Hey Wasteland! Ici Maître Orion, qui vous parle en direct de Galaxy News Radio, l'unique radio digne de ce nom dans toutes les terres désolées! Je serai votre hôte pour vous raconter les aventures d'un type bien spécial. Vous le connaissez, vous l'adorez, alors voici pour vous : le nouveau vagabond.
Chapitre un
Quand le monde s'écroule
La vie est dure dans le Wasteland. Si l'on ne se montre pas fort, le monde vous réduira en poussière. C'est une règle que tout le monde accepte depuis longtemps, même dans le havre de paix qu'est Big Town.
Avec un grognement d'effort, je tire sur les longs épis dorés, puis abats ma faucille d'un grand geste circulaire né de l'habitude. La lame bien aiguisée et à peine piquetée de rouille mord dans les minces tiges et les détache proprement. Je glisse la poignée de blé dans le panier en osier fixé sur mon dos et avance afin de m'occuper du reste de la rangée. Autour de moi résonne les bruits que font les autres fermiers occupés comme moi à la moisson.
Un temps presque infini s'écoule avant qu'un bruit ne me tire de ma concentration. Je plisse des yeux sous les rayons du soleil alors que la sonnerie qui annonce la fin de notre journée de travail résonne en échos à travers les vastes champs courants sur le terrain ondulé. Avec un soupir de soulagement, j'essuie mon front couvert de sueur en grimaçant sous l'effet de mes muscles endoloris. Le travail dans les champs n'est pas compliqué, mais il exige de vous beaucoup de votre énergie. Mais au moins, il permet à notre colonie de survivre.
Dans la majorité du Wasteland, le sol rocailleux est presque entièrement stérile, et l'eau irradiée ne fait que rajouter à la quasi-impossibilité de pratiquer la moindre forme d'agriculture. Big Town est l'exception qui confirme la règle. Il y a de cela une vingtaine d'années, un étrange savant affirmant appartenir à un groupe appelé les «disciples de l'Apocalypse» a débarqué de l'Ouest en affirmant détenir une formule qui changerait la vie des habitants du Wasteland. Fidèle à sa promesse, il a utilisé une formule chimique miraculeuse qui a injecté des nutriments dans le sol, régénérant ce dernier et permettant les semailles. En parallèle, il a enseigné à une première génération de volontaires l'art perdu de l'agriculture. Un an plus tard, une première moisson fut acclamée comme un miracle.
Malheureusement, une attaque de raiders –ces bandits sauvages vivants en marge de la civilisation- a entraîné la mort de ce savant, et avec lui, le secret de la résurrection des terres désolées. Ainsi, le territoire de Big Town est le seul de toute la région capable de faire pousser du blé, des légumes et toutes sortes de céréales. Lorsque cette nouvelle se répandit, les gens affluèrent de partout, décuplant la population de la colonie microscopique. Malheureusement, si la plupart étaient poussés par l'espoir d'une vie nouvelle, cette période de transition fut également témoin de nombreux conflits, les profiteurs et les pillards s'efforçant d'arracher de force leur part du gâteau.
Cela a prit du temps, mais nous sommes désormais nombreux et organisés; nous avons de la nourriture en abondance, de l'eau purifiée grâce aux machines récupérées dans les ruines, et suffisamment de défenses pour repousser à peu près n'importe quelle attaque. La tour s'élevant au-dessus des champs que je dépasse en me rendant vers le grenier affilié à ma section d'agriculture est un rappel de cette sécurité relative dont nous jouissons. On m'a dit autrefois que, depuis l'érection de nos murs et la mise en place d'une force armée organisée, Big Town est la ville la plus sûre du Wasteland. Je n'ai pas de mal à le croire, bien que cela n'a pas toujours été le cas.
Il y a deux ans, une attaque de raiders particulièrement importante –les experts de comptoir croient aujourd'hui que plusieurs clans se sont alliés ce jour-là- a emporté mes parents Bryan et Sandra Wilks, me laissant seul pour m'occuper de mon petit frère Jeremy. Nous avons heureusement reçu beaucoup d'aide de la part des autres habitants de la colonie, ce dont je leur suis reconnaissant. Jamais je n'aurais pu à l'époque m'occuper seul de mon petit frère de cinq ans. Aujourd'hui âgé de dix-neuf ans, je suis assez vieux pour travailler dans les champs et gagner honnêtement ma vie.
Je remonte le sentier traversant les cultures et rejoins un groupe de fermiers faisant la queue pour déposer notre récolte de la journée, de même que pour inscrire sur le registre notre quota actuel, qui sera utilisé afin de calculer notre paye. Il est amusant de constater à quelle vitesse la bureaucratie est revenue dans nos vies, maintenant qu'il ne faut plus se battre au jour le jour.
Lorsque je dépose m on lourd panier débordant de blé sur le comptoir, le vieil homme équipé du registre me salut de la tête.
-Rien à déclarer, aujourd'hui? demande-t-il en prenant son crayon.
-Non, je réponds en secouant la tête. Cela fait deux semaines que nous n'avons pas vu le moindre rataupe. Je crois que ces nouvelles barrières font des miracles.
De véritables petites saloperies, ces rataupes. Faisant partis des créatures qui ont mutés à cause des radiations de la Grande Guerre, il s'agit essentiellement d'une vermine grotesque et imberbe atteignant la taille d'un chien et se nourrissant d'à peu près tout et n'importe quoi. Cette année, plusieurs d'entre elles se sont infiltrées dans les champs, dévorant le fruit de notre labeur et s'attaquant aux fermiers. Les députés du shérif ont finalement installés des clôtures barbelées autour du périmètre agricole, et bien que le travail fût long et fastidieux, il semble maintenant porter ses fruits.
Le vieillard me tend le registre que je m'empresse de remplir presque machinalement, tant je suis habitué. Finalement, je signe : William Wilks. Après avoir étampé la feuille du dessus, le gratte-papier me remercie et me souhaite une bonne fin de journée. J'acquiesce, déjà sur le départ.
Je pénètre par la porte principale, saluant les députés armés qui y montent la garde, et entre dans la colonie elle-même. Big Town est, comme beaucoup de communautés du même genre, est un mélange hybride entre des habitations de l'ancien monde restaurées et des cabanes entassées les unes sur les autres et construites avec des matériaux de récupération. Le mur lui-même protégeant la ville est essentiellement formé de plaques de tôle et de carcasses de voiture soudées ensembles. Afin d'économiser l'espace, un niveau entier de bâtiments a été construit par-dessus celui du sol, formant un réseau de passerelles sur les toits et au-dessus des rues. La population de Big Town ne cessant d'augmenter, il est probable qu'un autre niveau soit construit d'ici le prochain siècle, à moins que l'on se décide à abattre une section de mur afin de s'étendre en largeur. L'avantage avec la première solution, c'est qu'elle ne laisse pas de brèche dans nos défenses.
Après avoir dépassé la place principale dominée par la mairie, je dirige mes pas vers l'unique école de la colonie. L'idée d'un système d'éducation digne de ce nom est assez récente, et j'ai moi-même appris à lire, écrire et compter auprès de ma mère. L'école en elle-même est l'un des bâtiments d'avant-guerre, constitué de briques craquelées massivement renforcées de ciment afin de solidifier le tout. Beaucoup d'efforts ont été déployés afin de restaurer ce bâtiment, au moins autant que pour la mairie. Je crois que même avant la chute des bombes, il s'agissait déjà d'une école.
Les classes sont terminées, et je repère rapidement mon petit frère de sept ans. Gamin turbulent doté d'une épaisse chevelure sombre, Jeremy se précipite vers moi et m'enlace rapidement, avant d'entreprendre de me raconter sa journée. Il était encore jeune lorsque nos parents sont morts, et la candeur de l'enfance a fini par vaincre son chagrin. Il s'accroche fermement à moi, plus que conscient que je suis tout ce qui lui reste. Je ressens la même chose à son égard, et je m'efforce d'ailleurs de lui éviter tout traumatisme supplémentaire. Dans le Wasteland, on a tôt fait de perdre son innocence, alors je veux qu'il en profite.
À son insistance, j'accepte de l'emmener manger au restaurant tenu par Éclair, l'auto-proclamé meilleur chef cuisinier du monde. Le fait est qu'il a un véritable don pour cuisiner à peu près n'importe quel type de viande, depuis le brahmin bovin à deux têtes jusqu'au rataupe des champs. À cette heure-ci, le comptoir extérieur est pratiquement désert, et le cuistot bedonnant nous accueille lui-même en écartant les bras.
-Les frères Wilks! s'exclame-t-il avec joie. Comment allez-vous ?
-Très bien Éclair, je réponds en assoyant Jeremy sur un tabouret rapiécé. Il te reste des côtes de resquilleurs?
-Ah! Certainement, Will, certainement. Je suis presque déçu que les députés aient mis ces barbelés. Les rataupes nourris au blé sont l'une des meilleures choses que j'ai eu la chance de cuisiner.
Les mêmes que nous avons tués dans les champs et qui ont fait perdre sa jambe à un fermier. Dans le Wasteland, nous mangeons tout ce qui est comestible, et de la viande reste de la viande.
Je commande donc des côtes pour moi et mon frère avec un nuka-cola, puis passe le temps en guettant les conversations des voyageurs de passage. Ne sortant jamais des limites de Big Town, je n'ai pas d'autres moyens d'avoir des nouvelles du reste du monde. La plupart des colons s'en fiche, mais moi, je suis curieux.
Les deux individus arborent la dégaine de récupérateurs, ces nomades du Wasteland qui passent leur vie à braver les dangers des ruines afin de revendre tout ce qu'ils parviennent à trouver. Pièces de rechange, armes, munitions et technologies; n'importe quoi qui peut être utile. C'est une économie encore très solide malgré les siècles passés à écumer les vestiges de l'Amérique. Les hommes grignotent nerveusement en débattant de la présence d'un nouveau genre de raiders, plus redoutable et mieux équipé, qui écumerait la région au nord.
Ce genre de nouvelle n'est pas nouveau, mais cela reste inquiétant. Enfin, je tente de me rassurer. Aucun raider ne serait assez fou pour prendre d'assaut une colonie aussi importante que Big Town. De mon avis, si ces nouveaux brigands des terres désolées s'approchent trop de nos murs, ils s'y casseront les dents. Le shérif Simms a massivement recruté après l'attaque d'il y a deux ans, et les députés sont aujourd'hui assez nombreux pour être une force à reconnaître.
-Qu'ont-ils de si effrayants? je demande aux récupérateurs.
-Quoi, les raiders? demande le plus jeune. Ils ont bousillés Hangton, voilà ce qu'ils ont.
Je sursaute en entendant le nom de cette petite colonie du nord. Hangton n'était pas le village le plus redoutable qu'il soit, mais de simples raiders n'auraient pas réussi à réduire l'endroit à feu et à sang. Ma première impression sur ce nouveau groupe est sans doute à revoir à la hausse, mais cela ne change rien. Je nous crois toujours en sécurité entre les murs de Big Town.
XXXXXXX
Après avoir couché Jeremy, le silence s'installe dans la petite maison de mes parents. Malgré tout ce temps, je n'ai toujours pas réussi à appeler cet endroit ma maison, même si officiellement, j'en suis désormais le propriétaire légal. Il m'a quand même fallu longtemps avant que j'accepte d'occuper l'ancienne chambre de mon père et de ma mère, laissant enfin à mon frère l'intimité de ses propres quartiers. Des pas résonnent dehors sur la plate-forme de métal, puis s'éloignent.
Ne ressentant pas encore le besoin de dormir, malgré la journée de travail qui m'attend demain, je me dirige vers le minuscule salon et m'installe devant le petit bureau côtoyant le canapé déchiré et défoncé. Je sors la petite clé suspendue autour de mon cou et déverrouille le coffre allongé posé sur le bureau. Le métal mat d'un épais pistolet de calibre .10 apparaît à la lumière vacillante du salon.
La mine neutre, je m'empare de l'arme et entreprend de la démonter afin de la nettoyer, pièce après pièce. C'était celle de mon père. C'est d'ailleurs lui qui m'a appris à tirer, de même qu'il m'a montré comment entretenir le pistolet ou encore, cannibaliser les pièces d'autres armes afin de remplacer celles qui se brisent. La plupart des armes à feu du Wasteland datent d'avant la Grande Guerre, et celles qui ont été construites après ne sont pas de très bonne qualité. Les bris sont fréquents, et la rouille est sournoise. Or, avoir une arme fonctionnelle peut faire la différence entre la vie et la mort. Même si je n'ai jamais eu à m'en servir autrement que pour m'entraîner, je m'efforce de garder cette arme dans un état parfait.
Je suis interrompu dans mon travail par des coups discrets à la porte. Je hausse un sourcil en constatant l'heure, puis abandonne l'arme à feu démonté sur le bureau afin d'aller ouvrir au visiteur tardif. Le vent chaud de la nuit vient caresser mon visage tandis que sur le seuil, nerveusement recroquevillé sous un châle et quelques breloques, se tient Knockknock. Il s'agit d'une femme étrange, toujours à traîner avec la vieille Bittercup, elle-même qualifiée de folle du village. Je n'ai jamais compris pourquoi Knockknock, à l'inverse de son frère jumeau, avait choisi de conserver ce ridicule surnom obtenu à Little Lamplight, la cité des orphelins. Néanmoins, son excentricité ne l'a rend pas moins gentille, et elle a toujours veillé sur Jeremy et moi.
-Bonsoir Will, murmure-t-elle en roulant des yeux à droite et à gauche. Je peux entrer?
Je hoche la tête et m'écarte latéralement, désignant le salon. La femme s'engouffre dans la maison avec une démarche aérienne et s'assoit sur le canapé. Avec politesse, je lui demande si elle veut quelque chose à boire, mais elle décline la proposition. Je m'ouvre une bouteille de nuka-cola et retourne m'asseoir sur ma chaise, la tournant face à la visiteuse.
-J'avais besoin de te parler, dit-elle nerveusement. C'est important.
-Qui a-t-il? je l'encourage.
-C'est ton père, répond-elle. Il m'a contacté. Il veut te parler.
Une grimace étire mes traits, et je ne fais rien pour le cacher. Bittercup affirme être capable de communiquer avec les esprits, et elle a pris cette pauvre Knockknock sous son aile, lui bourrant le crâne de ses sottises.
-Attends! s'écrit-elle, constatant ma réaction. Je méditais, et…
-Tu sais que je ne crois pas à ces histoires de mysticisme, Knockknock. Maintenant, tu m'excuseras, mais j'ai une autre journée de travail demain…
Elle s'empare de mon poignet avec une force qui me prend par surprise. Je tente de me libérer, mais elle tient bon, son regard se faisant plus intense.
-S'il te plaît, insiste-t-elle.
-Bon, je grommèle. De quoi s'agit-il?
En temps normal, les délires de Knockknock m'agacent. Là, maintenant qu'ils concernent mon père, cet agacement se mue peu à peu en hostilité, me faisant perdre ma politesse, ce qui transparait dans ma voix. Ne peut-elle pas laisser les morts reposer en paix et les vivants oublier ?
Elle me relâche et commence à se tordre les mains. Finalement, lorsqu'elle reprend la parole, elle n'ose plus croiser mon regard.
-Je…je ne sais pas comment te dire cela, Will. Je méditais, et ton père m'a murmuré que le temps était venu.
-Venu pour quoi?
-Pour que tu entendes la vérité sur tes origines.
Un étau glacial se referme sur ma poitrine, et mon rythme cardiaque s'accélère. Que veut-elle dire par là? je songe, soudain nerveux. La vérité sur mes origines? Qu'est-ce qu'il y a de plus à en dire?
-Quelle…vérité? je demande en détachant les mots.
-La vérité, c'est que…tu n'es pas le fils de Bryan et Sandra Wilks. Craignant de mourir avant d'avoir eu la chance de te le dire, ton…père, m'a appris la vérité et m'a chargé de te l'apprendre lorsque tu serais assez vieux pour pouvoir l'encaisser.
-Non…je grogne, choqué par cette révélation. C'est impossible!
Ma vie entière serait donc un mensonge? Tout ce que je croyais savoir…quels autres secrets ceux que j'appelais mes «parents» ont-ils emporté dans la tombe? Non, je tente de me convaincre. C'est sûrement Knockknock qui délire encore. J'ai toujours trouvé que l'encens qu'elle utilise pour ses méditations avait une odeur étrange. Il doit y avoir un truc louche dedans.
-Je suis désolée, se lamente l'oiseau de mauvais augure. Les Wilks étaient des gens adorables, et même s'ils ne sont pas tes géniteurs, je sais qu'ils t'aimaient comme si c'était le cas…
-Silence! je m'écris en bondissant sur mes pieds. Fiche le camp de ma maison ! Je ne veux plus rien entendre.
Les larmes aux yeux, Knockknock hoche de la tête et se lève. Avant de tourner les talons, elle prend quelque chose dans sa poche et le jette sur la table basse. Il s'agit d'un holo-disque audio. Sans plus attendre, elle pousse la porte et se jette dehors, me laissant de nouveau seul.
Il me faut de longues minutes pour calmer ma colère. Je me dirige ensuite vers la chambre de Jeremy pour m'assurer que mon éclat ne l'a pas réveillé. Fort heureusement, le petit garçon a le sommeil profond.
En retournant dans le salon, j'observe l'holo-disque comme s'il s'agissait d'un animal prêt à mordre. J'envisage un moment de le détruire sur-le-champ et d'oublier cette histoire. Mais la curiosité, et la possibilité d'entendre peut-être un dernier message de mon père, l'emportent sur la crainte de ce que je m'apprête à entendre. Après avoir glissé l'objet dans notre lecteur maint fois rafistolé, je prends une longue inspiration avant de lancer la lecture.
C'est la voix de mon père qui s'élève, et l'entendre de nouveau deux ans après sa mort fait bondir mon cœur dans ma poitrine.
-William. Si tu entends ceci, c'est que tu as finalement atteint l'âge d'entendre ce que j'ai à te dire, et que je ne suis malheureusement plus là pour te le dire moi-même. Sans doute que Knockknock te l'a dit, et aucun doute que tu as refusé de la croire. Pourtant, c'est la vérité : ta mère et moi ne sommes pas tes parents biologiques. Nous t'avons adopté alors que tu étais encore un bébé.
Un nœud se forme dans ma gorge. Je voudrais croire que ce truc est trafiqué, mais au fond de moi, je sais que ce ne serait que du déni. Il s'agit bien de mon père en train de parler et de chambouler ma vie sur ses fondations.
-Nous t'avons élevé et aimé comme si tu étais le nôtre, poursuit Bryan Wilks d'un ton presque implacable. En ce qui me concerne, tu es bel et bien mon fils. Mais tu as le droit de connaître tes origines. Du moins, ce que moi j'en sais.
Des larmes se mettent à couler sur mes joues, mais je continue d'écouter.
-Il y a de cela des années, un survivant du massacre de Rivet City nommé Harkness a surgit d'entre les morts, après avoir disparu pendant longtemps. La dernière fois que nos routes s'étaient croisées, il avait juré la perte de la Démone.
La Démone? je répète avec surprise. Si la moitié de ce que l'on dit sur cette femme est vrai, l'objectif que s'est donné ce «Harkness» est hautement risqué, voire impossible. Un seul homme ne peut pas espérer vaincre une femme qui en a tué des centaines.
-J'ignore s'il a réussi, mais il était blessé, effrayé. Et il portait dans ses bras un enfant nouveau-né. Il m'a remis le petit garçon et m'a fait promettre de le protéger, de le faire vivre dans l'anonymat. Il n'a jamais précisé pourquoi, et je ne l'ai plus jamais revu. Aux dernières nouvelles, il vivait en ermite prêt des ruines de rivet City.
»Comme tu le devines, Will, ce bébé sortis de nulle part, c'était toi. Nous avons tenu notre promesse à Harkness et nous avons pris soin de toi, t'avons regardé grandir et devenir un fier jeune homme, fort et altruiste. Nous n'avons pas fait tout ça pour toi à cause de cette promesse, mais bien parce que nous t'aimions sincèrement. Je suis tellement désolé de ne pas avoir pu te révéler tout cela en personne, mon fils. Je t'aime, et j'ai toujours été fier de toi. Adieu.
L'enregistrement s'arrête ici. Mes doigts se crispent sur ma bouteille encore à moitié pleine. Avec un grognement furieux, je jette l'objet à travers la pièce, et il va se fracasser contre le mur avec un tintement de verre brisé. Je regrette un peu d'avoir provoqué un tel gâchis qu'il va me falloir nettoyer, mais je n'esquisse aucun geste pour aller ramasser les éclats et nettoyer le liquide sombre. À la place, je me prends le visage à deux mains et j'éclate en sanglots amer, terrassé par la révélation de ce message posthume.
J'ignore combien de temps je reste ainsi, à simplement me morfondre sur mon destin. Fort heureusement, Jeremy ne m'entends pas, ce qui m'évite d'avoir à lui expliquer tout cela. Il est encore un peu jeune pour comprendre, et honnêtement, je ne me sens pas encore capable de lui apprendre que je ne suis pas vraiment son grand frère.
Un coup sourd retentit soudain dehors. Je sursaute, regardant à travers le rideau dressé par-dessus l'unique fenêtre grillagée de la pièce. Seule la lune m'est visible, orbe blanc presque plein sur un fond étoilé. Sans doute un ivrogne rentrant péniblement chez lui et pas fichu de marcher droit après tout l'alcool qu'il a ingurgité. Les cultures de Big Town nous ont également permit de brasser notre propre bière avec le houblon que nous sortons de la terre, pour le bien ou le mal…
Des frottements au-dessus de ma tête me font reconsidérer cette hypothèse. Nous sommes au second niveau de la ville. En principe, il n'y a rien d'accessible sur le toit. Je me lève lentement du canapé et me dirige vers le bureau où se trouve mon pistolet. Avec des gestes rapides et précis, je remonte l'arme en jetant régulièrement un coup d'œil au plafond. Si une quelconque bestiole a réussi à s'infiltrer dans la ville, mieux vaut assumer qu'elle est dangereuse. C'est comme ça que l'on reste en vie.
La lampe du salon grésille et vacille, puis s'éteint. Je pousse un juron en insultant les ampoules bon marché que les quelques ingénieurs de la ville parviennent à fabriquer, puis réalise que le réfrigérateur aussi a cessé d'émettre son bourdonnement. Après avoir enfoncé un chargeur dans mon arme avec un claquement sec, je me dirige lentement vers ma chambre et presse l'interrupteur de la lumière. Sans surprise, rien ne se produit. Dehors, la ville est terriblement silencieuse.
Je fais sauter le cran de sûreté du pouce et me dirige lentement vers la porte d'entrée. Mes mains sont moites, et mon instinct me hurle au danger. Lorsque je ne suis qu'à un mètre de mon objectif, un coup violent fracasse le verrou et ouvre en grand le battant. Une femme aux cheveux roses hérissés en crête se tient dans l'embrasure. Vêtue d'une armure de métal vraisemblablement composé de matériaux de récupération par-dessus des haillons crasseux, elle brandit un fusil à pompe entre ses mains tordues. Mais le pire, c'est son visage. Les traits sont couverts de croûtes et de cicatrices, difformes et fort peu féminin, comme si cette femme était à mi-chemin dans la transformation en goule.
Aussi surprise que moi de me voir debout l'arme à la main, elle hésite une fraction de seconde de trop. Je réagis à l'instinct, les veines gorgées d'adrénaline, et j'ouvre le feu sur l'intruse. Malheureusement, la balle ricoche sur une des plaques de blindage la recouvrant et va se ficher dans le mur. Mon assaut la ramène à la réalité et elle pousse un cri de guerre aiguë. J'esquive de justesse le tir de fusil à pompe en me jetant sur le côté, puis en roulant au sol pour me glisser derrière le canapé. Un claquement sec plus tard, un autre tir arrache un quart du dossier de mon siège, projetant des débris duveteux dans les airs.
La raider pousse un rire sadique et continue de tirer dans ma direction, réduisant de telle façon mon abri en charpies que je suis obligé de battre en retraite jusque dans ma chambre. Lorsque les coups de feu cessent, je prends une longue inspiration et bondis hors de ma cachette, serrant la crosse de mon arme à deux mains. La raider est toujours en train d'insérer de nouvelles cartouches dans son armes lorsque je jaillis et elle lève les yeux pour me dévisager.
Comme déconnecté de la réalité, je crispe mon index sur la gâchette et tire une seconde fois. Contrairement à la balle précédente, le projectile file vers l'intruse et s'enfonce dans la gorge exposée par la grossière armure de métal, faisant jaillir un flot de sang. Avec gargouillement humide, la femme lâche son arme et porte les mains à son cou. Elle tombe à genoux en s'efforçant d'enrayer le flot de sang, donnant l'illusion horriblement comique qu'elle essaye de s'étrangler elle-même.
Les yeux écarquillés, elle s'écroule au sol, n'ayant même plus de force dans les bras et se met à s'agiter sous l'effet des spasmes. Et moi, je reste là, à la regarder mourir. L'adrénaline retombant, la réalité m'étreint lentement les tripes d'une poigne glacée tandis que je réalise ce que je viens de faire. Pour la première fois de ma vie, j'ai tué un autre être humain.
Il m'est arrivé par le passé d'abattre quelques créatures mutantes qui s'étaient trop rapprochées de Big Town, mais il s'agissait d'animaux. Le meurtre est courant dans le Wasteland. Pas ici, pas dans cette colonie où l'on est censé être en sécurité…
Je ne me rends même pas compte que je suis tombé à genoux. Et lorsque la raider pousse son dernier râle, terminant enfin de mourir, je vide le contenu de mon estomac sur le plancher. Lorsque le flux de bile se tarie, je constate que les yeux vides de ma victime me contemple. Je la repousse d'un coup de pied, détrempant le bas de mon pantalon de toile de vermeil. Je ne veux plus la voir.
Une part rationnelle de mon esprit s'efforce de me convaincre que cela se jouait entre elle et moi. Qu'elle n'aurait pas hésité à me tuer, avant de s'en prendre à mon frère. Plus je me concentre sur cette certitude, plus la détresse paralysante s'amenuise. Après de longues minutes, je parviens à reprendre une respiration à peu près normale, bien que haletante.
Un grincement retenti, et Jeremy s'élance dans ma direction. Vêtu de son pyjama décoré de Vault-Boy, la mascotte de l'ancienne Vault-Tec, et les cheveux en bataille, il arbore une expression terrifiée en voyant le cadavre, mais se jette dans mes bras.
-J'ai entendu des coups de feu…dit-il d'une voix basse.
Je lui rends son étreinte, croyant qu'il ne fait que parler de la courte bataille qui s'est déroulé dans le salon. Cependant, en tendant l'oreille, je réalise que l'extérieur n'est plus silencieux. À travers le cadre de la porte d'entrée défoncée, les lueurs de plusieurs incendies projettent des ombres inquiétantes sur les passerelles, de même qu'elles soulèvent un écran de fumée âcre. Des cris, des rires cruels et des crépitements d'armes automatiques, parfois même des explosions de grenades, témoignent du chaos qui règne dans nos rues.
Cela recommence, je songe avec angoisse. Comme quand papa et maman sont morts. Nous n'avons jamais été à l'abri à Big Town. Et maintenant, nous sommes de nouveau attaqués.
