela serait sa faute. Scott avait eu la même idée. Autant les prendre avec eux ; de toute manière, ils auraient probablement besoin de toute l'aide possible une fois sur place, au vu de la nature du problème qui les attirait vers l'ancienne basse de missiles. Piotr avait pris comme une pierre dans son jardin le silence de son aîné, quand même il avait été l'un des seuls à suggérer de ne pas placer Bobby et St. John en isolation. La prudence au moins autant que l'humanité lui avaient fait protester par avance contre les rigueurs que par frilosité Ororo, McCoy et même Wolverine entendaient appliquer à l'égard des deux jeunes en catatonie. Traiter des amis proches, a fortiori n'importe quel mutant, avec inhumanité était le plus sûr moyen de s'assurer qu'ils réagiraient avec une insensibilité toute pareille, s'ils venaient à reprendre la main. Iceberg n'y avait pas manqué. Sa réaction avait été digne d'un mutant oméga — foudroyante. Il était typique d'un garçon sensible et refoulé de manifester un grand extrémisme ; et dire qu'il s'agissait du moins puissant des deux... du moins volatil, aussi. A sa place, Pyro aurait sans l'ombre d'un doute fait jaillir un volcan des profondeurs de la base. Ici prenait son origine l'optimisme relatif avec lequel Colossus avait monté l'expédition de secours. L'espoir, quoique en berne, n'était pas mort. Quant aux responsables... puisqu'ils désiraient tellement leur liberté, il n'y avait qu'à la leur laisser. Les X-Men affaiblis ne courraient pas deux lièvres à la fois, il y veillerait. D'autant plus si des morts étaient à déplorer sur le site de Claymore.

Si seulement ce jean foutre de Rémy avait accompli dans les meilleurs délais la mission dont Tornade l'avait investi... Ils auraient été avisés de la situation beaucoup plus tôt. Alors qu'en prenant son temps, puis en traînant les pieds avant d'agir, le Cajun leur avait fait perdre une très longue heure.

Cela avait été en cherchant la commande du circuit interne de vidéo, pour s'assurer de la bonne marche de l'école, que Piotr avait découvert son ordinateur ouvert et clignotant sur le bureau de Tornade. Ce qui s'encadrait dans la fenêtre principale avait gelé le sang dans ses veines aussi sûrement que s'il s'était trouvé en personne à l'autre extrémité du faisceau satellite. La webcam émettrice était demeurée figée sur une image à la netteté terrifiante : un instantané d'une pièce occupée par l'étendue vitreuse de la glace. La scène était rendue plus terrifiante par la médiocre visibilité, ainsi, surtout, que par le gros plan involontaire de l'objectif sur un visage. Bleu. Cadavérique. Et contorsionné en pleine grimace. Marie. La jeune femme à jamais interdite de contact avait été surprise par l'irruption du glacier alors qu'elle se levait. La pression de l'élément solide aplatissait les lignes de son visage d'une manière telle que le géant slave avait sauté directement à la conclusion qu'elle était morte. Qu'ils étaient tous morts. Ensuite seulement le mutant de métal se raccrocha à l'espoir que les X-Men ne pouvaient avoir succombé ; pas ces jeunes hommes et ces jeunes femmes qui s'étaient tirés des pires situations pour rebondir de plus belle. Pas si la bonne âme de Bobby l'avait, à l'ultime instant, convaincu de ne pas insuffler à son froid un niveau mortel. Cyclope pour sa part s'était absolument refusé à postuler semblable issue. Ce que l'on appelait la foi du charbonnier..., s'était dit le Russe avec son instinct terre à terre.

Lorsque l'hélicoptère eut franchi à peu près la moitié de la distance, ce dernier s'était ouvert à ses vis-à-vis de la nature exacte de l'urgence qui motivait le déplacement. Gambit s'était remis le premier ; égoïste en diable, le Cajun n'était pas homme à s'émouvoir sur le malheur d'autrui. L'intérêt qu'il avait pris au sujet des responsables tenait avant toute autre considération à certain souci fort égoïste de sa sécurité ; on ne lui demanderait pas, avait-il interjeté, d'affronter la paire du feu et de la glace, et au demeurant on ne le ferait jamais s'exposer à finir en cendres ou en statue de givre. Angel, pour sa part, avait voulu savoir ce qu'il y avait au juste entre Drake et Allerdyce ; devant la réponse embarrassée de Piotr, corroborée par Scott qui les connaissait à peine mieux quoique le plus ancien des X-Men et le superviseur particulier d'Iceberg, le blond avait émis la réflexion tout haut qu'ils couraient au devant du suicide, s'il leur fallait affronter deux mutants aussi confus dans leur attachement à l'autre que puissants. Une intervention fort grossière de Rémy avait failli remettre le feu aux poudres, Warren ayant rétorqué du tact au tac que tout le monde ne résolvait pas la frontière entre l'amitié et la passion en se faisant réaliser par l'objet de ses feux une fellation, histoire de découvrir si celui-ci allait aimer la chose et celui auquel il l'aurait faite. Colossus avait cette fois joué des poings ; un revers de main plus tard, et les joues de Gambit plus pourpres encore que ses mèches de cheveux, le Russe avait énoncé les paramètres de la mission. L'objectif tenait dans la récupération des X-Men vivants ; le reste, tout le reste, y compris l'éventuelle entrée en contact avec Pyro ou Iceberg, constituait un non objectif, duquel il conviendrait de décrocher immédiatement. L'expression sombre de Scott témoignait d'une opinion différente ; cela n'échappa point à Colossus, qui n'en fut pas autrement ébranlé. Deux X-Men confirmés, flanqués de deux apprentis aux pouvoirs relativement faibles : qu'était-il loisible d'accomplir avec si maigre troupe, hormis la désincarcération des victimes de Bobby ? Le reste serait décidé sur la base de tous les paramètres à un moment plus propice — et, cette fois, Piotr ne laisserait pas la pusillanimité inciter à prendre les décisions qui avaient précipité ce désastre. Même s'il lui fallait pour ce faire encourir la rage des peu patients Ororo et Logan.

" Je compte sur vous, Cyclope et Gambit, pour nous frayer un chemin à travers cette glace ; l'un mettra en batterie ses rafales soniques de façon à avancer rapidement, ensuite l'autre prendra le relais près des corps enclavés. Pensez qu'il s'agit d'agir vite et sans bavure. Warren me tiendra lieu d'ordonnance, il restera en arrière avec les couvertures chauffantes et le matériel médical. Je croise les doigts afin que nous n'ayons pas besoin de recourir à l'hôpital de campagne. Enfin moi, je jouerai les gros bras, si vous n'y voyez pas d'objection... déblayer les gravats, transporter nos amis, ce genre de choses. A présent, préparez vous. La montagne est encore loin, mais il s'agit de votre première sortie opérationnelle. Et là-bas, le moindre instant pourra faire la différence entre la vie de nos amis et leur mort... "

Les auteurs dudit désastre avaient déjà mis une large distance entre Claymore Mountain et eux. La façon dont John s'était débarrassé des épaisseurs de blindage et de béton sans attenter à la vie des X-Men ni compromettre la stabilité de l'édifice, avait d'abord laissé Bobby pantois ; or il s'était trouvé aux premières loges quand l'Australien avait manqué transformer le sous-sol de l'école en un nouveau Soleil, et son ami abasourdi tout le premier par ses capacités comptait sur lui pour du soutien, de telle sorte qu'Iceberg s'était trouvé dans l'obligation de feindre une assurance qu'il ne possédait pas, tant s'en fallait. L'un des niveaux supérieurs leur avait fourni des vêtements de ville, certes en piteux état mais sans commune mesure pour ce qui tenait à l'allure avec les oripeaux dont ils avaient drapé leur nudité au sortir de la cage de verre. La chose était rendue plus nécessaire par le fait qu'à la moindre utilisation de son don, Pyro mettait le feu à son corps, donc à ses vêtements ; peu de temps après avoir quitté le niveau du laboratoire, le garçon brun et sec ne portait plus guère que des lambeaux noircis dont c'était pure chance s'ils voulaient bien encore adhérer à sa taille. Au bout du troisième pantalon et du septième ou huitième tricot carbonisé durant ses efforts pour graduer l'impact de ses flammes sur son épiderme, il avait appris à ne plus les laisser courir à même sa peau. Iceberg avait consacré l'essentiel de ses soins à fouiller les zones que son attaque n'avait pas atteintes ; il en avait ramené deux gros sacs de voyage remplis de provisions et d'objets de première nécessité — sacs de couchage, ustensiles, réchauds, trousse de secours — ainsi qu'une sacoche d'aspect miteux qui s'avéra pleine de billets. Bobby ne se sentait en rien l'âme d'un voleur, ceci étant comment fuir sans une provision minimale d'argent ? De cette manière, ils étaient assurés de n'avoir pas à craindre de manquer de moyens avant un futur lointain. Une heure avait filé depuis le réveil de Poyro. Son anxiété avait convaincu le blond de ne pas s'attarder ; la maîtrise de sa force allait s'affermissant, ils pouvaient par conséquent s'évanouir dans la nature. Les portes principales n'avaient pas offert grande résistance à John. Leur dernier geste sur place fut de geler tout ce ne l'était pas encore dans la base. Puis Iceberg avait usé de la force que lui conférait son passage à l'état de golem de glace afin de remettre les battants blindés en place. De cette manière l'illusion était parfaite.

Leur marche les conduisit à travers bois sur l'autre versant de la vallée. Ils n'avaient rencontré personne, cependant ils demeuraient aux aguets. Que le coin fût reculé et désert découlait de la présence du complexe — cela n'empêchait pas qu'en cette période de l'année la probabilité de tomber sur des chasseurs en mal de nature, quoique minimale, était réelle. Or ni Bobby ni John n'étaient vraiment désireux de tester leurs nerfs. Les deux garçons se parlaient peu. Bientôt leur conversation mourut tout à fait. Pyro surtout était plongé dans ses pensées. A plusieurs reprises au sortir immédiat de la base, ses jambes incertaines avaient cédé ; le blond s'était instantanément porté à son secours, il l'avait même pris et gardé dans ses bras — autant du moins que l'autorisait le sac que chacun d'eux portait entre ses omoplates. Sans mot dire, ce qui ne correspondait en rien à la nature de Bobby. Le plus curieux était que John, non content de n'avoir pas regimbé avec humeur contre ces contacts, alors qu'il était réputé pour supporter à grand-peine d'être touché, y avait pris un plaisir certain. Les bras, les mains et la poitrine de Bobby étaient tellement tièdes contre sa chair surchauffée... Il y eût volontiers passé le reste de la journée. Mais le blond avait réalisé ce qu'il faisait, il s'était raclé la gorge, incertain, avant de remettre Pyro sur ses jambes avec presque trop de délicatesse. Comme si l'Australien avait été de porcelaine. Le moment de symbiose était passé. Très vite, John se prit à caresser l'idée de mimer de nouveau une telle défaillance. Le résultat fut conforme à ses espérances. A ce point qu'il devint bientôt évident que Bobby ne pouvait en aucune manière ignorer la nature de ce qu'ils faisaient — ils se blottissaient l'un contre l'autre. Et pourquoi, se disait le mutant de feu, ses joues arboraient-elles cette rougeur de pivoine, quand le teint de Bobby demeurait rose et frais ? Il fallait qu'il soit fixé... John se força à l'action : il effaça les deux mètres le séparant du blond et passa un bras autour de sa taille, immédiatement au dessous des lacets du sac. Pour sa plus grande confusion, un rire léger monta de la poitrine de Bobby. Celui-ci se retourna avec une promptitude qui prit John au dépourvu ; son bras voulut se rétracter, mais le maître des glaces s'en saisit avant qu'il n'ait rompu le contact et entremêla ses doigts dans ceux du mutant incendiaire.

" Je me demandais quand est-ce que tu allais décrypter les signaux que je t'envoie ", lança-t-il de son plus bel air enjoué. Il se rembrunit tout à coup. " Excuse-moi de n'avoir pas joué franc jeu ; je n'ai pas voulu profiter de toi en un moment de faiblesse. Et puis zut ! c'est assez tourné autour du pot : je ne me rendais pas compte de ce que tu représentes pour moi. John... je — je t'aime à en crever. "

Les yeux de Pyro faisaient sans trêve la navette entre le visage mortellement sérieux de son camarade et leurs doigts noués. Puis ils se rivèrent aux pupilles couleur de lagon de Bobby. L'Australien se savait fort peu doué pour exprimer ses émotions ; en cet instant, parler lui apparaissait la pire épreuve que sa jeune vie avait rencontrée jusqu'alors. Il avait toujours trouvé le blond attirant, mieux, sexy, lorsqu'il ne gâchait pas tout avec ses airs de premier de la classe, et l'une de ses plus terribles déceptions avait été de réaliser que quoi qu'il ferait, Malicia représenterait à jamais un objet de passion pour Bobby. Lui n'avait été que le camarade fusionnel. Le bon copain en compagnie duquel traîner, faire les quatre cents coups — dans les limites étroites de l'éducation de Bobby, cela allait sans dire —, chahuter et affirmer sa virilité adolescente. Pyro n'était pas certain d'avoir désiré que l'étincelle se produise entre eux ; pour dire le vrai, à cette époque il n'était certain de rien hormis du fait que le spectacle quotidien de son meilleur ami pendu au bras ou aux basques de la fille du Sud, lui était devenu insupportable. Cela le rendait vindicatif. Ce qui, en retour, lui aliénait davantage Bobby. La proposition de Magnéto était tombée à pic. Rompre ce cercle vicieux avait semblé une idée pertinente, dans le contexte du moment. Et puis, John connaissait mieux que quiconque son penchant pour le tragique. Plutôt changer de camp et rompre son allégeance que d'admettre quelque addiction que ce fût, et surtout romanesque, envers son compagnon de chambre... Si seulement il avait pu savoir alors combien il se trompait !

Soudain, il sut quoi répondre. La vérité ne lui était pas souvent apparue aussi distinctement. Il voulait Bobby. Son copain apparemment ne demandait pas mieux. C'était aussi simple que cela. Pour peu qu'il ne gâche pas tout avec sa bouche enfarinée.

" Bobby, je ne peux garantir que je ne vais pas encore péter un câble et faire des choses que je regretterai ensuite. Tu me connais : je suis grande gueule, lunatique, difficile à vivre et souvent bouché à l'émeri ; si maintenant tu veux de moi, je te promets de mettre tout en œuvre afin que tu n'aies pas honte d'être pédé avec moi. Moi aussi je t'aime. — Oh, remets-toi ; tu ne vas pas chialer. Tu sais que je ne supporte pas ça... Allez, tu as gagné ! maintenant c'est mon tour de faire ma Madelaine... "

" Je te ferai remarquer ", réussit à articuler Bobby lové contre la poitrine du brun, entre deux sanglots de joie, " que c'est la première fois que tu reconnais un tort quelconque... Continue ainsi, je te préfère qu'en sale tête de pioche, à carboniser des voitures. "

John plongea dans ses siens ses profonds yeux noisette. La malice en avait en partie délogé l'émotion. Il n'était pas dit, décidément, que le mutant de feu pourrait demeurer longtemps sérieux. Mais Bobby voyait plus loin que les apparences. C'était la première fois depuis des années que le regard de son compagnon n'exprimait pas les faims terribles de l'égoïsme et de l'auto dénigrement. Il n'avait plus été aussi ouvert, aussi peu gardé, depuis le tournant de leur adolescence, lorsque leur corps avait commencé à changer et leurs pouvoirs connu l'accélération typique de la transition vers l'âge adulte. Bobby se souvint du jeune garçon qui l'avait accueilli à l'institution Xavier, huit années auparavant ; il arborait le même regard qu'à présent. A ceci près que le Pyro de l'époque n'aurait jamais eu une telle bosse en un endroit stratégique de son jeans, se corrigea-t-il en proie à un frisson d'excitation...

" C'est ton influence... ", dit le brun auquel n'avait pas échappé le regard de Bobby à son érerction. " Qui a dit que je risquais de te corrompre ? Tornade ? Elle en ferait une jaunisse, si elle pouvait nous voir... Le bon Samaritain et le toutou à Magnéto. "

" Laisse-la se les geler et embrasse-moi, crétin... "