Carte 1 : Le récif
Elle plia soigneusement les vêtements qu'elle venait de repasser. Ils étaient encore fumants sous ses doigts fins. Elle sourit, elle aimait ce contact du tissu chaud des vêtements de son frère. Les toucher, c'était comme s'il revenait à la maison. Son regard s'attrista. Bien sûr, il ne reviendrait plus, elle le savait, elle l'avait senti. Elle était comme lui, un peu sorcière, un peu chamane, même si elle le cachait aux autres de toutes les manières possibles, elle sentait ces choses-là.
Elle rangea doucement les vêtements dans la commode de bois brut.
Maintenant, elle vivait seule. Enfin, seule, avec cette boule de poils jouant les terreurs mais au cœur beaucoup trop tendre pour en être une réellement. Elle l'avait recueilli des mains de son frère avant sa toute dernière mission qui lui fut fatale. Son frère, ce soldat de l'ombre oeuvrant pour la paix des mondes au nom du Royaume de la Lumière, lui avait un jour tendu ce petit lionceau tremblant et mal assuré, dernier survivant d'une terre disloquée dont les fragments avaient été dispersés sur l'Atlas des mondes comme poussière au vent. Il l'avait sauvé in extremis alors que lui aussi allait disparaître.
Elle tourna la tête dans sa direction et ne pu s'empêcher de s'accroupir à côté de lui somnolent près de la chaudière de la pièce centrale, sur un amas de couvertures, supportant mal le froid de l'hiver arrivant à grands pas. « Pourtant, il a une grosse fourrure », pensa-t-elle en souriant et en passant sa main sur son museau humide. Il se mit à ronronner.
Kovu, son nom signifiait « espoir » dans la langue des siens. Oui, c'était un espoir car un jour, elle le savait, ce petit lion reviendrait parmis son peuple auprès de cette terre dont il était l'héritier, car un jour, un jour viendra où apparaîtra un porteur de lumière, celui dont le cœur pur parviendrait à appeler ce que son frère avait manié jadis, une Keyblade, celui qui par la force de son cœur arriverait à protéger les mondes des Sans-Cœurs et de leurs avatars, celui dont la lumière salvatrice serait si grande qu'elle rejaillirait par delà les frontières redonnant vie aux mondes déchus. Cette mission que son frère n'avait pu mener à bien, quelqu'un l'achèverait, elle le savait. Peut-être était-ce même déjà accompli, car il y a 2 ans de cela, elle avait perçu dans les ténèbres une vibration, un écho lointain, ce même écho résonnant avant de l'épée de son frère. Elle allait réapparaître, plus puissante et plus belle que jamais, elle allait accomplir des miracles. Depuis, la jeune fille avait ressenti par maintes fois sa détermination faillir, mais à chaque fois, son éclat avait percé l'obscurité en un gage de salut pour les peuples en péril.
Le porteur de la Keyblade avait alors sans doute réussi défiant tout, un courage sans faille, sans ombre. Son pouvoir de prescience lui avait permis de percevoir cette victoire tant espérée, une victoire qui marquerait un répit dans cette bataille sans fin contre les Sans-Cœurs.
Il fallait attendre maintenant, attendre que les mondes meurtris puissent retrouver la force de se relever de leurs cendres. Ca prendra du temps, mais ils s'en renaîtront sans doute plus forts et plus beaux que jamais parce qu'ils auront été touchés par la lumière de cet être légendaire, le porteur de la Keyblade.
Kovu bailla et lui mordilla les doigts. Elle fronça les sourcils. Celui-là alors, il ne pouvait s'empêcher de la considérer comme un lionceau et la mordait par jeu. Elle retira ses doigts meurtris pour les passer sur la tête de l'animal. Celui-ci attrapa entre ses deux pattes sa main et se mit à la lécher consciencieusement. Elle se mit à rire et le prit dans ses bras. Que serait elle devenue sans lui, seule sur cette terre sombre ? Bien sûr, le village était proche et ses habitants gentils envers cette orpheline mais rien ne remplaçait un ami véritable, rien ne remplacerait son frère.
Sa maisonnette de bois était éloignée du reste du village et construite sur le bord de mer, son frère adorant cette dernière et son statut d'émissaire du Royaume de Lumière étant secret, ils devaient demeurer à l'écart des autres personnes pour ne pas susciter peur et méfiance, pour les protéger de cette connaissance sur les mondes et les périls qu'ils encourent face aux Sans-Cœurs.
Elle aurait pu chercher un autre endroit où habiter, plus près des commodités. Mais laisser cette maison que son frère avait bâtie de ses propres mains lui paraissait impensable.
Kovu blottit sa tête dans le creux de son cou en ronronnant doucement. La jeune fille se dirigea vers la fenêtre de la pièce de séjour, regardant à travers le carreau le ciel sombre. Il y avait eu tempête cette nuit. La mer pouvait être aussi dangereuse que belle. Elle priait souvent pour qu'aucun bateau ne vienne à s'échouer, pour que personne ne vienne à disparaître, laissant derrière lui quelqu'un qui pleurerait encore et encore, jusqu'à ne plus avoir de larmes du tout, comme elle l'avait fait lorsque l'être qu'elle aimait le plus s'était absout en poussière, son étoile s'éteignant brusquement et pour toujours. Ceci, elle ne le souhaitait à personne.
Un éclair jaillit, déchirant le ciel noir. Elle enfonça la tête dans ses épaules, cherchant le contact rassurant de la fourrure tiède et sombre du petit lion qu'elle tenait contre elle.
Mais celui-ci se dégagea soudainement, sautant sur le sol et courrant vers la chatière construite à son égard dans la porte massive d'entrée.
-« Kovu !! », s'écria-t-elle, « reviens ! Ne sors pas, il va bientôt se mettre à pleuvoir ! Kovu !! »
Mais rien n'y fit. Kovu se retourna vers elle. Ses yeux verts étincelèrent. Elle ne compris pas tout de suite cet attrait soudain pour l'humidité da la part du petit félin mais devinant qu'il désirait qu'elle le suive (bon gré, mal gré) dehors lorsqu'il agrippa entre ses dents et avec insistance l'ourlet de sa robe, quitte à le découdre en tirant de toutes ses forces.
-« Daccord ! D'accord ! Je viens ! Attends seulement que j'enfile mon manteau sinon, je vais mourir de froid avec le temps qu'il fait dehors ! »
Elle passa avec rapidité son manteau de velours brun et ferma les lanières en sortant de la maison. Elle fut accueillie par un vent froid qui lui fit amèrement regretter la chaleur de son foyer. Mais déjà, Kovu s'éloignait vers la plage, en miaulant pour attirer son attention. Elle courut pour le rejoindre et lui emboîta le pas. Ils gagnèrent ensemble la partie rocheuse de la baie, une partie qu'elle détestait car les rochers noirs et affûtés étaient connus pour avoir envoyé par le fond bien des navires et pris la vie de nombreux marins avant sa naissance. Maintenant, personne ne se risquait encore à voguer au large de cette crique par peur de ces récifs mortels. Son cœur se mit à battre. Et si un navire s'était échoué ? Pourvu que non…
Elle escalada le premier rocher surplombant le récif afin de prendre un peu de hauteur. Son regard clair et anxieux fouilla l'espace.
Rien. Rien que des vagues et le bruit de l'écume se découpant sur les dents des rochers. Elle soupira, soulagée. Elle allait rebrousser chemin lorsque soudain son regard accrocha quelque chose dans le paysage. Une forme claire au milieu des roches noires.
Son coeur s'arrêta de battre.
