Partie I : Cartes
« Ils me traitent comme un criminel. C'est sûr que je finirai par le devenir. »
Ω
En 1974…
Mrs Verity Moriarty estimait n'avoir jamais eu beaucoup de chance dans la vie.
Petite fille déjà, sa mère, l'honorable Mrs Shevington, préférait son aînée, Margaret. Elle avait tiré les cartes et prévoyait un admirable avenir pour cette mignonne poupée blonde. Cela s'était confirmé lorsque la grande sœur de Verity avait intégré une prestigieuse université anglaise et faisait à ce jour une brillante carrière dans la finance.
Comme si le destin l'avait boudée — où avait décidé de tout offrir à son aînée, Verity avait eu un parcours scolaire peu fameux accentué par une terrible dyslexie que personne n'avait traitée. Cela ne pouvait donner un résultat remarquable et une fois son secondaire terminé, la jeune femme s'était retrouvée quelque peu perdue dans l'immensité du monde.
On aurait pu croire que Verity se complaisait dans cette médiocrité. Ce n'était pas le cas. Ce qu'elle voulait, c'était être dactylographe. Par malheur, la formation coûtait cher et sa famille ne pouvait l'aider : elle devait déjà soutenir Margaret. Bien entendu, sa mère ne lui aurait jamais dit, mais Verity était persuadée qu'elle préférait miser sur sa sœur : le retour sur investissement serait sans doute bien plus rentable.
Afin de payer ses études, Verity avait décidé de trouver un emploi. En ces temps prospères, elle avait pu se faire embaucher en tant que vendeuse dans une petite épicerie située dans la banlieue de Londres. Sachant qu'elle vivait toujours chez sa mère, elle pouvait économiser une partie de son salaire tout en aidant au paiement des charges.
Néanmoins, la vie avait suivi son cours et avait laissé Verity sur le bord de la route. Elle avait débuté son contrat à dix-huit ans, et à presque vingt-trois ans, elle y était toujours. Elle avait bien suffisamment récolté d'argent trois ans plus tôt, mais se remettre aux études après une si grande coupure n'avait pas été une bonne idée. La jeune femme n'avait plus le goût de l'apprentissage.
Elle s'était alors mariée à l'âge de vingt-et-un ans avec Stephen Moriarty le fils du gérant de l'épicerie. Elle l'aimait bien. Il était gentil avec elle et ne cessait de la courtiser. Bien entendu de son côté, ce n'était pas le coup de foudre, mais l'idée de s'installer lui plaisait. Peut-être par esprit de revanche sur sa sœur qui elle n'arrivait pas avoir une relation sérieuse.
Toujours est-il qu'après ce bel événement, la jeune femme avait enfin quitté la demeure familiale, abandonnant sa mère ainsi que les souvenirs de son père décédé depuis longtemps qui trainaient encore comme de vieilles reliques. Elle avait tenu à conserver son poste, voulant garder son indépendance. Cette attitude avait plu à son beau-père qui n'avait donc pas à chercher de remplaçante. Toutefois, le couple avait convenu que lorsqu'ils auraient une descendance, Verity cesserait son travail pour s'occuper de la marmaille.
Certains auraient pu penser que cette petite vie paisible lui irait. C'était une grossière erreur. Verity s'ennuyait à mourir et un rôle de femme au foyer élevant ses gamins ne la réjouissait pas plus. Pourtant, elle s'y conformait, espérant un miracle qui ne viendrait sans doute jamais.
C'était tout ce à quoi pensait Verity à l'hôpital Sainte Mary en pleine salle de travail. Elle n'en était pas à voir sa vie défiler devant ses yeux, mais ce n'en était pas loin. L'accouchement sans douleur, les cours de Yoga… Elle avait toujours pensé que c'était du vent, mais là elle en avait la preuve ! Verity se retrouvait à suer sang et eau pour expulser un petit être qui, elle espérait, la remplirait de bonheur.
Stephen, craignant la vue de l'hémoglobine, avait préféré se retirer dans le couloir, la laissant aux bons soins du personnel. Il se disait ça pour avoir bonne conscience alors qu'il n'assisterait pas à l'arrivée de son premier enfant.
Les cheveux châtains collés à son visage par l'effort et les yeux gris exorbités, Verity avait un peu perdu de sa coquetterie habituelle. Par chance, sa mère n'était pas là pour lui rappeler son manque d'attachement à son apparence : elle ne trouvait jamais sa cadette à la hauteur. Après trois heures d'un travail douloureux où Verity eut une intolérable envie de faire manger à l'infirmière ses « Poussez madame ! Je vois ses cheveux ! », la jeune maman put enfin se rencontre de l'effroyable mensonge : son bébé n'avait pas un poil sur le caillou.
Stephen, tel un conquérant arrivant après la bataille, se rua dans la salle de travail où l'attendait sa femme. Secrètement, il aurait préféré la voir comme dans les films, resplendissante avec son nourrisson dans les bras, mais ce n'était pas le cas. Pour autant, il se garda bien de le préciser.
« Vous avez déjà choisi un prénom pour cet adorable bout de chou ? demanda l'infirmière en le prenant dans ses bras, curieuse. »
Verity et Stephen se regardèrent en chiens de faïence. Ils ne se disputaient que rarement. Mais là était bien leur seul objet de discorde. Discorde que Stephen avait fini par gagner à l'usure : sa femme n'était plus en état de poursuivre le combat à une semaine du terme.
« James… Je trouve que James Moriarty ça sonne bien ! »
À l'entente de ce prénom, la jeune maman se renfrogna. Déjà qu'elle n'avait pas senti un amour inconditionnel pour son enfant en le prenant dans ses bras, mais si en plus, elle allait devoir l'appeler ainsi… Sentant cela, l'infirmière lança :
« Eh bien… Vous n'aurez qu'à le surnommer Jim.
– Jim… Jim Moriarty… Vous avez raison ! S'enthousiasma avec effusion le joyeux père. Ça sonne presque aussi bien que James ! Qu'est-ce que tu en penses, chérie ? »
Verity ne voyait pas vraiment la différence, mais pourquoi pas ? Après tout, James Moriarty, alias Jim, ce n'était pas la pire des identités.
Mrs Shevington, dès lors qu'elle rencontrait un nouveau petit être, se faisait un devoir de lui lire son avenir. Elle arriva donc à la demeure des Moriarty – un minuscule pavillon de banlieue d'un ennui architectural phénoménal, dix jours après la naissance de son petit-fils en compagnie de Margaret. Cette dernière avait enfin à libérer un creux dans son agenda de working-girl avant-gardiste.
Elles durent sonner cinq fois, sous les yeux soupçonneux de la voisine qui arrosait ses dahlias. Ce ne fut qu'après de longues minutes que Stephen ouvrit la porte. Margaret et sa mère se retrouvèrent donc face à une armoire à glace blonde qui prenait tout l'encadrement.
« Stephen, laisse-les entrer ! Tu es dans le passage, là !
- Ah oui, pardon, chérie… »
Mrs Shevington eut envie de lever les yeux au ciel : son gendre n'avait jamais été une lumière, mais il semblait que l'accouchement ait éteint les dernières lueurs de son intelligence.
Les quatre adultes se retrouvèrent donc dans le salon, Verity et Stephen sur le canapé usé marron et le reste de la famille sur les deux fauteuils assortis. Un silence gênant s'était installé : Mrs Shevington avait beau affirmer le contraire, tout le monde savait qu'elle n'avait jamais été contente de la grossesse de sa fille.
« Alors ? Où est-il ? demanda-t-elle d'une voix sèche.
- Il est dans sa chambre… On a enfin réussi à le faire dormir. Il a vraiment de drôles d'horaires.
- Ça, c'est parce que tu ne sais pas t'occuper d'un enfant. Tu m'étonnes aussi, à ton âge, on fait ses études d'hab-
- Maman, stop, l'interrompit presque immédiatement Verity. Si tu es là pour ça, tu peux faire demi-tour. On a déjà eu cette discussion des dizaines de fois. Ce qui est fait est fait.
- Est-ce qu'on peut quand même le voir ? interrogea Margaret qui ne souhaitait pas que la situation s'envenime. »
Verity souffla pour reprendre contenance et jeta un coup d'œil à sa sœur qui arborait un petit sourire gêné. Cette moue rendait ses traits délicats et bien dessinés irrésistibles, mais la brune en avait l'habitude : le charme n'opérait pas. Puis, elle eut un rictus peu amène pour son imposante génitrice engoncée dans sa robe mal coupée aux motifs fleuris.
« Suivez-moi ! lança Stephen, presque inconscient de la mauvaise ambiance qui régnait entre sa femme et sa belle-famille. »
La chambre du nourrisson était tapissée d'un papier peint aux motifs bariolés marron, jaune, orange et rouge du plus mauvais goût. C'était à la dernière mode et Verity vouait un véritable culte à cette décoration. À l'inverse de Margaret : ces couleurs agressaient sa rétine.
Dans le lit pour bébé en bois datant d'une autre époque — surement de la récupération, une petite bouille toute mignonne n'était pas en train de faire des songes merveilleux. Au contraire, elle regardait de ses grands yeux noirs et sans fond le monde qui l'entourait.
« Woh… Il est… Mignon ? proposa d'un ton mal assuré Margaret.
- Il a des yeux étranges, ton gosse. Comment il s'appelle ?
- Verity ne vous l'a pas dit ? s'étonna Stephen en le prenant dans ses bras. J'ai le bonheur de vous présenter James Moriarty. Mais sa maman l'appelle Jim… C'est comme vous voulez !
- J'apprécie les deux… avança prudemment la blonde. »
Mrs Shevington passa une main potelée dans ses cheveux gris courts et frisés. Elle faisait un effort : elle avait de mauvaises vibrations avec son petit-fils. Quelque chose en lui ne plaisait pas à la grand-mère. S'il n'y avait eu qu'elle, elle l'aurait déposé quelque part pour l'oublier : elle était plutôt expéditive. C'est pourquoi, au lieu de le réclamer comme son aînée, Mrs Shevington ouvrit le sac en papier qu'elle tenait depuis son arrivée, en sortit le contenu et le passa à Verity.
« Tiens, se contenta-t-elle de dire. »
La jeune mère eut bientôt dans les mains une petite peluche en forme de souris. Le tissu de la tête et du bout des pattes était immaculé tandis que le corps avait été fabriqué avec un textile Vichy bleu et blanc.
« Je suis sûre qu'il va lui plaire… marmonna-t-elle en le collant dans les bras de Jim. »
Le bébé ouvrait puis fermait ses poings en regardant Margaret avec de grands yeux. Contrairement à sa sœur, la blonde avait un instinct maternel plutôt développé et était devenue complètement gâteau devant son neveu.
« Qu'est-ce que tu as de la chance ! roucoulait-elle. On dirait une poupée avec ses petites joues comme ça là ! À croquer ! »
Verity eut envie de hausser les épaules. Même si elle l'avait mis au monde, elle ne se sentait pas proche de ce jeune être. Elle avait toujours eu un côté très « détachée du monde ». Elle s'y trouvait, mais sans avoir de réelle affection pour quiconque. C'était sans doute cela qui l'avait conduite à sombrer dans cet ennui profond.
« Au fait, je t'ai ramené des vêtements. Je suis passée devant cette petite boutique qui a ouvert non loin de mon bureau et j'ai craqué… ça va remplacer ce body orange qui, excuse-moi, est laid. À la base je voulais prendre un jouet, mais comme maman avait déjà pris l'option… Tiens, d'ailleurs, où est-elle ? »
Cette réflexion de Margaret fit en effet s'interroger Stephen qui n'avait pas vu sa belle-mère partir. Verity, elle, s'en moquait. La seule pensée qui l'habitait était que Jim était un enfant trop silencieux. Un bébé n'était-il pas censé pleurer ? Elle s'approcha de la fenêtre et l'ouvrit, regardant le soleil briller au-dessus de sa banlieue.
« Verity, tu me laisseras le garder de temps en temps, hein ?
– Oui… Oui, si tu veux… »
La brune se demandait à quoi ressemblerait son avenir, à elle et à son fils. Ce serait sans doute un employé de bureau lambda tandis que Stephen et elle passeraient une retraite pas forcément méritée en Écosse. Verity avait toujours eu envie d'y vivre, ce serait l'occasion. Oui, le futur promettait d'être bien morne.
Pendant ce temps, Mrs Shevington était dans le salon peint en vert menthe. Elle s'était confortablement assise dans le fauteuil et avait rapproché la petite table basse. Sa fille et son gendre ne lui avaient même pas proposé quelque chose à boire : cela se paierait. Toutefois, pour le moment, elle avait disposé face à elle ses cartes de l'Oracle de Belline qu'elle avait reçu de sa mère. C'était une tradition dans la famille que de les offrir à sa descendance. Néanmoins la grand-mère sentait que cela s'arrêterait à elle : ses filles ne possédaient pas une âme ésotérique.
Tirer les cartes pour savoir l'avenir des enfants était une lubie qu'elle appréciait. Elle l'avait fait pour les trois gamines insupportables de ses voisins, ses trois neveux ainsi que pour la fille d'une cousine éloignée. Force avait été de constater que cela correspondait plutôt bien à ce qui leur était arrivé.
Certains auraient pu être de mauvaise foi et arguer qu'on trouvait toujours ce qu'on voulait dans l'interprétation de ces bouts de carton, mais Mrs Shevington les envoyait à chaque fois sur les roses.
Pour autant, elle évitait de parler de cette activité lorsqu'elle allait à l'église. La Grand-mère était peut-être spirite sur les bords, mais elle n'en restait pas moins une fervente anglicane.
Tout en coupant les cartes de la gauche puis en les mélangeant, la grand-mère de Jim pensa à la question qui lui trottait dans la tête : quel était l'avenir de ce petit ?
Elle plaça sur la table basse cinq rectangles colorés devant elle en forme de croix. La grand-mère retourna la première à droite, la seconde à gauche, la troisième au-dessus, l'avant-dernière en bas et pour finir, celle du centre.
La Réussite, l'Inconstance, l'Intelligence, la Méchanceté et les Ennemis.
En cinq illustrations, Mrs Shevington pouvait confirmer son intuition. Elle ne pouvait savoir ce que serait précisément l'avenir de son petit-fils, mais elle était sûre qu'il ne se ferait pas dans le Lumière de Dieu.
N.D.A. : Hi ! C'est bien la première fois que je m'aventure dans ce fandom pour y écrire donc j'avoue être un peu stressée et impatiente de voir les retours (on va compter sur le fait qu'il ait : je suis une optimiste) ! C'est une fic qui retrace une partie de la vie de Moriarty. D'aucuns diraient que s'y intéresser casse le mythe, mais moi, ça me plaît de connaître la genèse des méchants. Or Moriarty m'intéresse particulièrement. Aussi, je peux vous confirmer que je vais introduire Moran parce que j'apprécie beaucoup ce personnage ! Quant à la OC, ne vous inquiétez pas pour ceux qui pensent à la Mary-Sue et tout le bordel... Vous allez vite vous rendre compte que ce n'est pas une OC typique... Ni même une love interest d'ailleurs. ça je peux déjà vous prévenir à ce propos.
Il y aura une mise à jour minimum deux fois par mois. Seulement, je ne peux pas faire parce que j'ai mille autres projets à côté.
J'espère que cela vous a plu et va vous plaire.
PS : chaque citation en début de chapitre est tirée du film "Usual Suspect". Il est excellent d'ailleurs, je vous le conseille.
