Disclaimer : cf. chapitre 1
Rating : idem
Chapitre 2
Rats et Convenances
Le front collé aux fenêtres d'étambot, Elizabeth observait d'un air maussade l'étendue d'eau agitée qui rejoignait le ciel à l'horizon. Pour l'instant, la grande aventure était bien décevante. Cela faisait déjà une semaine que le voyage avait commencé. Bilan des courses : son père et son valet de chambre étaient cloués sur leur lit de misère à vomir le peu de nourriture qu'ils parvenaient à ingurgiter. Sa propre femme de chambre, Mary, arrivait tout juste à se lever pour l'aider à faire sa toilette le matin et le soir, avant d'aller elle-même se recoucher en gémissant lamentablement.
De l'autre côté de la mince cloison, la jeune fille entendit son père pousser des geignements plaintifs. Il ne pouvait pas encore être malade ! Elle-même avait été un peu barbouillée quand ils étaient arrivés en haute mer, mais il ne fallait pas exagérer !
Elle sortait de temps en temps sur le pont pour prendre l'air, et le garçon de cabine du capitaine passait apporter les repas et lui demander si elle n'avait besoin de rien, et voilà tout ce qui rompait la monotonie de sa vie à bord. Ah, non, elle se trompait. Deux jours auparavant avait eu lieu le service du dimanche matin. Après que le capitaine Nash eut inspecté le navire et l'équipage, tous deux impeccables, il avait fait un sermon comme s'il était le pasteur, et elle avait été forcée de l'écouter, s'ennuyant autant qu'un dimanche matin habituel. Ensuite le capitaine avait lu les articles du code naval, mais tout ce qu'en retint Elizabeth c'est qu'à chaque faute évoquée, le matelot incriminé risquait le fouet ou la pendaison.
Pour le peu qu'elle en avait vu, elle n'aimait pas les officiers. Le capitaine Nash lui faisait de grands sourires et lui parlait comme si elle avait cinq ans. Le lieutenant Norrington donnait l'air d'avoir avalé une ombrelle. Les lieutenants Smith et Harper semblaient grossiers et stupides, le lieutenant Barcley lui faisait peur avec sa grosse cicatrice qui lui barrait le visage et donnait l'impression qu'il avait deux nez, et Spencer, le plus jeune, qui ne devait pas avoir encore dix-neuf ans, posait sur tout le monde un regard froid et cruel qui la faisait plus trembler que la cicatrice de Barcley. Quant aux aspirants, ils avaient l'air d'une bande de crétins.
Avec un sifflement agacé, Elizabeth leva les yeux de l'océan, et se dirigea vers la porte de la grande cabine. Elle avait lu tous ses livres, et elle aurait dû s'y prendre bien plus tôt : il fallait qu'elle parte en exploration. Elle ferait son possible pour ne pas gêner les marins au travail et obtiendrait peut-être de ceux qui se tournaient les pouces de bonnes histoires de pirates. Et son père n'aurait rien à redire de son expédition car le temps qu'il s'extirpe de sa couchette, elle serait revenue depuis longtemps.
Elle parcourut du regard le pont, mais elle l'avait déjà bien assez vu. Grimper dans la mâture serait amusant, mais elle était sûre qu'on lui dirait immédiatement de redescendre. Rendant poliment le salut des matelots devant qui elle passait, elle s'enfonça vaillamment dans les entrailles du navire.
…
Une heure plus tard, elle pouvait bien se l'avouer : elle était perdue. Elle se rappelait être passée devant le poste des aspirants : des hamacs étaient accrochés, vides à l'exception d'un seul où un jeune garçon de son âge somnolait et à une table, Jenkins et un autre élève officier tournaient rapidement les pages d'un livre, s'arrêtant de temps en temps à une page pour rire bêtement. Ils ne la remarquèrent pas et elle continua de marcher sans chercher à attirer leur attention.
Puis elle avait traîné ici et là, rencontrant les regards étonnés des matelots, qui n'osaient visiblement pas lui dire qu'elle n'était pas à sa place, avant d'être complètement désorientée.
Elle s'était cachée prestement dans l'ombre à un moment donné, pour que Norrington ne la voie pas, mais le premier lieutenant était trop occupé à tancer un membre de l'équipage, un homme solide aux lourdes rouflaquettes brunes. Norrington agitait une flasque sous son nez :
« Mr Gibbs, si je vous attrape encore à boire pendant le service, je n'aurais d'autres choix que de vous signaler au capitaine. Est-ce clair ?
– Oui monsieur, grommela l'homme.
– Vous n'êtes pas nouveau dans le service et vous savez parfaitement qu'un marin ivre n'est pas simplement un danger pour lui-même mais pour tout l'équipage.
– Oui, monsieur. »
Norrington poussa un soupir puis reprit sur un ton moins rude :
« Vous êtes un bon marin, Mr Gibbs. Vous pouvez vraiment espérer mieux que votre place actuelle. Mais qu'on ne vous y reprenne plus ou vous en subirez les conséquences.
– Bien monsieur. »
Il avait salué son supérieur et Elizabeth était partie discrètement.
À présent, elle était perdue au milieu de tonneaux et de sacs empilés, et personne dans les environs pour lui prêter main forte. Elle se laissa tomber sur un sac. Ce n'était pas très grave. Elle irait vers le haut et atterrirait sur le pont tôt ou tard. Un rat fila prestement entre ses jambes avant de se glisser dans un interstice de la cloison. Surprise, Elizabeth poussa un petit cri.
« Que se passe-t-il ici ? Oh, c'est vous, miss… »
Un aspirant venait d'apparaître devant elle. C'était un grand garçon au large visage couvert de tâches de rousseur, d'environ dix-sept ans.
« Il y avait un rat, expliqua Elizabeth en montrant la fente par laquelle il avait disparu.
– Il n'y a pas de quoi avoir peur, répondit le jeune homme avec un sourire.
– Je n'avais pas peur, rétorqua Elizabeth d'un ton méprisant. J'ai été surprise, voilà tout. »
L'aspirant prit un air entendu qui horripila la jeune fille, puis fronça les sourcils.
« Vous dites qu'il s'est caché là ? »
Elizabeth hocha la tête et regarda le garçon sortir de sa poche un petit morceau de quelque chose de verdâtre qui avait dû être autrefois du fromage et le poser devant le trou, avant de se saisir d'un sac vide qui traînait.
« Plus un bruit ! » chuchota-t-il.
Elizabeth le regarda faire avec étonnement. Le rat sortit de son refuge peu de temps après, et l'aspirant abattit prestement le sac sur lui. Il souleva sa prise avec un sourire satisfait, tandis que sa victime se débattait pour s'échapper.
« Vous n'allez pas le noyer, quand même ? demanda Elizabeth.
– Le noyer ? Certainement pas. Je vais le mettre dans une cage et le faire engraisser. »
Elle le regarda avec étonnement. Est-ce qu'il se moquait d'elle ?
« Pourquoi ?
– Quelle question ! Pour pouvoir le manger, bien sûr. »
Devant l'air dégoûté d'Elizabeth, il eut un nouveau sourire, goguenard, cette fois.
« Le rat grillé, c'est délicieux, poursuivit-il en se passant la langue sur les lèvres. D'ici la fin du voyage, vous supplierez pour en avoir, mais je ne vous en donnerais pas. C'est le privilège des aspirants de manger du rat. Vous, vous n'aurez que des biscuits, de délicieux biscuits de mer avec des charançons qui craquent sous la dent. »
Elizabeth avait envie de griffer l'horrible visage de l'aspirant, quand un bruit de déchirure retentit : le rat avait rongé le fond du sac et s'était fait la belle. La jeune fille éclata de rire devant l'air soudain déconfit de son adversaire, qui se répandit en un flot de jurons.
« Mr Gillette ! »
La voix dure les fit sursauter, et Norrington se profila dans l'ombre.
« Est-ce une façon de parler, Mr Gillette ?
– Non, monsieur, répondit le garçon, embarrassé.
– Très bien. Alors trouvez-vous une occupation constructive, ou je veillerais à ce que vous embrassiez la femme du canonnier, croyez-moi. »
Comme Gibbs un peu plus tôt, Gillette salua et débarrassa le plancher. Elizabeth le regarda partir, interloquée. Pourquoi Norrington le menaçait-il de lui faire embrasser la femme du canonnier ? D'ailleurs, elle pensait qu'avec Mary, elle était la seule présence féminine à bord. Peut-être que le canonnier était marié à une dame tellement laide qu'il la tenait cachée, et qu'on lui jetait en pâture les aspirants insolents.
« Miss Swann, vous ne devriez pas être là, » poursuivit Norrington d'un air grave.
Aïe. Fin de la séance d'exploration, et remontrances à la clé.
« Est-ce que je devrais vraiment manger des charançons d'ici la fin du voyage ? demanda-t-elle en espérant changer de sujet.
– Peut-être, si vous êtes désobéissante, » répondit Norrington.
Puis, de façon inattendue, il sourit.
« Non, je ne pense pas. Nous avançons à un bon rythme et vos provisions personnelles sont encore bien conservées et dureront.
– Je n'aurais pas à manger du rat non plus ?
– Non, ils sont la chasse gardée des aspirants. »
Elizabeth le regarda avec de grands yeux. Est-ce que ce Gillette avait dit la vérité, ou Norrington se moquait-il d'elle à son tour ? Mais il avait l'air sérieux.
« Je ne plaisante pas, dit-il en voyant son expression de doute. Il arrive que l'ordinaire du bord soit si répugnant, ou si peu suffisant qu'un rat devient un met de roi. Naturellement, les aspirants préfèrent les attraper eux-mêmes quand ils en ont l'occasion. Les matelots les mettent de côté pour eux, mais ils peuvent les faire payer bien plus chers qu'ils ne valent. Ce n'est pas si mauvais, en fait… Ça ressemble un peu à… »
Elizabeth se demanda si elle n'allait pas rejoindre son père et s'occuper avec lui de repeindre la cabine avec ses vomissures, quand Norrington sembla réaliser de quoi il parlait et s'interrompit brusquement.
« Excusez-moi, dit-il après s'être éclairci la gorge. Quoiqu'il en soit, vous ne devriez pas être ici. Permettez-moi de vous raccompagner à votre cabine.
– Mais je m'ennuie ! Comme un rat mort, ajouta-t-elle avec un sourire.
– Vous avez sans doute de la broderie à faire, ou de la lecture.
– Je déteste la broderie et j'ai fini de lire mes livres. Mary et mon père sont malades. Je préférerais apprendre la navigation.
– Je crains que ce ne soit impossible.
– Et pourquoi ? lança Elizabeth d'un ton de défi.
– Tout d'abord, vous être trop jeune…
– J'ai douze ans. Quel âge aviez-vous quand vous vous êtes engagé ?
– Le même âge. Vous marquez un point. Mais c'est toujours non. Votre père n'aimerait pas voir sa fille jouer au matelot. Ce ne serait pas convenable. Si je vous permettais cela, je m'exposerais à de graves ennuis. Dieu sait que j'ai passé l'âge d'embrasser la femme du canonnier…
– Oui, d'ailleurs de qui s'agit-il, de celle-là ? Et est-ce qu'elle est vraiment si repoussante ? On ne doit pas critiquer le physique des dames, ça non plus, ce n'est pas convenable, l'interrompit Elizabeth avec humeur.
– Ce n'est personne, répondit le lieutenant en riant. C'est une expression. Quand un aspirant commet une faute, on ne le fouette pas comme un vulgaire matelot. On l'allonge sur un canon – la femme du canonnier – et on lui administre quelques coups de canne. »
Elizabeth essaya d'imaginer un Norrington de douze ans soumis à ce traitement indigne, mais elle n'y parvenait pas, pas plus qu'elle ne l'imaginait affamé au point de dévorer un rat.
« Écoutez, continua le jeune homme, je sais que ce voyage ne doit pas être très amusant pour vous, mais si vous voulez, je vous passerais certains de mes livres. À condition que vous restiez sagement dans vos quartiers, au moins jusqu'à ce que votre père récupère ses forces. Marché conclu ? »
Elizabeth hocha la tête à contrecoeur.
« Marché conclu, » dit-elle d'un ton morne.
…
Weatherby Swann pénétra dans la grande cabine, et se dirigea vers les fenêtres ouvertes pour respirer l'air du large. Enfin, il allait mieux. Pour la première fois depuis dix jours, il envisageait avec plaisir d'ingérer de la nourriture sans la perspective de la rendre aussitôt. Tournant la tête, il aperçut sa fille plongée dans la lecture d'un gros livre, tellement absorbée qu'elle ne l'avait même pas remarqué.
« Bonjour Elizabeth ! Je vais mieux, comme tu peux le constater. »
Elle leva les yeux et sourit.
« Je suis contente de l'apprendre.
– J'espère que tu ne t'es pas trop ennuyée.
– Non, non, le rassura-t-elle avant de se remettre à son livre.
– Et puis-je savoir ce que tu lis ? »
Il l'avait négligée malgré lui pendant plus d'une semaine, et Swann pensait que cela lui ferait plaisir de voir que l'on s'intéressait encore à elle et qu'elle n'était pas abandonnée du monde. Étrangement, elle sembla agacée par cette nouvelle interruption.
« Histoire générale des plus fameux pyrates, par le capitaine Johnson (1). » marmonna-t-elle.
Swann fronça les sourcils.
« Je ne me souviens pas d'avoir vu ce livre dans notre bibliothèque.
– Non, c'est le lieutenant Norrington qui me l'a prêté. J'ai déjà terminé les miens et d'ailleurs, ils n'étaient pas aussi intéressants. »
Le gouverneur poussa un petit grognement qui pouvait signifier n'importe quoi, et décida de sortir sur le pont.
Le capitaine Nash et le lieutenant Norrington étaient sur la dunette. En le voyant, Nash lui fit signe de monter les rejoindre.
« Gouverneur Swann, quelle joie de vous revoir parmi nous !
– Merci capitaine. Et je me demandais, étant donné que je n'ai pu le faire plus tôt, si vous et vos officiers pourriez dîner en ma compagnie demain soir ?
– Ce serait avec plaisir. Bien sûr ils ne pourront pas tous venir. Il faut bien que quelqu'un garde l'œil à la bonne marche de ce navire ! Mais j'y penserais. Si vous voulez bien m'excuser… »
Nash s'éclipsa pour mener à bien une tâche quelconque, laissant Swann et Norrington en compagnie l'un de l'autre. Swann se racla la gorge.
« Ma fille ne vous a pas trop dérangé ces derniers jours, j'espère ? commença-t-il.
– Oh, absolument pas, répondit Norrington en souriant.
– J'ai vu que vous lui aviez prêté un de vos ouvrages…
– Oui, en effet, elle m'a dit qu'elle n'avait plus rien à lire et…
– Je ne suis pas sûr que ce soit d'un sujet très convenable pour une jeune fille de son âge, » l'interrompit Swann.
Le sourire du lieutenant s'effaça.
« Vous pensez ? demanda-t-il d'un ton embarrassé. Je ne pensais pas à mal. Tous ces pirates rencontrent un juste châtiment. Cela n'a rien d'immoral. Mais bien entendu, je n'ai pas la moindre idée de ce que les jeunes filles lisent, et si vous jugez…
– Oh euh, eh bien en fait… »
Swann se creusa la tête pour trouver une échappatoire. Après tout, il n'avait jugé le livre qu'à son titre. Si Norrington ne lui trouvait rien d'immoral… Et il n'avait pas envie de passer pour un père trop puritain et protecteur à ses yeux. Car il n'était rien de tout cela, évidemment.
« Je vous fais confiance, déclara-t-il enfin.
– Merci, monsieur. »
La conversation dériva vers des sujets plus confortables, avant que Norrington ne doive s'excuser à son tour. Il devait relever le lieutenant Barcley de son quart.
Swann le regarda s'éloigner avant de se dire qu'il ferait bien de s'occuper du dîner du lendemain. Il avait lancé l'invitation par pure politesse, mais ne savait par où commencer et George, son valet, qui devait assurer le service, était toujours en proie au plus atroce mal de mer.
…
À suivre.
...
(1) La première édition de l'Histoire générale des plus fameux pyrates, par le capitaine Johnson (en fait Daniel Defoe) est parue en 1724. Les scénaristes avaient dit que Pirates des Caraïbes prenait place vers 1725, donc dans la première scène de La Malédiction du Black Pearl, le livre ne devait pas encore exister. Mais comme l'univers se permet lui-même quelques anachronismes, j'espère qu'on ne m'en voudra pas trop !
