Val

Tout n'était que chaos. Elle se fraya un passage à coups de coudes, d'un côté puis de l'autre, mais à peine s'était-elle dégagé un chemin qu'il se refermait, et d'autres agenouillés passèrent en masse dans leurs habits d'acier et leurs absurdes casques. L'un d'eux argumentait qu'ils devaient s'occuper de la reine, qui s'était effondrée en apprenant les dernières nouvelles de son mari et avait dû être emmenée. Quelqu'un d'autre voulait savoir où se trouvait la sorcière rouge, voulait sa tête pour ses feux menteurs qui avaient mené Sa Grâce à sa fin dans l'arrière-pays ruiné du Nord. Et plus forts que tout le reste s'élevaient les beuglements de Tormund Fléau de Géants, exigeant qu'on le laissât s'occuper des corbacs qui avaient buté Lord Snow, exigeant de savoir s'ils étaient des hommes ou des trouillards sans couilles pour faire une chose pareille.

Au milieu de toute cette folie, personne n'avait une seconde à accorder à Val. C'était presque l'aube, mais l'horizon est était voilé d'un brouillard menaçant. Pas de soleil ce jour-ci. Il était maudit, elle l'avait su. Avant même que le jeune lord corbac lord eût été abattu par ses propres hommes.

Par réflexe elle jeta un regard à l'endroit où Jon Snow était tombé. Il ne restait rien sauf une grande flaque de sang – quelqu'un avait emporté le corbac lui-même, que ce fût en tant que cadavre, ou entrain de le devenir. Dieux, qu'avaient-ils fait ?

Val était née et avait grandi sauvageonne. Elle n'était pas l'épouse d'un corbac, et aurait tranché la gorge de quiconque aurait suggéré le contraire. Bien qu'elle eût été prisonnière ici à Château-Noir depuis que les corbacs avaient défait les sauvages durant la bataille devant le Mur, elle n'avait pris aucune souillure d'hérésie sudiste, trouvait ces agenouillés aussi ridicules qu'avant, eux avec leurs genoux usés et leurs « m'seigneur » et leurs petits animaux de tissu cousus si fièrement sur leurs poitrines. Et la Garde de Nuit, les corbacs dans leurs manteaux noirs, était la Némésis de son peuple.

Mais Jon Snow n'était pas un corbac ordinaire. Le neuf cent quatre-vingt-dix-huitième Lord Commandant de la Garde de Nuit, qu'il était – ou avait été. Sûrement le plus jeunes, il ne pouvait a voir vu plus de trois hivers, et tous bien courts. Et certainement aussi, le premier Lord Commandant depuis le Roi de la Nuit – celui qui avait été effacé de toutes les chroniques, celui dont le nom n'était pas prononcé – qui avait activement cherché à former une alliance avec les sauvages. Qui avait chevauché comme l'un d'entre eux, pendant un temps. Qui avait envoyé Val dans les terres sauvages pour trouver Tormund et le peuple libre, avait ouvert les portes massives pour leur permettre un passage sûr de l'autre côté. Qui avait élevé certains à la dignité du manteau noir, avait formé des compagnies de pilleurs et de lancières pour occuper les châteaux abandonnés le long du Mur, avait abrité leur femmes et leurs enfants dans ses propres halls et sur son propre argent. Qui avait formé une flotte pour faire voile vers Dureterre, pour secourir les presque quatre mille sauvages fuyant les chasseurs blancs dans les bois.

Et qui avait, à peine deux heures plus tôt, payé cette décision de son sang, versé par ses propres frères jurés.

La bouche de Val se pinça. Elle savait que les prosternés les haïssait, elle et les siens, tout comme elle les haïssait. Mais en tuant Jon Snow, ils s'étaient révélés encore plus stupides que ses estimations les plus pessimistes. La plus grand part de la Garde de Nuit considérait que leur jeune commandant les avait trahis de façon impardonnable, en accordant amnistie et amitié à des sauvages quand pendant le plus clair de leur longue histoire ils les avaient combattu de toutes leurs forces. Quand ils en avaient encore. Si les corbacs pensaient qu'ils pouvaient tenir seuls contre le froid et tout ce qui venait avec… Des imbéciles. Quels imbéciles ces agenouillés pouvaient être.

Et peut-être même pas avec son peuple libre non plus, mais Val repoussa cette pensée. Elle était soudain consciente d'une émotion qu'elle n'avait pas ressenti depuis que sa sœur était morte en mettant au monde le fils de Mance, au beau milieu de la bataille pour le Mur : la peur. Elle n'avait pas réalisé combien elle comptait sur Jon Snow jusqu'à ce qu'il fût mort. C'était lui qui avait ordonné qu'on la nourrisse, qu'on l'abrite, qu'on la protège des hommes de la reine qui croyaient qu'elle était un genre de princesse, et de même était convaincus qu'elle, en tant que femme, devait appartenir à l'un d'eux. Il lui avait fait confiance pour trouver Tormund. Ce ne sont pas que les agenouillés qui ont une longue mémoire et des vieux préjugés. Quand elle avait parlé pour la première fois de Jon Snow à son peuple, la réaction général avait été de demander lequel d'être eux était un menteur ou un cinglé. En quoi avaient-il besoin de ces suderons ? Ceux qui avaient construit le Mur si haut et l'avait nourri du sang des leurs pendant des siècles ?

Mais nous en avons besoin. Val savait ce qui se trouvait dans ces bois. Savait pourquoi Mance avait tenté de rallier les clans, de fuir devant les vents de l'hiver. Pour forcer les corbacs à la pointe du couteau à leur laisser franchir le Mur. Et Jon Snow l'avait offert librement. Pas un corbac ordinaire.

Et maintenant... tout était fini. Les traîtres qui avaient tué Snow s'empareraient du Mur, forceraient le peuple libre à retourner à sa « place légitime », ceci étant quelque chose dont les prosternés tiraient fierté de connaître à fond. Les hommes de la reine marcheraient sur ce château appelé Winterfell où leur roi était supposé avoir été pris, capturé ou tué. Val serait heureuse de voir leur dos, mais ces foutus crétins ne pouvaient même entendre que si le roi était mort, il y avait peu d'intérêt à se précipiter pour le rejoindre dans sa tombe gelée. Ils devaient tout de même attaquer. Pour leur honneur. De tous les concepts bizarres des agenouillés, celui-là pouvait bien être celui qui leur avait coûté le plus de sang.

Le chaos prenait lentement un semblant d'ordre. Les hommes de la reine repoussaient les corbacs et les hommes libres tout pareil tandis qu'ils se dirigeaient vers le grand escalier qui zigzaguait, à demi-terminé, le long de la face gelée du Mur. Une fois qu'ils l'eurent atteint, l'un d'eux décrocha son cor et sonna un long coup puissant. Un silence malaisé tomba sur la cour.

- Hommes de la Garde de Nuit, commença l'orateur désigné. Courageux suivants du roi Stannis. Euh… peuple libre.

A l'expression de son visage, il aurait aussi bien pu dire les cafards.

- Un grand miracle a eu lieu cette nuit, par la providence du Seigneur de Lumière. Le faux Lord Commandant a été abattu, et ainsi ne mènera aucun…

Ce fut tout ce qu'on l'autorisa à dire avant qu'une voix tonnante ne l'interrompît.

- Lord Snow !

La forme trapue, massive de Tormund Fléau de Géant et sa barbe blanche fendirent la foule.

- Qui a assassiné le seigneur corbac ?

L'agenouillé lui jeta un regard méprisant.

- Cela ne vous concerne en rien, vieil homme. Vous ne portez pas de manteau noir, et donc de droit devriez toujours être de l'autre côté du Mur. Où vous vous retrouverez bientôt, une fois que…

- Pah !

Tormund cracha un gros globe de glaires dans la boue.

- Qui a tué le seigneur corbac, salopard du Sud ?

- J'ai dit, cela ne vous concerne en rien.

Le rampant dut élever la voix.

- Mais le Lord Commandant mort, le manteau de décideur passe au Lord Intendant Bowen Dumarais, jusqu'à ce qu'un vote puisse être tenu. Nous espérons que cette fois vous ne le ferez pas effecteur par un vieil aveugle tandis que le gros ami de Snow traîne à ses côtés. Et nous espérons aussi que la Garde de Nuit se rappellera sa dette envers le roi Stannis et choisira un Commandant qui…

- La ferme !

Ce cri ne vint pas de Tormund, mais de l'écuyer de Snow – l'ancien prostitué nommé Satin, le jeune homme maniéré aux yeux sombres qui irritait la vieille équipe de la Garde presque autant que Snow lui-même.Je trouve pas croyable qu'il respire encore lui aussi, pensa Val. Referme cette jolie bouche avant qu'ils décident de te la fermer pour de bon.

Trop tard ; Satin fonçait en avant.

- La ferme ! cria-t-il de nouveau. Comment osez-vous nous dire ce que nous devons faire ? Nous sommes des hommes de la Garde de Nuit, nous ne prenons aucun ordre si ce n'est les nôtres, et quant à votre roi, la rumeur dit qu'il est prisonnier du Bâtard de Bolton ou mort sous les murs de Winterfell, son épée magique éteinte et compissée et sa quête terminée ! Nous ne devons rien aux morts ! Nous combattons les morts !

Un grondement approbateur, irrité, commença à s'élever. Il va y avoir plus de sang dans la boue dans très peu de temps. Val glissa la main jusqu'au manche de son couteau d'os, caché dans sa botte.

- Prends garde à tes paroles, Satin de la Garde de Nuit.

Une autre voix parla, cette fois-ci celle d'une femme. La prêtresse rouge elle-même, le rubis clignotant sur sa gorge, ses longes manches rouges tourbillonnant, s'avança d'un pied léger sur les marches.

- Stannis Baratheon est Azor Ahai revenu. Peu importe où il a été pris, par quel homme, il vit toujours. Les flammes me l'ont montré.

- Aux chiottes tes flammes, cria l'un des corbacs. Ces menteuses de…

Dame Melisandre tourna ses yeux rouges vers lui.

- Les flammes ne mentent jamais, ser. Si des erreurs sont commises, elles sont miennes. Mais j'ai vu les couteaux dans le noir. J'ai averti le Lord Commandant. S'il n'a pas pris mes paroles au sérieux…

- Alors c'est la faute des salopards de couilles molles qui l'ont tué ! hurla Satin.

Tormund Fléau de Géant seconda cela d'un rugissement qui secoua les tours de Château Noir, et la horde de sauvage derrière lui en rajouta encore une couche.

Le peuple libre donnant de la voix pour un seigneur corbac. Et ce n'était même pas la chose la plus étrange que Val avait vue récemment.

- Quoi qu'il en soit, poursuivit Melisandre, tout loyal sujet de Sa Grâce doit immédiatement jurer son épée et marcher sur Winterfell pour le libérer des griffes de l'infâme usurpateur Ramsay Bolton. Seulement quand cela sera fait pouvons-nous espérer clarifier nos dettes et obligations réciproques avec la Garde de Nuit. Mais si nous laissons le roi Stannis aux mains de cette bête qui fait des manteaux de peau humain, nous allons certainement -

- Et pour Mance ? interrompit l'un des lieutenants de Tormund. T'as pas entendu l'reste de l'histoire, s'pèce de putain rose ? Ça dit que l'Bâtard de Bolton a accroché Mance dans une cage à corbac – ouais, et lui a filé un manteau des peaux des lancières qu'étaient avec lui ! Mais comment qu'ça s'rait possible ? Z'avez pas brûlé l'Mance sous nos yeux à tous ? - ou pas ? Sudistes et rampants sont tous des menteurs, de foutus putains d'menteurs et d'sorcières !

D'autres beuglements d'approbation montèrent, fêlant le morne ciel matinal. Et pendant un moment, Val crut apercevoir la même incertitude, presque de la peur, dans les yeux de la prêtresse rouge. Melisandre hocha la tête en direction de l'homme à ses côtés, qui sonna de nouveau de son cor, mais même cela ne suffit pas à assurer le silence. Puis pour ajouter au vacarme, Wun Wun le géant, l'un des hôtes récents de Château-Noir les plus exotiques, arriva à grand fracas de son antre sous la Tour de Hardin, l'air confus et mécontent.

- BRUIT ! beugla-t-il dans son épaisse approximation de la Langue Commune. WUN WUN AIME PAS !

Le maître d'armes du château, Cuirs – autrefois un sauvage, à présent un corbac, et le soigneur officieux de Wun Wun – fonça pour le tenir à l'écart. Tout une rangée d'hommes de la reine avait encordé ses arcs ou tiré l'épée, et une fois de plus, ce fut Satin qui se jeta entre eux.

- Vous ne le toucherez pas ! Il est notre invité, dans le Nord les lois de l'hospitalité sont encore -

- Nous ne prenons pas d'ordre de la petite pute de Lord Snow, dit l'un d'eux avec mépris. Regardez-le. C'est une bête répugnante. Vous tous ! Vous ne valez pas le prix de…

- Tiens ta langue, rampant.

Le fils de Tormund, Toregg le Haut, s'avança et libéra sa grande hache de pierre.

- A moins qu't'aies envie d'la perdre.

L'humeur empirait à chaque instant. Les doigts de Val blanchirent sur la garde de son couteau. Si cela tournait totalement au vinaigre, elle se demanda si elle pourrait gravir les marches de la Tour du Roi à temps, récupérer le petit monstre et ses nourrices, trouver un endroit où fuir…

Mais où ? Repasser sous le Mur ? Trois femmes et un bébé ? C'était du suicide.

- Il n'y aura pas de sang versé.

La voix de Melisandre semblait être devenue plus grave quelque part, plus froide.

- Ce serait un affront au nouveau matin que R'hllor a fait pour nous – en ces jours d'hiver qui s'assombrissent, profanerez-vous ainsi l'aube ? Baissez vos armes !

Les hommes de la reine lui obéirent sans poser de questions, et ce fut la première fois que Val en fut reconnaissante. Lentement, avec réticence, ils rangèrent leurs arcs sur leur épaule et rengainèrent leurs épées, mais avec des expressions qui disaient assez clairement qu'ils pensaient que le peuple libre serait amélioré par un peu de profanation. Quant à Toregg le Haut, il rangea sa hache avec autant de hargne, retenu par l'énorme patte velue de Tormund sur son épaule.

- Allons, allons.

Melisandre lissa ses jupes.

- Toute personne du peuple libre qui souhaite réaffirmer sa loyauté au roi Stannis, et récolter les bénéfices de sa gratitude, est la bienvenue pour se joindre à nous et se rendre à Winterfell pour secourir Sa Grâce tout comme Mance. Si -

- Mais la reine Selyse a dit que c'était un usurpateur, interrompit l'un des agenouillés. Que ce Gerrick Sang-du-Roi, il descendait de Raymun chais plus qui, le vrai héritier…

Crétins, pensa Val, encore une fois. Le mari de sa sœur n'était pas devenu Roi au-delà du Mur parce que son père l'était, parce que quelque septon du Sud l'avait barbouillé d'huiles ou parce qu'il avait noué des rubans autour de sa lance ou tenu une conversation pleine d'esprit ou sentait la rose quand il pétait. Il était devenu roi parce qu'il en avait eu la force. L'esprit et l'astuce et l'audace d'unir les tribus disparates, pour les tourner contre leur véritable ennemi – le véritable ennemi des corbacs. Le véritable ennemi de l'humanité.

On pensait que la femme rouge l'avait brûlé dans ses feux. Il semblait que quelqu'un avait menti. Car si Mance était aussi prisonnier à Winterfell, il ne pouvait guère être celui qui était mort en hurlant auparavant. Nous ferions mieux de prier pour ça. Sans Mance le peuple libre serait perdu. Et cela pourrait même être pire maintenant que nous sommes du bon côté du Mur.

- De nouveau, ceci est une question qui ne peut recevoir de réponse avant que nous ayons secouru le roi Stannis, dit Melisandre. Et donc -

- Vous autres rampants allez pas nous choisir un roi, intervint Toregg le Haut avec ardeur. Nous sommes le peuple libre. Le peuple libre.

Le regard rouge de Melisandre s'attarda sur lui.

- Pas ici, ser. Plus maintenant. Quand vous avez placé la protection du Mur entre vous et les serviteurs du Sombre Ennemi, vous êtes devenus liés par les actes de loyauté et le règne de la loi qui s'étend sur tous les autres hommes. Quiconque parmi vous ne souhaite pas reconnaître R'hllor comme le seul vrai dieu et Stannis Baratheon comme le seul vrai roi est bien sûr libre de retourner là d'où il vient.

- J'suis pas un ser du Sud. Vous pouvez pisser sur vos titres en fer-blanc.

Tormund resserra sa poigne sur l'épaule de son fils, et Toregg le Haut la mit de nouveau en sourdine avec réticence. Ceci combiné avec la réinsertion de Wun Wun dans son antre par Cuirs, l'agitation ambiante se calma légèrement, mais Val ne relâcha pas sa prise sur son couteau. Elle se demanda si Lord Snow était mort. Elle était forcée d'admettre que c'était très probable. Mais même s'il l'est, ça veut pas forcément dire qu'on va pas l'revoir.

- En tant que Lord Commandant par intérim, Lord Dumarais, dit Melisandre, quelle est la volonté de la Garde de Nuit dans cette affaire ?

Bowen Dumarais, l'homme que Val avait entendu moquer sous le nom de Vieille Grenade, s'avança péniblement. Il suait abondamment en dépit du froid du matin, et son visage était presque aussi rouge que la prêtresse alors qu'il grimpait à côté d'elle.

- La Garde de Nuit…, commença-t-il.

Il déglutit, se lécha les lèvres et dut recommencer.

- La Garde de Nuit fut formée il y a des milliers d'années pour protéger les royaumes des hommes de tout ce que se trouve au-delà du Mur. J'ai conseillé à Lord Snow de sceller les portes par la glace et l'acier et la pierre. Il ne l'a pas fait. Je lui ai conseillé de ne pas laisser passer les sauvages. Il l'a fait. Et à présent cela a -

- Assassin ! rugit Satin.

Bowen Dumarais tressaillit.

- Je n'ai pas…

Il lécha de nouveau ses lèvres.

- Je n'ai rompu mes vœux en aucune manière. Ce n'était pas plus un meurtre que ce que Lord Snow a fait à Janos Slynt –

Un autre furieux brouhaha. Val se glissa sur sa droite. Elle n'avait aucun doute que l'accusation de Satin fût vraie, bien qu'elle pût difficilement imaginer celui-là comme un meurtrier. Pourtant c'était vrai, et elle était bien placée pour le savoir, le désespoir menait les hommes – et les femmes – et des actes inimaginables.

Dumarais reprit pesamment.

- Je prendrai certainement en compte les souhaits de mes Frères Jurés, dit-il d'un ton qui impliquait que c'était précisément la faute qui avait causé la chute récente de Lord Snow. Je ne suis pas un homme déraisonnable, et je n'ai aucun désir de créer plus d'ennemis. Mais ce n'est pas et n'a jamais été la responsabilité de la Garde de Nuit d'abriter ni de nourrir ni d'armes des sauvages. Nous avons déjà assez peu, et l'hiver est bientôt sur nous.

- On repass'ra pas l'Mur, corbac, cria un sauvage. Vaudrait mieux qu'tu t'y fasses, bordel.

- Vous le ferez si je l'ordonne.

Dumarais le fixa durement.

- Pas plus que je ne puis permettre à votre peuple d'occuper les châteaux le long du Mur. Ils doivent être tenus par mes hommes -

- Har !

Tormund cette fois.

- Quels hommes vous avez ?

Il a raison, corbac. Bowen Dumarais paraissait à Val quelqu'un d'ennuyeux et conservateur et si effrayé qu'il en perdait toute réflexion, et cela annonçait un triste sort pour eux tous à moins que quelqu'un ne s'en débarrasse, vite, comme il l'avait fait pour Jon Snow. C'était un choix entre laisser les sauvages s'installer dans ces châteaux, ou les abandonner comme ils l'avaient été pendant tant d'années. Et avec les Autres se renforçant chaque nuit, quel genre d'abruti voudrait laisser tant de points aveugles et d'espaces vides dans sa première ligne de défense ? Votre haine pour le peuple libre va vous tuer aussi sûr que nous. Elle devait partir de là. Mais où ? Où ?

Derrière elle, Val entendit un autre sauvage dire :

- Et les nôtres coincés à Dureterre ? Et eux ? Et les mères et les enfants et les vieilles barbes ?

- C'est... regrettable.

Bowen Dumarais s'éclaircit la gorge.

- Mais la moitié des navires que Lord Snow a envoyés ont déjà été perdus. En envoyer plus serait un gâchis que nous ne pouvons soutenir.

- Parce que ce sont des sauvages ? C'est ça ? Tu les laisserais là-bas si z'étaient des suderons ? Je crois pas, non.

- La Garde de Nuit est l'ennemie des sauvages ! Combien de fois dois-je le dire ?

Le silence se poursuivit si longtemps que Val fut obligée de se retourner et de regarder. Les doigts de Toregg le Haut tremblaient visiblement sous l'effort de ne pas tirer sa hache. Le reste de la bande de Tormund était tout aussi excité, et les corbacs aussi avaient la main qui flottait au-dessus de leurs épées.

Enfin, Tormund Fléau de Géant prit la parole.

- C'est une triste chose que t'as fait à tes frères et aux nôtres, informa-t-il Dumarais. Et te bile pas, c'était Lord Snow qu'on avait pris pour ami, pas toi. Mais même si vous l'avez planté dans l'ventre comme des trouillards, z'allez pas vous débarrasser de nous de la même façon. Tu veux nous renvoyer d'l'autre côté du Mur, corbac ? Très bien, ben essaye. Mais j'vais t'avertir maintenant, vous d'vrez nous combattre à chaque étape du ch'min. On va saigner, ouais. Nous sommes des hommes. Et j'te promets ceci : vous aussi. Et quand ces enfoirés aux yeux bleus marcheront sur vous et qu'la neige s'entasse sur cent pieds de haut et qu'vous chiez dans vos chausses de trouille, qui va combattre à côté d'vous alors ? Lesquels de tes hommes défendent ces châteaux, corbac? Qui porte vos manteaux noirs ? Ou c'est-y qu'ils sont morts et soit vous les mangez pour survivre, ou vous d'mandez quand ils vont s'relever aussi ?

Dumarais le dévisagea, ses bajoues tremblant d'une façon qui rappela à Val celles de Janos Slynt, le frère noir que Lord Snow avait raccourci d'une tête. Il paraissait n'avoir aucune réponse.

- Ou, poursuivit Tormund, vous pouvez courber vos foutus cous d'sudistes trop raides et faire de vot'mieux pour les sauver. Pourrait bien être la seule foutue façon d'y arriver. Moi et mes hommes, on s'battra avec vous ou on s'battra contre vous, mais de toute façon on reste. On s'mettra chez nous dans l'Don et les châteaux du Mur et partout comme Lord Snow avait promis. Et permets-moi de te d'mander l'plus courtois pardon si j'me trompe, mais t'as pas l'air d'être l'épée la plus affûtée du râtelier. T'viens pas juste de dire que tu voulais pas créer plus d'ennemis ? On l'est pas maintenant, corbac. Mais par tous les dieux, nous l'serons si vous l'voulez.

De nouveau, Dumarais parut perdu. Il regarda follement en direction de Melisandre comme s'il en attendait de l'aide, mais la prêtresse rouge ne dit rien. Les corbacs n'atteindront même pas l'hiver avec celui-ci à leur tête. Pour leur propre survie, ils feraient mieux de tenir ce vote rapidement. Dieux, Jon Snow était-il réellement mort ? La fragile paix entre corbacs et peuple libre touchant déjà à sa fin ?

- Alors, gronda un autre sauvage. Z'allez pas sauver ceux qui sont à Dureterre ? Vous dites qu'ils sont morts ?

- Ils s'y sont menés eux-mêmes. Peut-être peuvent-il se mettre en sûreté. La Garde de Nuit ne s'en mêlera plus. Nous devons voir à nos propres affaires.

Abruti. Val se mit à marcher, tourna à un coin et accéléra. Connard, connard, connard. Ils vont mourir, d'accord. Les quatre mille. Et avec des marcheurs blancs dans les collines, chacun se relèvera de nouveau. Et où iront-ils ? Les corbacs verront-ils à leur affaires, alors ?

Ça oui. Avec des yeux bleus comme des fleurs de lin, et froids comme l'abîme.